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Article de revue

Donner un sens éducatif aux changements

Pages 52 à 58

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  • Fiche, G.
  • et Youf, D.
(2007). Donner un sens éducatif aux changements. Les Cahiers Dynamiques, 40(1), 52-58. https://doi.org/10.3917/lcd.040.0052.

  • Fiche, Gisèle.
  • et al.
« Donner un sens éducatif aux changements ». Les Cahiers Dynamiques, 2007/1 n° 40, 2007. p.52-58. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2007-1-page-52?lang=fr.

  • FICHE, Gisèle
  • et YOUF, Dominique,
2007. Donner un sens éducatif aux changements. Les Cahiers Dynamiques, 2007/1 n° 40, p.52-58. DOI : 10.3917/lcd.040.0052. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2007-1-page-52?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcd.040.0052


Notes

  • [1]
    bex mineurs : Bureau de l’exécution des mesures et des peines pour les mineurs.

1Quelles sont les grandes évolutions du milieu ouvert à la pjj ? Comment se traduisent les réformes des années 2000, tant au plan pénal que du côté de la protection des usagers (loi de janvier 2002) ? Quels sont les rapports des services avec les magistrats ainsi qu’avec les partenaires locaux des politiques publiques ? Céline Panot, éducatrice au cae de Besançon, Christelle Peigneau, directrice du cae de Dreux, et Alain Makarawiez, chef de service non fonctionnel au cae d’Arcueil, ont accepté de répondre à ces questions. Où l’on voit que les réformes de ces dernières années n’ont pas entamé leurs convictions éducatives, malgré des difficultés ; l’essentiel pour eux étant, avant tout, de donner un sens éducatif à leur travail.

2lcd : Pour vous, quelles sont les grandes évolutions du milieu ouvert à la pjj, ces dernières années ?

3alain makarawiez : Le premier changement est au niveau administratif ; la consultation d’orientation éducative d’autrefois, devenue centre d’orientation et d’action éducative, se nomme aujourd’hui centre d’action éducative. Au-delà des dénominations, le changement porte sur les méthodes, car nous sommes passés de l’observation à tendance diagnostique, à une approche plutôt clinique en équipe pluridisciplinaire. La deuxième évolution est la féminisation. La profession éducative était assez machiste, avec beaucoup de violence dans les relations avec les jeunes. L’arrivée massive d’éducatrices a permis de changer ces comportements et d’établir davantage un autre dialogue avec les jeunes, y compris en milieu ouvert. Le troisième grand changement est l’augmentation des mesures pénales par rapport au civil. Nous avions de plus nombreuses mesures d’assistance éducative pour de jeunes enfants. Ces dernières années, nous sommes beaucoup plus saisis au pénal, pour des faits de plus en plus graves, des auteurs de plus en plus jeunes, et aussi des pathologies de plus en plus diversifiées et complexes.

4céline panot : Je n’ai pas le même recul pour apprécier les changements, mais dans mon service on se pose des questions sur la manière dont on doit travailler aujourd’hui, par rapport aux évolutions législatives, le pénal représentant l’immense majorité de notre activité. On est de moins en moins dans la prévention et davantage dans la répression. Je ne suis pas du tout contre et crois au sens de la sanction, sauf qu’on demande à la sanction de tout régler ! Le temps de l’éducatif n’est plus du tout le même que dix ou quinze ans auparavant, car on veut nous faire travailler dans l’immédiateté. Or le travail éducatif doit s’inscrire dans le temps et dans la continuité.

5christelle peigneau : Je n’ai pas non plus beaucoup de recul mais j’ai l’impression que, depuis cinq ans, la contrainte de la procédure judiciaire est de plus en plus importante et que les éducateurs ont de moins en moins la possibilité de faire valoir leur mission éducative et leur savoir-faire, la procédure prenant une grande place.

6alain makarawiez : Nous avons l’impression d’être dans une obligation de résultat rapide, ce qui est contradictoire avec le travail éducatif. Autrefois, avec des enfants plus jeunes, il était possible de faire un travail éducatif « préventif », en amont et dans la durée. Aujourd’hui, nous sommes mandatés de plus en plus tardivement et confrontés à des situations de plus en plus difficiles. Combien de fois avons-nous pu constater que, si nous avions pu intervenir plus tôt, nous n’en serions peut-être pas là. De même, quand nous commençons à approfondir une situation, nous réalisons que, souvent, le délit cache un autre problème que celui qui est exposé !

