Jordanie – politique intérieure
Pas de soulèvement en Jordanie, les raisons d’une impasse
- Par Hisham Bustani,
- Traduit de l’anglais par Hadjar Aouardji
Pages 115 à 129
Citer cet article
- BUSTANI, Hisham,
- Traduit de l’anglais par AOUARDJI, Hadjar,
- Bustani, Hisham.,
- et al.
- Bustani, H.,
- Traduit de l’anglais par Aouardji, H.
https://doi.org/10.3917/lcdlo.107.0115
Citer cet article
- Bustani, H.,
- Traduit de l’anglais par Aouardji, H.
- Bustani, Hisham.,
- et al.
- BUSTANI, Hisham,
- Traduit de l’anglais par AOUARDJI, Hadjar,
https://doi.org/10.3917/lcdlo.107.0115
Notes
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Hisham Bustani est un écrivain et un activiste qui vit à Amman. Il écrit pour Al Quds Al Arabi (Londres), Al Adab Review (Beyrouth), Monthly Review et Jadaliyya (USA) et Inamo (Allemagne). Ses articles ont été traduits en anglais, français, allemand, espagnol, italien et grec. Il a également publié trois recueils de nouvelles en arabe, et est considéré comme l’une des voix les plus importantes de la nouvelle littérature arabe.
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http://www.almubadara-jo.org/2010-05-04-05-32-03/129-2011-01-12-21-54-33.html
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http://www.alarabalyawm.net/pages.php?news_id=279589
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idem.
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http://allofjo.net/index.php?option=com_content&view=article&id=8871:-q-q&catid=50:2010-09-24-07-32-07&Itemid=188
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1Il existe deux problèmes majeurs en Jordanie, desquels découlent tous les autres. Le premier est le pouvoir autocratique qui domine toutes les institutions étatiques (i. e : le Cabinet, le Parlement, la Justice). Cette domination autocratique est validée juridiquement par la Constitution jordanienne. L’article 26 de la Constitution dispose : « le pouvoir exécutif est exercé par le roi par l’intermédiaire de ses ministres, conformément aux dispositions de la présente Constitution »
2L’article 35 dispose : « le roi nomme le Premier ministre et peut le démettre ou accepter sa démission. Il nomme les ministres, peut les démettre ou accepter leur démission, sur recommandation du Premier ministre. »
3L’article 34 dispose : « i) le roi décrète les ordres relatifs à la tenue des élections de la Chambre des députés conformément à ce que la loi prévoit ; ii) le roi convoque l’Assemblée nationale, l’inaugure, l’ajourne et la proroge, conformément à ce que prévoit la Constitution ; iii) le roi peut dissoudre la Chambre des députés ; iv) le roi peut dissoudre le Sénat ou retirer son titre à tout sénateur. »
4L’article 36 dispose : « le roi nomme les membres du Sénat, nomme parmi eux leur porte-parole et accepte leur démission. »
5L’article 98 dispose : « Les juges des Cours civiles ou islamiques sont nommés et renvoyés par décret royal. »
6En sus de tous ces pouvoirs dont est investi le roi par la Constitution, l’article 30 dispose : « le roi est le chef de l’État et il bénéficie de l’immunité concernant toute responsabilité », tandis que l’article 195 du Code pénal criminalise toute critique émise à l’encontre du roi, la rendant punissable d’une peine allant de un à trois ans de prison.
7La nouvelle Constitution « révisée » n’a pas touché à ces différents problèmes ; ils perdurent tels quels. Au contraire, elle donne au roi l’autorité de nommer les juges de la toute nouvelle Cour constitutionnelle, étendant par là même son pouvoir à l’interprétation de la Constitution.
8Ce pouvoir autocratique est source de corruption, de disparition des libertés civiles et de domination de l’appareil sécuritaire sur la société ; il est révélateur du manque de respect pour la dignité des citoyens. Cette autorité a chapeauté la privatisation des institutions publiques et le retrait des filets sociaux prodigués par l’État, tandis que l’État est devenu l’entremetteur d’une classe politique de compradores aux intérêts étroits, qu’il protège.
