Placement et déplacement social
Expériences et témoignages d'enfants et de leur parents
- Par Émilie Potin
Pages 63 à 71
Citer cet article
- POTIN, Émilie,
- Potin, Émilie.
- Potin, É.
https://doi.org/10.3917/lcd.046.0063
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- Potin, É.
- Potin, Émilie.
- POTIN, Émilie,
https://doi.org/10.3917/lcd.046.0063
Notes
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[*]
Émilie Potin est docteure en sociologie et ater à l'université de Bretagne Occidentale, à Brest.
-
[1]
Émilie Potin, Annick Madec (sous la direction de), Parcours de placement. Du simple lieu d?accueil à la négociation d?une place dans une « autre » famille, rapport de recherche remis au conseil général du Finistère, Atelier de recherche sociologique/université de Bretagne Occidentale, Brest, novembre 2007.
-
[2]
Christine Abels-Eber, Pourquoi on nous a séparé? Récits croisés: des enfants placés, des parents et des professionnels, Toulouse, érès, 2006, p. 145.
-
[3]
«L?habitus, système de dispositions acquises par l'apprentissage implicite ou explicite qui fonctionne comme un système de schèmes générateurs [?]. » Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, p. 119.
-
[4]
Claude Grignon, Jean-Claude Passeron, Le savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Gallimard, 1989, p. 39.
-
[5]
Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, op. cit., 1997, p. 175.
-
[6]
Il est difficile de « périmétrer » l'âge à partir duquel l'enfant en prend conscience. Très tôt, il peut faire la différence entre des modes de vie, pour autant son positionnement paraît arriver plus tardivement.
-
[7]
Romain Geny, op. cit., 2006.
-
[8]
« Les ?comportements déviants? sont indéfinis. Si on exprime ces comportements en terme de ?défaillance humaine?, comme tendent à le faire les experts en gestion des risques, on aboutit à une absurdité, car à mesure que les normes s?ajoutent et s?affinent, elles produisent évidemment de la défaillance. » Séverin Muller, « Visites à l'abattoir: la mise en scène du travail », Genèses, n°49, décembre 2002, p. 89-109.
1À l'occasion d?une étude [1] portant sur les enjeux des parcours de placement, Émilie Potin a écouté et recueilli de nombreux récits et témoignages de jeunes placés. Elle a observé que le fait de découvrir, lors d?un placement, un nouveau monde social fait de pratiques, de valeurs et de normes parfois nouvelles pour l'enfant, mettait en exergue les habitudes de son milieu d?origine. Il existe alors un risque, en opposant ces deux univers, que l'enfant se tourne davantage vers l'un et rejette l'autre. La question des habitudes alimentaires illustre particulièrement bien ces enjeux.
2Tout placement, qu?il soit administratif ou judiciaire, déplace physiquement et socialement le mineur ou le jeune majeur d?un (mi)lieu à l'autre.
3Quand il y a placement donc déplacement de groupe de référence, de nouvelles règles, normes de la vie quotidienne doivent être intégrées par l'enfant et/ou par la famille plus largement. C?est le face à face entre les habitudes des uns (du milieu d?origine) et des autres (du lieu d?accueil) qui crée une forme de tension dans la position qu?occupe l'enfant dans cet entre-deux, entre des manières de faire qui peuvent être complémentaires mais aussi contradictoires.
4Nous allons ici tenter de comprendre pourquoi cet ailleurs devient pour certains leur monde (c?est-à-dire qu?ils s?approprient les nouveaux repères proposés) et pourquoi cet ailleurs demeure pour d?autres inaccessible.
Le cadre de vie de l'enfant et les aspirations portées par ses parents et celles portées par l'institution ou la famille qui accueille sont différenciés. Ce sont à la fois des conditions matérielles mais aussi des valeurs culturelles et sociales qui se rencontrent. « On ne peut faire l'impasse sur le fait que souvent ces enfants changent de classe sociale et sont confrontés à une distance sociale entre les deux familles, les deux mondes qu?ils partagent [2]. »
Des pâtes en barquette ou des légumes bio?
5À partir de l'exemple de l'alimentation, en prenant appui sur les expériences des enfants dans leur(s) famille(s) d?accueil et dans leur famille d?origine, nous cherchons à montrer la confrontation d?habitus [3] de classe qui s?opère durant la mesure de placement et la manière dont les enfants ou les jeunes pris en charge s?adaptent.
