Jean-Claude Abric. Hommages
Pages 9 à 12
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/cips.097.0009
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Il me semble que je vais, rêvant et devisant, par une allée qui n’est plus bien longue, et qui de part et d’autre n’est plus bordée que de tombeaux.
Sur un ami disparu
1J’ai vu disparaître, avec peine et désarroi, des amis, lointains par l’habitat mais proches par le cœur, Gabriel Moser, Michel-Louis Rouquette, Adrian Neculau, tous ayant dépassés depuis bien moins longtemps que moi, ce que Dante appelait « le milieu du chemin de notre vie ».
2Et voici que s’en va Jean-Claude Abric, un battant : ceux qui le connaissent se doutent qu’il n’est pas parti sans lutter.
3Il m’écrivait déjà en novembre 2007 :
« Je sors d’une opération délicate dont l’objectif était de me permettre de poursuivre quelques activités avant que ma carotide (bouchée à 80 %) ne cesse de nourrir mon petit cerveau !! Mais maintenant TOUT VA BIEN et je peux reprendre justement ces activités qui me sont chères et que tu connais (et dont des esprits mal intentionnés pensent qu’elles ne sont pas étrangères à mes problèmes). Tu sais Toi combien elles sont précisément indispensables à ma santé (morale en tout cas). »
5Le 2 janvier 2012, donnant de bonnes nouvelles de sa famille, il relativise :
« Le seul problème est moi et mon cancer du pancréas mais après 18 mois de chimiothérapie (dur, dur !) les dernières nouvelles sont plutôt bonnes. J’ai repris d’ailleurs mes activités au labo et (un peu) dans mon cabinet. Et je continue le poker. J’espère donc que 2012 sera une belle année pour nous tous ».
7Je veux y croire, connaissant sa force et son courage, mais sceptique quant aux résultats de la longue chimiothérapie. En février, Fabien Girandola me rassure : « Jean-Claude assiste toujours aux séminaires et a la ferme intention de reprendre des recherches ».
8Hélas, l’année s’est achevée sans lui.
9D’autres, plus qualifiés que moi, détailleront sa carrière scientifique entamée sous l‘égide de Serge Moscovici à l’École Pratique des Hautes Etudes, consacrée par son Doctorat d’État sur la coopération et la compétition, avant son départ pour Aix-en-Provence. À vrai dire, il y revenait chez lui. Sa fidélité à ses origines était patente. Je me rappelle que, me rendant à Anduze et Alès, il suggéra : « va voir le mur des martyrs, tu y trouveras le nom de mes ancêtres. »
10J’avais développé pour Jean-Claude une amitié, qui en ces années d’éméritat devint lointaine (1 000 kilomètres séparent Louveigné et Ventabren), mais elle est restée profonde : elle était faite de valeurs, d’humour, de vitalité, de joie de vivre partagés, de connivences idéologiques, de complicité dans bien des goûts (à part les oursins, qu’il était seul à adorer), de simultanéité dans les affections qui nous étaient réellement profondes (épouse et filles), de totale confiance l’un dans l’autre. Quand je prestais à Aix-en-Provence, je logeai souvent à Ventabren ; nous y étions parfois seuls durant la semaine : l’occasion, le soir, de conversations à cœur ouvert, qu’il clôturait pour aller travailler une partie de (ou toute) la nuit.
11C’était un homme de travail, rigoureux, tenace, pragmatique. Ce fut un expérimentateur, mais il ne confondit jamais expérimentation et laboratoire comme unique cadre de recherche : il lui fallait un enjeu social réel.
12Les Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale ont bénéficié de sa collaboration au sein du Conseil Scientifique et du Comité Éditorial, depuis le n° 1 de mars 89. Il fut notre « guest editor » pour les numéros 28 (décembre 1995) et 29 (mars 1996) consacrés aux « approches actuelles des représentations sociales ». Et surtout, maints de ses collaborateurs et élèves ont continué à publier leurs travaux dans les C.I.P.S. durant les années ultérieures. Son « noyau central » y a vu de toutes les couleurs ! Son rayonnement international a été facilité par l’excellence de sa pédagogie, sa capacité d’intégrer l’abstrait au concret, la clarté et la lisibilité de ses exposés.