9Le second problème majeur réside dans les divisions identitaires imputables à l’État : d’un côté, une « identité jordanienne », de l’autre, une « identité palestinienne ». La première se compose d’un nombre illimité d’identités régionales (nord, sud, centre), claniques et familiales. Ces divisions facilitent la manipulation de l’ensemble sociétal, le détournant de la lutte principale pour la libération au profit de petites querelles/rivalités internes autour des bénéfices et des privilèges offerts par l’autorité politique. Alors que ces conflits mineurs surgissent, l’autorité politique se positionne à la fois comme médiatrice pour tous, et comme garante pour chacun des fragments combattants. Bien que ces problèmes soient flagrants, les forces d’opposition – et plus particulièrement celles qui ont émergé récemment en tant qu’ « opposition alternative » et sur laquelle nous reviendrons – ont décidé de les ignorer et de ne pas les aborder. Les raisons de cette occultation sont multiples.
10La première d’entre elles est le besoin de former la plus large coalition possible, laquelle est permise par une formulation vague et ambiguë, ainsi que par des demandes subsidiaires. En outre, ces demandes, en plus d’être irréalisables, sont interprétées de manière opportuniste, et sont utilisées par chaque groupe à l’intérieur de la coalition, chacun en fonction de ses propres priorités et relations.
11Une autre des raisons pour lesquelles les forces d’opposition demeurent silencieuses sur les problèmes majeurs est la présence de groupes isolationnistes au sein de la coalition de l’opposition. Ces groupes veulent que la citoyenneté jordanienne soit retirée aux citoyens d’origine palestinienne, et que l’État jordanien se désengage complètement de la Cisjordanie. Ils soutiennent « qu’il n’y aura pas de solution tant que le problème des Palestiniens de Jordanie ne sera pas réglé ». Ainsi, ils situent le droit au retour comme une lutte existentielle interne, plutôt que de l’envisager comme s’inscrivant dans le cadre de la lutte contre Israël. Ces groupes isolationnistes créent une classe de « compradores palestiniens » qu’ils accusent d’être corrompue et d’avoir bradé le secteur public. Au sein de la coalition, ils bloquent toute tentative de distanciation des identités jordanienne et palestiniennes et empêchent la formation d’une troisième identité, collective et transétatique, qui unifierait le peuple au sein d’un projet libérationniste.
12Une troisième raison réside dans le fait que certains parmi les chefs leaders de cette opposition sont clairement connectés à des courants et à des personnalités qui appartiennent à l’autorité politique, notamment à la « vieille garde », qui a perdu sa position influente au moment de l’arrivée au pouvoir du roi Abdallah II. Cette vieille garde a récemment gagné en influence, à la faveur de la vague de protestations qui a secoué le pays. Ainsi, l’un de ces responsables a rencontré de manière officielle l’ancien directeur du département des Renseignements généraux, Mohamed Al Dhahabi, alors que celui-ci était encore en poste et l’a décrit dans des articles de presse comme étant un « dirigeant national ». D’autres dirigeants de l’opposition ont applaudi à la nomination du Premier ministre actuel, Ma’rouf Al Bakhit, et l’ont rencontré, tandis que l’un d’entre eux est étroitement lié à Taher Al Masri, ancien Premier ministre et actuel président du Sénat et du Comité du dialogue national sponsorisé par le régime. Des connexions qui permettent à ces leaders de négocier avec l’autorité politique et de percevoir des bénéfices personnels ou réservés à un cercle fermé, bien loin de l’intérêt général, et sans qu’ils ne formulent jamais de projet politique qui soit englobant.
