Article de revue

Traces audiovisuelles du théâtre et pertinence des dispositifs d’enregistrement

Pages 115 à 150

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  • Bouchez, P.
(2015). Traces audiovisuelles du théâtre et pertinence des dispositifs d’enregistrement. Les Cahiers du numérique, . 11(3), 115-150. https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2015-3-page-115?lang=fr.

  • Bouchez, Pascal.
« Traces audiovisuelles du théâtre et pertinence des dispositifs d’enregistrement ». Les Cahiers du numérique, 2015/3 Vol. 11, 2015. p.115-150. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2015-3-page-115?lang=fr.

  • BOUCHEZ, Pascal,
2015. Traces audiovisuelles du théâtre et pertinence des dispositifs d’enregistrement. Les Cahiers du numérique, 2015/3 Vol. 11, p.115-150. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-du-numerique-2015-3-page-115?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Cité par Georges Lapassade (1993).
  • [2]
    De fait, la difficulté principale rencontrée par le personnage du chercheur a consisté dans « l’objectivation du sujet objectivant ». Comme tout être humain construit la réalité en même temps que la représentation qu’il s’en fait, et se construit lui-même en l’expérimentant, un travail complémentaire sur elle-même de la personne que je suis (étude de cas introspective et autobiographique) a été rendu nécessaire, débordant du personnage du chercheur au sens étroit du terme.
  • [3]
    Maxime orale célèbre de l’ethnologue Robert Jaulin.
  • [4]
    Côté gauche de la scène pour le public.
  • [5]
    Selon le terme forgé par Humberto Maturana et Francisco Varela (1984), en lien avec les concepts de clôture informationnelle et de couplage structurel, pour désigner une organisation auto-exo-référentielle qui permet à des organismes vivants d’être continuellement en train de s’autoproduire.
  • [6]
    Côté droit de la scène pour le public.
  • [7]
    Selon laquelle la cognition est l’action de faire émerger tout à la fois le monde et le sujet par le jeu de boucles récursives innombrables d’actions et de perceptions (Varela et al, 1993). Et il n’y a rien d’autre.
  • [8]
    Les considérations abondantes liées aux dispositifs de captation du son ressortant d’un ordre et de modalités bien différentes de celles de l’image, elles sont ici laissées de côté, à l’exception de certains détails indispensables. Pour une réflexion novatrice sur la place du « son au théâtre » issue des colloques de l’ARIAS/CNRS INHA, cf. les n°197/199/201 de la revue Théâtre Public.
  • [9]
    Selon donc une classification alternative, en variant l’approche, à celle proposée il y a quelques années (Bouchez, 2007, 128-133) avec la distinction entre traces primaires de captation (enregistrement effectué une unique fois dans les conditions du direct événementiel sans découpage écrit ni post-production ultérieure) et traces secondaires de mono (avec découpage et post-production) et multicaptation (remontage en différé des prises de représentations d’un même spectacle).
  • [10]
    À l’exception des spectacles donnés dans des salles aux scènes minuscules, ou à distribution réduite au minimum (cas du « one-man-show »).
  • [11]
    Cf. http://spectacleenlignes.fr/wp/
  • [12]
    À l’inverse de l’une des expériences conduites au Théâtre national de Lille en 1993, avec Ann Boleyn de Clarisse Nicoïdski dans une mise en scène de Daniel Mesguich, l’intégralité des 160 heures de répétitions de ce spectacle ayant été enregistrée en multicaméras et mixée en direct préalablement à la recréation d’une trace spectaculaire et documentée de la fiction scénique du spectacle (Bouchez, 2015).
  • [13]
    Dans le champ amateur en premier lieu, des applications spécifiques de réalisation multicaméras par la mise en réseau de smartphones sont concevables, ouvrant d’intéressantes perspectives à très bas coût, et la démocratisation du dispositif générique de captation multi-axiale.
  • [14]
    Comme le préfigurent par exemple l’environnement de publication d’analyses audiovisuelles Semioscape et le fond audiovisuel communautaire généraliste du programme des Archives audiovisuelles de la recherche (AAR) porté par l’ESCoM à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH) de Paris. http://www.archivesaudiovisuelles.fr/FR/Default.asp
  • [15]
    Concernant une analyse plus détaillée des coûts de production télévisuelle des principaux dispositifs d’enregistrement du théâtre, cf. par exemple (Giel, 1997, 153-163).
  • [16]
    Cf. l’ouvrage Filmer l’éphémère pour une première esquisse approfondie de classification en ce sens (Bouchez, 2007, 169-188/440-446).
  • [17]
    À rapprocher de la distinction opérée au Japon entre les deux sens du mot « technique » : gi jutsu, la plus récente, adaptée de l’Occident pour désigner la technique dans les sciences réductionnistes, et wasa, la notion traditionnelle dans laquelle le processus de perfectionnement dans une discipline est celui de l’accomplissement de la personnalité toute entière et non pas la seule acquisition d’une compétence particulière (Bouchez, 2014). Dans cette conception wasa, « l’homme est présent dans la technique, celle-ci n’est pas un moyen de réaliser un but conçu par ailleurs » (Tokitsu, 2002, 38).
  • [18]
    Cf. pour l’aspect innovant de certains de ces dispositifs, Ronfard R., « Captation vidéo et analyse génétique du théâtre : l’informatique au service de la recherche théâtrale », B. Daussa-Pastor and M. Saumell, International Federation for Theatre Research, Jul 2013, Barcelone, Spain. Disponible à : https://hal.inria.fr/hal-00841579/document [page consultée le 06/01/2015].

1. Introduction

1 Un texte suffit à rendre compte dune pièce de théâtre. Une reproduction photographique comme icône indicielle permet de visualiser une trace de ses représentations. Et le fait denregistrer des acteurs lors du jeu relationnel impulsé par la fiction scénique apporte un flux dinformations non verbales et infra-verbales nouvelles signifiantes. Ce qui permet de rendre compte efficacement du potentiel indiciaire de lexpérience référentielle, comme pratique existentielle ordinaire riche de potentialités multiples mais inconséquente, ambivalente, plurielle, contradictoire, inachevée et fragmentaire (Morim de Carvalho, 2007). Comment cependant traiter cette complexité vivante sans tomber dans le travers dune réalité perceptive à bien des égards incomplète, voire erronée faute doutils adéquats ?

2 La captation audiovisuelle peut permettre de tempérer cet « enfermement perceptif » tendanciel, de capter cette danse dialogique de « lanalogique/digital » (Watzlawick et al., 1972) à bien des égards si stimulante, et de sauvegarder une trace de lintégration des vécus dans leurs représentations. Ceci en restant bien conscient que la « fidélité », quelle quelle puisse être (« restreinte » à la seule fiction scénique ou « élargie » au processus communicationnel scène/salle), ne peut reconstruire « le miroir de la réalité » : la procédure denregistrement image-son se construit nécessairement comme « démarche-connaissante » (Piault, 2000), interprétation plausible des données de lexpérience dont la mise en place et lutilisation recherchée contribue à caractériser provisoirement les formes comme les significations. Cette démarche requiert en ce sens des stratégies qui se traduisent par des protocoles permettant de laisser advenir le réel dans un cadre choisi pour quil surgisse (Lioult, 2004). Les descriptions de dispositifs sociaux-techniques classiques ou innovants qui vont suivre dans ce papier sappuient sur un corpus important dexpérimentations diversifiées.

3 Après avoir précisé le positionnement épistémologique de cette recherche, une étape primordiale pour lexactitude de cette mémoire complexe consiste dans linventaire des dispositifs sociaux-techniques de captation aujourdhui disponibles. Une deuxième nécessite de se projeter vers lauditoire escompté dans une perspective de type sémio-pragmatique pour repérer les diverses incarnations spectatorielles potentielles des traces audiovisuelles. Une troisième étape consiste à valider le choix de loutil médiatique le plus pertinent en tenant compte des coûts de mise en œuvre. Il résulte du recoupement de ces informations une appréhension plus claire de la notion complexe de « fidélité » en rapport tant à la socio-culture dengendrement quà lingénierie technique et humaine de la production de traces vivantes de théâtre, lequel ne vit et ne sauto-organise toujours quà la température de sa propre destruction.

2. Indications méthodologiques liées à la posture épistémologique adoptée

4 Comme le souligne Jean-Louis Le Moigne (1995) à propos dun sujet connaissant, la connaissance qu’il peut construire d’un réel est celle de sa propre expérience du réel. Sur léchiquier des combinaisons « théâtre/cinéma », une expérience de sept années, inédite en France (Picon-Vallin, 1997, 18), sest vue permise dès 1991 par lévolution contemporaine des techniques au sein du Théâtre national de Lille : un pôle vidéo, un « cheval de Troie audiovisuel », intégré au sein dune « forteresse théâtrale ». Près de 3000 heures dimages et de sons enregistrés. Dans une perspective professionnelle de praticien ayant au préalable exercé sur plusieurs chaînes nationales, il sagissait de mener une recherche artistique, avec rigueur, mais non universitaire. De pénétrer avec loutil audiovisuel le microcosme théâtral dune manière innovante : sans débauche technologique, sans position surplombante recherchée, mais de manière documentaire, « à hauteur dhomme », sur la durée longue, « en immersion », et avec une volonté dexhaustivité. Mon projet initial était daller jusquà élaborer des « minutes audiovisuelles de théâtre », un suivi pas à pas scrupuleux et dans linteraction permanente de la création théâtrale en train de se faire. Tout en tentant de construire des formes décritures originales de captation de spectacles ou de répétitions sur quelques projets bien ciblés.

