L'économie du deal
Comprendre pour agir
Pages 50 à 57
Citer cet article
- BEN LAKHDAR, Christian,
- Ben Lakhdar, Christian.
- Ben Lakhdar, C.
https://doi.org/10.3917/lcd.056.0050
Citer cet article
- Ben Lakhdar, C.
- Ben Lakhdar, Christian.
- BEN LAKHDAR, Christian,
https://doi.org/10.3917/lcd.056.0050
Notes
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Christian Ben Lakhdar est maître de conférences à l’université catholique de Lille (flseg), lem (umr 8179 cnrs) & istc. christian.benlakhdar@icl-lille.fr
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Source : United Nations Office on Drugs and Crime (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), http://www.unodc.org
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[13]
Données Eurostat.
1Le marché mondial des drogues illicites a été estimé à 320 milliards de dollars en 2005 [1]. Le commerce international de substances illicites s’apparenterait alors à un indéniable secteur d’activité générateur de profit. Bien qu’il soit réaliste de penser que le trafic de drogues est profitable – existerait-il sinon ? – est-ce toujours le cas quand on se situe plus bas dans l’échelle de « distribution » ? En d’autres termes, le trafic local, celui opérant non loin du consommateur final, se révèle-t-il aussi profitable, aussi lucratif que nous le laissent à penser les médias, le bon sens et l’imaginaire collectif ? Il semblerait que non.
2Une interrogation sous-jacente renvoie alors à la question de l’intérêt à participer à un tel marché du travail. C’est en regardant l’état économique et social des lieux de deal que l’on comprend mieux les incitations, ou tout du moins, les choix effectués sous contraintes. Cela révèle aussi le fait que les politiques répressives ne sont pas l’unique levier de lutte contre le trafic de drogues. Les politiques d’éducation et d’emploi sont aussi particulièrement importantes.
3Les quelques rares études menées sur le thème de la profitabilité du commerce de détail des drogues illicites donnent des résultats qui concordent, laissant à penser que ceux-ci sont robustes dans le temps et l’espace.
4Aux États-Unis, deux études majeures permettent d’évaluer les gains retirés du trafic de drogues et de préciser les modalités de ce commerce au bas de l’échelle de distribution ou de responsabilités. La première, réalisée grâce à des entretiens semi-structurés auprès d’individus arrêtés par les forces de l’ordre à Washington D.C., met en relief que le taux de salaire horaire retiré du trafic de drogues est finalement légèrement plus élevé que celui du marché du travail légal. Toutefois, cette étude souligne que pour les trois-quarts des individus interrogés, le trafic de drogues n’est pas un emploi à plein temps, et les gains issus du trafic ne représentent en fait qu’un complément de leur salaire légal, la plupart ayant effectivement un emploi [2].
5La seconde, réalisée à Chicago, a bénéficié de l’immersion complète d’un sociologue au sein d’un gang ayant comme principale activité la vente de drogues. L’étude approfondie de la comptabilité tenue par le chef de gang permettait de mettre en lumière le très faible niveau du taux de salaire horaire des « soldats » composant la base du gang ; ces derniers gagnant entre 2,50 $ et 7,10 $ de l’heure [3]. Ces deux études américaines concluent donc sur une troublante proximité des taux de salaire légaux et illégaux. Les trafiquants d’un niveau de qualification de « dealers de rue », ne gagnent pas plus à trafiquer qu’à travailler dans la sphère légale.
6De la même façon, grâce à des fichiers policiers et des entretiens individuels, il a été montré que les petits dealers d’héroïne norvégiens ne gagnaient qu’à peine plus que ce que pouvait leur proposer le marché légal du travail. Même si effectivement le trafic pouvait théoriquement leur permettre d’en vivre, c’est-à-dire de couvrir leurs dépenses mensuelles, le risque inhérent à une telle activité faisait au final, qu’il constituait un revenu non moins incertain [4].
7En Nouvelle-Zélande, Wilkins et Sweetsur [5] ont montré que le petit trafic de cannabis ne constituait en rien une source d’enrichissement pour le plus grand nombre. Au contraire, il apparaissait que cette activité illégale représentait soit une couverture totale des ressources nécessaires à la propre consommation de l’individu, soit un petit complément de salaire. Les 10 % les mieux rémunérés par leur trafic de cannabis au niveau de la vente de détail gagnaient un peu plus de 1 000 nz $ par an, le salaire moyen d’un commercial dans la sphère légale s’établissant à plus de vingt mille dollars néozélandais.