13La quatrième raison est la tentative presque suicidaire de ces coalitions de l’opposition de prouver leur authenticité identité jordanienne. À titre d’exemple, cela se manifeste par leur observance stricte du port du keffieh rouge (et non celui en damier blanc et noir, qui symbolise la Palestine). Leur allégeance se fait également par l’adoption d’un dialecte bédouin, par la promotion propagandiste du soutien aux clans (à travers les chants d’Omar Al Abdallah qui célèbrent les divisions régionales ou encore à travers l’hymne royal, tout en scandant « longue vie au roi »), ou encore par le choix exclusif de porte-parole originaires de l’Est de la Jordanie. Ces différentes manifestations ne se sont pas produites lors d’un rallye pro-régime, mais bien au cours du sit-in du Mouvement des Jeunes du 24 mars, qui s’est tenu sur la place Jamal Abdel Nasser de Amman les 24 et 25 mars 2011. Pourtant, le sit-in a été dispersé dans une grande violence, qui a résulté en la mort de Khairi Sa’ad, 57 ans, et qui a fait plusieurs centaines de blessés. Ainsi, bien qu’ils aient insisté sur leur « identité jordanienne », ces manifestants n’ont-ils pas été épargnés, et malgré tous leurs efforts, ont-ils été étiquetés « Palestiniens ». La contre mobilisation était fondée précisément sur cette prémisse. Les manifestants ont échoué à comprendre qu’une « identité jordanienne » impliquait une loyauté absolue au régime, et qu’aux yeux de l’autorité politique, de ses sbires et des secteurs de la société qu’elle mobilise, tout membre de l’opposition est considéré comme étant « Palestinien », quand bien même son arrière, arrière, arrière grand-père serait né sur la rive est du Jourdain (autrement dit la Jordanie actuelle). Un bel exemple en est la requête du député Muhammed Al Kuuz, pourtant d’origine palestinienne, qui appelait à expulser les manifestants – dont beaucoup étaient jordaniens et originaires de la rive est – vers la Palestine, via le pont Cheikh Hussein. Du point de vue de l’autorité politique, le « Jordanien » est le loyaliste, et le « Palestinien » est l’opposition, en dépit des origines réelles… Ce qui s’est passé les 24 et 25 mars 2011 sur cette place d’Amman devrait servir de sonnette d’alarme pour l’opposition en Jordanie, surtout les groupes de jeunes qui opèrent au niveau de la base et qui considèrent que leur mouvement est imperméable aux influences qui viennent d’en haut, ou alors qui surestiment leur capacité à neutraliser ce type d’influence. L’opposition risque de se retrouver engluée dans les contraintes mentionnée ci-dessus, ce qui aurait pour conséquence une paralysie politique.
14Les points suivants donnent une direction pour sortir de ce dilemme :
- Éliminer l’ambiguïté qui réside dans les demandes politiques de l’opposition, en les articulant davantage et en les consolidant en une seule, à savoir : une nouvelle constitution qui restitue l’autorité au peuple, et protège ses libertés civiles. Toutes les autres demandes s’agissant de la corruption, de la pauvreté, etc… découlent de cette demande principale.
- Les dirigeants actuels de l’opposition devraient se retirer et mettre un terme à leur conduite opportuniste qui a coûté cher au peuple en 1989, lorsque le soulèvement dans le Sud a été coopté par le comité de la Charte nationale et par un processus de « réforme politique » qui a transformé les partis politiques alors interdits en des structures inactives et dociles, sacrifiant de fait la démocratie sur l’autel… de la démocratie. À présent, à la place du comité de la Charte nationale, nous avons le comité du dialogue national. Le premier travaillait sur les lois concernant les élections et les partis politiques, et le dernier travaille précisément sur ces mêmes lois ! L’histoire se répète avec un nouveau jeu des leaders d’opposition. Ces chefs sont libres de se battre pour leurs propres places dans le système, mais pas sur le dos des manifestants.
- Produire une alternative globale aux divisions identitaires. Ni l’identité jordanienne, ni l’identité palestinienne ne peuvent être utilisées de manière productive. Une identité sectaire ou raciste ne peut être instrumentalisée pour éliminer une identité opposée. Il est nécessaire de se débarrasser du portefeuille d’identités géré par l’autorité politique jordanienne en collaboration avec les factions palestiniennes. La Palestine n’appartient pas aux Palestiniens, elle appartient à tous ceux qui veulent qu’elle soit libérée, et à tous ceux dont les intérêts s’accomplissent à travers sa libération. Ceci est une évidence qui découle aussi bien de l’histoire, des réalités géographiques et des relations socio-économiques. Un « Mouvement national jordanien » et un « Mouvement national palestinien » sont impossibles à séparer en Jordanie. Le mouvement est un et il doit lutter dans les deux arènes. Toute tendance qui propose le contraire cherche à creuser un fossé, non à établir un pont entre les deux.
