Une éducation pour une ère nouvelle : le congrès international d’éducation de Calais (1921)
Pages 43 à 77
Citer cet article
- CONDETTE, Jean-François
- et SAVOYE, Antoine,
- Condette, Jean-François.
- et al.
- Condette, J.-F.
- et Savoye, A.
https://doi.org/10.3917/etsoc.163.0043
Citer cet article
- Condette, J.-F.
- et Savoye, A.
- Condette, Jean-François.
- et al.
- CONDETTE, Jean-François
- et SAVOYE, Antoine,
https://doi.org/10.3917/etsoc.163.0043
Notes
-
[1]
Octave Gréard, Le Congrès international de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire en 1889, Paris, 1890, p. 3.
-
[2]
Voir Damiano Matasci, L’école républicaine et l’étranger. Une histoire internationale des réformes scolaires en France, 1870-1914, Lyon, ENS Éditions, 2015.
-
[3]
À l’exception notable du congrès d’éducation tenu à l’occasion de l’exposition universelle à San Francisco (août 1915) où Ferdinand Buisson fut délégué par la France.
-
[4]
Voir Dominique Ottavi, « Ellen Key et le “puérocentrisme” » in Jacqueline Carroy, Nicole Edelman, Annick Ohayon, Nathalie Richard (dir.), Les femmes dans les sciences de l’Homme (XIXe-XXe siècles), Paris, Seli Arslan, 2005, p. 31-48.
-
[5]
On pourrait faire une florilège des à-peu-près et des inexactitudes qui circulent sur ce congrès. Les rares travaux de référence sur le sujet sont ceux du regretté Kevin-J. Brehony. Cf. « A New Education for a New Era : The Contribution of the Conferences of the New education Fellowship to The Disciplinary Field of Education (1921-1938) », Paedagogica Historica, volume 40, no 5-6, octobre 2004, p. 733-755.
-
[6]
Voir Marco Cicchini, « Un bouillon de culture pour les sciences de l’éducation ? Le congrès international d’éducation morale (1908-1934) », Paedagogica Historica, no 5-6, octobre 2004, p. 633-656.
-
[7]
Par exemple, pour ce qui est des écoles nouvelles, c’est sa visite à Abbotsholme (Derbyshire), la « new school » fondée par Cecil Reddie, qui inspire à Edmond Demolins le projet de son École des Roches (1899). De même, le jeune A. Ferrière fait un stage en Allemagne, à « Haubinda », au nord de Coburg, créée par Hermann Lietz (qui, lui-même, a fait ses premières armes à Abbotsholme), avant de s’associer avec Robert Nussbaum pour ouvrir une « école-foyer » aux Pléiades-sur-Blonay en Suisse, au-dessus de Vevey (1911). E. Demolins scolarise son fils, Jules, à Bedales (près de Portsmouth), école ouverte par John Badley, un ancien éducateur d’Abbotsholme. On pourrait multiplier les exemples de cette circulation des idées et des hommes.
-
[8]
Voir sur quelques unes des composantes du mouvement d’Éducation nouvelle, Daniel Hameline, L’Éducation dans le miroir du temps, Lausanne, Éditions des sentiers, 2002 ; Annick Ohayon, Dominique Ottavi, Antoine Savoye (dir.), L’Éducation nouvelle, histoire, présence et devenir, Berne, Peter Lang, 2004 ; Rita Hofstetter, Genève, creuset des sciences de l’éducation (fin du XIXe siècle-première moitié du XXe siècle), Genève, Droz, 2010 ; Laurent Gutierrez, Laurent Besse, Antoine Prost (dir.), Réformer l’école. L’apport de l’Éducation nouvelle (1930-1970), Grenoble, PUG, 2012 ; Sylvain Wagnon, « La correspondance d’Ovide Decroly (1871-1932) : reflet d’une « internationale » de la psychologie européenne dans la première moitié du XXe siècle ? », Recherches & éducations, 9, 2013, p. 131-151 et Ovide Decroly, un pédagogue de l’Éducation Nouvelle, Berne, Peter Lang, 2013.
-
[9]
Cette suspension concerne sa structuration nationale et internationale. La guerre n’empêche pas et même génère des élaborations souterraines qui vont dans le sens d’une rénovation de l’éducation. Par exemple, l’« Université nouvelle », pensée par les futurs « compagnons » en plein conflit alors qu’ils sont mobilisés. Voir Bruno Garnier, Les Combattants de l’école unique. Introduction à l’édition critique de L’Université nouvelle par les Compagnons : des origines à la dispersion du groupe, 1917-1933, INRP, Lyon, 2008.
-
[10]
Animé par Bertram Hawker et Edmund Holmes, le rassemblement pour des NIE inaugure sa réflexion, en 1914, par un congrès consacré aux théories de M. Montessori auquel participe B. Ensor. À partir de cette date, les NIE tiennent chaque année un congrès d’une semaine qui réunit une bonne part de ce que l’Angleterre compte de réformateurs de l’éducation.
-
[11]
À l’origine de cette organisation de la théosophie moderne, on trouve une Russe, aventurière et grande voyageuse, douée de qualités mediumniques, Helena Petrovna Blavatsky, et deux Américains, William Quan Judge, un avocat d’origine irlandaise, et Henry Steel Olcott, fait colonel durant la guerre de Sécession et devenu avocat d’affaires, tous deux intéressés par la franc-maçonnerie et le spiritisme.
-
[12]
Il existe en France métropolitaine, en 1915, trente-et-un groupes théosophes (intitulés « branches ») auxquels s’ajoutent 8 groupes en Algérie et Tunisie. Voir G. La Brèche, « La théosophie en France », Revue anti-maçonnique, septembre-octobre 1915, p. 308-317. La Brèche récapitule des informations empruntées au Bulletin théosophique.
-
[13]
Jean Loiseau, « Vers l’éducation théosophique », Le Message théosophique et social, no 23, 7 mars 1920, p. 179.
-
[14]
En France, par exemple, le pont est jeté, dès avant la guerre, entre des éducatrices converties aux conceptions de M. Montessori et les petits cercles théosophiques Ainsi, Mme Pujol-Segalas, une enseignante, militante théosophe à la Ligue d’éducation morale de la jeunesse de Mme Waddington, va se former à Rome auprès de M. Montessori avant d’ouvrir une école montessorienne à Paris en 1911.
-
[15]
Beatrice de Nordmann (1885-1974), connue comme B. Ensor après son mariage (1917) avec Robert Weld Ensor, capitaine dans l’armée canadienne, lui-même théosophe, a été enseignante et inspectrice d’économie ménagère, influencée par les idées d’Homer Lane, fondateur de la république d’enfants, « Little Commonwealth » (Dorset), puis par celles de M. Montessori. Membre de la Theosophical Society à partir de 1908, elle prend une part importante dans la constitution de la Theosophical Fraternity in Éducation (1915). Elle est aussi secrétaire à l’organisation du Theosophical Éducation Trust.
-
[16]
Voir M. Ternaux, « L’école idéale. Une école théosophique en Angleterre », Le Message théosophique et social, no 17, 7 décembre 1919, p. 133. Sur les cités-jardins, on pourra se reporter à Andrew Saint, “Les cités-jardins britanniques. Questions de réputation et de conservation” in Paulette Girard et Bruno Fayolle Lussac (dir.), Cités, cités-jardins : une histoire européenne, Paris, Talence, Editions de la Maison des sciences de l’homme de l’Aquitaine, 1996 ; Mayalène Guelton, De la cité-jardin à la cité linéaire : Georges Benoit-Lévy, parcours d’un propagandiste idéaliste (1903-1939), thèse pour le doctorat d’histoire de l’architecture, sous la direction de F. Loyer, Université de Versailles-Saint-Quentin, 2008.
-
[17]
Voir Kouroukchétra. Journal théosophique des tranchées, no 28, novembre 1917.
-
[18]
Alexander Sutherland Neill (1883-1973), instituteur écossais, oscille, à l’époque de Calais, entre une carrière d’enseignant et celle d’écrivain. Connu par sa série des Dominies (maître d’école en écossais) où il critique l’école traditionnelle, il est co-éditeur, avec B. Ensor, du périodique The New Era. Bientôt, il rompra avec l’Éducation nouvelle tendance calaisienne à laquelle il reproche d’accorder trop de place à l’initiative de l’éducateur face à l’enfant. Il ouvre alors sa célèbre école « Summerhill » (1924). Voir la récente et précise mise au point de Richard Bailey, A. S. Neill, London, Bloomsbury, 2013.
-
[19]
Qui deviendra l’année suivante The New Era, présenté comme « An International Quarterly Magazine devoted to the study of the Modern Progressive Movement in Education ».
-
[20]
Une structure équivalente voit le jour en Belgique.
-
[21]
Jeanne Schwenk (1883-1958), d’origine autrichienne, épouse Lionel Hauser, banquier, en 1905. Un temps théosophe, elle deviendra secrétaire du comité de rédaction de Pour l’ère nouvelle, la revue francophone de la LIEN, fondée en 1922. Elle fera partie des dirigeants du GFEN (Groupe français d’éducation nouvelle) sans interruption de 1929 à 1956. Soulignons que les époux Hauser sont, depuis 1916, membres de la Société astronomique de France de Camille Flammarion dont on sait l’intérêt pour les phénomènes paranormaux et la « métapsychique » chère à Charles Richet. C’est chez Charles Blech (1855-1935), animateur et bienfaiteur de la théosophie française, spirite lui-même, que C. Flammarion s’initie, en 1897, à la pratique du spiritisme. C’est dire les interférences complexes entre spiritisme, théosophie et éducation nouvelle, sur fond à la fois de scientisme et de spiritualisme.
-
[22]
Américaine, Mary R. Cromwell est, en France, depuis la guerre, une propagandiste des idées de M. Montessori. À l’origine d’un atelier de fabrication de matériel Montessori où travaillent des mutilés de guerre, créé à Paris en 1917, elle anime une école à Fontenayaux-Roses (1915), primitivement destinée à des enfants de réfugiés. Elle y forme des éducatrices montessoriennes.
-
[23]
Les contes transcrits par M. Bouchor sont alors très appréciés des milieux éducatifs.
-
[24]
Voir Le Message théosophique et social, no 31, 7 août 1920. Sur E. Jaques-Dalcroze, référence majeure pour les pratiques corporelles en Éducation nouvelle, voir le livre de sa sœur, H. Brunet-Lecomte, Jaques-Dalcroze. Sa vie, son œuvre, Genève, Paris, Éditions Jeheber, 1950.
-
[25]
B. Ensor « International Notes. Education in France. Old and New », Education for the New Era, vol. 1, no 4, october 1920, p. 111-113 et « Conference Arrangements », op. cit., vol. 2, no 5, january 1921, p. 126.
-
[26]
Collège auquel il a été donné le nom de Sophie Berthelot (1837-1907), épouse du chimiste Marcellin Berthelot, ministre de l’Instruction publique, et dont les cendres reposent au Panthéon.
-
[27]
Voir Philippe Marchand, « Georges Lyon, un grand chef d’académie à Lille (1903-1924) » in J.-F. Condette, Henri Legohérel (dir.), Le recteur d’académie. Deux cents ans d’histoire, Paris, Éditions Cujas, 2008, p. 135-155.