7Autre grand changement, il est de plus en plus difficile de trouver un placement adapté : le jeune est trop âgé, n’a pas le profil, c’est trop loin, n’a pas le niveau scolaire, etc. D’où une multiplication de placements vécus comme autant d’échecs pour le jeune. Son parcours est tellement chaotique qu’il devient « incasable ». Je n’ai pas le souvenir qu’auparavant, il était aussi difficile de trouver des placements. La mise en place rapide, par volonté politique, des centres de placement immédiat (cpi) s’est souvent réalisée au détriment des foyers d’accueil et d’orientation. Au lieu de créer des places nouvelles et de diversifier les solutions, on les a remplacées par d’autres et supprimé des outils intéressants. Ainsi, depuis une dizaine d’années, nous avons connu successivement les cpi, les cer, les cef, présentés tour à tour comme la réponse. Or, ces établissements répondent aux besoins d’une petite minorité, oubliant que le plus grand nombre aurait besoin de places dans des structures classiques mais aussi éclatées (uhd).

8céline panot : Pour moi, il ne s’agit pas de chercher une place en hébergement mais une place où le jeune va être accueilli avec un projet et des objectifs liés au placement. Ce n’est pas une place n’importe où et un hébergement n’équivaut pas à un autre. Ceci dit, c’est très compliqué de trouver des places, même en cef ! Autre question, celle de l’accueil d’urgence lors de la permanence éducative. Il y a des cas où il paraît opportun et censé de prendre le temps d’examiner la situation, mais parfois le magistrat va imposer de trouver à tout prix un accueil, même au-delà de la région. Parfois, il vaudrait mieux prendre le temps de préparer le placement, ce qui peut souvent se faire en quelques semaines. C’est une illusion de croire que le placement en urgence en cpi et en cef va répondre à toutes les problématiques.

Christelle Peigneau, 29 ans, est directrice du CAE de Dreux depuis septembre 2002. Elle a une formation universitaire d’économétrie (statistiques appliquées à l’économie).
Céline Panot, 34 ans, est éducatrice au CAE de Besançon. Elle est entrée à la PJJ en 1998, titularisée en septembre 2000 au FAE de Rezé (près de Nantes) où elle est restée cinq ans. Depuis septembre 2005, elle intervient à la maison d’arrêt de Besançon dans le cadre du suivi des mineurs incarcérés, avec en outre une dizaine de mesures de milieu ouvert par an.
Alain Makarawiez, 56 ans, est chef de service éducatif non fonctionnel au CAE d’Arcueil depuis septembre 1978. Il est entré à l’Éducation surveillée en 1972 comme contractuel au service d’accueil et d’orientation Sedaine (Paris). Après son parcours de formation, il a été titularisé dans les Hautsde-Seine au foyer de la Garenne-Colombes, avec un passage au SEAT de Nanterre.

9lcd : Avez-vous des listes d’attente ?

10alain makarawiez : Oui, car nous sommes pris entre deux logiques parfois contradictoires, celle du parquet et celle des juges des enfants. Or, notre mission est le travail éducatif sur le long terme, dans la prévention et dans la durée. Mais nous sommes en même temps sous pression pour intervenir rapidement dans un maximum de mesures urgentes. D’où le problème des listes d’attente. Des équipes sont en difficulté parce qu’elles sont en sous-effectif et qu’elles ont des masses de mesures à mettre en œuvre. Comment choisir celle qu’il faut réaliser en priorité ? Ce problème est récurrent sur toute l’Île-de-France.

11christelle peigneau : À Dreux, une liste d’attente est en place depuis sept à huit mois, alors que le personnel est au complet. Est-ce parce qu’un quatrième juge pour enfants est arrivé, parce que l’activité augmente ? J’attribue les investigations d’orientation éducative (ioe) en priorité, et ensuite les mesures pénales, mais je ne sais pas toujours comment faire quand deux magistrats me disent que c’est hyper urgent, chacun gérant l’urgence de son cabinet !