- Renoncer aux groupes isolationnistes et les exclure du corps de la coalition d’opposition. Confronter l’identité jordanienne isolationniste à une identité ouverte et démocratique, comme certains groupes de l’opposition en ont émis l’idée, s’est révélé être un échec lors des manifestations de la place Jamal Abdel Nasser. L’identité « jordanienne » implique comme condition préalable une loyauté entière au régime. L’opposition ne peut ni mettre en avant, ni reproduire cette identité. Il importe ici de mentionner un autre sujet, à savoir la citoyenneté. Il est entendu que cette dernière est le statut légal d’un individu au sein de l’État, et l’obtention des droits politiques, sociaux et économiques liés à ce statut légal. L’identité est une identification individuelle de loyauté à une classe sociale, politique ou religieuse, elle est la manière dont un individu se définit : l’on peut être Arabe américain, Français musulman ou ouvrier suédois. La citoyenneté ne devrait pas être liée à l’identité, et les droits octroyés à un citoyen ne devraient pas être conditionnés à une question d’identité ou de loyauté. L’approche de la « citoyenneté » peut-elle offrir une solution à la Jordanie ? Aucunement, puisqu’une telle approche serait automatiquement considérée comme « palestinienne » (réaction de ceux qui demandent que la citoyenneté soit retirée à tout Jordanien d’origine palestinienne). D’où la nécessité de construire une identité qui transcende la division « Jordanien » « Palestinien ».
15En Jordanie, il semblerait que personne n’ait tiré les leçons de la crise en Tunisie et en Égypte. En tout cas pas l’opposition, que l’on peut diviser en « officielle » et « alternative ». L’opposition « officielle », qui comprend les partis d’opposition légaux et les associations professionnelles, poursuit toujours les objectifs réformistes qui constituent une continuation de sa course vers l’effondrement qui a commencé en 1989 (l’année qui a marqué la fin de la loi martiale en Jordanie et le début de la prétendue « ère démocratique »). Cette opposition officielle est constituée de trois larges groupes : les Frères musulmans et leur aile politique le Front d’action islamique, les nationalistes incluant deux partis baasistes (l’un connecté à la faction irakienne, et l’autre à la faction syrienne), et la gauche, incluant le Parti communiste jordanien, le Parti de l’unité populaire (affilié au Front populaire pour la libération de la Palestine), et le Parti démocratique du peuple (affilié au Front démocratique pour la libération de la Palestine). Cette opposition officielle, qui ressemble à toutes les oppositions officielles à travers le monde arabe, a été l’objet de critiques incisives considérables ces vingt dernières années, surtout concernant leur captation par le régime et leur incapacité à produire un changement politique significatif.