-
[28]
Voir J.-F. Condette et A. Savoye, « Le congrès du Havre (31 mai-4 juin 1936) : Albert Châtelet et la réforme de l’enseignement du second degré », Carrefours de l’éducation, no 31, janvier-juin 2011, p. 61-88.
-
[29]
Celle-ci est d’autant plus grande que G. Lyon, resté à Lille pendant la Première Guerre mondiale, y a vécu la terrible occupation allemande entre octobre 1914 et octobre 1918, maintenant les structures éducatives en vie. Voir J.-F. Condette, Souvenirs de guerre du recteur Georges Lyon (1914-1918), Villeneuve d’Ascq, Presses du Septentrion, 2016.
-
[30]
I. Hawliczek, né en 1893, d’origine autrichienne, a une formation en mathématiques. Depuis 1915, il exerce en Angleterre où il a épousé Maude Broughton Head, professeure de physique. Devenu secrétaire de la British Theosophical Society, il enseigne à Arundale School, une des écoles phares du mouvement théosophe.
-
[31]
Joseph Duquénoy-Martel (1849-1923), premier maire de Calais après la guerre et conseiller général du Pas-de-Calais, est un vieux routier de la politique locale qui siège depuis 1900 au conseil municipal et depuis 1910 au conseil général. Il vient de fêter ses 70 ans.
-
[32]
Archives municipales de Calais (désormais AM de Calais), R 137, lettre d’I. Hawliczek au maire de Calais, 22 avril 1921.
-
[33]
Ibid, lettre du maire de Calais à I. Hawliczek, 28 avril 1921.
-
[34]
AM de Calais, lettre du maire de Calais au recteur Lyon, le 18 mai 1921.
-
[35]
In fine, le livret du congressiste précise que l’assistance à une conférence coûte 3 francs et que « l’entrée est gratuite aux réunions spirituelles du dimanche matin. Chaque conférence est précédée d’une audition musicale d’un quart d’heure environ. Des livres et imprimés traitant d’éducation sont en vente à un comptoir établi dans la salle des conférences […]. Une exposition de travaux scolaires et de matériel didactique est organisée dans une salle spéciale et l’entrée en est gratuite ».
-
[36]
AM de Calais, R 137, lettre du maire de Calais à I. Hawliczek, le 15 juillet 1921.
-
[37]
Adolphe Ferrière anime le Bureau international des écoles nouvelles qu’il a créé en 1899, dont le but est de recenser les établissements en rupture avec la forme scolaire traditionnelle afin d’en dégager un ideal-type. À la fois praticien et théoricien, organisateur et vulgarisateur, il est aussi docteur en sociologie pour La loi du progrès en biologie et en sociologie et la question de l’organisme social (1915). Auteur de Transformons l’école (1920) et de L’Autonomie des écoliers, l’art de former des citoyens pour la nation et pour l’humanité (1921), il intervient également à l’Institut « Jean-Jacques Rousseau », fondé à Genève par E. Claparède. Voir Daniel Hameline, « Adolphe Ferrière 1879-1960 », Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée, Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation, vol. XXIII, no 1-2, mars-juin 1993, p. 379-406 ; (avec Arielle Jornod & Malika Belkaïd), L’École active : textes fondateurs, Paris, PUF, 1995.
-
[38]
Achille Beltette (1864-1932), professeur d’anglais au lycée de Tourcoing, à l’école primaire supérieure de jeunes filles et à l’école pratique de commerce et d’industrie de Tourcoing, est un bon connaisseur de l’Angleterre où il a séjourné. Syndicaliste de longue date, il est, au moment du congrès, secrétaire général du Bureau international des fédérations nationales du personnel de l’enseignement secondaire public. Il a vécu durement l’occupation allemande : pris comme otage en janvier 1918 et déporté quelques mois en Lituanie, à son retour, il est arrêté et incarcéré pour espionnage au profit des Alliés à la prison de Loos puis à celle de Tournai d’août à novembre 1918. (Archives nationales, F17 23814/A, dossier Achille Beltette, pièces diverses sur la Première Guerre mondiale).
-
[39]
Le fait que plusieurs participants au congrès, et parmi les plus notables, soient, du côté français, des anglicistes anglophiles, et, du côté anglais, des francophiles parlant le français doit être souligné. Il indique combien la question de la langue a été importante pour le succès de la manifestation calaisienne.
-
[40]
Le LCC est une collectivité territoriale élue tous les trois ans qui a des attributions équivalentes à un conseil général ou régional en France aujourd’hui.
-
[41]
Celui-ci est assisté par Jean Clavière (1869-c. 1943), professeur de philosophie et chercheur en psychologie, membre du Bureau international des fédérations nationales du personnel de l’enseignement secondaire.
-
[42]
Un temps mentionné, le nom du recteur de Paris, Paul Appell, ne figure pas sur les documents officiels.
-
[43]
La moitié est composée de théosophes identifiés.
-
[44]
Remarquons la valse-hésitation des montessoriens qui témoigne peut-être des réticences de Maria Montessori à fondre son mouvement dans un rassemblement plus large. Mary Cromwell est d’abord annoncée, puis Anna Maccheroni, proche collaboratrice de la Dottoressa, avant qu’in fine la méthode Montessori soit présentée par un Anglais, Claremont, en collaboration avec une éducatrice belge, Mlle Stiernon.
-
[45]
Il faut souligner qu’une véritable répétition générale a eu lieu du côté des théosophes. Ceux-ci, quelques jours avant de se rendre à Calais, tiennent à Paris (23-28 juillet 1921) leur congrès mondial. Au cours de cette manifestation, amplement médiatisée et bénéficiant de la présence de la leader mondiale, Annie Besant, les congressistes théosophes ont consacré une journée entière à la question de l’éducation où sont intervenus B. Ensor et H. Baillie-Weaver, et aussi L. Haden Guest, J. Loiseau et J. Decroix. Voir Muriel Pecastaing-Boissière, Annie Besant (1847-1933) : la lutte et la quête, Paris, Éditions Adyar, 2015.
-
[46]
Marie-Louise Wauthier, institutrice à Arcis-sur-Aube, a adopté la méthode de Cousinet qui fut son inspecteur. Membre de la Nouvelle Éducation, elle collaborera à Pour l’ère nouvelle, à La Nouvelle éducation, également au Journal des instituteurs.
-
[47]
Voir Sylvain Wagnon, « Amélie Hamaïde (1888-1970), l’illustre inconnue de la pédagogie Decroly », Cahiers Bruxellois – Brusselse Cahiers, 2015/1 (XLVII), p. 132-149.
-
[48]
Jeanne-Marie Darré (1905-1999), prix d’honneur à quatorze ans du conservatoire de Paris, connaîtra une longue carrière d’interprète et de professeur de piano à ce même conservatoire.
-
[49]
Mentionnons que plusieurs congressistes ne restent à Calais que quelques jours.
-
[50]
Le médecin Célestin Deladrière (1882-1962) exerce la chirurgie à l’hôpital de Calais.
-
[51]
Alfred Berquet (1860-1939), pharmacien et docteur en médecine, est conseiller municipal de Calais depuis 1908 et député radical-socialiste du Pas-de-Calais depuis 1919. C’est un militant de la mutualité concerné par les questions scolaires.
-
[52]
D’après le « petit journal » d’A. Ferrière qui contient de précieuses précisions sur le fonctionnement de ce comité durant le congrès. Merci à F. Bos des Archives Institut Jean-Jacques Rousseau (Genève) de nous avoir permis de le consulter.
-
[53]
AM de Calais, R 137, lettre de I. Hawliczek au maire de Calais, 21 mai 1921 (à propos des craintes d’un nommé Pissarensky « israëlite et russe » qui redoute de se rendre en France), I. Hawliczek précise au maire de Calais que Pissarensky « demeure en Angleterre où il vit depuis quelques temps. Il me dit que, bien que possédant un passeport, dès qu’il le présentera aux autorités, on lui dira qu’il ne peut pas débarquer à Calais de crainte qu’il ne soit un agent bolcheviste ou quelque chose de semblable » Le maire le rassure à condition que Pissarensky obtienne, au préalable, un visa du consulat de France.
-
[54]
L’absence d’Allemands au congrès ne peut s’expliquer autrement. A. Beltette se serait opposé à leur participation. Même l’éducatrice Elizabeth Rotten, qui va diriger la version germanophone du périodique de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle, ne semble pas avoir été présente.
-
[55]
R. Cousinet qui vient de fonder avec Madeleine Guéritte et Jean Baucomont l’association La Nouvelle Éducation (janvier 1921), a choisi - tout comme Rudolf Steinerde se rendre au VIIe congrès des New Ideals in Éducation à Stratford-on-Avon qui se tient du 3 au10 août, concurremment au congrès de Calais.
-
[56]
On sait que Célestin Freinet, jeune instituteur et collaborateur de L’École émancipée, ne fréquentera le mouvement pour l’éducation nouvelle qu’à partir du congrès de Montreux (1923).
-
[57]
La Yougoslavie a délégué un haut fonctionnaire, Lazare Knezevic, directeur des enseignements.
-
[58]
AM de Calais, Le Phare de Calais et du Pas-de-Calais, 2 août 1921, « Congrès international de pédagogie du collège Sophie Berthelot ».
-
[59]
La première expression est tirée du compte rendu publié par A. Beltette, « The New Education Fellowship. Congrès international de Calais du 30 juillet au 12 août 1921 », 12 p., sd, extrait du Bulletin international de l’enseignement secondaire, p. 2 ; la seconde de B. Ensor, « Le congrès de Calais », Pour l’ère nouvelle, no 1, janvier 1922, p. 5.
-
[60]
The New Education Fellowship (NEF) est parfois considérée, à tort, comme issue du congrès. Or Le Message théosophique et social du 7 mai 1921, relayant pour ses lecteurs l’annonce du congrès, écrit : « The New Education Fellowship (Association pour l’Éducation Nouvelle), avec laquelle nous sommes en complète sympathie, nous communique le programme préliminaire du Congrès international… » (p. 318). Confirmant cette annonce, la version anglaise du programme du congrès est à en-tête de la NEF.
-
[61]
AM de Calais, R 137, The New Éducation Fellowship, preliminary Notice of an International Conférence on Éducation to be held at the college Sophie Berthelot, Calais.
-
[62]
A. Beltette, op. cit., p. 2.
-
[63]
Ce comité, piloté par l’Université de Lille et le recteur Georges Lyon, a pour but la diffusion de la langue et de la culture françaises. Des enseignants, des étudiants mais aussi des élèves des pays étrangers viennent l’été suivre des cours, tout en visitant la région. Cette entreprise née avant la Première Guerre mondiale est reprise dès 1919-1920 dans le souci d’éduquer à la paix, même si les Allemands en sont un temps exclus.
-
[64]
Charles Guerlin de Guer (1871-1948) est alors professeur au lycée de Lille. Il est ensuite chargé de cours de langue et littérature françaises à la faculté des lettres de Lille (1924) puis professeur de grammaire et philologie française (1929-1939). Voir J.-F. Condette, Les lettrés de la République ; les enseignants de la faculté des lettres de Douai puis Lille sous la Troisième République (1870-1940) : Dictionnaire biographique, Lille 3, CEGES-IRHiS, 2006, p. 177.
-
[65]
Henri Potez (1863-1946) est professeur de langue et littérature françaises à la faculté des lettres de Lille (Ibid., p. 206).