12alain makarawiez : Comme il est demandé aux responsables de service d’affecter les ioe en priorité, il arrive que des magistrats soient contraints d’utiliser cette mesure comme porte d’entrée… Les listes d’attente ne sont pas spécifiques à la pjj, le secteur associatif rencontrant les mêmes problèmes. Sur Arcueil, c’est la troisième année que nous avons une liste d’attente et sommes en surcharge de mesures, suite à des départs liés à des mutations et des congés de maternité. Pour les remplacer, des éducateurs contractuels ont été recrutés ; ils font ce qu’ils peuvent mais ont des difficultés à intervenir en milieu ouvert, ayant trop peu d’expérience, étant peu formés.

13lcd : Comment le référentiel des mesures est-il utilisé dans votre service ?

14céline panot : Quand je suis arrivée en milieu ouvert, je m’y suis plongée parce que j’en avais besoin. Pour moi, le référentiel a été un outil très important pour passer du foyer au milieu ouvert. Mais j’ai toujours encore cet outil sous la main et je le consulte régulièrement.

15alain makarawiez : Le référentiel porte bien son nom car il doit rester une référence même si ce n’est pas notre bible. Nous le ressortons régulièrement notamment quand des nouveaux arrivent, pour les contractuels. C’est un outil de travail indispensable pour bien définir le cadre du mandat. Cependant, le référentiel est comme un livre de cuisine avec des recettes, mais il faut ajouter le tour de main acquis par l’expérience !

16christelle peigneau : Le référentiel contribue à dépasser la culture de l’oralité. Je trouve intéressant d’avoir une base commune, tant pour les contractuels que pour les titulaires.

17lcd : Suivez-vous des aménagements de peine ?

18céline panot : Oui. Quand on a commencé à en parler, tout le monde pensait qu’on allait en faire des dizaines. Or, il faut déjà que les mineurs soient condamnés, ce qui ne représente qu’un tiers des incarcérés. Les peines pour les mineurs sont courtes ; le temps de préparer un aménagement de peine, le gamin calcule vite qu’il a plus intérêt à finir son temps en détention et bénéficier de réductions de peine le cas échéant, plutôt que d’avoir une libération conditionnelle d’un an maximum avec des obligations. Pour tous les jeunes, il faut d’abord travailler sur le sens des actes qu’ils ont posés avant même d’envisager un aménagement de peine.

19christelle peigneau : Nous avons eu le cas exceptionnel d’un bracelet électronique pour un jeune au profil plutôt atypique, qui a permis la mise en place de cet aménagement.

20céline panot : C’est l’aménagement de peine le moins opportun pour notre public, car il faut une certaine maturité pour le supporter. Quant au placement extérieur, il peut se faire dans n’importe quel établissement pjj ou associatif, voire dans la famille. Pour les foyers, c’est très compliqué à gérer, car le mineur sous ce régime a un statut complètement à part, avec des obligations parfois difficiles à concilier avec le fonctionnement traditionnel et le règlement applicables aux autres jeunes. Les foyers sont très réticents, et je les comprends, même si les résultats sont probants. Mais c’est un travail énorme à mettre en place et à suivre.

21lcd : Quels rapports avez-vous avec les services pénitentiaires de votre secteur ?

22céline panot : Trois éducateurs exercent le suivi des mineurs en détention (15 jeunes en moyenne) en relais, du lundi au samedi matin inclus. Je fais cela depuis septembre 2005 avec, en parallèle, une dizaine de mesures de milieu ouvert. J’effectue des entretiens éducatifs avec les mineurs pour travailler sur leur histoire, les passages à l’acte et préparer leur sortie, en lien avec les centres d’action éducative (cae) d’origine et leurs familles. Ce suivi individualisé au sein de la maison d’arrêt s’apparente un peu à ce qu’on fait en milieu ouvert. Nous avons un bureau qui nous permet de recevoir individuellement les jeunes ainsi que les familles à l’issue des parloirs.

23alain makarawiez : À Arcueil, nous travaillons surtout avec Fleury-Mérogis. Nous avions de nombreux jeunes avec lesquels nous n’avancions plus au plan éducatif, et pour lesquels le suivi éducatif en détention a permis de retravailler leur projet et de découvrir d’autres aspects de leur personnalité.