16L’opposition « alternative », qui se présente comme l’option la plus à même de remplir le vide politique, n’est guère meilleure : d’abord, plusieurs de ses factions ont une caractéristique « rive est jordanienne » ; ensuite, elle se fonde sur une identité post-coloniale qui ne repose pas sur un consensus interne (l’« identité jordanienne ») ; enfin, elle fait écho à la propagande identitaire de l’autorité politique (« La Jordanie d’abord » et « Nous sommes tous la Jordanie », toutes deux des campagnes de relations publiques sponsorisées par le régime pour construire une « identité nationale jordanienne »). Par ailleurs, il n’est pas anodin que cette opposition « alternative » ait des liens très proches avec la vieille garde. Celle-ci constitue l’un des deux groupes en compétition à l’intérieur du régime jordanien, qui a été partiellement marginalisé lorsque le jeune roi Abdallah II est monté sur le trône, introduisant son propre entourage principalement constitué d’hommes d’affaires (localement appelés les « néolibéraux ») au sein des élites dirigeantes. Pour autant, les membres de la vieille garde n’en sont pas moins « néolibéraux ». En effet, ce sont eux qui ont mis en œuvre les réformes du Fonds monétaire international, entrepris le tournant des privatisations et retiré à l’État son rôle social. Ce virage économique avait d’ailleurs conduit au soulèvement d’avril 1989 dans le Sud, auquel la fin des lois martiales avait mis un terme. Influencé par les manifestations en Tunisie, qui étaient alors à leur apogée, le premier « jour de colère » en Jordanie (à l’appel de l’opposition « alternative » que nous continuerons à définir) a été lancé le vendredi 14 janvier 2011, et a modestement réuni quelques cinq cents personnes. L’opposition « officielle » a boycotté cet événement, mais comme la révolution tunisienne s’est avérée être un succès, ses membres ont afflué en grand nombre le vendredi suivant, 21 janvier 2011, attirant jusqu’à dix mille manifestants. Le troisième vendredi (28 janvier), le nombre des manifestants avait diminué. Le quatrième vendredi (4 février), la manifestation était divisée en deux parties : l’une se tenait à l’endroit habituel du centre-ville, tandis que l’autre se tenait plusieurs kilomètres plus loin, au niveau du bureau du Premier ministre. La division n’a pas perduré dans la mesure où tous les groupes de l’opposition alternative et classique, islamistes inclus, ont rassemblé leurs forces derrière la bannière vague de la « réforme du régime ». Un groupe de coalition (le Front national pour la réforme) mené par l’ancien directeur des Renseignements et député Ahmad Obeidat, et qui incluait le Front d’action islamique, un large panel de groupes politiques et de partis ainsi que des associations, est devenu le représentant principal de ce regroupement.
17Quelles sont les composantes de cette « opposition alternative » ? Ses éléments principaux incluent le Mouvement jordanien socialiste de gauche, l’Initiative nationale jordanienne, le Courant progressiste national, le Comité national des vétérans militaires, l’Association des écrivains jordaniens, en plus d’autres petits groupes tels que l’Union de la jeunesse démocratique, la Société de philosophie, le Forum de la pensée socialiste, l’Assemblée de la jeunesse circassienne et l’Association contre le sionisme et le racisme. Tous les groupes mentionnés sont liés les uns aux autres d’une manière ou d’une autre, dans différentes formes et combinaisons.
18Il suffit de passer brièvement en revue ces groupes pour comprendre ce qu’ils représentent réellement. Ainsi, Nahed Attar, le dirigeant actuel du Courant progressiste national, ex-chef du Mouvement jordanien socialiste de la gauche et l’une des figures principales de « l’opposition alternative », a écrit un article – qui, depuis a été retiré de l’internet – dans lequel il confiait qu’il avait eu plusieurs « longues réunions de brainstorming » avec le directeur du département des Renseignements généraux. Il a également écrit un article [1] dans lequel il a défendu ouvertement ce dernier alors qu’il quittait son poste, allant jusqu’à le qualifier – dans les deux articles – comme étant l’un des « symboles du Mouvement national jordanien ». Omar Shaheen, l’un des dirigeants actuels du Mouvement jordanien socialiste de la gauche, a écrit quant à lui que ces rencontres se faisaient en consultation et avec l’accord du mouvement. En outre, le Courant progressiste national et le Mouvement jordanien socialiste de la gauche sont les premiers [2] à avoir promu l’identité isolationniste post-coloniale comme identité sur laquelle fonder un mouvement de libération nationale.
19D’autres partagent cette vision isolationniste. L’Initiative nationale jordanienne appelle aussi bien à la cristallisation d’une « identité jordanienne entière et complète », qu’à la formation d’un mouvement national jordanien qui soit distinct d’un mouvement palestinien. Ceci dans le but de traiter la « société jordanienne » et la « société palestinienne » comme étant des entités séparées et isolées, qui partagent des intérêts communs. La première version du site internet de l’Initiative nationale jordanienne était illustrée par les symboles des campagnes « la Jordanie d’abord » et « Nous sommes tous la Jordanie ».