-
[66]
A. Beltette, op. cit., p. 9.
-
[67]
Miss Tudor Pole (violon), Miss Ethel Fox (violoncelle) et Mrs Fleming Williams (piano), toutes trois venues de Letchworth et théosophes, et Gustav Mattson (violon), ami de A. Neill.
-
[68]
Voir The Creative Self-Expression of the Child, report of lectures (…), London, The New Education Fellowship, 204 p. (avec des contributions en anglais et en français de Haden-Guest, Brereton, Claremont, Wilson, Decroix, Baillie-Weaver, Nussbaum, Neill, Pennethorpe, Decroly, Hamaïde, Ferrière, Craddock, Young, Choisy, Pagan, Walters, Ensor, Loiseau, Beltette). Ces actes peuvent être complétés par quatre comptes rendus d’inégale importance : A. Beltette, « The New Education Fellowship. Congrès international de Calais du 30 juillet au 12 août 1921 », 12 p., sd, extrait du Bulletin international de l’enseignement secondaire ; Beatrice Ensor, « Le congrès de Calais », Pour l’ère nouvelle, no 1, janvier 1922, p. 5-7 (traduit de « The Outlook Tower », The New Era, p. 217-221, vol. 2, no 8, octobre 1921) ; non signée, « Chronique de l’enseignement primaire en France : le congrès international de Calais », Revue pédagogique, juillet-décembre 1921, p. 292-295 ; Henri Chochon, « Le congrès international d’éducation à Calais », Le Message théosophique et social, no 45, 7 octobre 1921, p. 357-358. L’inventaire des archives de la New Education Fellowship, conservées à Londres, ne mentionne malheureusement rien concernant ce congrès fondateur.
-
[69]
Cloudesley Brereton (1863-1937), inspecteur des langues vivantes au London County Council, puis professeur à Cambridge (1923). Graduate of St John’s College (Cambridge) et licencié es-lettres de la Sorbonne, il enseigne à la London School of Economics après avoir été lecteur en France, puis en Allemagne. Spécialiste de l’éducation comparée, connu dès avant 1914, auteur de The rural schools of the north-west of France, special report of the Board of Éducation (1902), Brereton participera au IIIe (Genève, 1922), puis au IVe (Rome, 1926) congrès international d’Éducation morale. Traducteur de Tarde (1905) et de Bergson (Le Rire, 1913), il publie Qui est responsable ? La guerre européenne, ses causes et ses sanctions, (1914), trad. française, Alcan, 1915, 116 p. Son épouse Maud Adeline née Ford (1872-1946), est une féministe, enseignante, spécialiste des questions de santé publique et d’économie domestique.
-
[70]
« Chronique de l’enseignement primaire… », Revue pédagogique, op. cit., p. 294.
-
[71]
Ibid., p. 295.
-
[72]
Ibid., p. 295.
-
[73]
Leslie Haden-Guest (1877-1960), médecin et homme politique, est aussi un théosophe convaincu, auteur de Theosophy and Social Reconstruction (1911). Membre du Board of Education du London County Council, il visite la Russie en 1920 en tant que délégué du Labour Party. Il exercera plusieurs mandats de député (1923-1927 et 1937-1950).
-
[74]
A. Beltette, op. cit., p. 7.
-
[75]
La notoriété de A. Neill est déjà telle que Le Petit Calaisien souligne que, « dans tous les pays anglo-saxons, (son) nom (est) très populaire. Ses ouvrages, déjà nombreux, sont recherchés pour la netteté des vues et la hardiesse des conceptions de leur auteur » (6 août 1921).
-
[76]
Ernest Albert Craddock, connu pour ses essais de self-government dans l’enseignement secondaire, est l’auteur de The Class-Room Republic, London, A. and C. Black, 1920.
-
[77]
R. Amy Pennethorne est secrétaire à l’organisation de « The Parents’ National Educational Union of England » fondée en 1888 par Charlotte Mason, pionnière de l’éducation familiale. La PNEU publie The Parents’ Review, A Monthly Magazine of Home-Training and Culture.
-
[78]
Juliette Decroix est née en 1872. Après avoir été institutrice libre, elle est reçue à l’agrégation d’anglais (1895). Professeur au lycée de jeunes filles de Rouen, elle est une syndicaliste, féministe et pacifiste très active. Elle anime la section rouennaise de l’Association française pour la SDN. Elle est théosophe depuis le début du siècle.
-
[79]
A. Beltette, op. cit., p. 5.
-
[80]
Harold Baillie Weaver (1861-1926), après des études à Francfort-sur-le-Main et une expérience d’enseignement à Paris, est diplômé en droit de la London University et reçu avocat en 1889. Ses sympathies pour le Labour Party sont connues. Son épouse, Gertrude Renton (1855-1926), est une pacifiste et une féministe convaincue. Militante du vote des femmes, elle fonde avec son mari la ligue suffragiste théosophique. Tous deux ont adhéré à la Theosophical Society en 1906 dont Harold est secrétaire général de 1916 à 1921 et président de son Educational Trust. Gertrude et Harold sont aussi des défenseurs du droits des animaux et luttent contre la vivisection. Ecrivaine sous le nom de G. Colmore (du nom de son premier mari), elle publie avec B. Ensor Ethics of Education (1918). Voir Joy Dickson, Divine femine : theosophy and feminism in England, Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 2001.
-
[81]
Voir Annick Raymond, « La coéducation dans l’éducation nouvelle », Clio, Histoire, femmes et sociétés, numéro spécial, Mixité et coéducation, no 18, 2003, p. 65-76 ; Béatrice Haenggeli-Jenni, « Le rôle des femmes de la Ligue Internationale pour l’Éducation nouvelle dans la circulation des savoirs pédagogiques (1920-1940) » in Joëlle Droux et Rita Hofstetter (dir.), Globalisation des mondes de l’éducation. Circulations, connexions, réfractions (XIXe-XXe siècles, Rennes, PUR, 2015, p. 75-95.
-
[82]
AM de Calais, Le Phare de Calais et du Pas-de-Calais, jeudi 4 août 1921.
-
[83]
Jean Loiseau (1896-1982), architecte à la Banque de France, est très engagé dans le mouvement scout alors naissant en France. Formé aux Éclaireurs de France dont il illustre le Journal des Éclaireurs, chef de troupe dans le Ve arrondissement, il anime le Club de jeunes éclaireurs d’esprit théosophique. Il crée vers 1920 les « Compagnons Voyageurs » et contribue à diffuser la randonnée et le camping. Il est l’auteur de : Club de jeunes éclaireurs, société d’éducation moderne pour la formation du caractère et la rénovation de l’esprit de chevalerie. Méthodes et règlements d’organisation, Club de jeunes éclaireurs, 1920.
-
[84]
A. Beltette, op. cit., p. 10.
-
[85]
Ibid., p. 4-5.
-
[86]
Claude Albert Claremont (1890-??), diplômé de l’Université de Londres (B. Sc.), est un disciple de M. Montessori depuis 1913. À partir de l’été 1921, il dirige un département Montessori créé à St Georges School à Harpenden (au nord de Londres) pour expérimenter la méthode auprès d’élèves plus âgés. En 1924, le Theosophical Educational Trust lui confie la formation des enseignants montessoriens. Il restera toute sa vie un représentant autorisé du montessorisme en Grande-Bretagne et dans le Commonwealth.
-
[87]
A. Beltette, op. cit., p. 5.
-
[88]
« Chronique de l’enseignement primaire en France : le congrès international de Calais », Revue pédagogique, op. cit., p. 294.
-
[89]
A. Beltette, op. cit., p. 3.
-
[90]
Ibid., Le Petit Calaisien du dimanche 7 août 1921.
-
[91]
James Carruthers Young (1888-1950), médecin, diplômé avant la guerre qu’il accomplit au front comme chirurgien et directeur d’un hôpital militaire. Il quitte l’armée en avril 1919 et se spécialise alors en psychiatrie. Intéressé par la psychanalyse, il rencontre Freud et Adler et entre en analyse avec Jung en 1921. L’année suivante, il participera au séminaire de Gurdjieff à Fontainebleau.
-
[92]
A. Beltette, op. cit., p. 7.
-
[93]
Ibid., p. 7.
-
[94]
Sans doute, Etheldreda Walters (1884-1938), principale adjointe à l’école expérimentale pour jeunes filles de Streatham Hill à Londres qui sera, une des premières en Europe, à appliquer le « Dalton Plan » sous la conduite de Rosa Bassett. E. Walters milite aussi pour la scolarisation des filles dans The Girls’ Public Day School Trust Limited.
-
[95]
Henry Wilson (1864-1934), architecte, dessinateur et créateur d’objets d’art, est un ami de William Morris. Après avoir enseigné à The Central High School of Art and Craft, il est professeur à l’École d’art à Birmingham. Il participe aussi régulièrement aux rassemblement des NIE. Voir Cyndy Manton, Henry Wilson, Practical Idealist, Lutterworth Press, Cambridge (UK), 2009.
-
[96]
Arthur Tansley (1871-1955) est un botaniste britannique, pionnier de l’écologie, influencé par la psychanalyse freudienne. Il est l’auteur de The New Psychology and its Relation to Life (1920) que cite H. Wilson.
-
[97]
A. Beltette, op. cit., p. 3.
-
[98]
François dit Frank Choisy (1872-1966), musicien, fondateur en 1897 et directeur du Conservatoire populaire de musique de Genève. Auteur de La Musique à Genève (1914).
-
[99]
Isabel Pagan (1867-1960), astrologue et théosophe de longue date, proche de Rudolf Steiner avant qu’il délaisse la théosophie pour l’anthroposophie, est aussi auteure dramatique et metteuse en scène. Elle a traduit en anglais et monté le Peer Gynt d’Ibsen. Au moment du congrès de Calais, elle revient d’Inde où elle a travaillé au Central Hindu College à Bénarès.
-
[100]
Robert Nussbaum (1871-1958) est directeur-fondateur de l’École-foyer des Pléiades s/Blonay (Suisse) de 1911 à 1923, puis à nouveau en 1929. Entretemps, il dirige l’École-foyer de Pontigny (Yonne) à la demande de Paul Desjardins. Il est l’auteur de : Le problème de l’école secondaire, Saint-Blaise, Le Foyer solidariste, 1911 ; « Nos fils seront-ils enfin des hommes ? » in Correspondance de l’Union pour la Vérité, janvier-mars 1921. Repris, avec le sous-titre « Notes d’un éducateur spiritualiste », chez Alcan, 1921. R. Nussbaum participe au congrès en compagnie de son fils.
-
[101]
A. Beltette, op. cit., p. 6.
-
[102]
AM de Calais, Le Petit Calaisien du jeudi 11 août 1921 : « Le congrès anxieux de profiter des dernières heures de présence à Calais du maître Ferrière, demanda à celui-ci, dans une dernière conférence, de résumer tous les principes qui, selon lui, doivent constituer la charte pédagogique des écoles nouvelles. Cette causerie, aussi intéressante que celles précédemment données par Monsieur Ferrière, eut lieu à 16 heures ».