13Mais Jean Claude n’était pas exclusivement un expérimentateur.
14À l’époque où il rédigeait sa thèse, il avait entamé une formation à la dynamique des groupes et au psychodrame auprès du groupe français de sociométrie, sous la houlette de Anne Ancelin-Schützenberger. Il a d’ailleurs longtemps consacré un jour par semaine à des activités d’intervenant et de formateur en entreprise sur les questions de la communication, du fonctionnement des groupes et de la dimension relationnelle du management. Il publia d’ailleurs une agréable « Psychologie de la communication ». Il participa très activement de surcroît, avec Jean Maisonneuve, Willem Doise et Jacques Pain au colloque du XXème anniversaire du Centre de dynamique des groupes liégeois (cf. n° 43-44 des CIPS, 1999).
15Il fut aussi, aux débuts des programmes Erasmus, l’un des quinze chefs de services universitaires européens, s’associant pour organiser le Diplôme Européen de Psychologie Sociale Appliquée qui se développa à Grenoble et à Liège, avec une session d’été commune à Aix-en-Provence.
16À ma connaissance, il se soucia toute sa vie d’établir des liens, évitant l’intolérance, soucieux de construire des ponts au-dessus de la gorge qui sépare théorie et réalité concrète. Certes il était présent en toutes choses, jusque dans ses parties de poker ou sa conduite de voiture (pas des plus lentes !). Difficile de l’imaginer autrement que force vitale.
17Il reste dans mon cœur, au-delà de la peine persistante, comme le souvenir d’une amitié réelle, une présence que j’aurai toujours bonheur à évoquer.
18Pierre De Visscher
Du laboratoire de psychologie sociale d’Aix
19Jean-Claude Abric, professeur émérite de psychologie sociale, est décédé ce 13 septembre, à l’âge de 70 ans.
20En quarante ans de carrière, il a exercé plusieurs responsabilités au sein de l’ex-université de Provence (directeur du laboratoire de psychologie sociale, directeur de l’UFR psychologie, sciences de l’éducation, Vice-président chargé des relations internationales…). Il a eu un rôle crucial dans le développement de la psychologie à Aix-Marseille, et ainsi dans le rayonnement de notre université.
21J.-C. Abric a contribué de façon originale et décisive au développement de la théorie des représentations sociales, à laquelle l’Amérique latine a donné un écho tout particulier. Ses travaux sont à l’origine de la théorie du noyau central et de l’approche structurale des représentations sociales, souvent dénommée « école aixoise des représentations sociales ». Cette approche a connu un essor important sur le plan national et international donnant lieu à de nombreux travaux, échanges et publications d’ouvrages de références.
22J.-C. Abric a joué un rôle important dans la valorisation de la psychologie sociale in vivo et dans la diffusion et la vulgarisation de ses savoirs, tant au plan social qu’économique. Homme de passion et de goût pour la vie, leader éclairé, volontariste et bien-aimé, pédagogue d’exception, ami de confiance et d’engagement, Jean-Claude a marqué tous ceux et celles qui ont eu la chance de le rencontrer, collègues, collaborateurs, étudiants, interlocuteurs, proches et amis. La vague de regrets profonds et de messages d’amitiés qui a suivi l’annonce de sa disparition témoigne avec force de l’immense reconnaissance dont il jouissait tant sur le plan scientifique que personnel, en France et à l’étranger, et du respect authentique qui lui était porté par tous.