20L’Association des écrivains jordaniens est l’une des plus grandes bénéficiaires de l’aide gouvernementale via le ministère de la Culture et la municipalité d’Amman ; la plupart de ses dirigeants et des grandes figures qui la composent sont employés des appareils médiatiques et culturels gouvernementaux ou en tirent des bénéfices divers et variés.
21Le dirigeant du Courant progressiste national a participé aux élections parlementaires de novembre 2010, qui ont été perçues comme la continuation de la fragmentation du tissu social jordanien en clans, familles et régions, et qui ont de facto été largement boycottées. Cette élection (ainsi que la loi électorale) est vue comme ayant administré un coup fatal à toute possibilité sincère de réforme [3].
22Le fait qu’aucun de ces groupes n’ait sérieusement travaillé à intégrer la question des camps de réfugiés palestiniens aux initiatives des « jours de colère » est très certainement un indicateur de leurs politiques identitaires. La seule fois où un camp de réfugiés y a modestement participé (camp d’Al Baq’a, le premier « jour de colère »), cette participation a été méprisée par l’appel à manifester diffusé par l’Initiative nationale jordanienne, qui a pourtant précisé tous les autres lieux de manifestation [4]. Certaines organisations membres de ces coalitions d’opposition voient les Palestiniens comme des réservoirs du néolibéralisme et les situent dans une lutte des classes avec les Jordaniens de l’est.
23Un autre aspect important de « l’opposition alternative » est que plusieurs de ces organisations sont en réalité différentes adresses pour un même groupe de personnes. À titre d’exemple, on peut, de manière certaine, affirmer que l’Initiative nationale jordanienne, l’Association des écrivains jordaniens, le Forum de pensée socialiste, la Société de philosophie et l’Assemblée de la jeunesse circassienne sont toutes des facettes recouvrant les mêmes individus organisés au sein de l’Initiative nationale jordanienne.
24Le problème principal de cette « opposition alternative » se reflète largement dans l’objectif initial et principal de sa mobilisation, et qui a été subséquemment repris par « l’opposition officielle », à savoir la démission du Premier ministre (à l’époque Samir Al Rifaci) et du cabinet, ainsi que la formation d’un gouvernement « d’unité nationale ». Or, il est de notoriété publique qu’en Jordanie, les ministres ne sont que des « exécutants » : on ne leur donne pas le pouvoir de mettre en œuvre des politiques et des stratégies. Demander un changement ministériel n’apporte rien sur le plan stratégique, et consiste plutôt en une tentative subtile, par ceux qui demandent le changement, de remplacer les personnes qu’ils souhaitent voir partir.
25La légitimité de l’autorité politique était et demeure absente des discussions. En réalité, ce qui se produit est même l’inverse : l’opposition officielle et alternative considèrent toutes deux la tête du système politique comme une sorte de sage modérateur. Pourtant, sur le plan constitutionnel, elle est le sommet des trois centres du pouvoir à la fois (exécutif, législatif et judiciaire). Les deux oppositions appellent à un « changement de politique et non à un changement de régime » [5]. Ainsi les Frères musulmans ont-ils déclaré : « En Jordanie, les islamistes appellent à la réforme et non à un changement total. Nous reconnaissons la légitimité du régime » [6]. La Campagne jordanienne pour le changement (Jayeen), qui comporte plusieurs groupes de l’opposition alternative, a quant à elle déclaré : « le roi est la seule constante de la politique jordanienne » [7] et a réaffirmé son immunité constitutionnelle.