-
[103]
AM de Calais, Le Petit Calaisien du 9 août 1921 gomme cette nuance lorsqu’il écrit : « Monsieur Ferrière retrace de manière merveilleusement vivante les essais faits par lui pendant ses vingt dernières années et ses efforts pour trouver la formule de combinaisons qui serait l’idéal des procédés Decroly et Montessori applicables dans nos écoles publiques ». La présidence de cette conférence n’est pas assurée comme initialement prévu par A. Beltette, mais par B. Ensor qui traduit en anglais les propos de Ferrière.
-
[104]
A. Beltette, op. cit., p. 3.
-
[105]
Ibid., p. 9.
-
[106]
Dans son journal (Petit Journal, Ms, 1918-1960, Archives IJJR, Genève), A. Ferrière explique les raisons de son arrivée tardive : son père, le médecin Frédéric Ferrière (1848-1924), lui a interdit de participer au congrès en raison de la canicule qui sévit en France et dont il redoute qu’elle aggrave le handicap de son fils atteint d’une surdité permanente et prononcée. Ce n’est qu’après le début d’août qu’il lui donne son feu vert.
-
[107]
Pour l’ère nouvelle (« Notre Ligue », no 1, janvier 1922, p. 1) fait état des contributions de Marie Bermond et Elisabeth Rotten, non mentionnées par Ferrière dans son journal. Étaient-elles à Calais ou bien ont-elles participé postérieurement à l’élaboration des principes ? Nous pencherons pour la première hypothèse concernant M. Bermond, personnalité majeure de la théosophie française.
-
[108]
Bien qu’intervenant dans l’enseignement public, J. Decroix et O. Decroly ne parlent pas en son nom.
-
[109]
Les congressistes auraient-ils, d’ailleurs, unanimement approuvé la Ligue et ses principes ? A. Beltette, par exemple, était réservé quant à ce projet. Il préférait continuer le travail au sein des groupements d’enseignants déjà existants.
-
[110]
B. Ensor, « The Outlook Tower », The New Era, op. cit., p. 219.
-
[111]
Ces principes sont complétés par quatre « buts » qui apparaissent plutôt comme des moyens pour trois d’entre eux (l’abonnement à la revue qui fait office de cotisation ; l’organisation de congrès internationaux tous les deux ans ; l’étroite coopération entre enseignants, parents et éducateurs). Le quatrième étant l’introduction à l’école de l’idéal de la Ligue et de méthodes en accord avec ses principes.
-
[112]
Sur cette revue, voir Béatrice Haenggeli-Jenni, Les relations science-militance dans le mouvement d’Éducation nouvelle : le cas de la revue Pour l’Ère Nouvelle (1920-1940), à paraître aux éditions Peter Lang, Berne.
-
[113]
L’association qu’A. Jouenne a fondée avec l’historien du travail, Georges Renard, « Éducation nouvelle. Groupe d’études, de recherches et d’expériences éducatives », se rapproche par la même de la Ligue.
1Le second XIXe siècle connaît une internationalisation des questions sociales et scientifiques à travers les expositions universelles et les congrès internationaux qui leur sont souvent associés. Octave Gréard, vice-recteur de l’académie de Paris et membre de l’Institut, le souligne avec perspicacité dès 1890 :
“Les congrès sont aujourd’hui passés dans les mœurs. Ils font partie, en quelque sorte, des institutions normales chez les peuples qui travaillent au développement de la société et à l’élaboration des idées ou des intérêts sur lesquels repose l’organisation des sociétés modernes. Ce sera certainement un des caractères de la seconde moitié du XIXe siècle que la création de ces puissants foyers d’information et de discussion auxquels les meilleurs esprits apportent leur contingent de savoir et d’expérience.” [1].
3L’éducation est touchée par ce phénomène. L’on voit se multiplier les congrès internationaux consacrés à l’éducation morale ou à l’éducation populaire ou encore à la pédologie attestant que les systèmes nationaux sont loin d’être étanches aux idées venues de l’étranger [2]. La Première Guerre mondiale ayant éteint momentanément la plupart de ces “foyers d’information et de discussion” [3], le congrès international d’éducation tenu à Calais en 1921 apparaît comme la reprise de cette internationalisation. Il n’est pas, cependant, la continuation à l’identique des congrès de l’avant-guerre. Il marque une rupture et constitue un évènement nouveau à plusieurs titres. Par son thème tout d’abord : « l’expression créatrice de l’enfant » qui souligne qu’on est bien entré dans le « siècle de l’enfant » annoncé par Ellen Key [4]. Par le rapprochement, ensuite, qu’il opère entre plusieurs catégories d’acteurs de l’éducation habituellement séparées : des scientifiques de l’enfance, des professionnels de l’enseignement et des éducateurs militant pour une éducation nouvelle. Par son ambition, enfin, de fonder une éducation universelle qui réponde aux nouvelles conditions des sociétés modernes. Le dispositif de travail, adopté pour le congrès, est lui-même original. Il enchaîne, durant deux semaines, échanges scientifiques, démonstrations pratiques, visites et récréations musicales. Le congrès de Calais est aussi le lieu de la fondation de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle dont une des missions sera d’organiser, à intervalles réguliers, des moments d’échanges et de bilans similaires (congrès de Montreux, 1923, d’Heidelberg, 1925, de Locarno, 1927, etc.).
4Notre propos est de restituer le faisceau de forces et de circonstances qui ont permis ce congrès original. En détaillant son déroulement et les résultats auxquels il est parvenu, nous ferons revivre un événement auquel il est souvent fait référence, aussi bien par les historiens de l’éducation que par les militants pédagogiques, mais qui reste mal connu [5]. Il vit la fondation d’un mouvement éducatif international porteur d’idéaux humanistes et sociaux, appelé à jouer un rôle majeur dans la rénovation de l’éducation ouvrant une « ère nouvelle ».
Une longue gestation
5Lorsque les organisateurs du congrès de Calais envisagent de tenir leur manifestation, ils ne sont pas à court de modèles. Depuis une trentaine d’année, en matière d’éducation, les dispositifs d’échanges internationaux – qu’ils soient de caractère scientifique ou militant – se sont multipliés. Citons les congrès d’enseignement secondaire et supérieur (Paris, 1889 et 1900, Bruxelles, 1920), d’éducation morale [6] (à partir de 1908) et d’éducation populaire (Bruxelles, 1901 et 1910), mais aussi les congrès théosophiques (Adyar près de Madras en Inde, 1912 ; Londres, 1913), voire les “décades de Pontigny” (1911, 1912 et 1914) instituées par Paul Desjardins. Cependant, l’origine précise de l’idée du congrès comme du choix de Calais reste difficile à établir. Son organisation associe Beatrice Ensor et Iwan A. Hawliczek, animateurs de “The New Education Fellowship”, association d’éducateurs théosophes implantée en Grande-Bretagne, Adolphe Ferrière, fondateur et animateur, depuis Genève, du Bureau international des écoles nouvelles, ainsi que des partenaires français, Georges Lyon, recteur de l’académie de Lille, et Achille Beltette, secrétaire général du Bureau international des fédérations nationales de personnel de l’enseignement secondaire public. Ceux-ci vont convaincre le maire de Calais et Lydie Meillon, directrice du collège de jeunes filles “Sophie Berthelot”, d’accueillir la manifestation. Si son projet remonte à l’été de 1920, ce congrès a des sources plus lointaines. Il s’enracine dans un mouvement multiforme, non encore structuré, de réforme de l’éducation, scolaire et non scolaire, qui se manifeste en Europe occidentale et aux Etats-Unis depuis une trentaine d’années. Avant la Première Guerre mondiale, ce mouvement est plutôt multinational qu’international. Il connaît des pôles de développement nationaux dont les « écoles nouvelles », établissements d’éducation et d’enseignement d’un genre nouveau, sont la pierre angulaire. Certes, ces pôles se connaissent et s’inspirent mutuellement [7] mais, en dépit des efforts d’A. Ferrière, ils ne vont pas jusqu’à s’organiser internationalement, ni se fédérer [8]. Seule M. Montessori, par la traduction de son œuvre et ses sessions de formation, réussit à atteindre un stade international de rayonnement. La volonté de réforme de l’éducation de cette nébuleuse est inséparable de courants d’opinion qui, à la même époque, militent pour des valeurs étroitement associées au renouvellement de l’éducation comme le pacifisme et le féminisme. Par là, on voit déjà combien, au tournant du siècle, les changements en éducation sont reliés à des perspectives de transformation sociale touchant la place des femmes dans la société et les relations entre pays. La guerre suspend en grande partie l’essor du mouvement [9]. Un pays, cependant, se singularise, l’Angleterre, où une organisation nationale, née en 1914, continue de fonctionner : « The New Ideals in Education » (désormais NIE) [10]. Le congrès de Calais marque la reprise générale de ce mouvement qui va prendre une dimension ouvertement internationale et, surtout, se structurer grâce au volontarisme d’un nouvel acteur, resté discret jusque-là : les éducateurs théosophes.
Le rôle des théosophes
6Fondée en 1875, à New-York [11], la Theosophical Society se développe d’abord dans les pays anglo-saxons et le Commonwealth, puis en Europe continentale. Au début du siècle, elle compte onze sections nationales (elles-mêmes divisées en groupes locaux [12]). Ce développement qui s’appuie sur celui, plus ancien, du spiritisme, est favorisé par le caractère universel des finalités de la théosophie et son esprit de tolérance. La théosophie moderne, en effet, appelle à : 1° former un noyau de fraternité dans l’humanité sans distinction de sexe, de race, de rang ou de croyance ; 2° l’étude comparée des religions, de la philosophie et de la science ; 3° celle des lois inexpliquées de la nature et des pouvoirs latents dans l’homme. Elle s’affirme donc compatible, dans ses principes, autant avec les idéaux humanistes d’égalité qu’avec l’ambition de recherche scientifique si forte au tournant du siècle. Cette ouverture, à rebours d’une orientation sectaire, lui permet de rallier des partisans venus d’horizons intellectuels et idéologiques divers et que rassemble le même désir de changer leur rapport au monde (pacifistes, féministes, suffragistes, naturistes…). Dans cette perspective de changement, l’éducation devient progressivement un des axes d’action de la théosophie. Les éducateurs théosophes partagent avec les courants réformateurs (expérimentateurs des écoles nouvelles, chercheurs de l’Institut « Jean-Jacques Rousseau » de Genève, médecins pédagogues comme M. Montessori et O. Decroly, etc.) le projet de changer radicalement l’éducation et, par cette voie, la société. Ils conçoivent l’éducation, selon la définition qu’en donne, en 1920, Jean Loiseau – un des protagonistes du congrès de Calais –, comme « l’ensemble des méthodes pratiques permettant d’agir de la façon la plus efficace sur les facultés et tendances d’un être, afin de développer harmonieusement tous ses pouvoirs en éveillant progressivement l’aspiration au Bien, au Beau et au Vrai qui sont les trois aspects de la vie divine en puissance dans chacun de nous » [13]. De cette définition, il découle que l’éducation doit être « véritablement intégrale et complète, rigoureusement en accord avec la psychologie profonde de l’être humain », principe sur lequel les réformateurs de l’éducation – de toutes obédiences ou presque – peuvent s’accorder et, partant, collaborer avec les théosophes [14].