5 Dans le cadre de l’approche scientifique, il s’est avéré que, sur certains points clés, mon travail de documentation antérieur se rapprochait dune démarche quasi-ethnométhodologique (voir ci-dessous). Jai été un réalisateur qui expérimente, qui innove, travaillant avec des contraintes spécifiques et des obligations de résultats. Cétait neuf, inédit, sans références extérieures identifiables, sujet à maintes incompréhensions et résistances quil fallait identifier, affronter et dépasser, puisquil nexistait rien alors de comparable en France. Le corpus, au final, cétait ma pratique réfléchie en tant que professionnel de laudiovisuel sur un terrain encore inexploré et dont laccélération technique permettait un accès plus aisé. Sur le plan épistémologique, ce professionnalisme impliquait que je portais dans mes pratiques un ensemble de normes sociales partagées avec dautres professionnels du domaine. En quelque sorte, comme le pratiquant dune langue, je représentais de manière personnelle lusage des normes partagées au sein dune communauté de pratique. À cette époque, pas de protocoles, pas de théories préalables, sinon celles qui se dégagent « chemin faisant » dune expérience sensible et innovante, exigeante, lesquelles peuvent constituer un apport très précieux à la recherche hypothético-déductive académique classique bien souligné par certains auteurs comme Jacques Aumont (2002) dans son ouvrage Les théories des cinéastes. En effet, les observateurs du théâtre et ceux du champ de laudiovisuel sont nombreux ; leurs théorisations sont parfois susceptibles de comporter des biais de recherche incompressibles qui appauvrissent la compréhension contextualisée de lécosystème relationnel du champ considéré, et donc les résultats. Ceux qui agissent et réfléchissent de lintérieur leurs propres pratiques sont beaucoup plus rares, donc complémentaires et également utiles.

6 Lorsque la perspective dune carrière scientifique sest ouverte à moi, et quil sest alors agi deffectuer un retour approfondi dexpériences dans un rôle de chercheur, le choix dune posture épistémologique pertinente et distanciée sest posé. Comment faire coexister harmonieusement dans le même acteur social, deux personnages différents (car il sagissait bien de rôles sociaux distincts) : celui du professionnel expérimenté selon les normes de sa communauté, réalisateur innovateur participant, œuvrant dans lincertitude et laléa sur deux champs distincts, à certains égards antinomiques (audiovisuel et spectacle vivant), et celui du chercheur qui a des obligations de clarté, de réfutabilité, de méthodologie explicitée, de choix et délaboration de concepts pertinents, de mise en place de protocoles rigoureux et dobjectivation de ces derniers ? La méthodologie scientifique était à inventer, en partant de la somme considérable dexpériences professionnelles et de données accumulées. De cette coexistence, une thèse doctorale puis un ouvrage de 559 pages ont résulté, dont la lecture peut donner à penser que la dialogique de ces deux personnages de réalisateur innovateur et de chercheur sest révélée une originalité scientifique de ce travail ; la même personne jouant deux rôles bien différents dans deux temporalités relativement distinctes (passage dune « pensée dans laction » dominante – 1991/1998 – à une « pensée sur laction » ultérieure). Selon lethnographe Yves Ball, il y a des distances d’années-lumière entre les systématisations théoriques et les données de terrain[1]. Georges Lapassade (1993) va même jusquà écrire en citant P. Wood qu’il faudrait pouvoir être comme un mixte d’artiste et d’érudit car « le travail ethnographique est extrêmement personnel ». Ainsi, labsence de protocoles dexpérimentations préalables au sens académique du terme lors du recueil des données, peut-il se révéler en fin de compte une force et non une faiblesse. Le défi est cependant de taille, comme le résume Jean-Marie Domenach (1981, 93), car : comment (objection radicale aux prétendues sciences de l’homme) être à la fois celui qui observe et celui qui est observé, sujet et objet ? Pour y parvenir, il nous faut une « logique du paradoxe », dont Barel, après Von Foerster, Varela et les théoriciens du double bind, nous montre qu’elle nous entraîne loin de la dialectique qui dépasse les contradictions.

7 En tant que chercheur, jai retrouvé dans lapproche constructiviste, dans la pensée de la complexité telle quelle sexprime par exemple chez Edgar Morin, et en particulier chez Francisco Varela avec la construction enactive du sens (Varela et al., 1993), des préoccupations systémiques incarnées en consonance avec celles qui guidaient auparavant mon approche sensible en tant que réalisateur. Lapproche compréhensive que jai alors suivie, selon une posture empirique que lon pourrait qualifier d« observation participante intégrale » [2], sinscrit dans le contexte et les formes multiples de la recherche-action, dans celles de lanalyse qualitative des pratiques (ainsi que peut le faire par exemple un chirurgien-praticien qui revient sur ses propres techniques dintervention), et dans celles de lobservation participante qui insiste sur la valeur de la subjectivité du chercheur impliqué dans une collectivité pour en saisir sa totalité et sa complexité (Morillon, 2008, 45). Sans oublier linfluence dune socio-pragmatique de lart qui se donne pour projet de questionner l’œuvre d’art dans la dynamique même de son élaboration (Gantier, 2014, 166). Il est juste également dappréhender ma démarche comme une variante ou une dérivée de lethnométhodologie, laquelle place le chercheur comme membre à part entière de « lobjet » étudié et met laccent sur le monde vécu dans les actes simples de la vie ordinaire : on ne fait pas l’économie d’être vivant[3]. Dans mon rôle de réalisateur à la recherche de nouvelles écritures, jai construit progressivement mes méthodes de travail et mes dispositifs de captation dans une boucle récursive permanente entre action, observation, et réflexion. Dans mon rôle de chercheur, les concepts élaborés par le praticien sur le terrain de manière empirique, dans un processus de généralisation progressive du particulier vers le général (à linverse de la dynamique descendante dune démarche hypothético-déductive), ont pris place dans une approche danalyses plus systématiques et englobantes, laquelle a permis dextraire de ces « études de cas » et des critères retenus une construction théorique cohérente, et certainement perfectible, ici proposée.

8 Lengagement à venir dun nouveau projet de recherche dans un cycle long plus normatif de recherche-création liée à lanalyse comparative des construits de sens de dispositifs audiovisuels classiques ou innovants de « captation du réel » donnera lieu à lalternance cadrée de phases dexpérimentation créative et de phases de théorisation dans une logique de praxis récursive. Le défi sera alors pour la personne de faire travailler les personnages du chercheur et du réalisateur dans une dialogique fructueuse et non réductrice, exigeante sur le plan méthodologique, en lien avec la communauté scientifique pour le chercheur, respectueuse de sa fine sensibilité, de son intuition, de sa liberté et de son inspiration créatrice pour le réalisateur.

3. Traces indiciaires audiovisuelles de lincarnation théâtrale

3.1. Liminaire : du « théâtre des corps » aux dispositifs d’enregistrement de traces désincarnées

9 L’objet filmique pétrifié – fossilisé et numériquement duplicable à l’infini – n’est-il pas fondamentalement impropre à rendre compte du spectacle théâtral qui n’existe, dans une création incessante, que par la rencontre évidente et spontanée, quoique éminemment complexe et improbable, de la scène et de la salle, dans l’instant, et à chaque instant des représentations ? Côté Jardin [4], le Théâtre. Une structure faite pour communiquer (Rey, 1980, 188), « autopoïétique [5]» et ouverte à l’imprévu, un art de la représentation distribué et partagé « en temps réel », plusieurs fois millénaires sous des formes très diverses dans la plupart des cultures. Une « toile de fond » de la relation humaine en « corps à corps » dynamique et dans laquelle vient s’inscrire en second lieu seulement la fiction scénique : la représentation théâtrale est une mêlée, collective, un acte d’amour véritable, une communion sensuelle de deux groupes d’humains (Barrault, 1961, 13). Côté Cour [6], l’enregistrement et l’assemblage linéaire, à la communication majoritairement différée, d’images et de sons d’origines diverses : pratique de l’abstraction désignée usuellement sous le vocable générique « audiovisuel » quel que soit le support technique employé.

Tableau 1. Tableau de comparaison processus théâtral/processus audiovisuel

Tableau comparant processus théâtral et audiovisuel avec descriptions de termes techniques.