26En conséquence de ces dynamiques, ce qui devait arriver finit par se produire : le gouvernement de Al Rifaci a été limogé, et une figure de la vieille garde, Macrouf Al Bakhit, ancien général et ex-ambassadeur en Israël, a été nommé Premier ministre et a formé son cabinet. Ainsi, comme on pouvait s’y attendre, il y eut temporairement un soulagement général dans les deux cercles d’opposition. Le Comité national des vétérans militaires et les dirigeants du Courant progressiste national ont clairement bien accueilli le nouveau Premier ministre [8]. Le porte-parole de la Campagne jordanienne pour le changement a décrit cette nomination comme « un pas allant dans la bonne direction » [9], tandis que Mahdi Al Sa’afin – un jeune dirigeant qui appartient à la fois à Jayeen et au Mouvement jordanien socialiste de la gauche – a déclaré que « la Campagne jordanienne pour le changement accordera au Premier ministre une chance afin qu’il mette en œuvre un programme de réforme » [10]. Du côté de l’opposition officielle, « les slogans précédents qui appelaient au limogeage du gouvernement disparurent » [11], ainsi que le sit-in des islamistes et des autres partis légaux, dans la mesure où ils accordaient au gouvernement d’Al Bakhit « une période d’essai ». [12]
27Après avoir refusé de rencontrer son prédécesseur, les dirigeants de l’Initiative nationale jordanienne et de la Campagne jordanienne pour le changement ont rencontré le Premier ministre Al Bakhit [13]. Néanmoins, après que des hommes de main ont attaqué les manifestants le 18 février, ces mêmes dirigeants ont présenté leurs excuses pour s’être réunis avec le chef du gouvernement, affirmant qu’ils avaient « pensé que le Premier ministre avait l’autorité pour diriger, mais avaient réalisé qu’en réalité, ce n’était pas le cas ». Évidemment, ces « excuses » ne trompent personne car tout le monde, en Jordanie, sait qui dirige réellement, et que les membres du gouvernement ne sont que des exécutants. Ces excuses ont été suivies par une dénonciation de l’attaque des manifestants par le Premier ministre, qui promit de protéger la prochaine manifestation ; elle fut effectivement « protégée » et des jus de fruits y furent distribués, comme ce fut le cas lors des premières manifestations.
28Plus tard, dans la mesure où Al Bakhit a échoué à mettre en œuvre ces réformes, les manifestations ont commencé à le prendre pour cible et à demander qu’il soit démis de ses fonctions. Ainsi, en octobre 2011, Al Bakhit a été remplacé par Awn Al Khasawneh, un ancien juge de la Cour internationale de justice, relançant un autre cycle (habituel) d’espoir et de désespoir.
29Les participants aux « jours de colère » jordaniens pensent-ils vraiment que le limogeage d’un ministre ou d’un Premier ministre ou qu’un remaniement ministériel sont suffisants pour faire des changements économiques, sociaux ou politiques fondamentaux dans le pays ? Ne se souviennent-ils pas de la vaste campagne contre le ministre du Plan, Bassem Awadallah, qui a été considéré comme étant la seule et unique cause de la corruption et de l’effondrement de l’économie en Jordanie ? Awadallah fut renvoyé, rien n’a changé, la situation économique continua d’empirer et les prix de grimper. Plus tard, Samir Al Rifaci (homme d’affaires), le nouveau venu au gouvernement, fut diabolisé comme étant le responsable de plusieurs décennies de corruption. Son départ, comme celui d’Awadallah, fut alors considéré comme la solution magique à tous les problèmes.
30Il ne faut pas négliger le fait que ces processus de diabolisation indiquent la tendance isolationniste de l’opposition alternative. En effet, malgré la présence d’un large panel de « néolibéraux » influents, les candidats à la diabolisation sont presque toujours d’origine palestinienne et peu connectés aux clans importants ou aux familles est-jordaniennes. Dans un développement récent sans précédent, la reine Rania (d’origine palestinienne) a été prise pour cible par des figures claniques, qui l’ont érigée en symbole de la corruption ; elle a également été comparée à Leïla Trabelsi, la femme du dictateur tunisien déchu Ben Ali.
31Si on lui accordait la possibilité de former un gouvernement, cette opposition alternative pense-t-elle pouvoir conduire le pays d’une situation de dépendance à une situation de souveraineté et d’indépendance, bien que la Jordanie dépende fortement de l’aide étrangère et pourrait être aussi facilement asphyxiée que la bande de Gaza ?