7Dans l’Angleterre en guerre, les éducateurs théosophes, avec Beatrice de Normann [15] à leur tête, poursuivent leur structuration. En 1915, ils se dotent de deux organisations spécifiques : la « Theosophical Fraternity in Education » et le « Theosophical Educational Trust » chargé de réunir des fonds pour créer des écoles selon l’orientation théosophique. C’est ainsi qu’Arundale School ouvre ses portes, au cœur de la toute nouvelle et déjà célèbre cité-jardin de Letchworth fondée par Ebezener Howard, à une cinquantaine de kilomètres de Londres [16]. Ces réalisations trouvent un écho outre-Manche où, parmi les enseignants mobilisés, naît une « Fraternité spiritualiste des éducateurs français » [17]. Au sortir de la guerre, portés par leur universalisme et, plus que jamais, persuadés que l’heure d’une « ère nouvelle » a sonné, les éducateurs théosophes poursuivent leur effort de diffusion internationale, avec les Anglais comme leaders. B. Ensor, pour élargir le mouvement, transforme la fraternité théosophique en une « New Education Fellowship », dotée d’une publication qu’elle codirige avec un jeune instituteur, Alexander Neill [18], Education for the New Era : An International Quarterly Journal for the Promotion of Reconstruction in Education (1920) [19]. Cette même année, en France, se crée une « Fraternité théosophique pour l’éducation » [20] dont le secrétariat est assuré par Jeanne Hauser [21], celle-là même qui sera durant un quart de siècle la trésorière du Groupe français d’éducation nouvelle (GFEN), attestant par là de la porosité entre les différents milieux porteurs de la réforme de l’éducation. Au titre de la fraternité anglaise ou de la New Education Fellowship – mais les deux sont étroitement imbriquées, on l’a vu –, B. Ensor, accompagnée de Harold Baillie Weaver, secrétaire de la Société théosophique anglaise, visite en France divers correspondants ou sympathisants (la montessorienne Mary Cromwell et son atelier de fabrication du matériel pédagogique, la théosophe Mme Waddington), et aussi des lieux phares comme l’École des Roches et le Collège de Normandie. Sa venue est l’occasion d’un petit congrès qui peut être considéré comme une sorte d’anticipation de la manifestation calaisienne. Durant trois jours (6-8 juin 1920), des délégués venus de Belgique, du Danemark, d’Italie et d’Espagne se joignent à leurs homologues français pour débattre du self-government en éducation, de co-éducation, de la liberté à accorder à l’enfant, de la collaboration des parents et des maîtres, etc. Ils se rendent à l’école montessorienne créée par Mary Cromwell [22], et sont accueillis au Club de jeunes éclaireurs animé par J. Loiseau, artisan du scoutisme en France. Ce rassemblement se clôt par un spectacle public avec une lecture d’une légende hindoue de Maurice Bouchor [23] et une démonstration de rythmique par Émile Jaques-Dalcroze [24]. Au cours de ces rencontres, plusieurs idées sont avancées qui seront réalisées l’année suivante. Premièrement Education for the New Era aura une édition francophone, deuxièmement, une réunion internationale de la Fraternité sera tenue en France. Celle-ci, imaginée d’abord sous forme d’une « Summer School », sera finalement une « International Summer Conference » [25]. C’est dans le contexte de cette effervescence chez les éducateurs théosophes que Calais est retenue comme pouvant être le lieu d’un congrès ouvert et que sont pris les premiers contacts avec le recteur de l’académie de Lille, Georges Lyon, philosophe, spécialiste des penseurs anglais.
Convaincre les autorités locales
8Plusieurs raisons peuvent expliquer le choix de Calais comme lieu du congrès. Ville en territoire français, mais d’accès facile depuis l’Angleterre et la Belgique, située dans une région très marquée par la guerre mais qui connaît d’importants efforts de reconstruction, Calais apparaît comme un site symbolique d’une ère nouvelle. D’autant que le collège où il est envisagé de tenir la manifestation, est un établissement récent, ouvert en 1910, qui incarne le développement de l’enseignement secondaire pour jeunes filles et aussi l’internationalisme puisqu’il accueille de nombreuses élèves anglaises [26]. Il dépend de l’académie de Lille dirigée par Georges Lyon qui a beaucoup lutté pour y développer l’enseignement féminin et pour permettre aux filles de préparer le baccalauréat [27]. Ce choix, cependant, n’est pas sans soulever quelques difficultés, sous-estimées par les organisateurs, que G. Lyon va aider à aplanir. Celui-ci, jouant un rôle que reprendra son successeur, le recteur Châtelet, pour le congrès du Havre [28] quinze ans plus tard, couvre de son autorité administrative et morale [29] la manifestation. Il rattrape les gaffes du secrétaire de The New Education Fellowship, I. Hawliczek [30] lequel, peu au fait des rouages administratifs français, croyant que le recteur avait le pouvoir de décider seul du choix du lieu, avait donc annoncé, sans ambage, au maire de Calais, Joseph Duquénoy-Martel [31], la tenue du congrès international souhaitant qu’il en fasse l’ouverture : « Je vous remets sous ce pli une circulaire donnant tous les détails d’une conférence internationale qui sera organisée à Calais l’été prochain. Grâce à l’amabilité de Monsieur Georges Lyon, le recteur de l’académie de Lille, avec qui j’ai discuté le schéma à Paris, l’été dernier, le collège Sophie Berthelot a été mis à notre disposition dans cette intention. Monsieur Lyon m’a suggéré que je pourrais correspondre avec vous pour ce qui concerne nos projets, supposant qu’ils pourraient vous intéresser et que vous pourriez nous prêter votre concours pour les dispositions à prendre » [32]. Se voulant rassurant sur les implications financières de l’accueil par la ville de Calais, il ajoutait : « Nous désirons que la conférence se paie elle-même mais nous ne cherchons à en tirer aucun profit. C’est une affaire purement éducative ». Ce à quoi le maire de Calais lui répond en mettant les choses au point :
« Je suis un peu surpris d’apprendre par votre intermédiaire que Monsieur le Recteur Lyon a mis à votre disposition, pour y donner un congrès, le collège Sophie Berthelot de Calais. En effet, ce collège a été aménagé à frais communs entre l’État et la ville de Calais ; le matériel d’internat qui s’y trouve appartient intégralement à la ville de Calais […]. Il ne peut y avoir là qu’un malentendu facile à éclaircir […]. Je m’empresse d’ajouter que si j’avais été consulté sur l’opportunité d’accorder à votre projet la délégation du collège Sophie Berthelot, j’aurais avec plaisir acquiessé à votre proposition, sous réserve cependant que des dispositions utiles soient prises pour assurer la bonne concession de l’immeuble et du matériel qui peuvent vous être prêtés » [33].
10Il précise alors ses conditions. Toute la partie matérielle du congrès doit être placée sous la direction effective de la directrice du collège, Lydie Meillon et dans le respect des intérêts de la ville qui a beaucoup investi dans ce collège et dans son équipement. « J’aurais aimé aussi être consulté sur les dispositions que vous désirez prendre dans l’aménagement provisoire du-dit collège ». La création de chambres individuelles ne semble pas possible dans un délai aussi court. Par contre, des chambres pour 3 à 4 personnes sont possibles avec quelques aménagements. Le maire conteste aussi les prix de pension proposés jugés « excessivement modérés ». Le 2 mai 1921, I. Hawliczek reprend la plume pour s’excuser :
« Je viens de recevoir une lettre de Monsieur Lyon, recteur de l’académie de Lille, dans laquelle il me dit que j’ai tout à fait mal compris sa situation vis-à-vis du collège Sophie Berthelot. Ceci est probablement dû à ma connaissance imparfaite de la langue française, mais en causant de la chose avec Monsieur Lyon, j’ai eu certainement l’impression qu’il avait en mains la disposition de toutes les écoles et de tous les collèges […]. Vous avez donc été, je pense, très surpris en recevant ma première lettre la semaine dernière, vous annonçant que nous avions l’intention de nous servir du collège S. Berthelot. Monsieur Lyon m’a redit dans sa dernière lettre que la direction de ce collège vous appartient et que j’aurais dû vous demander la permission de nous en servir […]. Je vous demande très sincèrement pardon pour cette erreur si regrettable de ma part […]. Je vous présente mes excuses les plus sincères et les plus complètes pour cette malheureuse erreur et je vous prie de me pardonner ce malentendu dont j’ai été coupable à mon insu ». Il souligne que le recteur Lyon, « approuve entièrement ce projet et l’aide de tout son pouvoir, persuadé que ce projet va développer la cause de l’éducation ».
12Bientôt, après un déplacement en France d’I. Hawliczek, se dessine un accord de principe sur la mise en disposition du collège pour le logement des congressistes et la tenue de la conférence que le maire, désormais conquis, transmet au recteur :
« Je considère qu’un congrès international d’éducation peut parfaitement se tenir dans l’établissement en question. Ce congrès pourra amener dans notre ville la présence d’un grand nombre de professeurs et de directeurs d’établissements scolaires ; il aura de plus l’avantage de faire connaître le collège Sophie Berthelot tant en France qu’à l’étranger. Il a été convenu avec Monsieur Hawliczek que l’organisation matérielle du congrès serait entièrement confiée à Madame Meillon, directrice du collège, laquelle est responsable, aussi bien vis-à-vis de l’Autorité académique que devant l’autorité municipale de la bonne conservation de l’établissement » [34].