Tableau 1. Tableau de comparaison processus théâtral/processus audiovisuel

10 Le tableau 1 d’après Edgar Morin (1977, 177) concernant les distinctions entre le pôle des arkhe-machines et des moteurs sauvages d’une part, le pôle des machines artificielles de l’autre semble bien adapté à une description de plusieurs différences structurelles entre processus théâtral et processus audiovisuel.

11 Tout le travail artisanal au cinéma et les techniques mises en œuvre dans laudiovisuel numérique vont porter essentiellement sur le dernier point : transformer la « pâle copie », spectrale et décorporée en « illusion recréative » autonome. Au cinéma comme devant lun de ses multiples écrans personnels, le spectateur dune société à haute densité numérique nassiste quà la projection des cendres du brasier du tournage, il arrive nulle part et trop tard, « le spectacle » a déjà eu lieu, et ailleurs ; il ne reste plus que des clones réduits à létat dillusions fantomatiques, de morts-vivants, de spectres, dobjets virtuels animés 24 ou 25 fois par seconde. Le corps en terre audiovisuelle est un corps traduit, « interprété », recréé par la science positiviste, donc fragmenté, décomposé, disséqué. Une momie. Un cadavre. Juste une image. Pure abstraction. Le cinéma étant un outil scientifique comme beaucoup dautres détourné de sa finalité initiale, il est possible de sétonner que ce dispositif si réductionniste par nature ait donné des résultats aussi extraordinaires et convaincants. Tous les spectateurs sont en ce sens des « intellectuels », comme cela a été remarqué bien souvent (cet intellect. étant évidemment bouclé avec les affects et la corporalité qui les englobe).

12 En inversant les perspectives habituelles, le metteur en scène Peter Brook (1977, 134) a souligné une différence essentielle généralement peu ou mal comprise entre ces deux pratiques : entre le cinéma et le théâtre, il n’y a qu’une différence digne d’intérêt. Le cinéma projette sur un écran des images au passé. Comme c’est ce que fait notre esprit tout au long de la vie, le cinéma nous semble absolument réel. Il ne l’est évidemment pas. Le cinéma réussit à exprimer l’irréalité de la perception quotidienne. En revanche, le théâtre s’affirme toujours dans le présent. C’est ce qui peut le rendre plus réel que ce qui se passe à l’intérieur d’une conscience. En ce sens, il peut être avancé que « le théâtre écrit le temps » alors que c’est « le temps qui écrit le cinéma ». Cette distinction ontologique engendre aussi pour une part les réticences obstinées de certaines équipes de théâtre à la captation de leurs représentations, comme en témoigne cette affirmation provocatrice du metteur en scène de théâtre Antoine Vitez (1981, 21) en 1977, énonçant que lorsque lon filme un spectacle (lorsquon transforme linsaisissable présence vivante en trace et structure temporelles), « on perd tout ». Et cependant, comme lécrit Georges Banu (2005, 6), la vidéo se place à l’entre-deux de la mémoire et de l’oubli, elle nous accompagne lorsque tout s’est effacé et c’est à elle que l’on retourne car seule la vidéo, plus que la photo ou le texte, capte […] l’expérience du temps, son écoulement, son rythme, ses ralentis et ses accélérations. Si, peut-être, l’image n’est pas entièrement fidèle, le temps du spectacle, lui, le sera. La distinction primordiale entre vivant et virtuel découlant de la perspective paradigmatique de l’énaction varélienne [7] venant d’être posée, penchons-nous à présent sur les différents types de dispositifs de production de traces indiciaires audiovisuelles de l’incarnation théâtrale, en distinguant principalement et succinctement au niveau de l’image [8] d’une part les prises de représentations « mono-regard », en « regard englobant fixe » ou en « regard mobile », en mono ou en multicaptation, et d’autre part, les prises de représentations « multi-regards » en mono ou en multicaptation [9].

3.2. La prise de représentation mono-regard

13 Aujourdhui, de nombreux outils numériques en interconnexion croissante sont apparus sur le marché permettant de filmer en toutes circonstances (smartphone, « apn », dispositif de surveillance...), et rendant à priori aisées denregistrer des myriades de traces de spectacle vivant. Cependant, filmer une seule représentation dun seul jet, dans un seul « flux » visuel en temps réel, avec une seule caméra fixe ou mobile (et un, deux voire X microphones), est une démarche envisageable presque uniquement à des fins darchivage minimal et économique. De manière générale, ce dispositif minimaliste semble bien impuissant à répondre aux nécessités exigeantes de transposition des actions simultanées, fugaces, mouvantes qui animent lespace vide du théâtre. Examinons les cas de figures les plus fréquemment rencontrés.

3.2.1. Prise de représentation mono-regard en regard englobant fixe

14 En ce qui concerne la trace en plan large fixe ou « prise de représentation mono-regard » en regard englobant fixe, il s’agit là principalement d’un document de travail à destination de l’équipe de production, très utile et utilisé pour « reprendre » un spectacle, préparer une tournée avec de nouveaux techniciens : effets sons, lumières, rythmes et synchronismes, machinerie, etc. La trace d’un seul spectacle – « monocaptation » – est utilisée de fait pour cet enregistrement « mono-regard » sans post-production ultérieure. Ce type de document n’est que rarement utilisé pour « vendre » le spectacle, celui-ci n’étant pas « valorisé » par sa trace minimale et simplifiée qui n’en donne qu’une représentation fort mutilante de manière faussement objective (subjectivité « dogmatique », degré de jeu presque nul des codes audiovisuels à spécificité élevée de l’unique « objectif » de prises de vues). Selon le volume de la scène, l’image sera plus ou moins exploitable : autant le déplacement des comédiens restera presque toujours perceptible à l’image même dans le cas d’un spectacle nécessitant un fort éloignement de la caméra pour cadrer la scène, autant l’étude des maquillages, par exemple, sera bel et bien impossible dans ce cas de figure très courant.

15 Le langage audiovisuel y est réduit à sa plus simple expression : un seul flux sonore de bonne qualité ou médiocre selon l’utilisation ou non de microphones séparés (souvent placés à l’avant-scène), un seul flux visuel ininterrompu quoique hétérogène. En effet, « l’objectivité » d’un tel dispositif visuel est trompeuse : jeu des codes de la focale utilisée, des couleurs, des contrastes souvent incompatibles avec la plage d’enregis-trement visuelle du dispositif, de la sensibilité en basse lumière, transposition 3D/2D, transposition figée des échelles de taille des objets et des acteurs, etc. Mais rendus sonore et visuel immédiats, transposition minimale des codes narratifs et de ceux liés à la représentation analogique (costumes, décors, kinésique et proxémique des acteurs, scénographie d’ensemble, etc.) et surtout bonne transposition des rythmes du spectacle et de son autopoïèse évolutive unique. Un simple enregistrement amateur d’un spectacle majeur en plan d’ensemble, s’il constitue la seule trace existante, peut ainsi se voir investi d’une valeur de témoignage et de preuve d’une grande importance.

3.2.2. Prise de représentation mono-regard en regard mobile

16 Passons maintenant à la trace en plan mobile ou « prise de représentation mono-regard » en regard mobile. Elle se caractérise par lintroduction de quelques degrés de libertés supplémentaires, à savoir principalement lutilisation de différents cadres liés à lusage du travelling optique (conservant la définition de limage) combiné aux mouvements de la caméra (usuellement en panoramique latéral ou vertical). Avec du matériel accessible au grand public comme avec du matériel professionnel pourtant plus rapide et fluide dans lutilisation, ce type de trace mono-regard manuel ou motorisé se trouve la plupart du temps [10] complètement dépassé par la simultanéité et la vitesse des actions théâtrales distribuées sur lespace scénique, sauf à rester en « mode de surveillance » en courte focale. En outre, la combinaison à degré daléas élevé du zoom et des mouvements de panoramique presque jamais combinés à bon escient contribue à donner une image parcellaire et confuse du spectacle : difficulté à reconstituer une image juste et cohérente de la représentation dynamique, actions parallèles multiples ignorées, quasi-impossibilité à combiner vision densemble distanciée et détails du spectacle signifiants dans le bon timing du spectacle. Néanmoins, dans certains cas exceptionnels impliquant une parfaite connaissance préalable dun spectacle, ce type de captation en mono-regard mobile peut ressortir dun style décriture documentaire convaincant en termes de transcodage « fidèle » du fond et de la forme dun spectacle.

3.2.3. Prise de représentation mono-regard en multicaptation

17 Abordons ensuite le cas de figure des prises de représentations « mono-regard » en multicaptation ou en « regard mobile ». Cette catégorie, impliquant lenregistrement dau moins deux représentations du même spectacle, ne présente que peu dintérêt en ce qui concerne les traces en « regard englobant fixe », sauf à des fins de surveillance pour la régie en cours du spectacle ou pour les acteurs de la troupe dinterprétation qui attendent à certains moments dans les loges que leur personnage entre en scène. À linverse, les traces en « mono-regard » mobile en multicaptation sont susceptibles de ressortir dans certains cas dune écriture très élaborée avec une postproduction longue et précise, et dune réelle vision documentaire, comme en témoigne la série denregistrements mono-caméra disponible dans le commerce en DVD, distribués sur plusieurs représentations (« multicaptation »), du réalisateur Bernard dArtigues filmant en représentation et à de multiples reprises, un à un, les différents épisodes du Roman d’un acteur de et avec Philippe Caubère.