6Chez les familles d?accueil, l'hygiène alimentaire et le contexte des repas importent beaucoup. Il n?est pas rare que le couple d?accueil cultive lui-même un potager, une attention particulière est portée aux produits biologiques et naturels, aux légumes, aux plats à réaliser soi-même, à la préparation commune, souvent avec les enfants, des repas. Les repas sont pris ensemble, à des horaires fixes le plus souvent.
7Chez les parents, les repas ont un autre sens, plutôt premier qui est celui de se nourrir. Plus les plats sont rapides à élaborer, plus le temps à accorder à cette obligation qu?est le fait de cuisiner et de manger sera restreint. Seront donc privilégiés les plats sous vide, les pizzas, les féculents.
L?exemple de Dylan
8Dans la situation de Dylan (14 ans, placé depuis trois ans, trois jours par semaine), plusieurs tables rondes réunissant le père, les enfants et les travailleurs sociaux (éducateur de milieu ouvert et référent de l'Aide sociale à l'enfance [ase]) ont été mises en place afin de « libérer » la parole et de favoriser les échanges entre les enfants et leur père. Lors de la première, les enfants ont émis des souhaits concernant l'alimentation familiale, notamment de pouvoir manger des yaourts améliorés, « des petites lichouseries pas compromettantes » selon le référent. Ce sont « ces petits riens » pour le travailleur social, qui offrent un support pour une amélioration du quotidien et ouvre le champ des possibles pour une plus grande écoute de la part du père des aspirations de ses enfants.
9Comment ne pas comprendre également la gestion stricte de l'alimentation du côté du père qui a quatre enfants à sa charge? La question du budget et de l'organisation alimentaire est centrale. Le père de Dylan n?est pas un père au foyer, le temps consacré aux repas et aux courses est vécu comme un temps contraignant, limitant le temps du travail (le père a déjà limité son temps de travail au décès de son épouse) et le temps des loisirs.
10Pour certains groupes sociaux, la cuisine est fortement valorisée et considérée comme un loisir mais peu de familles que nous avons rencontrées la considèrent comme telle tant l'articulation du budget, du temps consacré aux repas par rapport à la vie familiale, professionnelle, etc. est pesante. Sans oublier la connotation culturelle du temps du repas qui est ici, la traduction de son sens premier: nourrir.
11Il ne s?agit pas pour le père de Dylan de faire du repas un temps de loisir ou de plaisir en l'agrémentant de « petites lichouseries » mais de « bien nourrir » ses quatre enfants (« bien nourrir » n?est pas employé dans le sens d?un équilibre alimentaire mais bien dans le sens que les enfants aient suffisamment à manger). « Chez moi, je prends des pizzas. Avant c?était beaucoup pizza et maintenant c?est rare. Hier midi, on a eu des pizzas autrement c?est soit jambon frites ou soit jambon avec des pâtes mais ça c?est que le samedi midi. Mais la plupart du temps maintenant le soir quand je vais chez mon père, c?est soit des frites avec du jambon ou des barquettes[?] des barquettes où il n?y a plus qu?à mettre au micro-ondes[?] des tagliatelles et tout[?]. Ici, Dorinne [assistante familiale] elle fait un peu de tout » (Dylan).
12Cette même idée est également partagée par d?autres parents: « Les enfants n?étaient pas? Ils avaient à manger, ils avaient à boire » (Mère d?Astrid ? Astrid a 20 ans et est placée depuis 12 ans dans la même famille d?accueil).
13Bien plus que le contenu même de l'assiette, ce qui importe pour les parents c?est qu?elle soit pleine. « [?] l'alimentation populaire [?], les goûts populaires reflètent encore, pour une part, la symbolique du corps attachée au travail de force et aux métiers ?manuels? [4] ».
Ces pratiques alimentaires parentales ne sont pas partagées par les familles d?accueil qui investissent toutes les sphères possibles de la vie familiale et notamment celle des repas (de la culture des légumes à la prise du repas tous ensemble en passant par la préparation, etc.). « Quand Astrid est arrivée, la nourriture elle ne connaissait pas du tout. Un artichaut, elle ne savait même pas ce que c?était [?]. À part le jambon, et les boîtes de conserves, ils ne connaissaient absolument rien. Parce que nous, pour la nourriture? On aime bien préparer la confiture avec les enfants l'été [?]. Petit à petit, on a fait connaître les choses » (assistante familiale d?Astrid).