14Sur le plan matériel, le maire précise qu’il a fait relever les tarifs de la pension. Les dortoirs de l’école primaire supérieure de filles vont être utilisés et il est donc nécessaire qu’ils soient libérés pour le 25 juillet, avant travaux, demandant au recteur de présider la cérémonie de distribution des prix avant cette date. La grande majorité des conférenciers et des auditeurs sera logée au collège Sophie Berthelot. « Des dispositions ont été prises pour qu’un régime végétarien soit procuré aux personnes qui le désirent ». L’inscription à l’ensemble des conférences coûte 50 francs [35] et la pension complète avec le logement 135 francs par semaine ou 20 francs par jour. Le maire de Calais écrit à I. Hawliczek, le 15 juillet 1921 pour lui donner son accord sur l’organisation générale. « J’accepte avec plaisir d’assister à la séance d’ouverture du congrès ; de présider la séance de clôture [36] ». Il lui annonce également que le docteur Deladrière, conseiller municipal délégué à l’Intruction publique et aux Beaux-Arts, accepte de présider les conférences indiquées. « Quant à la visite d’une fabrique de dentelles, il sera très facile de l’organiser et je me préoccuperai de cette question aussitôt que vous m’aurez fait parvenir le programme complet de votre congrès. Je crois en effet qu’il sera nécessaire de diviser les congressistes en groupes d’une cinquantaine de personnes, faisant la visite un jour différent ». Le 22 juillet, I. Hawliczek annonce sa venue très prochaine : « J’arrive à Calais le mardi 26 juillet et résiderai au collège […]. J’apporterai avec moi un certain nombre de caisses de livres à vendre à notre comptoir de librairie et des objets pour notre exposition », espérant ne pas rencontrer de difficultés à la douane…
Un dispositif complexe aux acteurs multiples
15L’action des théosophes en amont du congrès ainsi que la négociation pour sa tenue à Calais montrent que la manifestation est le fruit d’un processus complexe associant différentes catégories d’acteurs jouant des rôles spécifiques. Ce processus débute, on l’a vu, par le lancement de l’idée d’un congrès international dépassant les obédiences et les chapelles, voire les oppositions entre enseignement public et écoles privées. La paternité de cette idée revient aux théosophes anglais, au premier rang desquels Beatrice Ensor et Harold Baillie Weaver, de concert avec leurs homologues français et belges. Bientôt, s’y rallient Adolphe Ferrière [37] et Achille Beltette [38], sans qu’on sache exactement quand ils ont été impliqués. Puis, vient le temps de l’organisation matérielle du congrès où apparaît le rôle décisif d’Iwan Hawliczek et de Georges Lyon. Celui-ci incarne, avec A. Beltette, l’enseignement public [39]. Lorsque le projet prend forme, un patronage officiel à dominante franco-britannique se constitue. Il est fait d’autorités intellectuelles et administratives comprenant le philosophe Émile Boutroux, James J. Findlay, professeur au département d’éducation de l’Université de Manchester, Cloudesley Brereton, inspecteur de l’enseignement au London County Council (LCC) [40], auxquels se sont joints A. Beltette [41], A. Ferrière et G. Lyon [42]. La mobilisation de personnalités de l’enseignement public indique un des buts du congrès : mener une réflexion qui vale aussi pour le secteur scolaire public. L’établissement du programme est un deuxième moment capital du processus. Qui va prendre la parole et au nom de qui ? Si le thème du congrès, l’expression créatrice de l’enfant, est adopté très tôt, la composition des intervenants varie jusqu’à la dernière minute. Une première liste, figurant sur un prospectus d’annonce du congrès, comporte quinze noms [43], mais dont un quart finalement n’interviendra pas (Annie Besant, Mary Cromwell, Émile Jaques-Dalcroze, Mme Rieder) [44]. Le programme définitif des conférences (voir tableau plus bas) qui associe à chaque conférencier un président, répartit les rôles, majeurs et mineurs [45]. Mais le congrès offre également des activités connexes qui occupent de larges plages horaires dans l’intervalle des conférences. Si elles ont laissé moins de traces que ces dernières, elles n’en contribuent pas moins, par leur nombre et leur variété (visites, démonstrations, projections, expositions, récréations musicales), à enrichir les échanges. Ainsi, l’atelier proposé par Marie-Louise Wauthier [46] sur la méthode du travail libre en groupe de Roger Cousinet – qu’elle pratique dans sa classe – compense l’absence de son inventeur. De même, la projection organisée par Amélie Hamaïde [47] renforce, en l’illustrant, le retentissement de la conférence d’O. Decroly. Les concerts de piano de la jeune virtuose Jehanne-Marie Darré [48] sont aussi très appréciés.
16La description du dispositif du congrès de Calais serait toutefois incomplète si l’on omettait de mentionner la tenue de réunions d’un comité officieux qui, en marge du congrès, travaille à lui donner une suite. Ce comité de sept personnes – dont nous parlerons plus loin – réunit aux côtés de trois théosophes, H. Baillie-Weaver, J. Decroix et B. Ensor, A. Beltette (qui va vite s’en désolidariser), A. Ferrière, R. Nussbaum et O. Decroly [52]. Il jette les bases d’une organisation internationale durable, la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle (LIEN), dont il définit les principes et les buts.
Les leaders visibles
17La radiographie du congrès – de sa conception à son déroulement effectif – nous permet de faire apparaître ses acteurs publics. Ils sont au nombre de trente (20 hommes et 10 femmes). On ne les retrouvera pas tous dans l’histoire ultérieure de l’Éducation nouvelle.
Tableau des principales personnalités du congrès de Calais et du comité préparant la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle (avec leur fonction)
Tableau des principales personnalités du congrès de Calais et du comité préparant la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle (avec leur fonction)
Les absents
18Il existe au sein du groupe des leaders différents équilibres entre francophones et anglophones, hommes et femmes, enseignants et éducateurs, secteur public et secteur privé, théosophes et non théosophes, etc. On relève aussi quelques absences notables qui minore la représentativité du congrès. La « société pédagogique des nations » n’est pas au complet. Des ressortissants de pays qui n’ont pas encore recouvré la paix civile ont renoncé à se rendre au congrès [53]. D’autres ont été manifestement écartés [54]. À cela s’ajoute que plusieurs figures de l’éducation nouvelle et de la réforme de l’école ont boudé la manifestation, tout comme des représentants éminents de la psychologie de l’enfant. Un bilan des absences notables fait apparaître, outre celles de R. Cousinet [55] et M. Montessori, diverses défections. Du côté anglophone, on peut relever la non venue des animateurs des NIE comme Edmund Holmes et Charles Kimmins, des représentants étatsuniens praticiens du Dalton Plan comme Helen Parkhurst. Du côté francophone, de responsables d’écoles nouvelles comme Joseph Duhamel (Collège de Normandie) et Georges Bertier (École des Roches), ce dernier peut-être réticent, en tant que catholique, à l’influence de la théosophie sur le congrès. De même, n’ont pas fait le déplacement les animateurs de la toute récente association « La Nouvelle Éducation », Madeleine Guéritte et Jean Baucomont, ni les spécialistes montessoriennes de la petite enfance comme Émilie Brandt. Plus surprenante, l’absence des fondateurs de l’Institut des sciences de l’éducation à Genève, Pierre Bovet et Édouard Claparède. Est-ce en raison d’un désaccord avec A. Ferrière ? Ou bien, considèrent-ils, Claparède en particulier, que ce congrès n’a rien de scientifique, à la différence des congrès de la pédalogie ? Ce qui expliquerait que manquent aussi à l’appel des psychologues de l’enfant comme Théodore Simon et Henri Wallon. La sociologie de l’éducation (Joseph Wilbois, Paul Fauconnet) n’est pas non plus représentée. Enfin, si des militants syndicaux, notamment de l’enseignement primaire [56], ont été présents, ce ne fut pas à la tribune.
L’auditoire
19Reste, enfin, à s’interroger sur l’auditoire sur lequel on est mal renseigné. La participation au congrès, très ouverte, a été sollicitée par voie de presse, dans les périodiques du mouvement théosophique, dans la presse pédagogique, ou bien encore par des courriers personnels et des envoi de prospectus. A. Ferrière, par exemple, dit qu’il a adressé vingt à trente lettres à l’étranger (« entre autres aux écoles nouvelles ») et une « foule d’autres » en Suisse. Le résultat de ce démarchage est un succès : les comptes rendus du congrès évoquent un nombre de participants allant de 150 à 200, représentant une quinzaine de nationalités (Belgique, Danemark, Suisse, Angleterre, Irlande, Écosse, Italie, Espagne, Pays-Bas, Suède, Tchécoslovaquie, Yougoslavie [57], Russie auxquels s’ajoute l’Inde). Mais aucune liste nominative n’a été retrouvée. Les échos de la presse locale donnent quelques détails complémentaires. Le Phare de Calais et du Pas-de-Calais décrit des « automobiles pavoisées aux couleurs anglaises et françaises » qui ont transporté les visiteurs étrangers jusqu’au collège une bonne partie du samedi ; il présente le congrès comme une sorte de « société des nations » de pédagogues [58]. Le mercredi 3 août, il dénombre que 16 nations sont représentées et surtout souligne la présence de nombreux instituteurs et institutrices du département, signe que la manifestation a aussi un retentissement régional. Insuffisamment aux yeux d’Henri Chochon qui, dans Le Message théosophique et social (7 octobre 1921), regrette d’« y voir figurer si peu d’éducateurs français ». Le Petit Calaisien, pour sa part, relève la présence de l’inspecteur d’académie du Pas-de-Calais, M. Danteille.
20En dépit des défections relevées plus haut, le congrès de Calais est, en termes de fréquentation, un succès. Loin d’être la manifestation d’une seule orientation éducative, il est pluriel, avec la vocation d’inspirer l’enseignement public et ses autorités. Le déroulement de l’événement confirme cette option d’ouverture voulue par les organisateurs.
Le congrès en action : une « magnifique foire aux idées » et un « summer camp » [59]
21Le congrès international d’éducation est officiellement présenté, en français et en anglais, comme émanant de The New Education Fellowship et de la revue The New Era [60] avec pour thématique centrale « The Creative Self-Expression of the Child » et pour but de « répandre les idées et les méthodes d’éducation les plus modernes, aux points de vue théorique et pratique, et de rapprocher, en une étroite collaboration, les différentes nations représentées [61] ». Il est prévu sur quatorze jours, du 30 juillet au 12 août 1921, et propose plus de vingt conférences. C’est un vrai marathon de contributions et de débats, entrecoupés de sorties locales et régionales. Le programme sera tenu, seules les conférences d’A. Ferrière étant déplacées au 5 août et sa première intervention remplacée par celle de R. Nussbaum. En dépit de cette densité, l’idée directrice des organisateurs est de laisser du temps aux échanges comme le relate Beltette, vieux routier des congrès : « A la différence des congrès internationaux – dont j’ai une certaine pratique – celui-ci n’avait rien d’un cadre rigide établi de longue main et comportant : rapports, séances préparatoires, rédaction de vœux et votes […]. C’était plutôt une magnifique foire aux idées » [62]. Les séances de conférences suivies de discussions se déroulent de 10h à 12h 30 et de 17h à 19h 30, mais, souvent, elles débordent du cadre horaire et les débats se prolongent à table ou dans les couloirs.
22Dans l’intervalle, ont lieu des démonstrations de méthodes dans la salle d’exposition où les congressistes peuvent aussi examiner une collection de travaux d’élèves (peintures, dessins, livres reliés, bijoux, etc.) provenant d’une dizaine d’établissements d’outre-Manche, complétée par un jeu complet de matériel Montessori et des diagrammes illustrant la méthode de Decroly. La dimension récréative et de visite, si importante pour donner au rassemblement son caractère de « summer camp », se traduit par des sorties. Ainsi, à Boulogne-sur-Mer, le lundi 8 août, où Barlet, le principal du collège Mariette, reçoit les congressistes dans son établissement. Après la visite de la ville, les congressistes sont reçus par le Comité des cours de vacances pour étrangers [63], au collège de jeunes filles, et rencontrent le directeur de ces cours, Charles Guerlin de Guer [64], avant d’entendre une conférence sur Gustave Flaubert faite par Henri Potez professeur à la Faculté des lettres de Lille [65]. Le lendemain, ils se rendent à la bibliothèque et au musée à Calais où une visite de l’école primaire supérieure avait déjà été organisée le 2 août. En fin de session, une excursion du souvenir a lieu à Bailleul, ville martyre de la Première Guerre mondiale. « Avant de clôturer leurs travaux, les congressistes voulurent remplir un devoir : celui d’aller saluer sur la terre où sont tombés les défenseurs du droit et de la justice, et de porter un témoignage de sympathie et d’encouragement aux populations des régions dévastées du Nord de la France. Bailleul, la ruinée, fut le but choisi pour ce pieux pèlerinage » [66]. Ils visitent les ruines de la ville avant d’être reçus par la municipalité de Bailleul et de déposer une couronne de fleurs au monument britannique et au cimetière militaire. Les congressistes visitent aussi deux écoles de filles (dont une petite école Montessori) réimplantées au milieu des ruines, dans des baraquements en planches. « La vue de Bailleul éteignit le sourire et le silence qui régnait au retour sur la troupe des voyageurs, était un signe non trompeur de la profondeur des impressions reçues ». L’éducation doit désormais contribuer à la paix entre les peuples. La musique tient une place importante dans ce programme grâce au récital de piano de la jeune J.-M. Darré et à un orchestre de musique de chambre composé de trois Anglaises et un Suédois [67].