3.2.4. Prise de représentation mono-regard diffracté

18 Évoquons enfin une voie davenir particulièrement prometteuse, permise par la croissance de la puissance de calcul des ordinateurs, lévolution des algorithmes, et la résolution toujours plus fine des images. Il sagit dans cette approche technique novatrice dutiliser un point de vue unique en plan large fixe de manière à pouvoir sélectionner en temps réel, via par exemple un écran tactile, un ou plusieurs cadres plus limités, en « zoomant » numériquement dans limage globale en ultra haute définition. Cette simulation mono-axiale de caméras virtuelles par recadrages multiples pourrait ainsi permettre de reconstituer à partir dune seule caméra plusieurs valeurs de plan disponibles simultanément en régie de qualité acceptable, démultipliant à moindre coût les possibilités créatives de commutation dès lors que plusieurs caméras de ce type se verraient interconnectées. En combinaison avec des algorithmes de reconnaissance de personnages et de suivi des déplacements, il devient même possible dentrevoir le cas de figure encore hypothétique dune captation multi-axiale de caméras virtuelles totalement automatisée, toujours préférable à son homologue mono-axiale qui ne permet pas aisément de « sculpter un espace » selon des visées esthétiques dans le champ du spectacle vivant. Dans le cadre dun archivage au coût le plus faible possible, cette technique de simulation mono-axiale de caméras virtuelles est par contre susceptible de trouver toute sa place. Cest du moins ce que laisse entrevoir de récentes expériences denregistrement de « lIntégrale » de répétitions dun spectacle menées par Vineet Gandhi et Rémi Ronfard dans le cadre du projet Spectaclenligne(s) [11] avec le théâtre des Célestins de Lyon en particulier (Gandhi et al., 2014), le suivi mono axial automatisé des comédiens diffracté en valeurs de plan classiques (plan large, plans américain et rapproché, etc.) saffichant en létat actuel de cette expérimentation particulière en split screen sur un écran, donc sans choix de commutation ni montage linéaire [12].

3.3. La prise de représentation multi-regards en mono ou en multicaptation

3.3.1. Prise de représentation multi-regard non synchronisée

19 Comme il est techniquement beaucoup plus facile de filmer en temps réel un monologue plutôt quun spectacle tel que les affectionnait par exemple Robert Hossein à 25 acteurs et 100 figurants au Palais des Congrès de Paris, multiplier les points de vue de captation semble une démarche évidente. Pour transposer de manière juste la narration théâtrale « séquentielle » par lénonciation du texte dans le temps et « simultanée » par le déploiement spatial du jeu des corps et des éléments de la scénographie, voici donc que se profile lenregistrement de plus en plus fréquent de traces vidéo de spectacles à travers un dispositif de captation à deux ou X caméras usuellement synchronisées.

20 En labsence de cette synchronisation (faute de moyens plus conséquents), lorsque les caméras sont indépendantes, non reliées en temps réel par un regard distancié, donc en labsence de régie de commutation, de réalisateur, de liaison audio entre les deux (ou « X ») cadreurs, il est impossible pour chacun dentre eux de connaître en temps réel lévolution des cadrages de lautre caméra. Restent bien évidemment des stratégies basiques et « mutilantes » daffectations préalables de cadres , par exemple dans le cas de deux caméras indépendantes, et en absence de liaison wifi pour montrer à chaque cameraman ce que fait lautre sur un écran supplémentaire, de fixer la première sur un cadrage large fixe et la seconde mobile sur la recherche de détails en plans rapprochés. On peut cependant à linverse imaginer le cas limite dun dispositif constitué par exemple dune centaine doutils de prises de vues indépendants, judicieusement positionnés en fonction de la scénographie, et venant recueillir des données visuelles ensuite longuement synchronisées et travaillées en postproduction, pour du chaos et de laléa reconstruire une vision affirmée de lévénementiel théâtral. Ou bien une captation à « X » caméras indépendantes selon un découpage extrêmement précis qui serait rendu via une interphonie par « X » scriptes à chacun des cadreurs, suivi dun montage ultérieur des « X » flux enregistrés. Cette solution coûteuse en main-dœuvre ne se justifierait nullement compte tenu des avantages que procure la commutation des sources en temps réel, et de plus ne serait pas à même de gérer efficacement les aléas de toute représentation.

3.3.2. Prise de représentation multi-regards synchronisée

21 Entrons maintenant ici de plain-pied dans le champ de la captation en public professionnelle [13], par la multiplication physique des axes de regard dans lespace constitutive dune vision complexe de lobjet perçu selon plusieurs angles simultanés, et dans certains cas sur plusieurs niveaux (Bouchez, 2010). Point commun, la même base denregistrement composée usuellement dun dispositif audiovisuel comprenant une régie numérique de commutation directe, des écrans ou parts décran informatique de contrôle des caméras et de la trace finale, des voies de commande internes ou délocalisées pour moduler à distance tout à la fois le diaphragme des objectifs des caméras, les variations chromatiques et autres réglages usuels, une précieuse interphonie bidirectionnelle permettant aux membres de léquipe munis de casques avec micro (excepté lingénieur du son) de communiquer pour sajuster en permanence à laction scénique, une régie son à voies multiples avec circuit monitoring de contrôle de la captation audio, deux ou « X » caméras ordinairement sur pied (certaines portables, ou parfois robotisées avec contrôle à distance), équipées généralement de reports de commandes de zoom et de mise au point, un couple stéréo de microphones de haute sensibilité sur barrette, divers autres accessoires (enceinte amplifiée de retour, oscilloscope externalisé éventuel, etc.), un magnétoscope ou/et un/des ordinateur(s) denregistrement avec disques durs. À noter que la numérisation de la chaîne de production professionnelle permet denvisager linformatisation et la miniaturisation complètes du contrôle de la captation à coût décroissant, et même modique, comme les solutions « tout en un » ou modulaires (gammes Anycast de Sony, ATEM de Blackmagic, Tricaster de NewTek, etc.) en donnent par exemple un avant goût certes encore rudimentaire au regard des évolutions technologiques majeures encore à venir.

22 Par ailleurs, lorsque lon choisit de « diverger » une seule caméra, cest-à-dire denregistrer séparément lun des « flux » visuels, le choix se porte usuellement sur celui du plan large pour les bénéfices tirés de son utilisation lors des corrections rendues possibles en post-production. Mais rien nempêche de diverger lune ou lautre des caméras latérales sil existe une raison justifiée, dautant quune caméra latérale en focale grand-angle peut parfois jouer le rôle de plan large, épousant la vision dun spectateur assis sur lun des côtés, loin de la position centrale qui a présidé majoritairement à lélaboration de la mise en scène. Il est aussi possible de « diverger » toutes les caméras, lenregistrement en parallèle de tous les flux visuels étant rendu de plus en plus aisé de par laugmentation de la puissance informatique des ordinateurs et la sophistication des logiciels de captation et de montage. Cela étant, sans découpage préalable, cette démarche est peu probante (du fait de flous et de bougés des caméras non encore « calées » sur les plans demandés par le réalisateur), dautant quelle nécessite un temps de postproduction conséquent.

23 Lorsquun découpage a été réalisé, souvre principalement le choix entre trois possibilités :

24 – une retransmission en direct, induisant l’intensification du moment présent pour tous – spectateurs compris – d’un côté, mais de l’autre l’impossibilité de toute postproduction, donc une simplification courante du découpage et la nécessité de travailler « sans filet » pour les équipes théâtrales et audiovisuelles,

25 – une monocaptation multicaméra enregistrée en direct et retravaillée en différé en postproduction (étalonnage des plans, reprise des commutations si plusieurs flux de caméras ont été enregistrés « en divergé », reprise des voies sons et remixage, etc.),

26 – ou bien une multicaptation multicaméra habituellement plus onéreuse, enregistrement multiple sur plusieurs soirées consécutives en direct avec rédaction d’un même découpage préalable et montage ultérieur usuel des meilleurs moments. À moins, autre cas de figure courant, que deux représentations ne soient consacrées à tester et à roder le découpage unique et la « mécanique » de la captation en les « filmant à blanc », avant l’enregistrement de la troisième représentation, la postproduction de la captation se trouvant plus réduite que dans le cas précédent.