L?exemple de Noémie
14Noémie (15 ans, placée à 11 ans sous la tutelle de son oncle, confiée à 13 ans à l'Aide sociale à l'enfance) explicite comment en changeant de lieu d?accueil, elle a dû s?adapter à des modèles alimentaires très différents: « Chez mes grands-parents, c?était une nourriture faite maison tout le temps. Avec ma grand-mère, c?était bon les tartes et tout ça, du poulet rôti? Quand je suis arrivée chez ma tante, c?était plus des trucs de conserve et tout ça et des trucs gras, très gras. Ensuite, à Q [1re famille d?accueil], beaucoup de légumes, du pain de mie à la place du pain. Quand je suis arrivée ici, que des trucs bio et pas du tout gras. C?est bon quand même mais c?est vrai que les changements, c?est? [?] Avec mon père, c?était omelettes, pizzas? »
15En nous faisant visiter les contenus de son assiette, elle différencie les modes d?alimentation et les habitudes familiales propres à des générations et à des groupes sociaux:
- chez ses grands-parents, chez qui elle mangeait régulièrement après le décès de sa mère (son père étant occupé par son activité agricole), elle parle d?une cuisine « faite maison » par sa grand-mère, des plats simples et traditionnels concoctés à partir des produits de la ferme ;
- chez son père, elle insiste sur deux caractéristiques principales dans leur alimentation: d?un côté, la rapidité d?exécution du repas pour un père qui n?a jamais appris à cuisiner (on peut largement supposer que cette tâche relève d?une histoire de femmes et incombait à sa femme et avant, à sa mère) et d?un autre, « faire plaisir à ses filles » en les amenant de temps en temps à la pizzeria « parce qu?il savait qu?on aimait ça » ;
- chez son oncle et sa tante à qui sont confiées Noémie et sa s?ur après le décès de leur père, tous deux ouvriers d?usine, l'alimentation s?inscrit dans son sens premier: celui de nourrir. Les repas doivent être rapides dans l'élaboration et bien nourrissants (alimentation grasse) ;
- chez sa première famille d?accueil, ce qui a attiré son attention, excepté la place importante accordée aux légumes, c?est la substitution du pain de mie au pain. Le pain était jusqu?alors un élément central de son alimentation et ce changement de forme attribuait au pain un second rôle dans l'alimentation ;
- chez la famille d?accueil où elle séjourne au moment de l'enquête, l'alimentation est au c?ur du projet familial, une sorte d?art de vivre, de retour à l'authenticité, à la terre. Tous les produits consommés sont issus de l'agriculture biologique et l'assistante familiale essaie de s?approvisionner au plus proche du producteur. Noémie, quelque peu réticente au début, y trouve aujourd?hui son compte et met en place des passerelles entre ses grands-parents, petits éleveurs et cultivateurs traditionnels, et sa famille d?accueil.
16Ce décalage entre les pratiques et les normes des deux groupes de référence est le sas où l'enfant existe, un entre-deux qui peut paraître propice à la confusion et à l'incompréhension. Un entre-deux souvent inconfortable où le quotidien oblige l'enfant à participer plutôt à un groupe et où le droit (de la filiation) impose l'inscription dans un autre groupe familial que celui du quotidien. « Ces voyages dans l'espace géographique et dans l'espace social, sont porteurs par eux-mêmes d?effets de connaissance sur les modes de vie, les valeurs, la diversité du monde, et par là remettent chacun à sa place [5]. » L?enfant, même s?il est arrivé précocement dans le placement n?est pas affranchi de toute attache sociale. Celles-ci seront mises en relief par le (dé)placement et pourront provoquer une forme de rejet ou de revendication de ses origines sociales.
La question matérielle: confort du placement et rémunération
17Dès que l'enfant [6] en prend conscience, la question matérielle joue un rôle important dans la manière dont il se positionne entre le placement et ses parents. Les conditions matérielles offertes par le placement mettent en exergue celles existantes chez les parents.
Desserrement du budget
18Gildas a 15 ans, il est placé depuis 9 ans.
19« Tu as compris aujourd?hui pourquoi tu as été placé à 6 ans?