Les conférences, un « melting pot »
23Les actes du congrès, composés des conférences prononcées en français ou en anglais, donnent une vue précise des idées diffusées à Calais [68]. À la différence d’un colloque strictement scientifique, le thème du congrès, « l’expression créatrice de l’enfant », n’est pas systématiquement traité par les intervenants. Loin s’en faut ! Seul, ou presque, R. Nussbaum, en prenant la question à sa base (« l’enfant est-il capable de création ? »), est pleinement dans le sujet. D’autres y contribuent marginalement comme Henry Wilson lors de sa conférence sur les travaux manuels qu’il rattache à la créativité. Mais la plupart des conférenciers utilise la tribune pour présenter leur conception du nécessaire changement de l’éducation, sans grand souci de le relier à la thématique de la créativité de l’enfant. Tour à tour, Brereton (éducation et milieu), Claremont (méthode Montessori), Decroix et Baillie-Weaver (co-éducation), Ferrière (lois scientifiques gouvernant l’éducation et exemples d’écoles nouvelles), Pennethorpe (accompagnement scolaire), Decroly et Hamaïde (leur expérimentation pédagogique), Neill (prise en compte de la libido de l’enfant), etc., esquissent ce que pourrait être une éducation renouvelée de fond en comble et dont la transformation est, selon eux, en train de s’amorcer. Il en résulte qu’à ce niveau, le congrès apparaît comme un florilège. Présentant rapidement, dans son discours inaugural, les conférences à venir, Cloudesley Brereton [69] dégage leur point commun : « Si je tentais de résumer dans une phrase tous le sujets que je viens de passer en revue, je dirais que c’est aux problèmes de l’éducation de l’enfant et de l’adolescent que ce congrès va probablement consacrer la plupart de son attention, et que de ce côté nous espérons que quelques-uns des renseignements que nous vous apporterons vous paraîtront non seulement intéressants mais aussi réalisables » [70]. Les congressistes de Calais sont des « « libres échangistes de la pensée humaine » [71] qui forment sinon une ligue des nations au service de la paix des esprits, tout du moins une « ligue des notions » [72] apportant dans ses bagages une cargaison riche d’idées nouvelles. En s’appuyant sur les actes du congrès et ses différents comptes rendus, on peut classer les apports du congrès selon quatre axes.
In The New Era, vol. 2, no 8, octobre 1921
In The New Era, vol. 2, no 8, octobre 1921
Axe 1 : Les principes généraux (autonomie, initiative, coéducation)
24Plusieurs interventions mettent en avant l’idéal d’autonomie de l’écolier et le nécessaire recours aux méthodes actives qui laisse une grande part d’initiative à l’enfant. Elles insistent sur la grande richesse de la « nature enfantine » à laquelle il faut faire confiance. Le major L. Haden Guest [73] est le premier à insister sur la faculté créatrice de l’enfant et la nécessité de l’utiliser en éducation. Il faut, pour organiser la vie sociale dès l’École, s’appuyer sur la force des enfants et leur volonté créatrice, en insistant sur leurs « instincts de grâce et de beauté ». Les règlements scolaires doivent être revus et l’administration doit laisser davantage d’initiative aux maîtres pour expérimenter en ce domaine. Le 4 août, A. S. Neill intervient sur l’autorité. « Sous une forme parfois paradoxale, nous dit Beltette, et dans un discours où les arguments arrivent avec la force d’un coup de massue vigoureusement asséné, l’orateur fit le procès d’une autorité tâtillonne et souvent injuste. Mais derrière le paradoxe fièrement campé en lutteur, on retrouve maintes idées qu’il faut reprendre et mettre au point. Cette secousse presque physique imprimée à la pensée est saine après tout ; elle l’arrache à une torpeur presque inconsciente et la lance dans la voie des réflexions et de l’observation » [74]. A. S. Neill entend démontrer les ravages de l’autorité traditionnelle en éducation qui réprime le sujet et les manifestations de sa libido sans s’interroger ni sur le sens de ces manifestations, ni sur les effets de cette répression [75]. Plus technique, la conférence de E. A. Craddock [76], du Northern Polytechnic Institute de Londres, souligne l’importance d’associer les élèves à la vie scolaire et pédagogique. Il décrit quatre années d’expérience de self-government dans un externat de l’enseignement secondaire anglais. Dans le même esprit, R. A. Pennethorne [77] rend compte des résultats d’une méthode qui redonne à l’enfant l’initiative dans ses apprentissages scolaires, surtout pour les disciplines relevant des humanités.
25Auparavant, Juliette Decroix [78], professeur au lycée de jeunes filles de Rouen, avait traité de la coéducation et montré que les préventions anciennes s’atténuent peu à peu. Rappellant l’exemple de l’Orphelinat Prévost à Cempuis, dirigé par Paul Robin, elle souligne que les circonstances nées de la guerre ont, de fait, réalisé, pendant quelques années et sans inconvénients sérieux, cette coéducation dans de nombreux établissements secondaires français. La France, du primaire au supérieur, montre d’ailleurs plusieurs exemples d’application de la coéducation. A. Beltette renchérit : « Sans brusquerie et sans heurt, ce régime paraît devoir s’établir dans un avenir plus ou moins lointain : il y a lieu de préparer les esprits à cette réalité qui, d’ailleurs, d’après les personnes les plus autorisées et les plus expérimentées, sera un progrès moral et social » [79]. L’exposé de J. Decroix est complété par celui de H. Baillie-Weaver [80] qui, après avoir évoqué le développement de la co-éducation en Europe et aux États-Unis, dresse un bilan de ses avantages. La coéducation est confirmée comme l’un des chevaux de bataille de l’éducation nouvelle qui demande que les enfants qui ne sont pas séparés dans la vie sociale ne le soient pas non plus sur les bancs de la classe [81]. Le journaliste du Phare de Calais et du Pas-de-Calais, observateur du congrès, se rallie à cette idée et dénonce les « défiances exagérées, les préventions injustes, les attaques commandées par un esprit de parti aveugle » [82] à son encontre.
26Le 12 août, à la fin du congrès, Jean Loiseau [83] revient sur la question de l’autonomie et des modalités de son apprentissage à travers le scoutisme. S’appuyant sur son expérience du Club de jeunes éclaireurs qu’il a fondé à Paris, il donne de nombreux exemples des exercices faits par les jeunes scouts allant dans le sens de l’autonomie. Il conclut : « C’est bien là une école active dont la vie est la grande maîtresse » [84].
Axe 2 : Connaître la psychologie de l’enfant et ses aptitudes évolutives
27Si toutes les conférences mettent en avant la nécessaire connaissance, par le pédagogue, de la psychologie de l’enfant, certaines se placent entièrement dans cette perspective. Ainsi, C. Brereton dresse un constat sévère du retard de la science de l’enfant pris par la France comparée à l’Angleterre. Il voit dans le faible développement des institutions destinées au jeune enfant, qu’elles soient d’inspiration frœbelienne ou montessorienne, un indicateur de ce retard. Il évoque les conséquences de ce phénomène sur l’enseignement secondaire qu’il compare avec le système anglais. Maria Montessori était attendue au congrès pour démontrer comment la connaissance scientifique de l’enfant peut se traduire en une méthode pédagogique nouvelle. Mais « empêchée au dernier moment de venir à Calais » [85], elle a délégué l’Anglais Claude Claremont [86] pour prendre la parole en son nom. Celui-ci fait une présentation des idées de la Dottoressa en rappport avec la « creative self-expression », thème du congrès, et nourrie de sa propre expérience d’enseignant. « Les principes de la méthode et les applications, illustrées par l’emploi du matériel Montessori, nous dit Beltette, firent l’objet non seulement d’une conférence très intéressante à laquelle Mademoiselle Stiernon (Belgique) prêta son concours, mais encore de séances d’application pendant lesquelles auditeurs et auditrices prirent bénévolement le rôle de tout jeunes enfants » [87], reconstituant ainsi la fameuse casa del bambini. « Nous sommes tous des Montessoriens aujourd’hui plus ou moins fidèles » [88] relève, dans son compte rendu, la Revue pédagogique. Témoignant lui aussi du lien entre connaissance psychologique de l’enfant et pensée éducative, O. Decroly insiste sur la nécessité de la démarche expérimentale en éducation et présente la synthèse théorique qu’il a pu tirer de plusieurs années d’expérience avec des enfants en âge de l’enseignement primaire. Il cède, ensuite, la parole, à sa collaboratrice Amélie Hamaïde qui expose les expériences pédagogiques menées dans une école publique de Bruxelles. Leurs communications couplées emportent l’adhésion d’A. Beltette : « Mademoiselle Amélie Hamaïde a fait revivre sous nos yeux une classe élementaire de jeunes Bruxellois dirigés d’après les principes de M. Decroly et une série importante de projections a apporté, en une documentation inattaquable, la synthèse des résultats ainsi obtenus » [89]. De même, Le Petit Calaisien note que « le succès de Monsieur Decroly et de Mademoiselle Hamaïde fut considérable » [90].
28La psychanalyse et son apport à l’éducation, déjà évoqués par A. S. Neill dans son intervention, sont à l’honneur le samedi 6 août où les auditeurs entendent deux conférences de James Young [91], délégué par Carl Jung, « empêché de venir à Calais » [92]. J. Young présente d’abord les théories de Freud et de Jung dont la théorie de l’inconscient lui paraît la plus pertinente. Dans un deuxième temps, il développe les idées de son maître sur la valeur culturelle de la psychologie analytique. Selon A. Beltette, le sujet, très ardu, « dans lequel se mêlent les problèmes du subconscient et du conscient avec ceux de l’hérédité ancestrale et préancestrale même, fut rendu intéressant par l’orateur et une discussion animée s’ouvrit dans laquelle M. le docteur Decroly sut montrer la place considérable que tiennent les philosophes français dans la science pychologique » [93]. La psychologie expérimentale reprend ses droits le mercredi 10 août avec E. Walters [94] qui, dans la ligne d’Alfred Binet, présente l’intérêt des tests d’intelligence. Traitant des tests individuels, puis des tests de groupe, elle évoque combien l’armée américaine a utilisé ces derniers avec succès lors de la guerre. Cette « expérience en grand » a permis de faire faire des progrès considérables dans la mesure de l’intelligence humaine. Elle montre ensuite la manière dont, dans son école, elle applique ces tests, soulignant, à son tour, que tout pédagogue doit commencer par bien connaître ses élèves.