3.3.3. Multicaptation documentaire à métadécoupage

27 Dans cette catégorie dominante de la multicaptation « multi-regards synchronisés », très usitée de par le monde, et notamment sur les chaînes télévisuelles, pour son excellent compromis qualité-coût en retransmission différée avec postproduction, ouvrons une brève parenthèse en évoquant le dispositif original de multicaptation « documentaire à métadécoupage » (dite « DMD »). Celui-ci, mis en œuvre il y a une vingtaine d’années et théorisé par l’auteur la décennie suivante (Bouchez, 2007), quoique encore confidentiel, consiste dans la captation d’enre­gistrements d’un grand nombre de représentations du même spectacle selon des découpages à géométrie variable, à même de constituer un métadécoupage lors du montage final. Une trace hybride multi-contextualisée susceptible d’endosser alors dans un même mouvement dialogique le rôle d’œuvre documentaire re-créative à visée « spectaculaire » et celui d’« empreinte mnésique », tant de la fiction scénique que de certaines interactions scène/salle constitutive de l’autopoïèse théâtrale.

28 Par ailleurs, au-delà de la seule fidélité topographique, la possibilité de récrire une « super-représentation virtuelle » par la succession intelligente et sensible au service du spectacle des meilleurs moments de jeu d’acteurs sélectionnés dans l’éventail des représentations est un avantage décisif, qui légitime à lui seul la pertinence du procédé. Car, à la différence du cinéma qui est d’abord l’assemblage créatif des images et des sons par le réalisateur, le seul étalon au théâtre est le jeu de l’acteur dans le moment présent. Sous-tendue par un souci éthique exigeant, cette démarche semble être la plus à même de servir de fondement à la constitution d’une mémoire étendue respectueuse du processus théâtral. La plus apte aussi à pénétrer dans les modalités d’autocréation toujours uniques de ce dernier pour en capturer les rythmes subtils sans cesse renouvelés.

3.3.4. Le cas limite des dispositifs de « recréations »

29 Sont ici laissées à la marge les « recréations » de spectacles de théâtre, lesquelles, précisément à cause de lélimination du public, peuvent constituer de remarquables formes audiovisuelles aux temporalités aisément déchiffrables. Selon « loptimisme bazinien classique » (Bazin, 1975, 77), toute pièce de théâtre est « transposable » à lécran quel qu’en soit le style, pourvu que l’on sache imaginer la reconversion de l’espace scénique dans les données de la mise en scène cinématographique. Cependant, si filmer le théâtre, cest toujours filmer la « toile de la relation » et donc le processus de médiation théâtrale, le prix de ladjonction de degrés supplémentaires dans le jeu des codes audiovisuels par la « dissection » du couple salle/scène et lélimination pure et simple du public paraît bien trop coûteux malgré lexcellence de la transposition possible des affects : la trace du « théâtre » comme autopoïèse est perdue à jamais... La recréation apparaît alors comme enregistrement différé, décontextualisé, fragmentaire et décentré d’un spectacle, comme issue d’un laboratoire scientifique. Comme laffirment Christian Biet et Christophe Triau (2006, 127) : Le théâtre n’est pas, et n’a jamais été vraiment, une scène d’illusion sans conscience, une boîte absolument séparée du réel. Si le corps du comédien détermine un espace de fiction, les spectateurs y sont associés. Et leur présence, leurs mouvements et leurs paroles s’intègrent alors aussi bien dans le jeu de l’acteur que dans l’ensemble des lectures et des interprétations qui en sont faites.

30 Outre la perte de la relation scène-salle, lespace-temps du spectacle est transformé en profondeur, pour le meilleur (souvent) ou pour le pire (parfois), délégitimant cependant toujours la prétention du document audiovisuel à faire office de trace au sens de preuve « de ce qui a été ». Comme lécrit Didier Plassard (1997) : il [le film de théâtre] est la résultante d’une double transformation : intertextuelle, puisqu’il procède à des choix ainsi qu’à des modifications (suppressions, ajouts, déplacements) en regard du matériau dramaturgique ; intermodale, puisqu’il transpose dans le langage cinématographique les modes de fonctionnement (proxémiques, kinésiques, scénographiques) propres à la représentation théâtrale.

31 Malgré l’apport positif et fructueux des « machines-prothèses » produites par le génie humain, dont l’audiovisuel pour « mieux voir et entendre » ou les réseaux numériques pour « mieux communiquer », il convient de prendre garde à ne jamais oublier ou sous-estimer l’avertissement motivé d’Edgar Morin (1977, 171) dans le tome premier de « La Méthode » : il nous faut voir aussi que, tout en reflétant, exprimant et prolongeant la créativité sociale, les machines artificielles, dans leur pauvreté et leur rigidité, reflètent, expriment et prolongent une pauvreté et rigidité organisationnelle des sociétés qui les ont produites : celle qui régit leur organisation industrielle par division/spécialisation/asservissement du travail. Pauvreté et rigidité évidemment non perçues aisément de l’intérieur du système paradigmatique qui permet leur émergence et leur suprématie.

4. Diverses incarnations spectatorielles des traces spectrales reformatées

32 Après ce bref survol des principaux dispositifs disponibles ou envisageables, intéressons-nous à présent à ceux pour qui les différents types de traces sont destinés, directement ou de manière incidente ou secondaire. Nous pouvons distinguer les traces comme outils de travail pour léquipe théâtrale en diffusion restreinte (tournées ou reprises : lumières, sons, maquillages, costumes, décors, scénographie régie, répétitions, etc.) ou en degrés de diffusion plus ou moins ouverts (sur support isolé ou sur réseaux numériques : « présentations de soi », « preuves » dune compétence des uns et des autres, outils de promotion, darchivage, etc.), les traces comme outils de travail pour la recherche (chercheurs et spécialistes), et enfin les traces comme spectacle pour le grand public, professionnels compris (mémoire « affective » pour léquipe théâtrale, démerveillement sensible pour le « spécialiste », etc.)...

4.1. Les traces comme outils de travail pour l’équipe théâtrale en diffusion restreinte ou ouverte

33 Pour toutes traces escomptées dun événementiel particulier, il convient en premier de questionner la définition dun « objet » denregistrement particulier en fonction dune intentionnalité/finalité, les attentes des membres de léquipe de production dun spectacle nétant pas identiques.

4.1.1. Quelques fonctions des traces audiovisuelles pour l’équipe de production d’un spectacle

34 Léquipe du spectacle connaît ce dernier généralement par cœur à lissue des répétitions et surtout à la fin dune longue série de représentations. Mais souvent de manière tronquée, partielle, décalée : la maquilleuse, lhabilleuse, le(s) régisseur(s), les machinistes, etc. sont partie prenante du spectacle, donc généralement situés en coulisses latérales, dans les loges ou dans tout autre endroit invisible pour le public afin de ne pas perturber visuellement la fiction théâtrale résultant du jeu des corps sur scène. Léclairagiste qui assure la conduite infor­matique des effets de lumières du spectacle, le régisseur son qui fait de même pour les effets sonores sont rarement situés parmi le public dans la salle comme c’est le cas couramment pour les concerts. Ils nont souvent accès à la scène quà travers une étroite fenêtre panoramique qui sépare leur régie « bétonnée », isolée. Le metteur en scène et son assistant, ladministrateur le cas échéant par exemple, ont plus de chance : ils peuvent se déplacer à leur guise un peu partout discrètement, à lexception évidemment de la scène hors coulisses.

35 À cette équipe au nombre de membres variable selon les configurations, et selon leur implication dans le spectacle, il est souvent utile et parfois agréable de conserver une trace de leur travail. Cette dernière est susceptible de jouer, selon les uns ou les autres, selon aussi leur statut de « permanent » ou « dintermittent », plusieurs fonctions dominantes et secondaires : document de travail (reprises et tournées essentiellement : lumières, sons, maquillages, costumes, scénographie, reprises de rôles, répétitions, outil de communication et de valorisation, etc.), pièce darchive, trace avec une fonction ultérieure de renseignement potentiel, où à valeur de preuve de la qualité de leur travail (valorisation professionnelle en vue dembauches ultérieures), support pédagogique pour des interventions occasionnelles en milieu scolaire ou des conférences, induction de souvenirs affectifs avec une « image » centrée de la scénographie du spectacle, etc.

4.1.2. Traces comme documents de travail pour l’équipe technique de réalisation d’un spectacle

36 Lors de lutilisation de la trace comme document de travail, par exemple, lorsquil est décidé de reprendre en production un spectacle lannée suivante avec une équipe technique différente, les uns et les autres nétant plus forcément libres aux périodes souhaitées, le type de captation « utile » ne sera pas le même pour tous. Par exemple, si limplantation des projecteurs est à recréer dans une nouvelle salle, léquipe lumière préférera disposer dun simple plan large central enre­gistré du spectacle (mono regard fixe englobant), ce qui lui fera gagner un temps précieux dans la reconstruction dun éclairage cohérent et sensible en explorant le fichier vidéo avec de multiples arrêts sur image prolongés parallèles au réglage minutieux des effets lumineux.