20? Il y avait diverses raisons, déjà, les finances pour ma mère, c?était dur après, c?était? enfin, l'excuse qu?ils avaient trouvée au foyer c?était, parce que notre mère elle était malade, mais ça, ce n?était pas vrai. Moi, je suis persuadé que c?était à cause des problèmes financiers de ma mère.
21? Toi, tu préfèrerais que ta mère ait des aides financières et que tu restes chez elle?
22? Qu?elle ait des aides, oui mais que je reste chez elle? si elle avait beaucoup d?aides, oui, sinon, non. »
23Gildas a appris à vivre dans un autre confort matériel que celui du domicile familial et ne souhaite pas le quitter même s?il s?agit de revenir vivre avec sa mère.
24« J?ai toujours envie de retourner chez ma mère. Mais je me dis que ce serait un peu dur parce que quand je vois que c?est dur pour ma mère de gérer. Je me dis que je suis peut-être mieux en foyer.
25? De gérer quoi par exemple?
26? Pour les choses financières parce que elle n?a pas trop les moyens. »
27Marie a 16 ans, elle est placée depuis 4 ans avec une sortie vers le domicile familial et un retour vers le placement.
28« Avant, on se débrouillait comme on pouvait pour avoir à manger, pour avoir les vêtements et tout ça parce qu?elle [la mère de Marie] avait un budget strict parce qu?elle était sous tutelle, donc on se débrouillait. [?] Ici, j?ai plus une vie d?ado et le placement m?a fait changer de personnalité aussi, je suis beaucoup plus ouverte maintenant, ça m?a appris plein de choses. Ça forge le caractère. Pareil pour le budget, il y a un budget mais c?est quand même plus large. »
29Les conditions matérielles dans le cadre du placement et celles que connaît le milieu d?origine de l'enfant constituent un sujet sensible. Il suffit de s?intéresser au prix de journée pour un placement en établissement, de le mensualiser et de le comparer au revenu du ménage parental pour constater des écarts qui vont du simple, au double voire au triple. Il ne s?agit pas ici de dresser les raisons multiples justifiant ces écarts de situations mais bien de prendre la mesure de la manière dont ils interviennent dans le parcours de l'enfant ou du jeune.
Les positionnements de l'enfant
30En regardant la manière dont l'enfant va pouvoir négocier le maintien d?une place chez les uns et les autres, la manière dont il va s?adapter ou pas aux modes de vie et ceux qu?il va privilégier, il est possible de distinguer différents positionnements.
31Certains enfants sont pris en charge au quotidien par leur famille d?accueil. Ils ont intégré de manière totale la famille et y sont chez eux. La famille investit l'enfant au-delà de son simple accueil, elle investit sa scolarité, ses projets professionnels, etc. Les enfants espacent les droits de visites chez leurs parents. Ils ont choisi leurs repères. Le concept de conversion d?habitus utilisé par Romain Gény [7] semble ici correspondre au processus en jeu dans le placement où s?intériorisent de nouvelles valeurs et de nouvelles normes propres au milieu d?accueil.
Découvrir, s?approprier
32Quand Joris et son frère sont arrivés chez leur actuelle famille d?accueil, ils ont dû s?adapter à un nouvel environnement et à de nouvelles manières de vivre. L?assistante familiale raconte: « Ils avaient plein de choses à apprendre, plein de choses à faire [?]. La première fois qu?on les a accueillis à la maison, Michel a mangé les fleurs, il n?avait jamais vu un bouquet de fleurs sur une table et Joris essayait d?attraper les petits personnages à la télé. Il y avait plein de choses comme ça. » Aujourd?hui, ils ont pleinement intégré le mode de vie de leur famille d?accueil et se trouvent donc en décalage avec ce que leur offre leur père comme modèle. « Quand un papa est sdf et qu?on est dans une famille d?accueil où on a tout, qu?on vit une vie ?normale?, c?est très dur à accepter que son parent soit ce qu?il est », explique la référente de l'ase.
33Joris s?est intégré dans sa famille d?accueil et a intégré leur mode de vie et leurs relations: « Je me sens chez moi ici. Alors qu?avec mes parents je pense que ça n?aurait pas été pareil. Je ne sais pas comment le dire. Je suis mieux ici. »
34D?autres s?inscrivent dans plusieurs prises en charge. Ils sont avant tout des enfants de l'ase, de l'institution, avant d?être des enfants accueillis en famille d?accueil ou en en foyer. Ils peuvent montrer qu?ils sont intégrés mais ne s?y projettent pas et investissent leur lieu d?accueil partiellement.
