Le regard sociologique d'un éducateur sur les petits Parisiens
- Par Antoine Savoye
Pages 91 à 93
Citer cet article
- SAVOYE, Antoine,
- Savoye, Antoine.
- Savoye, A.
https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0091
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- Savoye, Antoine.
- SAVOYE, Antoine,
https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0091
Notes
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[1]
Ainsi, l'étude objective (« positive » comme on disait alors) du développement de l'enfant débute à peine. Voir D. Ottavi, « L'étude monographique de l'enfant : de Taine à Binet », Les Etudes sociales, n° 133, I-2001, p. 27-45.
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[2]
Voir Albert Le Play, Souvenirs II, dactylographié, sd, archives de la SESS, Paris.
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[3]
Nous suivons ici, pour partie, la notice consacrée à Michel par Charles Defodon dans le Dictionnaire pédagogique et d'instruction primaire (1911) publié par Ferdinand Buisson. La présence de Michel-dont les liens avec le catholicisme sont avérés-dans la « bible » de l'école laïque indique l'importance qu'avait aux yeux de ses contemporains, cet éducateur aujourd'hui méconnu.
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[4]
Grégoire Girard, De l'Enseignement régulier de la langue maternelle dans les écoles et les familles, [Publié par L.-C. Michel] Paris, Dezobry, E. Magdeleine et Cie, 1844, XVI-484 p.
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[5]
Octave Gréard, inspecteur de l'académie de Paris, qualifie le collège Chaptal de « realschule parisienne ».
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[6]
L.-C. Michel, Colonie de Cîteaux, sa fondation, son développement et ses progrès, son état actuel, suivis d'une notice sur le système pénitentiaire appliqué spécialement aux jeunes détenus et sur les établissements destinés en France à les recevoir, Cîteaux, siège de la Colonie, Dijon, Manière, 1873, 320 p.
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[7]
À commencer par celle du manœuvre à famille nombreuse, revisitée dans le même numéro.
1 À l'époque où sont publiées les premières monographies de familles ouvrières, qu'elles aient pour auteur Le Play ou des adeptes de sa méthode d'enquête, rares sont les descriptions concrètes et précises de la vie des enfants dans la société française du milieu du XIXe siècle. Certes, le travail enfantin, spécialement dans les industries mécanisées, a donné lieu à des études, comme dans le fameux Tableau (1840) de Villermé consacré à l'industrie textile. Mais celles-ci ne mettent en lumière qu'un aspect — révoltant — de la condition d'une catégorie d'enfants, laissant dans l'ombre bien d'autres aspects de la vie enfantine, à commencer par l'éducation [1]. D'une manière générale, l'enfant n'est atteint, par les premiers enquêteurs sociaux, que par contrecoup, la connaissance qu'ils en forgent, apparaissant comme un « sous-produit » d'une démarche ayant d'autres visées. Ainsi, par exemple, l'enquête officielle sur les écoles primaires, ordonnée en 1833 par Guizot, n'informe qu'indirectement sur l'enfant-élève, lequel intéresse bien moins les autorités que le maître, sa pédagogie et ses relations avec la population locale. Face à ce manque de travaux dédiés à l'enfant, c'est la littérature de fiction qui, de fait, tient lieu de témoignage et nous renseigne, à sa manière, sur la condition enfantine.
2 Cet état lacunaire de la connaissance de l'enfant comporte, cependant, quelques exceptions. Outre les monographies de famille, l'étude dont nous publions de larges extraits ci-après, en constitue un exemple. Elle a pour objet, comme son titre l'indique, l'enfant parisien en âge scolaire ou d'apprentissage tel qu'il a été observé dans les années 1860. Non pas l'enfant « qui appartient à la bourgeoisie et à l'aristocratie d'argent ou de naissance », mais celui qui fait partie de la « classe populaire » dont Michel nous donne un contenu précis à travers les professions et les origines géographiques de la population qui la compose. Car, c'est à une vraie sociologie de l'enfance — avant la lettre — à laquelle se livre Michel qui prend soin de distinguer, parmi les enfants, diverses catégories, d'une part, selon le statut économique et social de leurs parents, et, d'autre part, selon qu'ils sont écoliers ou apprentis, poussant ensuite son étude jusqu'à la « nature intime » du petit Parisien, enquête « difficile, délicate, souvent douloureuse », comme il l'avoue lui-même, et qu'il fonde sur ses observations personnelles.