Les études françaises
8En France, seul le trafic de cannabis a fait l’objet de telles études. Au milieu des années 1990, il ressortait d’une étude ethnographique menée dans certains quartiers de grandes villes françaises que le deal de cannabis ne constituait qu’une économie complémentaire à celle de l’économie légale. En d’autres termes, nul n’était question d’enrichissement mais plutôt de revenus annexes, à tel point que ces travaux concluaient sur le trafic de cannabis en France comme d’une économie de subsistance, de la débrouille… (Conseil national des villes, 1994). Treize ans plus tard, un autre travail, fort différent méthodologiquement, venait conforter ces conclusions [6]. Plus ambitieux, il incluait différentes strates de distribution du cannabis [7] et permettait grâce à une modélisation mathématico-économique [8] d’estimer le nombre d’individus concernés et leurs gains issus de la vente de cannabis pour chaque niveau de la chaîne de distribution.
9Sans grande surprise, le gros des troupes se situait au bas de l’échelle du réseau commercial, là où se situe le consommateur final, alors que quelques centaines d’individus composaient la tête des réseaux de distribution (voir graphique 1). Logiquement, les intermédiaires les plus élevés dans le réseau gagnaient des sommes conséquentes alors que les dealers de rue ne généraient même pas le salaire minimum de croissance (smic) garanti en France.
Estimation du nombre d’individus et de leurs gains dans le trafic de cannabis en France selon leur niveau dans la chaîne de distribution
Estimation du nombre d’individus et de leurs gains dans le trafic de cannabis en France selon leur niveau dans la chaîne de distribution
10Si l’on retient la moyenne des estimations réalisées, il ressort qu’environ un millier d’individus compose en France la strate des « semi-grossistes » de la chaîne de distribution. Chaque individu de cette strate – l’individu pouvant être entendu comme une famille ou un petit regroupement de personnes – retire en moyenne 400 000 € annuels de leur activité. La strate inférieure composée en moyenne de 10 000 individus génère un gain de 56 000 € annuels. Les troisième et quatrième strates représentent des individus qui sont directement en contact avec l’acheteur-consommateur. Bien sûr, ils sont les plus nombreux et les gains qu’ils dégagent annuellement sont nettement inférieurs au smic pour un emploi à plein temps. Soulignons que ces chiffres ne sont que des estimations fondées sur des hypothèses de travail fortes : ils ne donnent au final qu’une appréciation de la grandeur des gains générés par le trafic de cannabis. Ils confortent néanmoins les résultats issus de la littérature internationale : le trafic de drogue au niveau de la vente de détail n’apparaît être en rien une source d’enrichissement. De plus, et ce point mérite d’être largement souligné, ces chiffres sont beaucoup plus proches du chiffre d’affaires que du revenu net. Il convient alors d’envisager les principaux coûts liés à cette activité pour se rendre d’autant mieux compte que le deal de cannabis en France est loin d’être lucratif.
Un business risqué…
11Le choix de l’entrée dans le marché du travail illégal et en particulier celui du trafic de drogues semble être irrationnel : les revenus retirés de ces activités sont non seulement faibles mais surtout risqués. Le risque ici considéré recouvre différentes réalités que l’économiste appréhende en termes de coûts. Ainsi, par exemple, le risque d’interpellation par les forces de l’ordre et de condamnation par la justice représente une sortie forcée du marché du travail et donc une perte de revenu.