24céline panot : J’entends toujours des collègues remettre en cause la présence de la pjj au sein du quartier des mineurs. Ils ont peur, à tort à mon avis, d’y perdre leur identité. Pour ma part, je crois que le travail éducatif a sa place auprès des mineurs détenus. D’une manière générale, l’Administration pénitentiaire a été contente de l’arrivée de la pjj dans les quartiers mineurs. Sur le terrain cependant, c’est plus difficile. Nous sommes deux administrations très différentes avec des places et des missions très différentes aussi. Nos méthodes de travail créent parfois des tensions en raison d’une incompréhension, voire d’une fausse représentation du métier d’éducateur.

25alain makarawiez : Il y a heureusement eu de gros progrès dans les relations que nous avons avec les surveillants, peut-être dus au changement de générations, à une meilleure connaissance des missions des uns et des autres, ainsi qu’à la personnalité des responsables de services. Les commissions de suivi d’incarcération, élargies aux magistrats, sont très intéressantes, et contribuent à ce que chacun se connaisse mieux, travaille dans le même sens tout en respectant le champ d’action des autres. Le temps de l’Éducation surveillée est fini quand chacun travaillait de son côté ; tous les interlocuteurs ont compris que l’on ne pouvait plus travailler tout seul.

26lcd : Où en êtes-vous de la mise en place de la loi du 2 janvier 2002 ?

27christelle peigneau : Ce qui est compliqué avec cette loi, c’est de ne pas la résumer aux seuls outils qu’elle préconise. Le livret d’accueil parle à tout le monde alors que la rénovation de l’action sociale reste quelque chose d’abstrait. Nous sommes d’abord rentrés dans la démarche de projet de service. Au niveau régional, nous avons eu des journées d’accompagnement, ce qui suscite une réflexion autre que de se mettre simplement autour d’une table pour faire un livret d’accueil. J’aimerais bien que l’on aborde cette loi sous un autre angle que celui des seuls outils.

28alain makarawiez : En ce qui concerne le livret d’accueil, nous avons constitué une commission départementale. Mais chacun est tellement pris par le suivi des mesures et la lourdeur des situations, qu’il est difficile de pouvoir s’y investir dans la durée. Ces groupes de travail démarrent bien mais s’effilochent ensuite, chacun étant pris par d’autres impératifs. On nous demande d’être de plus en plus polyvalents, des super-éducateurs qui vont tout régler. Mais nous n’avons pas de baguette magique !

29céline panot : À Besançon, nous participons à différents groupes de travail pour mettre en place les nouvelles dispositions prévues par la loi du 2 janvier 2002, mais cela demande souvent une grande disponibilité et ça peut être lourd pour les éducateurs. S’il est important de se mettre autour d’une table et de discuter, il faut aussi trouver le temps de faire le travail de milieu ouvert avec les jeunes.

30alain makarawiez : Présenter le contenu de nos écrits aux familles n’est vraiment appliqué que depuis 2002. Je pense que cette exigence a entraîné plus de précautions dans la rédaction des rapports. Nous rappelons systématiquement aux familles qu’elles ont le droit de consulter leur dossier, mais il y a eu des incidents ; il est arrivé que des parents débarquent au greffe, lisent seuls le dossier et partent en crise. Ceci confirme qu’il faut un accompagnement.

31christelle peigneau : Nous sommes plus « impactés » par les procédures pénales que par les préoccupations de mise en œuvre des préconisations de la loi de 2002. Depuis juillet, j’ai dû plusieurs fois répondre à la question : «Où en êtes-vous dans la mise en place du bex mineurs ? [1] », alors que personne ne m’a demandé où j’en étais du dipc ! La priorité est à la lutte contre la récidive.

32lcd : Comment analysez-vous l’activité des services où vous travaillez concernant le partenariat ?

33céline panot : Nous avons l’impression d’être écartelés entre plusieurs exigences, étant de plus en plus sollicités pour représenter, par exemple, le service dans des instances locales, ou pour animer l’expo 13-18 ou encore assurer une présence éducative à la Maison de l’adolescent. Nous avons également un partenariat avec l’Éducation nationale avec l’intervention de deux éducateurs du cae à la classe relais et un partenariat avec le Centre de guidance infantile autour d’un groupe thérapeutique réunissant des mineurs auteurs d’abus sexuels. Ces échanges et ces rencontres nous rendent plus compétents en ce qu’ils enrichissent nos pratiques, mais c’est un investissement énorme, tant en amont dans la préparation et la réflexion de ces projets qu’en aval dans la restitution et l’analyse de leurs effets et de leurs sens.