37 Inversement, maquilleuse et costumière souhaiteront disposer, en sus de photos ponctuelles, dune captation à plusieurs caméras afin dobtenir des vues majoritairement en plan moyen ou rapproché pour les costumes, ou en gros plan pour le visage des acteurs. Cela afin de voir, dans une indispensable perspective dynamique, comment costumes et surtout maquillages vont jouer tant avec les corps qui les animent quavec chaque effet de lumière, porteur potentiel dune atmosphère particulière. Il convient de remarquer que les imperfections dans la captation sont alors considérées comme négligeables par les uns et les autres en regard des gains de temps quelle génère dans la satisfaction de lintentionnalité professionnelle exprimée.

4.1.3. Traces comme documents de travail pour l’équipe d’un spectacle

38 Quant aux acteurs engagés pour la reprise dun spectacle, ils souhaiteront dans la plupart des cas, pour « ré-interpréter » le personnage sans le reconstruire totalement, visionner soigneusement une captation multi-caméra de lœuvre théâtrale si elle existe, et non pas un seul plan large. Dautres comédiens, moins nombreux, préféreront navoir aucun a priori découlant dune vision présupposée déformante du spectacle, et arriver aux répétitions vierges de toutes traces audiovisuelles. Ils souhaiteront partir du corps, de la sensation consciente, et non de limage abstraite et conceptualisée que leur fournit en première instance leur intellect en liaison avec les affects. Cette attitude éminemment exigeante présuppose de disposer dun temps de répétitions suffisant, ou dune prise de risque importante, la reprise dun spectacle comprimant la plupart du temps la durée de travail théâtral des acteurs avec le metteur en scène.

39 En ce qui concerne lemploi de la captation comme témoignage artistique et pièce de curriculum vitae, pour des techniciens comme surtout pour des comédiens, il convient de préciser quil est parfois réalisé à partir de lenregistrement une sélection dextraits significatifs dune durée brève (les employeurs potentiels nayant pas, du moins dans une première phase, beaucoup de temps à consacrer à un visionnage lors dun casting par exemple). Depuis quelques années, ces extraits peuvent être aussi multipliés à travers le menu dun DVD de présentation, et sont rendus disponibles en ligne sur Internet via des sites généralistes ou spécialisés (réseaux professionnels à accès réservé), et via le cas échéant le site personnel du comédien ou du technicien concerné.

4.2. Les traces audiovisuelles comme outils de travail pour la recherche (chercheurs et spécialistes)

4.2.1. Fonctions génériques des traces

40 Chercheurs, archivistes, bibliothécaires, documentalistes, enseignants, collégiens et étudiants ont une attente moins affectivement chargée. Ce qui leur importe en premier lieu, cest le document. Et plus précisément ses différentes fonctions. En premier lieu, sa nature de trace, darchive, dannale, rendant compte du mieux possible point par point de la sémiose théâtrale sous ses diverses modalités : jeux dacteurs, scénographie, dramaturgie. La captation est très utile de ce point de vue. Même si la profondeur scénique devient hauteur et perspective, et même si les formes sorganisent sous le joug parfois contraignant des lois de la géométrie plane, elle offre un jeu de données visuelles et sonores simultanées complémentaire de celles issues dun livre, par exemple, et inaccessible à ce dernier. Autre fonction primordiale du document, sa capacité de preuve, dattestation de légitimité, de témoignage historique et dancrage dans le réel : « à tel moment dans lhistoire du théâtre par exemple est apparue telle forme et voici comment ». Sans oublier la fonction doutil du document audiovisuel et de vecteur de connaissances liée à son utilisation comme supports pédagogiques ou de recherches, valorisation aujourdhui démultipliée par les potentialités multiples liées à la mise en ligne collaborative, par lindexation et lannotation informatiques et par « lenrichissement » des archives [14]. À noter que ces fonctions appellent par ailleurs la nécessité parfois négligée, pour tout chercheur travaillant sur des documents audiovisuels de traces du spectacle vivant, davoir des connaissances poussées danalyse de limage, ou de sadjoindre les services de personnes ayant ces compétences, sous peine damoindrir, dappauvrir, voire même de fausser le sens de ses recherches. Linterdisciplinarité est ici indispensable.

4.2.2. Paradoxes liés aux contextes interprétatifs vécus de l’expérience

41 Si le spectacle a été vécu et partagé au préalable dans le théâtre, la trace vidéo joue aussi le rôle, oh combien utile pour lanalyse, « daide-mémoire ». Objet éminemment parcellaire parce que tout le vivant, le « bios » selon lexpression dEugénio Barba, sest évanoui. Il en résulte un paradoxe curieux et fort bien exprimé « en 1re personne » par Liliana Alexandrescu (1995, 81) : J’ai eu la chance d’assister d’abord aux spectacles et ensuite de voir des enregistrements vidéo de deux grands metteurs en scène : L’Indiade ou l’Inde de leurs rêves de Hélène Cixous, dans la mise en scène d’Ariane Mnouchkine (Paris, Théâtre du Soleil, 1987) et De Materie, opéra de Louis Andriessen, dans la mise en scène de Robert Wilson (Amsterdam, Muziektheater, (1989). Malgré les qualités incontestables et le professionnalisme des versions filmées, j’ai dû faire un effort nostalgique afin de reconstituer, autour de la somme d’images, la grandiose vision première, instantanément perçue dans la salle de théâtre dans toute sa plénitude. D’un autre côté, n’ayant pas pu voir sur place la Tétralogie de Wagner : Der Ring des Nibelungen dans l’interprétation de Patrice Chéreau (Bayreuth, 1976-1980), j’ai eu la possibilité de contempler quand même, sur le moniteur, sans me déplacer, dix ans plus tard, les sublimes apocalypses scéniques de Chéreau et d’y reconnaître sa marque personnelle. Ces vidéocassettes ont donc été pour moi des documents artistiques inestimables.

42 Ces exemples confirment bien le rôle absolument déterminant du et des contextes de lexpérience incarnée dans lattribution et la création dun sens par le spectateur. Et donc, quant au jugement, de limportance des expériences de théâtre préalables au visionnage de leurs traces. Expériences qui mettent en jeu, de manière « floue » et unique selon chacun, la sphère somato-émotionnelle. Ceci bien avant les processus de conceptualisation et danalyse qui sappuient sur celle-ci de manière plus ou moins évidente. Il semble couler de source que les enregistrements de la Tétralogie eussent paru fort « différents » à la chercheuse si elle sétait « corporellement » déplacée à Bayreuth. Doù les deux interrogations suivantes à explorer ultérieurement dans dautres études concernant un même spectacle dans un questionnement dordre socio-pragmatique : une incarnation spectatorielle théâtrale forte conduit-elle à favoriser ensuite une présence spectatorielle audiovisuelle faible ? Une absence dincarnation spectatorielle théâtrale conduit-elle à favoriser une présence spectatorielle audiovisuelle forte ?

43 Dans les champs littéraire et cinématographique, chacun a probablement déjà fait lexpérience de lire un roman avant de voir son adaptation portée à lécran, ou linverse, et de constater parfois de curieuses modifications ou « inversions » de jugements liées à la contextualisation croisée des formes artistiques énactivement vécues : exemple pouvant ressortir du champ ethnométhodologique de ces impacts cognitifs « fluctuants » en ce qui concerne lauteur de ce papier, le film Lolita de Stanley Kubrick. Je lai perçu, ressenti, analysé comme un « chef-dœuvre audiovisuel » au début des années 1980 puis « oublié » naturellement au fil des ans. Quelques années plus tard, lecture savourée et jugée passionnante du roman détaillé de Vladimir Nabokov, prélude rapproché à une seconde vision du film de Stanley Kubrick perçu et analysé cette fois-ci comme décevant, appauvrissant, « infidèle »… avant dêtre revu une troisième fois quelques années plus tard en ayant oublié les détails du livre, retrouvant des sensations sensibles et fortes presque comparables à celles de la première vision… La « vérité » de linterprétation spectatorielle nest-elle donc pas avant tout mobile, contextuelle, relative (à la relation) et à la cohérence plus ou moins plausible des interactions tant perçues quagissantes à notre insu, donc multiple et sans fondement(s) solide(s) ? Juste lémergence fugace au sein dun vaste champ dinconscience cognitive dun fragile processus communicationnel hypercomplexe jamais identique ?