12En France, depuis 2000, le nombre d’interpellations pour usage-revente et trafic de cannabis a doublé selon les données de l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants (ocrtis). En d’autres termes, la probabilité d’interpellation et de condamnation pour infraction à la loi sur les stupéfiants (ils) a augmenté. En 2008, la durée moyenne de détention était de 8,8 mois selon le ministère de la Justice. De plus, depuis peu, un changement d’orientation politique notable en matière de lutte contre le trafic de drogues fait que la saisie des avoirs criminels est devenue un outil prioritaire de lutte [9]. En 2007, seul 1,2 million d’euros était saisi par les forces de l’ordre et venait alimenter le fonds de concours de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (mildt). En 2008, cette somme s’élevait à 8 millions, soit quasiment 7 fois plus. La proposition de loi dite Warsmann déposée le 12 novembre 2008 vise à faciliter la confiscation des avoirs criminels en ce qu’il ne sera plus nécessaire d’attendre la condamnation de leurs détenteurs. En d’autres termes, l’interpellation et la condamnation d’un trafiquant de drogues se couplent non seulement d’une peine de prison mais aussi d’une saisie des actifs financiers, immobiliers ou d’autres ordres issus de l’argent du trafic.
13Les pertes de revenu peuvent aussi ne pas uniquement provenir de la régulation policière et juridique du marché du travail illégal. De par leur nature, les activités illégales ne bénéficient pas des modes de régulation traditionnelle des conflits et d’implémentation des contrats. Dans le monde légal, le juge et le droit règlent ces questions. Autrement dit, sur les marchés illégaux, le droit commercial, le droit de la concurrence ou encore le droit prudhommal n’existent pas et la régulation des litiges, le respect des droits de propriété s’effectuent par la violence. L’utilisation de la violence permet ainsi sur le marché des stupéfiants de délimiter les droits de propriété (les espaces de vente) et de régler les conflits (remboursement de dettes, contrats). L’absence de régulation par le droit peut représenter un coût très important pour le participant au deal de drogues. En 2008 par exemple, 126 homicides ont été enregistrés par les services policiers au titre de « règlements de comptes entre malfaiteurs [10] ». Bien sûr, tous ces homicides ne concernent pas uniquement la vente de stupéfiants mais ils représentent le seul indicateur disponible de la violence régnant sur les marchés illégaux ; un trafiquant de stupéfiants ne portant que rarement plainte en cas de coups et blessures provenant d’un concurrent !
14Finalement, comme sur tous les marchés concurrentiels, le vendeur de drogues illicites est confronté à l’innovation des concurrents et aux parts de marché que ce dernier peut gagner [11]. Sur le marché du cannabis, deux nouveaux acteurs sont apparus ces dernières années concurrençant plus ou moins fortement le deal traditionnel de cannabis. D’une part, l’autoculture de cannabis qui se développe, faisant que le client abandonne les réseaux de vente habituels au profit d’une culture réalisée à son domicile. D’autre part, une offre de cannabinoïdes de synthèse désormais à disposition sur Internet [12]. Cette offre était encore légale en France en février 2009, date à laquelle ces cannabinoïdes ont été inscrits sur la liste officielle des stupéfiants.
15Ces risques, ces coûts recensés font que les revenus issus du trafic de drogues sont incertains. Même s’ils ne sont que complémentaires à une activité légale, ils font prendre des risques de pertes tellement élevées que l’on est en droit de se demander quelles sont les incitations qui poussent à s’engager dans ce genre d’activité. La question du choix entre le licite et l’illicite est ici posée. C’est en examinant les quelques données socio-économiques qui dépeignent la situation des potentiels lieux de deal de drogues que l’on comprend mieux dans quelle mesure le choix de l’activité professionnelle, légale ou illégale, est en quelque sorte un choix contraint.
Un choix sous contraintes
16Le choix de la participation à un trafic de drogues peut provenir d’incitations économiques simples : à savoir l’espérance de revenus. Ce choix dépend en premier lieu de l’individu lui-même mais est aussi modulé par les politiques d’éducation et d’insertion sociale mises en œuvre. Nous partons alors du postulat suivant : si le marché du travail légal offre des opportunités lucratives alors les incitations à s’engager dans le trafic de drogues seront moins élevées. Il convient alors, afin d’appréhender cet arbitrage, de prendre la mesure de l’état des opportunités légales de travail et d’insertion. Pour ce faire, nous focalisons notre attention sur les zones urbaines sensibles (zus) et les zones d’éducation prioritaires (zep) dans la mesure où ce sont dans ces zones, a priori, que le deal de cannabis s’effectue. Rappelons pour justifier cette analyse territoriale que déjà en 1994, le Conseil national des villes effectuait son terrain ethnographique dans des quartiers précis de grandes villes françaises.