34alain makarawiez : Nous siégeons dans les instances des contrats locaux de sécurité où nous représentons le directeur départemental, et donc la politique de la pjj, tout en étant interpellés comme personnels de terrain. La tentation est forte pour certains élus de demander des renseignements sur les jeunes dont ils ont la liste des noms. Cette tendance pourrait s’amplifier avec la loi de mars 2007.

35christelle peigneau : En Eure et Loir, nous avons mis en place un stage de citoyenneté sur quatre jours et demi, à raison de deux sessions par an. C’est la pjj qui se charge de l’animation et de la recherche des partenaires. Nous sollicitons le procureur de la République, la brigade de prévention de la délinquance juvénile, les pompiers, la banque alimentaire, des maires ainsi que l’association d’aide aux victimes. C’est une action intéressante mais qui mobilise de l’énergie, des moyens et un important partenariat. À moins de six jeunes, on ne monte pas la semaine ; il faut qu’il y ait entre six et dix participants.

36alain makarawiez : À ce jour, nous avions un stage de citoyenneté par an à Créteil, ce qui limitait la participation des jeunes d’autres secteurs. Nous avons le projet d’en créer un autre et de le « faire tourner » entre les différents cae. En dehors des partenaires habituels, nous envisageons d’ajouter une association d’aide aux victimes, car les jeunes ne réalisent pas que ce qu’ils ont fait est grave ! Ils sont souvent incapables de mesurer les conséquences de leurs actes sur les victimes.

37christelle peigneau : Depuis un an, nous participons au programme de réussite éducative de la ville de Dreux. L’équipe est composée d’éducateurs spécialisés, d’assistantes de service social, de psychologues, avec un coordonnateur. L’articulation de ce programme « ville » avec le suivi pjj soulève la question du secret partagé. Que peut-on dire ? À quel moment ? Qui sollicite qui ? Je trouve que c’est une révolution dans le travail social ; la libre adhésion des familles et des jeunes est toutefois un garde-fou important. Nous rencontrons régulièrement l’équipe de réussite, mais il y a encore quelques réticences ou du moins une vigilance sur cette question du partage d’informations.

38céline panot : Les stages de citoyenneté sont un véritable outil de prévention, avec des jeunes que nous n’avons pas l’habitude de voir, et qui sont là pour de « petits » délits. On a pu faire des signalements et, pour une fois, travailler en amont. Mais le parquet nous demande de restreindre la durée de ces stages, trop coûteux en temps et en personnels par rapport à la mesure de réparation ; c’est dommage, parce que nous avions un véritable outil de prévention. Nous avons de plus en plus de procédures pour des stages de citoyenneté prononcés au titre d’alternatives aux poursuites.

39lcd : Avez-vous observé des évolutions dans les relations avec les magistrats ?

40alain makarawiez : Les relations entre les magistrats et notre service sont bonnes, avec une grande confiance de leur part ; ils connaissent mieux la pjj que par le passé, sont très facilement accessibles et nous font confiance. J’ai connu une période où l’éducateur était presque au garde-à-vous quand il entrait dans le bureau du juge !

41céline panot : C’est encore le cas dans certaines régions. Les grands textes législatifs ou réglementaires, qui ont mis à plat les missions de la pjj, sont une garantie et un cadre qui nous protègent ; nous ne sommes plus l’éducateur du juge. Si nous sommes plus souvent en lien avec le juge des enfants de par la nature des mesures, nous rencontrons aussi régulièrement le parquet dans le cadre de la permanence éducative. On sent parfois que les juges des enfants seraient dans une dynamique plutôt éducative mais qu’ils n’ont plus la même latitude de mouvement qu’avant.

42christelle peigneau : Les magistrats sont assez soucieux de savoir comment nous travaillons et quelles sont les possibilités d’intervention du service, ce qui est positif. Cependant, je me questionne parfois sur le respect du contradictoire, quand un magistrat appelle le service très souvent. C’est très bien d’avoir des contacts, mais on ne va pas quand même pas faire l’audience au téléphone sans la famille !