Axe 3 : Activités et expression créatrice
29Certaines conférences sont davantage centrées sur la notion d’activité, articulée à une réflexion générale sur les aptitudes de l’enfant et à un raisonnement psychologique ou philosophique. Ainsi Henry Wilson [95], s’appuyant sur les théories d’Arthur Tansley [96], théorise l’activité manuelle dans ses rapports avec l’éducation créative. Il souligne les « immenses possibilités pour l’éducation » [97] de développer par divers arts manuels la puissance latente de l’enfant qui permet au final d’arriver à l’expression d’une pensée créatrice ordonnée. Cette conférence est complétée par une visite à l’École primaire supérieure professionnelle de Calais qui démontre les aptitudes créatrices des élèves. La séance du dimanche 7 août, consacrée à l’art, est ouverte aux Calaisiens. Ceux-ci peuvent y entendre un concert par les artistes qui, chaque jour, ouvrent les conférences, et une conférence sur l’art et l’enfant de Frank Choisy [98]. Celui-ci donne de nombreuses pistes pratiques pour développer le sens artistique enfantin appuyées sur son expérience de dix ans du « Théâtre d’enfants » à Genève. Le mardi 9 août, la conférence d’Isabel Pagan [99] démontre également la richesse du théâtre pour des enfants plus âgés et scolarisés.
Axe 4 : L’Éducation nouvelle en perspective historique et son devenir
30Dernière catégorie de conférences, celles qui, moins spécialisées, se placent dans une logique de synthèse historique et viennent rappeler les grandes étapes du mouvement de l’Éducation nouvelle. C’est le cas, dès le mercredi 3 août, avec Robert Nussbaum [100] qui remplace A. Ferrière retardé. R. Nussbaum qui traite de la puissance créatrice des enfants, revient sur l’historique des écoles nouvelles, sur leurs préoccupations et leurs principes, tout en délimitant leur rayon d’action et les résultats obtenus, insistant également sur les applications qui peuvent être transférées aux écoles publiques. A. Ferrière prend le relais le vendredi 5 août. Il consacre son intervention aux principes de l’« école active » en remontant à leur base scientifique. Puis, il décrit leurs applications pratiques « en tâchant, dit-il, de compléter ce qu’a dit le Dr Decroly ». A. Beltette salue la dimension didactique de sa performance : « Par des diagrammes lumineux, M. Ferrière sut rendre ses démonstrations accessibles à tous ses auditeurs charmés ; la conviction de sa parole, sa gravité tempérée de chaleur et d’esprit, donnèrent à ses leçons de haute et sereine philosophie, une portée considérable » [101]. À la demande des congressistes, sans doute frustrés de ne pas l’avoir autant entendu que le programme le prévoyait [102], A. Ferrière prononce une nouvelle conférence le 7 août. Il présente la forme scolaire dont il est le spécialiste le plus qualifié, les écoles nouvelles à la campagne. Fort de ses vingt ans d’expérience et d’enquête dans le cadre du Bureau qu’il a fondé, il dresse l’ideal-type de l’école nouvelle, commentant par des exemples chacun des points qui le caractérise. Modeste, il conclut que l’école nouvelle qu’il vient de caractériser n’est pas « l’école de l’avenir, mais c’est le laboratoire où on la prépare » [103]. Trois jours plus tard, vient le tour de B. Ensor – « l’âme du congrès » [104] – qui expose de manière synthétique les résultats obtenus dans diverses écoles maternelles et primaires, mais aussi secondaires, à la cité-jardin de Lechtworth, près de Londres, écoles qui jouissent d’une liberté administrative très large. Elle défend l’idée d’un transfert des acquis de ces expériences aux écoles « classiques » et trace le tableau de ce que devra être l’école de demain : « respectueuse des droits de l’enfance au bonheur, à la liberté, au développement rationnel, créatrice d’activité et de responsabilité et éducatrice de l’enfant en vue de la vie sociale et de l’humanité » [105].
31Le dimanche 14 août voit la clôture du congrès où le maire de Calais, J. Duquénoy-Martel, insiste sur « cette œuvre de paix bien préférable aux œuvres de guerre » qui vise à assurer la promotion d’une éducation de qualité. Reprenant alors une coutume écossaise, les congressistes se donnent la main et, formant une chaîne, entonnent Auld Lang Syne, autrement dit « ce n’est qu’un au revoir ». Ils expriment ainsi leur désir d’une éducation indissociable de la recherche de la paix, mais aussi leur souhait de se retrouver. C’est précisément ce que va permettre la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle.
La fondation de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle
32S’il est difficile de mesurer l’impact direct des idées éducatives semées à foison au cours du congrès de Calais, on en sait plus sur ses conséquences organisationnelles. Pour cela, il faut pénétrer dans ses coulisses. En effet, tandis que se déroulent conférences, démonstrations et visites, ses principaux initiateurs, réunis en un comité officieux, se concertent afin de créer une structure internationale durable. Avec pour objectif d’institutionnaliser des rencontres sur le modèle expérimenté à Calais, cette structure reposerait sur des principes de ralliement simples et se doterait d’une organisation légère, avec un périodique en trois langues (anglais, allemand et français). Cette élaboration discrète débute dès le premier jour du séjour à Calais d’A. Ferrière. Le journal tenu par ce dernier nous renseigne sur cette négociation capitale pour l’avenir [106]. On peut y lire : “Mrs Ensor m’attend pour causer de la création d’une revue en français et éventuellement d’une ligue internationale” (journée du 4 août 1921). Rapidement, les choses s’accélèrent : Ferrière travaille aux “principes de ralliement” toute la matinée du 6 août, et l’après-midi, il expose au comité ses intentions et celles de Mrs Ensor. Il s’en suit une “joute oratoire avec Beltette qui refuse de collaborer s’il y a des Allemands”. Après le dîner, le comité tient une nouvelle séance. Il poursuit son travail le lendemain, dimanche 7 août, dans l’après-midi. On discute de l’article 1. Le lundi 8 août, après le dîner, a lieu l’ultime séance. Y participent B. Ensor, H. Baillie-Weaver, J. Decroix, O. Decroly, R. Nussbaum et A. Ferrière [107]. A. Beltette semble donc s’être retiré. “Mlle Decroix a fait une nouvelle rédaction de mon projet des principes de ralliement. On le discute et on l’adopte. Puis, on parle brièvement de la revue de langue française à créer, mais il est déjà 11 h passées !”. Le lendemain, 9 août, Ferrière quitte Calais, donc trois jours avant la fin du congrès. Il confie à son journal : « Mrs Ensor et les Nussbaum ont fait pour moi de ce congrès un souvenir lumineux et impérissable ».
33De ces faits consignés par Ferrière, retenons que les principes de ralliement sont le fruit d’une collaboration entre éducateurs théosophes, représentants des écoles nouvelles et spécialistes de l’enfance. L’enseignement public n’est pas représenté es-qualité au sein du comité [108]. Autre fait notable : la rédaction de ces principes est due conjointement à Adolphe Ferrière et Juliette Decroix. Belle illustration de la co-éducation ! Enfin, les principes ne semblent pas avoir été soumis à l’approbation d’une quelconque assemblée, la tenue du congrès et la constitution de la Ligue restant soigneusement séparées [109]. B. Ensor ne s’en cache pas lorsqu’elle écrit : « Some of us (souligné par nous, ndr) felt that the time had come for a union (…) ». Et plus loin, lorsqu’elle précise la conception organisationnelle des fondateurs de cette association : « With this idea in our minds a few of us met together and planned an association, The New Education Fellowship, which is to be very elastic and untrammelled by the usual crystalising of rules, a constitution, committee meetings, etc. », ajoutant : « We drafted what we considered to be the basic principles of the New Education and they will now be printed on the back of every issue of The New Era » [110].
Changement de l’éducation et transformation de la société
34Plus que les conférences du congrès, la charte de la Ligue, par sa concision, nous éclaire sur le lien que les leaders de l’Éducation nouvelle imaginent, à cette époque, entre la rénovation de l’éducation et la transformation de la société. Que disent, en effet, les « principes de ralliement » (PR) auxquels il faut souscrire – « tout au moins à titre d’orientation générale » (dixit) – pour rejoindre la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle [111] ?
35Au nombre de sept (voir reproduction jointe), ils articulent une conception de l’éducation centrée sur l’enfant (PR 2 à 4) et une vision de la société (PR 1 et PR 5 à 7). Le credo éducatif de base de cette conception pédocentrée proclame la reconnaissance des potentialités spirituelles de l’enfant et de son individualité (PR 2) et le respect de ses intérêts innés que révèle le libre exercice d’activités variées (PR 3), tout en admettant qu’il existe un caractère propre à chaque âge (PR 4). Ces trois principes sont nécessaires pour instituer une éducation qui prépare, de manière active, les enfants à une vie sociale réformée telle que la souhaitent les membres de la Ligue. Ceux-ci défendent, en effet, de manière indissolublement liée, une conception éducative et un projet social où l’accomplissement de l’esprit l’emporte sur les tendances matérialistes (PR 1), où la compétition entre individus est bannie au profit de la coopération (PR 5), où la coéducation institue la collaboration entre les sexes dans le respect de leur spécificité (PR 6), où la solidarité et le sens du devoir à l’égard d’autrui est la pierre angulaire des relations humaines (PR 7). Les auteurs des principes ne semblent pas percevoir la tension entre une conception éducative puérocentrée et individualisante et une visée sociale. À leurs yeux, manifestement, les deux ambitions sont conciliables. L’éducation nouvelle selon la LIEN vise à préparer l’individu nouveau de la société transformée, où les maîtres mots « spiritualité », « coopération », « collaboration », « solidarité », « sens social » remplaceront les valeurs dominantes (matérialisme, individualisme, égoïsme). Ces principes s’accordent, au moins sur le papier, avec des idéaux sociaux tels que le coopérativisme, le solidarisme, le féminisme et le pacifisme dont le self-governement, la co-éducation, le travail en groupes, etc., sont la traduction dans le champ éducatif. À l’inverse, les idéologies prônant le capitalisme concurrentiel, l’impérialisme, l’étatisme… apparaissent comme contraires à l’Éducation nouvelle.
36La charte de la LIEN synthétise le rapport que l’Éducation nouvelle entend construire entre éducation et société. À l’opposé des projets totalitaires qui se dessinent à la même époque en Russie et en Italie, et bientôt en Allemagne, où l’Homme nouveau sort de la Société révolutionnée qui en est la matrice, l’Éducation nouvelle part de l’individu pour construire une société plus humaine et plus digne. De quelle manière ? En libérant l’individu-enfant des carcans de l’institution scolaire comme des routines de l’éducation familiale afin qu’il puisse se révéler à lui-même et s’accomplir. Devenu, par cette éducation, sujet responsable, doué d’initiative et soucieux du collectif, l’enfant, parvenu à l’âge adulte, pourra investir ses capacités dans une société qu’il forgera à sa mesure.
37À partir de l’accord conclu dans la soirée du 8 août 1921, les choses vont aller vite. Une revue, pendant francophone de The New Era, est lancée en moins de quatre mois. Pour l’Ère nouvelle. Revue internationale d’éducation nouvelle, publication trimestrielle, administrée depuis Genève par Adolphe Ferrière, voit le jour en janvier 1922 [112]. Elle sera bientôt suivie de Das werdende Zeitalter, pilotée de Berlin par Elisabeth Rotten. Dès son premier numéro, elle ouvre ses colonnes à des absents de Calais qui rejoignent ainsi la Ligue. Parmi les Français, on relève les noms de Georges Bertier, Roger Cousinet et Alice Jouenne [113]. La revue prépare aussi le deuxième congrès de la LIEN – en fait le premier – qui aura lieu en Suisse, à Montreux, en 1923. Ayant pour thème « L’école active et l’esprit de service », il rassemble près de 300 congressistes, le double de celui de Calais. Le mouvement d’Éducation nouvelle est décidément bien lancé !