32Dans la configuration actuelle, celui qui intègrerait le gouvernement avec un programme de priorités « national » ou local ne pourra choisir qu’entre ces deux options : démissionner ou composer avec la réalité. La réalité de l’État jordanien post-colonial est la subordination structurelle, la corruption et la fonctionnalité. Former ou rejoindre un gouvernement est le premier pas qui conduit à rejoindre l’élite politique, dont les règles et les machinations ont été mises en place par l’autorité politique et qu’il est impossible de fuir. Nous ne devons pas oublier que pendant le règne du défunt roi Hussein, l’autorité politique avait pour caractéristique unique d’absorber l’opposition. Elle absorbait même ceux qui tentaient des coups contre lui, les transformant en ministres, en ambassadeurs, et même en directeurs des renseignements. L’absorption de l’opposition a constitué un pilier important, qui a disparu avec le nouveau règne alors que les priorités se sont déplacées vers les jeunes hommes d’affaires uniquement loyaux au profit, et désengagés de tout ancrage régional ou clanique.
33De la même manière, l’autorité politique en Jordanie a établi une identité de classe, tandis que l’opposition travaille à diluer la division des classes en essayant de rejoindre la structure du régime, et en mettant en avant la vieille garde et des personnalités qui cherchent, une fois de plus, à lier l’élite régnante aux composantes traditionnelles du régime. Cela aura pour effet d’obscurcir la structure de classe émergente ainsi que les tensions, résultant ainsi en une prolongation de la corruption et des cycles de subordination.
34En outre, la demande d’un gouvernement « d’unité nationale » reflète le désir de ceux qui sont exclus de la structure du pouvoir, de regagner leurs positions à l’intérieur de celle-ci et de récupérer une part du gâteau. Cela ne reflète certainement pas la volonté d’un changement total, qui pourrait pourtant être honorée par le fait de demeurer à l’extérieur de la structure du pouvoir. On en veut pour preuve la participation au Comité du dialogue national sponsorisé par le régime de Khaled Ramadan, du Courant nationaliste, et de Khaled Kalaldeh, du Mouvement jordanien socialiste de la gauche [14].
35L’opposition classique, comme l’opposition alternative, sont toutes deux dépourvues de la condition préalable élémentaire d’indépendance de l’autorité politique ; l’opposition classique est vaine et s’est laissée séduire par le discours isolationniste de l’opposition alternative, sur les plans de l’identité et de la libération. Ce discours isolationniste dilue toute tentative réelle d’identification, et donc de maturation de la lutte des classes.
36Comme si cela ne suffisait pas, l’opposition (classique et alternative) est à présent divisée en deux camps : d’un côté, ceux qui sont en faveur du tyran syrien Bachar Al Assad et son régime (les courants gauchistes, nationalistes et isolationnistes), de l’autre, les islamistes qui sont contre le régime syrien ! Ils ne se coordonnent plus, ils organisent des manifestations distinctes, sauf dans le cadre du Front national pour la réforme.
37Toutefois les leçons de la Tunisie et de l’Égypte ne sont pas tombées dans les oreilles d’un sourd, du moins pas si l’on songe à celles de l’autorité politique ! En effet, elle a réintroduit des subventions pour des biens de première nécessité qui avaient été, au préalable, « désubventionnés », elle a annoncé une augmentation du salaire mensuel des travailleurs du secteur public, et des figures de l’opposition ont été invitées sur des chaînes de télévision étatiques. En outre, elle n’a pas interdit les manifestations du « jour de colère » et n’a pas exigé d’autorisations pour qu’elles puissent avoir lieu [15]. On a pu remarquer qu’il n’y avait aucune présence policière lors de ces manifestations ; en fait, certains policiers distribuaient des jus de fruits et de l’eau aux manifestants. Enfin, l’autorité politique a entamé une purge anti-corruption, principalement parmi les personnalités de la nouvelle garde (signal révélateur de l’influence de la vieille garde). Aujourd’hui, aucune figure de la vieille garde n’a été inquiétée par cette purge, malgré leur participation phénoménale à la corruption. Ainsi, en Jordanie, le régime a tiré les leçons de la Tunisie et de l’Égypte, contrairement à l’opposition.