17Les données socioéconomiques présentées ici proviennent de bases de données de l’insee, du ministère du Travail ou encore de l’Observatoire des inégalités. Mises en regard du reste du territoire, ces données sur les zus permettent de cristalliser les différences existantes entre zones géographiques françaises, avec notamment un taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans en France nettement supérieur à celui de l’ensemble de la population [13]. Dans la mesure où l’entrée dans le trafic de drogues s’effectue jeune, savoir que le taux de chômage des jeunes est aussi différent du reste de la population est une indication de la plus forte incitation que les jeunes ont à entrer sur le marché illégal du travail.
18Le tableau 1 présente le taux de chômage en 2007 selon les qualifications des individus et surtout en différenciant les zones urbaines sensibles et les autres quartiers des agglomérations françaises.
19Le taux de chômage sévissant dans les zus est deux fois plus important comparé aux autres quartiers français. Ceci est vrai pour tous les niveaux de diplôme, hormis pour les individus n’ayant aucun diplôme où la différence est sensiblement moins marquée. À titre d’exemple, les diplômés du supérieur habitant en zus sont deux fois plus au chômage que ceux n’habitant pas en zus en 2007 en France.
Taux de chômage selon le niveau de diplôme, France, 2007 (en %)
Taux de chômage selon le niveau de diplôme, France, 2007 (en %)
20Ce constat est bien évidemment à corréler au manque de dynamisme entrepreneurial des zus : en moyenne en 2008, 38 entreprises étaient créées en zus contre 113 dans les communes françaises. Il s’ensuit logiquement, étant donné le taux de chômage et le peu d’entreprises présentes sur ces territoires, que les revenus fiscaux des habitants en zus sont nettement moins élevé que ceux du reste de la population, respectivement environ 20 000 € contre 35 000 € en 2006 selon l’insee.
21Les espérances de revenus ne se font pas uniquement en fonction de l’état contemporain du marché du travail, elles sont aussi conduites par l’investissement en éducation fourni auparavant. Le tableau 1 montre effectivement que les diplômés du supérieur des zus sont deux fois moins au chômage que les non diplômés des mêmes zones géographiques. Autrement dit, les incitations à entrer sur le marché illégal du travail peuvent se réduire dès lors que l’individu a suffisamment investi en éducation, c’est-à-dire dans son propre capital humain. Deux phénomènes économiques s’imposent ici. Le premier est bien évidemment lié aux plus grandes opportunités de travail légal qui s’ouvrent à l’individu : il est plus facile de trouver du travail avec un diplôme que sans. Le second est lié au coût d’opportunité plus élevé pour un diplômé à entrer dans le trafic de drogues qu’un non diplômé : le premier ayant plus à perdre que le second.
22Il n’en reste pas moins, comme le souligne Broccolichi en 2007, qu’en France, l’échec scolaire est d’autant plus fort que les publics d’élèves sont socialement défavorisés et que la zone scolaire est fortement urbanisée et ségréguée, comme cela est le cas de la plupart des zus. La boucle semble ainsi bouclée puisqu’un environnement socioéconomique défavorable favorise l’échec scolaire, lui-même ne favorisant pas la réussite socioéconomique des individus… échec pouvant in fine inciter à la participation à des activités illégales.
23À la question qui est de savoir pourquoi certains individus s’engagent sur ce marché illégal du travail, il semble donc que ce choix est d’une certaine façon contraint par le manque d’opportunités légales. Dans les quartiers de villes françaises où s’effectue a priori le deal de drogues, un diplômé du supérieur a deux fois plus de risques d’être au chômage que son homologue du reste du territoire. Le choix de l’investissement en éducation pourrait alors être perçu comme un mauvais calcul puisque même ceux qui ont investi en éducation ne trouvent pas d’opportunités légales de travail.
24On comprend dès lors que la prévention du trafic de stupéfiants peut recouvrir différentes facettes. Les politiques répressives, de par leur caractère dissuasif, en sont un axe non négligeable mais ce n’est pas le seul. Il convient aussi de prendre la mesure des politiques éducatives et d’insertion sur le marché du travail puisque le contexte socioéconomique façonne aussi les incitations à entrer dans des activités illicites.