23Themis Apostolidis, directeur du laboratoire
Paris, le 14 septembre 2012
24C’est un choc affectif profond que j’ai ressenti en apprenant la mort de Jean-Claude Abric. Notre rencontre remonte à plus d’un demi-siècle et diverses images traversent mon souvenir de tout ce temps écoulé, images toujours marquées par les mêmes qualités de l’homme et du chercheur auquel j’ai toujours été attaché. Celle d’abord de l’Assistant de recherche qui avait rejoint notre Laboratoire de psychologie sociale, créé rue de la Sorbonne, par Daniel Lagache, avant de m’aider à mettre sur pieds celui que j’ai fondé à la VIème section de l’École Pratique des Hautes Études, devenue depuis l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Il y resta en tant que Chef de Travaux jusqu’à son départ pour l’Université d’Aix-en-Provence.
25Esprit curieux, inventif, ouvert, il s’est intéressé et a pris part à tout ce que nous entreprenions sur les représentations sociales : les recherches sur le corps, mais surtout les premières recherches expérimentales concernant l’influence des représentations sur les comportements en situation de jeu qu’il a prolongées par ses propres travaux sur la coopération et la compétition. Ceux-ci furent à la base de sa thèse de Doctorat d’État, l’une des premières, sinon la première, de sa génération. Je me rappelle qu’il prenait un plaisir amusé à dire sa fierté d’être le premier Docteur d’État de sa région. Derrière son humour, pointaient son enracinement terrien et sa fidélité à ses origines. Deux qualités qui vont se retrouver dans toute son activité et toute son œuvre comme dans ses relations amicales et professionnelles.
26L’enracinement dans la réalité fait la force de sa contribution à l’étude des représentations sociales, la fidélité n’a jamais cessé de s’affirmer, faisant de lui une personne inspirant au premier chef la confiance, qualité rare. Jean-Claude est quelqu’un en qui j’ai toujours eu confiance et il ne m’a jamais démenti. Nombreuses ont été les occasions où il l’a justifiée et les coopérations scientifiques qu’il a établies avec d’autres la confirment. Mais quand je pense à lui, l’image qui domine est celle de l’homme de foi, de passion. Il a su suivre avec rigueur et ténacité une voie, raison pour laquelle il a joué un rôle important dans la psychologie sociale française.
27Abric a su élargir le champ des représentations sociales et restituer à notre discipline une pertinence sociale. À la différence de Durkheim qui a développé sa théorie des représentations à propos de phénomènes sociaux comme la religion qui sont de nature subtile, spirituelle ou idéelle, Abric a porté son attention sur le champ des pratiques sociales concrètes. Unissant le souci théorique et l’envie d’intervenir dans les affaires humaines, il voyait dans la psychologie sociale une pratique sociale qu’il a réalisée avec talent dans ses applications à divers domaines d’activité. Et quand il s’occupait de cognition, ce n’était pas d’un point de vue logique, mais en tant qu’elle a un répondant dans l’action. De ce fait, il a donné à la psychologie sociale la capacité de résoudre des problèmes courants et sa véritable portée sociale.
28Jean-Claude Abric ne s’est pas contenté d’être un authentique psychologue social, il fut aussi un véritable pédagogue dont témoignent le rayonnement de son œuvre et l’impact qu’il a eu dans divers pays. Il a rendu le concept de représentation sociale accessible et par là a contribué à sa diffusion. Ses qualités de synthèse des concepts et des modèles proposés pour l’étude des représentations sociales, l’intégration harmonieuse qu’il réalisait entre les structures abstraites et les données de l’expérience concrète ont ouvert l’accès de notre champ à de nombreux chercheurs qui ont pu reproduire les approches qu’il diffusait et produire des résultats éclairants sur leur propre réalité. La clarté et la rectitude de son style ont été pour beaucoup dans l’applicabilité de ses propositions et dans sa force de transmission.
29Parler de force est sans doute la manière la plus juste de parler de Jean-Claude. Il avait une force de vie dont il a fait montre non seulement dans les différentes facettes de son existence, mais aussi de manière exemplaire dans la maladie. Une force de vie qui a animé toute sa créativité. Nous lui en serons pour toujours reconnaissants.
30J’adresse mes plus sincères condoléances à sa famille et à tous nos amis dont je partage l’affliction.
31Serge Moscovici