4.3. Les traces comme « spectacles tous publics » : « ceci n’est pas un spectacle de théâtre ! »

44 Malgré les débordements quelque peu « obscènes » des « méga-machines » médiatiques contemporaines, le spectacle, au sens de ce qui se présente au regard, à lattention, et qui est capable déveiller un sentiment, concerne tous les êtres humains dans leur part la plus sensible. Théâtre comme audiovisuel, quelles que soient les graduations dynamiques de leurs dispositifs identificatoires et distanciatifs sont sur ce point logés à la même enseigne. La prise de représentation audiovisuelle concerne ainsi tout autant la mémoire « affective » de léquipe théâtrale, lémerveillement sensible du chercheur ou du « spécialiste », la capacité ludique du grand public. Ceci dit, dans la quasi-totalité des témoignages de spectateurs vierges de toute connaissance énactivement vécue des spectacles que lon peut recueillir ici et là, on peut noter, après la justification classique dusage du type « je sais que ce nest pas le spectacle » ou « je sais que ce nest quun film », la tendance forte et tenace à penser « connaître » le spectacle, à donc à le réduire toujours à tort à sa représentation virtuelle, seule réalité bisensorielle appréhendée par les sens. Contre-sens évidemment, car le processus théâtral nest pas une affaire de représentation, du moins, pas en première instance. Il sagit dabord dune expérience somato-émotionnelle « incarnée », plus ou moins profondément, et cest cette « intensité amniotique » de lexpé­rience comme lieu de coordination réciproque et déchanges intenses avec lenvironnement, portée par lénergie dune « intentionnalité » partagée, qui senracine, se ramifie, et simprime en profondeur dans les corps.

45 Un spectateur qui aura vu récemment un spectacle pourra incons-ciemment et consciemment effectuer une « balance » totalement personnelle entre sa propre expérience unique de lévénement théâtral et celle que suggère la captation couplée à ses propres mécanismes résonants de recréation cognitive… Mais celui qui na aucune référence du vécu du spectacle ? Comment pourra-t-il se détacher, se distancier, de « linduction » produite par la captation ? Point crucial sil en est, comment éviter que la mémoire patrimoniale théâtrale, saturée dune hypercomplexité implicite et unitaire qui est celle de lexpérience vécue dans ses diverses dimensions, ne soit réduite à des « images » fragmentaires et migrantes, déformées, appauvries et appauvrissantes, susceptibles de se multiplier mimétiquement presque à linfini et de « toucher-contaminer » instantanément un nombre bien plus considérable de spectateurs que le nombre toujours limité de spectateurs de spectacles vivants ? Dans une captation techniquement réussie, limage analogique globale du spectacle semble précise et fidèle : il reste apparemment tout, les codes de jeu, de la narration, ceux liés à la représentation analogique comme les costumes et les décors, etc., tout est là en sortie de lopération technique de « transcodage ». Mais lessentiel, la résonance poétique qui fait en fin de compte toute la différence, cette émergence possible simple, évidente et inattendue de lhypercomplexité, peut fort bien sêtre estompée ou avoir disparu, de manière paradoxale, sans laisser de trace… Ne resterait-il alors comme référentiel en dernier recours que lindispensable et fragile mémoire vivante re-créative – pourtant si empreinte de subjectivité – des spectateurs de théâtre individuels ou professionnels au présent, relayées par de multiples médiations temporelles ? Question quelque peu épineuse au regard du projet de constitution darchives numériques « qualitatives » du spectacle vivant, lesquelles ne pourraient faire sens sans validation par le vécu unique spectatoriel, véritable « Maître du sens ». Et pas seulement sur le plan de lintellect (Eco, 1979) et de lactualisation de tout ce quune œuvre veut et peut dire, mais sur celui de toute la corporalité.

46 Quant à la plupart des protagonistes de laventure créative et « prégnante » dun spectacle de théâtre, et à côté de lutilisation à des fins professionnelles de la captation, saffirme la tentation puissante de garder un souvenir affectif, une image émotionnelle du spectacle, une fois lexploitation de celui-ci définitivement terminé. Jécris « image », car le vécu humain de cette équipe a été la plupart du temps tellement intense, les co-résonances intersubjectives et « intercorporelles » tellement nombreuses, quils sont profondément gravés dans la chair et dans les réseaux neuronaux des participants à de multiples niveaux. Le défilement de limage constituée par la captation audiovisuelle, modélisation analogique réduc­tionniste ne fait que titiller, stimuler, réactualiser en direct tous ces réseaux cognitifs oscillants et synchroniques en leur proposant une fréquence de résonance adaptée. Il résulte de cette relation particulière une réinvention cognitive forte, une recréation psychique du spectacle par le cerveau tri-unitaire humain (pulsionnel, émotionnel, conceptuel) à partir dun matériau « pauvre ». Il ny a plus aucune commune mesure entre le stimulus et ses effets. Une très faible quantité dinformation circulante issue de linducteur filmique devient ainsi capable de « déplacer des montagnes intérieures » dans linconscient co­gnitif. Il est même possible daffirmer quinconsciemment, toutes les mémoires corporelle, émotionnelle et conceptuelle issues de lexpérience énactive du spectacle sont sollicitées dune manière plus ou moins intense. Si bien que léquipe entend et « voit » sans en prendre conscience tout à la fois « limage » extérieure du spectacle que constitue la captation, et la réalité intérieure que constituent les potentiels sémantiques, pulsionnels et émotionnels associés.

5. Coûts des dispositifs de médiatisation et problématique de fidélité(s)

5.1. Influence des coûts de mise en œuvre des dispositifs de médiatisation

47 Le tableau estimatif des coûts comparés (tableau 2), certes très simplifié et fort rudimentaire, reprend les dispositifs professionnels antérieurement présentés dans ce papier de prises de représentation monoregard et multiregard, constitutives de visions esthétiques et de traces fort différentes (en regard fixe englobant/regard mobile/mono ou multicaptation). Ont été laissés volontairement de côté les salaires et droits dauteurs des équipes technique et artistique de la partie théâtre, leurs montants pouvant varier considérablement selon de multiples facteurs : finalité de lenregistrement, type et média de diffusion prévue, résultats de négociations multiples, etc. Retenons simplement que dans le cadre dune mono ou dune multicaptation élaborée pour une diffusion télévisuelle nationale, la moitié du budget est généralement affectée aux équipes artistiques et techniques du théâtre, ainsi quà ce dernier (location de la salle, frais généraux, etc.). Lautre moitié se voit attribuée aux équipes, aux moyens audiovisuels, à la structure de production, etc. (la « valorisation » de ces divers postes étant souvent fluctuante).

48 On peut noter le coût nul potentiel d’une monocaptation sans découpage technique, dès lors qu’elle fait appel à un smartphone par exemple, ou encore à un outil d’enregistrement automatique fixe en regard englobant. Lors d’une monocaptation multicaméra sans découpage, le dispositif normatif permet une économie remarquable, contrebalancé par un transcodage approximatif et souvent erroné des intentions de jeu et de mise en scène dans leur expression scénique. Autre enseignement, il s’avère en particulier qu’une multicaptation DMD pourra dans de nombreux cas se révéler moins coûteuse qu’une recréation, et même dans quelques cas de figure qu’une mono ou multicaptation à monodécoupage en régie vidéo mobile sur la durée la plus brève possible [15]. Cela étant, même si l’équipe est très réduite, les coûts de main-d’œuvre demeurent élevés dans la multicaptation DMD du fait d’une préparation de l’enregistrement impliquant à dessein – et à rebours de la logique socio-technique de type industriel dominante – beaucoup de « temps de travail humain ».

Tableau 2. Paramètres budgétaires comparés de fabrication de la trace selon quatre dispositifs d’enregistrement du spectacle vivant (sur une grille indicative de coût croissant hors total de 0 à 5)

Tableau comparant les coûts de fabrication de traces de spectacles vivants selon quatre dispositifs d'enregistrement.
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Tableau 2. Paramètres budgétaires comparés de fabrication de la trace selon quatre dispositifs d’enregistrement du spectacle vivant (sur une grille indicative de coût croissant hors total de 0 à 5)

5.2. Une problématique complexe de « fidélité(s) »

5.2.1. Ingénierie audiovisuelle « retreinte » ou « étendue » ?

49 Dans tous ces dispositifs, quels degrés de fidélité à la topographie dynamique dun spectacle, quelle fidélité dans lopération délicate de traduction dintentionnalités spécifiques, quelle fidélité dans le processus de transcodage créatif des différentes matérialisations « densifiées » dun art dans un autre, dans la création audiovisuelle d« effets de présence » corrélés ? Quelle fidélité dans le mouvement de transposition du processus vivant à la trace illusionnante, au plus près de loriginal, offerte à lactivité cognitive incessante de tout spectateur ? Quelle fidélité à quelle intentionnalité spectatorielle selon le « profil utilisateur » ? À côté de la réponse nécessaire liée à lingénierie technique « restreinte » qui exige la mise en œuvre de critères danalyse spécifiques [16], lessentiel sur le pôle productif des traces audiovisuelles réside cependant toujours dans la nécessité dune connivence réelle, dune résonance paradigmatique profonde, entre le spectacle dans les intentionnalités accordées et croisées qui lengendrent et le réalisateur et son équipe. Nécessité dune écoute aiguisée, ouverte et attentive des flux sonores et visuels pour les travailler en direct, les affiner, les infléchir selon les ressentis immédiats perçus. Nécessité donc pour toute léquipe de captation audiovisuelle dœuvrer à se sentir parfaitement en phase, alignée, accordée avec le jeu théâtral, dêtre en état douverture perceptive maximale, et de « co-résonance paradigmatique » fine avec les multiples vibrations émanant de lunivers de jeu scène-salle. Nous rejoignons ici une conception de la technique plus « étendue » que son acception moderne habituelle, une « ingénierie » particulière qui intègre également lhumain dans sa propre définition [17].