Faire comme si?
35Après avoir été sous la tutelle de son oncle, Noémie est placée. Elle fera deux familles d?accueil différentes et nous explique ses difficultés à s?intégrer, à s?adapter « Au début, je me sentais un peu perdue, j?avais aucun repère. C?est ça quand on arrive dans un nouvel endroit, on n?a pas nos repères et c?est dur de s?adapter [?]. À la fin, on en a un peu marre de s?adapter, on s?en fout un peu. Au début, c?était un peu difficile et après, ça allait [?]. Au bout d?une semaine, ben voilà, je suis adaptée pour eux mais je suis pas encore adaptée parce que à côté, j?ai toujours ma vie; il faut que j?aille voir ma s?ur et tout ça donc moi, j?ai du mal à m?adapter mais j?arrive bien à montrer aux autres que ?si, si c?est bon, je suis adaptée?. »
36Enfin, les enfants qui connaissent des placements courts et/ou discontinus (allers-retours entre domicile familial et placement) se situent pour leur part du côté plus durable de leurs habitudes familiales. Cependant, se pose ici la question du double je(u). Les enfants, montrent des capacités d?adaptation à un nouveau mode de vie mais pour autant peinent à intégrer ces nouvelles pratiques quand ils sont chez leurs parents.
Deux comportements: un pour le placement, un pour chez soi
37« Je l'ai vu il y a un mois a peu près dans sa famille d?accueil où on a parlé du projet. Je lui ai dit que s?il continuait ses stages jusqu?à fin juin, on allait demander la poursuite du placement probablement jusqu?à ses dix-huit ans et qu?on part sur le projet d?un apprentissage en deux ans. Il était tout à fait partant. Et j?ai fait le point avec lui chez sa mère, dix jours après, et ce n?était pas le même Stéphane. Il était très menaçant par rapport au placement, témoigne sa référente. »
38Stéphane est pris entre ce qu?il vit en famille d?accueil, ses projets scolaires et professionnels, ses perspectives d?avenir et ce qu?il vit chez sa mère, principalement dans son réseau de sociabilité auprès de ses pairs, dans son « quartier ».
39Le placement, en obligeant l'enfant à s?introduire dans un nouveau monde social, le confronte à de nouveaux interlocuteurs et à de nouvelles prescriptions sur ce qu?il devrait être, faire, etc. Cette situation est sous tension quand les prescriptions entre milieu d?origine et milieu d?accueil deviennent contradictoires. Ce qui permet de répondre à toutes ces prescriptions sans qu?il y ait de troubles [8] particuliers pour l'enfant, c?est sans doute quand il a compris le fonctionnement du système et les différentes logiques en jeu. Quand la tension est trop grande, il peut mettre fin à certaines prescriptions et se rapprocher plutôt de certains prescripteurs.
40Le cadre du placement est considéré comme offrant à l'enfant des conditions d?existence (matérielle, culturelle, sociale, etc.) plus sécurisantes que celles de son milieu d?origine. Pourtant ce cadre n?est pas forcément ressenti par l'enfant comme sécurisant.
Dans la mesure où la sécurité matérielle allège certaines contraintes quotidiennes vécues avant le placement, il est vrai qu?elle est reconnue par tous les enfants rencontrés. Cependant en même temps que les conditions matérielles du placement sécurisent, elles posent une distance avec le milieu d?origine qui se décline sur les modes de vie. Dans la confrontation des modes de vie, ce sont des ressources économiques mais aussi des pratiques culturelles qui se rencontrent. Le face à face de modes de vie très différents peut représenter une violence pour l'enfant et ceci d?autant plus que les pratiques des uns et des autres n?ont pas la même légitimité sociale.
Paroles d?ados incarcérés [**]
? ÉgalitéÀ dire vraiJ?ai déjà pensé au suicideAu fond du trou et sous écrouC?était en finir de ma vieMais je ne pensais pasQue ma famille était là pour moiMa mère mon père mes frères mes s?ursC?est tout ce qui comptait pour moiQui croyais que les potes, le quartierLe shit et les nénésRemplaçaient ma familleMes frères et s?ursQu?on soit noir, arabe ou blancJuif, chrétien, musulmanOn a tous le même dieuMais pas la même peineAlors luttons pour que l'égalité règne