3 Louis-Claude Michel est, en effet, dans une certaine mesure, un disciple de Le Play et de son principe d'observation directe des faits sociaux. S'il n'a, semble-t-il, jamais réalisé de monographie de famille, il en salue, d'emblée, l'intérêt, soulignant que « pour apprécier l'influence de la famille sur l'éducation des enfants, et pour se faire une idée de l'influence des professions sur l'état des familles », on peut se reporter aussi bien aux Ouvriers européens, qu'à la série des Ouvriers des deux mondes. Et Michel sait de quoi il parle, puisqu'il fait partie des premiers adhérents de la Société internationale des études pratiques d'économie sociale, fondée en 1856 par Le Play dont il est, par ailleurs, un proche. En effet, la famille Michel habite rue Garancière, l'immeuble en face de celui où vivent les Le Play depuis 1850. Les enfants sont des camarades de jeu et le petit Albert Le Play, né en 1842, est alors scolarisé dans le même établissement que Georges Michel qui deviendra et restera, de son propre aveu [2], son meilleur ami.
4 Sa qualité d'observateur-sociologue de l'enfance, Michel ne la tient pas seulement de sa fréquentation de Le Play et de son œuvre. Elle repose aussi sur son parti pris méthodologique qui n'est sans rappeler celui de L'auteur des Ouvriers européens. Repoussant les sources que sont la statistique, les documents officiels et même la littérature (exception faite de Dickens), Michel s'appuie, pour son analyse, sur ses propres observations, nourries de sa riche expérience d'éducateur. C'est, en effet, un professionnel de l'éducation aguerri et reconnu qui se fait sociologue de l'enfant du peuple de Paris. Né en 1795, Louis-Claude Michel a débuté sa carrière dans l'enseignement comme professeur de rhétorique au collège du Puy, puis au collège de Moulins, avant de fonder, a Lyon, sa propre institution. Celle-ci prospère, notamment en raison de l'application réussie de la méthode pédagogique du père Girard dont Michel est devenu un adepte et un propagandiste [3]. Alors que le pédagogue de Fribourg (Suisse) est en butte à l'hostilité des autorités helvétiques, il le convainc, avec Rapet, directeur d'école normale et futur inspecteur de l'enseignement primaire, de publier ses travaux en France [4]. La notoriété de Girard rejaillit sur Michel qui, installé à Paris, poursuit une double activité. Celle d'enseignant de langue et de littérature française dans les nouvelles écoles publiques de la Ville de Paris que sont le collège Chaptal et l'école Turgot, établissements d'enseignement primaire supérieur destinés aux enfants d'ouvriers, d'artisans et d'employés, désireux d'acquérir un savoir professionnel requis par l'exercice du métier qu'ils ambitionnent [5]. Celle d'auteur de manuels scolaires et d'éditeur de périodiques pédagogiques. Il fonde l'Education, revue de l'enseignement (1840), puis, avec le soutien du ministère de l'Instruction publique, le Bulletin de l'instruction primaire (1854). Dans la dernière partie de sa vie, il participe à la création de la Société générale d'éducation et d'enseignement (1868), groupement d'étude et de défense de la liberté de l'enseignement, et s'intéresse à l'enfance délinquante [6]. Il décède a Dijon le 18 mars 1874. Il avait été fait chevalier dans l'ordre de la Légion d'honneur en 1862.
5 Ces brefs éléments biographiques nous disent assez combien Michel étaye son étude par une longue pratique des enfants parisiens, doublée d'une constante réflexion pédagogique et éducative. Ainsi, son « voyage d'investigation à la recherche de l'enfant de Paris » est manifestement nourri de ses propres parcours urbains qui le mènent de Saint-Sulpice, son quartier de résidence, aux lointains arrondissements ouvriers où il enseigne : le IXe avec le collège Chaptal (rue Blanche) et le IIIe avec l'école Turgot (rue du Vert-Bois). Comme on le découvrira à la lecture de son étude, ce sont bien d'autres faits de son expérience personnelle des enfants, observés en famille comme dans la rue, à l'école comme au travail, que Michel met au service de sa sociologie du petit Parisien. Au passage, on découvre des faits peu connus relatifs à la pédagogie pratiquée dans l'enseignement primaire. Au total, cette esquisse de sociologie, au-delà de sa rhétorique, de ses partis pris et de ses naïvetés, constitue, sous l'angle de la vie enfantine, un excellent pendant aux monographies de familles ouvrières parisiennes [7]. Avec ces dernières, l'« Enfant du peuple de Paris » compose plus qu'une curiosité historique, les premiers linéaments d'une sociologie de l'enfance.