50 Il ne sagit pourtant pas dopposer dogmatiquement les différents types de traces plus ou moins « fidèles » et leurs variantes. Chacune trouve son utilité principale et sa pertinence dans des contextes différents en réponse à des attentes variées comme le suggère le tableau 3.

5.2.2. La trace vivante de théâtre

51 Ces orientations et perspectives finalisantes ne sont pas toutes si éloignées que cela de la recherche commune de la meilleure trace plurielle de lévénementiel théâtral, lequel par nature demeure irréductible et de toute évidence infilmable dans sa totalité organisationnelle. Les fidélités potentielles sont multicontextualisées, relatives, dialogiques et mouvantes. En premier lieu, et lon est toujours obligé dy revenir à chaque instant, rappelons-nous que ce que lon appelle « théâtre » émerge de la rencontre biologique et énactivement vécue de deux groupes dhumains selon une praxis tout à la fois virtuelle et réelle. Chaque groupe co-module systématiquement les rythmes de la représentation dans la rencontre et le partage des écoutes croisées de la scène et de la salle.

Tableau 3. Tableau prospectif de la finalité principale des principaux modes d’enregistrement du spectacle vivant

Tableau avec différents types d'enregistrements de spectacles vivants et leurs finalités principales.

Tableau 3. Tableau prospectif de la finalité principale des principaux modes d’enregistrement du spectacle vivant

52 Le spectacle, cest lautopoïèse, et non la fiction scénique considérée isolément. La « fidélité » étendue à ce processus tout à la fois dans son intentionnalité, dans ses résonances, et aussi dans ses manifestations phénoménales, techniques et topo­graphiques précises, constitue une problématique complexe. Dautant que, sauf à avoir vu le spectacle référentiel au préalable et faute de critères dévaluation objectifs, il est impossible de juger de la « fidélité » dune trace, tant celle-ci travaille usuellement dans leffacement de son travail de transposition. La notion de fidélité renvoie également comme évoqué précédemment à celles de sensibilité et de justesse.

53 Dans ce contexte « élargi », le concept de fidélité étendue du document audiovisuel peut-être défini comme lopération de traduction visant à lharmonisation – mise en consonance dans le jeu des résonances – de la trace en fonction de sa finalité et de lautopoïèse théâtrale référente, dans lalliance singulière, momentanée et performative de deux groupes dhumains, elle-même codéterminée par les intentionnalités couplées dun auteur et dun metteur en scène. Dans le cas dune « recréation » sans public, ce concept voit son champ référentiel réduit aux présupposés de la seule fiction scénique. Il sagit alors dune fidélité restreinte. Est également proposé le concept parallèle de fidélité topographique, lequel ajoute aux définitions précédentes une exigence de « rendu » documentaire convaincant et précis des paramètres et conditions mêmes du spectacle théâtral appréhendé. Lœuvre qui en résulte dans le meilleur des cas prend alors nécessairement la forme dune « trahison très fidèle », cest-à-dire celle dune fidélité relative, dynamique, créative, spontanée, intégrant le désordre et laléa dans son organisation. Et trace vivante pertinente à même de participer tant au divertissement spectaculaire des uns et des autres quà la finalité centrale, avec dautres éléments, de la constitution dune mémoire topographique qualitative, contextualisée, et recréatrice de lévénementiel théâtral incarné.

6. Conclusion

54 Il est – et sera – toujours nécessaire de ne jamais perdre de vue le fait essentiel qu’en filmant du théâtre, on ne fait en réalité que filmer l’impossibilité de filmer du théâtre. Seul le moment présent – consubstantiel au spectacle vivant – existant comme espace au sein duquel peuvent se déployer les structures temporelles psychiques et matérielles dont les traces audiovisuelles font partie, on ne peut jamais filmer du théâtre sans faire tout autre chose, pour le meilleur ou pour le pire. Il est donc parfaitement illusoire de faire confiance aux seules traces de mono ou de multicaptation pour en rendre compte. Sur le pôle de la « traduction » audiovisuelle et de ses dispositifs sociaux-techniques en constante amélioration, voire en métamorphose [18], et au-delà de la multiplicité potentielle des regards simultanés, de l’unicité à la pluralité : nécessité d’une vision, toujours singulière. Et pour relativiser et contrebalancer le pouvoir d’adhésion émotionnelle coproduit par les traces de théâtre, une approche médiatique « transversale », plurielle, multi-référentielle (incluant par exemple de multiples métadonnées contextualisantes) et « enrichie », dynamique et évolutive, serait susceptible à mon sens de donner à suggérer une « image juste » du spectacle et de dépasser le réel paradoxe que constitue le curieux projet d’une mémoire patrimoniale numérique du théâtre.

55 Cette démarche globale implique également de réintroduire l’humain – dans sa corporalité et le développement de ses capacités de distanciation et de vigilance – au centre de la réflexion (Bouchez, 2013), pour vraiment tirer profit de l’arborescence inouïe des réseaux numériques de communication locale et planétaire qui redistribuent en profondeur rôles, usages et finalités. Plus généralement, le besoin d’enregistrer une trace des pratiques humaines restera toujours sans nul doute une nécessité anthropologique fondamentale. Il y aura toujours, et pour de multiples raisons, à « garder mémoire », mais activement à l’aune de notre présent, sans renvoi irresponsable et ignorant à un futur projeté hypothétique (Bachimont, 2010, 308). Dans ce contexte, les dispositifs en pleine révolution technologique de captation documentaire des formes du réel, donc du « théâtre », donc des « grands acteurs », semblent promis à un très bel avenir. Ces formes en mouvements n’étant pas, comme nous l’avons vu, un « concept visuel », mais une expérience énactivement vécue entre deux assemblées d’humains selon un ensemble de règles et de codes partagés. Il convient ainsi de veiller à ne pas réduire arbitrairement tout vécu à une représentation. Le spectateur de la trace de son côté devrait apprendre à toujours mieux « éduquer son regard », première étape vers la mise en question de ses propres représentations. À l’heure d’Internet qui décuple les impatiences et crée ses nouvelles cécités à grande vitesse, il s’agit là d’un choix de société, et plus encore de civilisation. Cela sous peine d’actualisation inexorable d’une barbarie toujours latente en l’homme, dès lors que celui-ci agit et s’agite en toute ignorance des lois implacables qui l’animent de l’intérieur à de multiples niveaux (Laborit, 1979), au sein d’une complexité vertigineuse encore très peu appréhendée – ni même parfois soupçonnée – dans les scénarios et structures de pensées dominantes des sciences biologiques héritées du XIXe siècle.

56 Lenjeu primordial des traces mémorielles de théâtre est donc fondamental. En bouclage rétroactif constant avec la société qui le génère, il dépend beaucoup moins de lévolution accélérée des techniques que du contexte sociétal de leur mise en œuvre et de celui de leur utilisation : la captation patrimoniale comme outil dynamique de mémoire, quelles que soient ses imperfections, ses fidélités et infidélités partielles, ne se justifie pleinement que dans une socio-culture équilibrée qui favorise un référentiel fort, cest-à-dire ici un théâtre créatif, dense, vivant, spontané, convivial, éthique, ouvert sur limprévisible, sur linfini et sur les fragilités inhérentes à la condition humaine... Ainsi serait éloigné le péril aujourdhui fort envisageable dune assimilation inconsciente du théâtre toujours imprévisible par nature (comme processus et « technicité vivante » qui engage lhomme dans sa totalité) à une abstraction icono-phonique inflationniste, à une figuration boulimique mue par la pulsion du manque, donc anémiée, diluée et défaillante. Cela sous peine de se retrouver dans un siècle par exemple avec une mémoire audiovisuelle « connectée » et « annotée » du théâtre quantitativement considérable, certes précieuse, utile sous de multiples aspects, mais fondamentalement absurde et « sans objet » parce que « sans sujet ». Parce que le théâtre, dévitalisé, aurait alors purement et simplement disparu dans les reflets interconnectés de ses simulacres électroniques et multiples avatars mimétiques sophistiqués hautement volatils, poussant à son terme ultime la logique entrevue par Walter Benjamin (1935) de « dépérissement de laura » de lœuvre dart. En réponse à ce risque majeur qui introduit une équivalence directe entre le fait darchiver en pensant « tout filmer » et en fin de compte la commotion à venir de « navoir rien filmé » parce que rien vécu, et qui appelle bien évidemment au discernement le plus pénétrant ici et maintenant, parions quarchives audiovisuelles recréatives et incarnations théâtrales éphémères nont, fort heureusement, nullement fini de dialoguer.

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Date de mise en ligne : 10/09/2015