43Alors même que l’on n’est pas en relation directe avec le parquet, on sent bien que c’est le parquet qui a la main en matière de politique pénale. Cela arrive que des juges des enfants aient la « pression » du parquet et la répercutent sur le service éducatif. J’ai vu une fois un gamin qui avait une liberté surveillée préjudicielle, pour lequel il fallait trouver un « parcours pénal adapté » pour qu’il puisse aller en cef !

44alain makarawiez : Magistrats comme éducateurs ont longtemps déploré les méfaits de la lenteur des procédures ; les gamins ayant commis une kyrielle de délits, étaient jugés parfois deux ans après leur déferrement et, quand ils passaient en jugement, ils ne savaient même plus pourquoi. À l’inverse, l’accélération actuelle de la machine judiciaire agissant en « temps réel » fait que, maintenant, le temps de la réflexion manque parfois. On voit aussi, dans mon département, des mesures de réparation prononcées directement par le parquet, ce qui se faisait très peu auparavant.

45lcd : Pensez-vous que les personnels éducatifs de milieu ouvert aient encore des convictions éducatives ?

46alain makarawiez : La chance de la pjj c’est que les personnels aient conservé l’envie de faire de l’éducatif, avec foi, pour ne pas parler de « vocation », car dans le respect de nos valeurs, malgré les turbulences des réformes de ces dernières années.

47céline panot : Je vois des collègues qui après vingt-cinq ans de milieu ouvert sont encore porteurs des valeurs éducatives, hyper motivés et hyper motivants, et qui transmettent l’histoire de l’institution. Dans beaucoup de services que je connais, on réfléchit aux pratiques et au sens du travail éducatif, tout en étant respectueux du cadre législatif. Parce que nous sommes un service du ministère de la Justice, nous devons travailler avec les textes ; mais nous sommes aussi des éducateurs et n’avons pas à perdre notre âme en renonçant au sens de notre métier, même si c’est difficile au quotidien.

48christelle peigneau : Au cae, je constate que la transmission fait partie des valeurs professionnelles, on transmet l’essentiel de la pratique, avec un socle de valeurs communes tout respectant les textes. Ce socle de valeurs peut très vite se perdre si la transmission ne se fait pas ; le fil n’est pas solide et il faut y faire attention.

49céline panot : Je me pose la question de cette transmission dans les epm, car pour ceux qui viennent d’ouvrir, ce sont souvent de jeunes personnels qui y travaillent. Il est très important qu’une équipe accueille les nouveaux et fasse œuvre de transmission. J’en ai personnellement bénéficié et j’ai apprécié de pouvoir échanger avec mes collègues et profiter ainsi de leur expérience.

50alain makarawiez : Assumer complètement notre étiquette judiciaire ne saurait empêcher de donner un sens éducatif à notre travail. Même si nous répondons à « une commande », c’est avec tout notre engagement, notre disponibilité, un certain enthousiasme, même si par moments nous pouvons être désabusés, déçus et même en colère. Nous avons un savoir-faire, une façon de travailler qui nous distingue d’une intervention de type administratif. Certaines familles semblent craindre parfois plus l’intervention de l’assistante sociale de secteur ou de l’Aide sociale à l’enfance (ase) que de la pjj, car elles nous perçoivent de façon très différente, avec un grand respect pour leurs droits.

51christelle peigneau : L’enjeu est de se servir du cadre judiciaire, qui est le nôtre, pour lui donner un contenu éducatif. Je ne pense pas que les collègues des conseils généraux soient dans une autre démarche, mais que le cadre judiciaire nous aide beaucoup pour intervenir auprès des familles. Paradoxalement c’est peut-être moins anxiogène pour les justiciables, car ils savent pourquoi nous sommes là et jusqu’où nous pouvons aller. Je suis toujours agréablement surprise par la capacité des professionnels à se saisir des textes qui nous « tombent » dessus très régulièrement. Je pensais, par exemple, que les stages de formation civique allaient être quelque chose de difficile. Finalement, on a monté un groupe départemental et les gens se sont beaucoup investis. Nous travaillons avec des professionnels capables de se saisir de ce qui est imposé pour en faire quelque chose d’intéressant.


Date de mise en ligne : 01/01/2010

https://doi.org/10.3917/lcd.040.0052