Les physiciens nucléaires américains en campagne
La médiatisation du péril atomique dans l'immédiat après-guerre aux États-Unis (1945-1946)
- Par Michel Pinault
Pages 101 à 113
Citer cet article
- PINAULT, Michel,
- Pinault, Michel.
- Pinault, M.
https://doi.org/10.3917/tdm.004.0101
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- Pinault, Michel.
- PINAULT, Michel,
https://doi.org/10.3917/tdm.004.0101
1Lorsque tomba la nouvelle du bombardement de Hiroshima, les atomistes des laboratoires de Los Alamos, d’où étaient sorties les premières bombes atomiques, étaient engagés depuis des semaines dans des débats concernant la nouveauté radicale de l’arme atomique et ils pensaient qu’il devait en être tenu compte dans la définition d’une politique internationale de l’énergie atomique. Alors qu’ils avaient travaillé pendant trois ans dans le secret le plus absolu, la révélation dans l’opinion publique mondiale de la réussite de leur entreprise, marqua le début d’une autre phase de leur mobilisation : la plupart de ces scientifiques allaient désormais s’adresser directement à leurs concitoyens pour, d’une part, se justifier d’avoir construit cette arme nouvelle et avoir ainsi ouvert une véritable « boîte de Pandore » et, d’autre part, leur donner les éléments d’appréciation nécessaires pour comprendre le « Nouveau monde » que l’humanité venait d’aborder. Dans le même temps, ils allaient devoir prendre position après les premières déclarations de politique nucléaire du président des États-Unis, Harry Truman, au lendemain des explosions d’Hiroshima et de Nagasaki, qui fixent le cadre intangible dans lequel allaient s’inscrire les problèmes liés à la bombe atomique :
2« La bombe atomique est trop dangereuse pour être confiée à un monde sans loi. C’est pourquoi la Grande-Bretagne, le États-Unis et le Canada qui ont le secret de sa production n’ont pas l’intention de le révéler, tant que l’on n’aura pas trouvé de moyen pour contrôler cette bombe et nous protéger, nous et le reste du monde, d’une destruction totale. (…) Nous devons donc nous constituer nous-mêmes en dépositaires de cette nouvelle force afin d’éviter qu’il en soit fait un dangereux usage et d’en orienter l’utilisation pour le bien de l’humanité ».
3L’entrée sur la scène médiatique des « Atomic Scientists » (physiciens nucléaires) prit alors une ampleur exceptionnelle. Dès ce mois d’août 1945, le nombre d’articles que des scientifiques écrivirent, dans des revues spécialisées ou dans la grande presse, fut incalculable, comme le furent les conférences, conférences de presse ou conférences académiques, les interviews, les émissions de radio et aussi les manifestes, lettres collectives et pétitions auxquels ils participèrent. Cette campagne dura environ un an et, si d’autres suivirent, en particulier en 1950, contre le projet de construire une bombe thermonucléaire, et entre 1954 et 1958, pour exiger la cessation des essais atomiques dans l’atmosphère, cette première expérience resta inégalée. Pourquoi s’exprimer en direction de leurs collègues, des hommes politiques et du grand public ? Pour tenir quels discours, transmettre quels messages ?
4Dans le même temps, les physiciens nucléaires voulurent créer des organisations de scientifiques pérennes, donnant ainsi capacité d’agir à la « communauté scientifique », et demandèrent la création de conseils scientifiques, auprès de chaque instance, de chaque gouvernement et bientôt auprès d’un indispensable gouvernement mondial, afin de doter ceux-ci d’une « expertise » dans le traitement des questions gouvernementales. Cette mobilisation coïncida en effet avec le moment où les scientifiques entraient dans l’ère de la conquête du pouvoir, ou du moins d’un pouvoir ; ils vivaient déjà et allaient vivre plus encore un violent processus de transformation de la recherche scientifique : après avoir contribué à la réalisation de la bombe et s’être enthousiasmés pour leur réussite, ils découvraient qu’ils étaient entrés, avec la science elle-même, dans l’« ère du soupçon ».
5Les atomistes éditèrent, dès le mois d’octobre 1945, le Bulletin of Atomic Scientists, dont la couverture portait la célèbre horloge indiquant minuit moins sept – minuit moins trois, à partir de 1952, lorsqu’explosa la première bombe thermonucléaire – soit le temps qu’il restait à vivre à l’humanité si la question atomique ne trouvait pas une solution rationnelle et négociée. Les physiciens nucléaires eurent le sentiment d’agir « dans l’urgence » : ils voulaient faire partager leur conviction que l’existence de l’arme atomique rendait désormais la guerre impossible ou suicidaire. Nous allons étudier ce mouvement, au cours de sa première année de développement, la plus cruciale. Au bout d’un an, ce fut un échec, comme en témoignèrent l’affaiblissement de leur mouvement, le peu de succès de leurs tentatives de mobilisation de l’opinion publique et finalement l’échec de la négociation entamée à la commission de l’énergie atomique de l’ONU (UNAEC).
Août 1945 : l’irruption des atomistes dans le débat politique
6Au cours du développement du mouvement des physiciens nucléaires, il y eut en permanence une tension entre l’action indépendante de certaines personnalités dominantes dans le milieu de la recherche atomique dont plusieurs étaient considérées comme des génies et étaient accueillies comme des « stars » dans les médias, et l’action collective des groupes de chercheurs, organisés d’abord dans leurs laboratoires puis dans des associations plus générales et trouvant leur force et leur audience dans une mobilisation massive et quasi unanime. Leurs actions se voulaient complémentaires et jouaient sur la variété des modes d’expression, de pénétration du monde politique et médiatique, de sensibilisation et de mobilisation du public.
7Ainsi en fut-il de la participation d’Albert Einstein au mouvement des atomistes. Lorsqu’il apprit le bombardement sur Hiroshima, Einstein ne put qu’exprimer ses regrets en murmurant une formule empruntée à la sagesse orientale : « Les vieux Chinois avaient raison. On ne peut rien faire ». Il continua malgré tout à prendre la parole, comme il en avait eu l’habitude tout au long de sa vie d’engagements. Parmi bien d’autres interventions publiques, pendant cet automne 1945, il donna une importante interview, le 10 octobre, au New York Times : « La première bombe atomique a fait bien plus que détruire la ville d’Hiroshima. Avec elle, sont parties en fumée les idées politiques obsolètes dont nous avions héritées ». Selon lui, « le monde [devait] adopter de nouvelles formes de pensée [sinon] l’humanité courrait à sa perte ». Quelques jours après, il écrivait à nouveau un long article, dans Atlantic Monthly, intitulé « La guerre atomique ou la paix », dans lequel il développait ses idées sur « la nécessité, rendue urgente par l’existence de la bombe atomique, d’établir un gouvernement mondial ».
8En décembre 1945, Einstein fit un célèbre discours dans lequel il estimait que les physiciens qui avaient participé à la mise au point de la bombe atomique étaient accablés d’un même sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, qu’Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite, lorsqu’il fonda le prix en faveur de la paix qui porte désormais son nom. Et Einstein d’ajouter :
9« En tant que scientifiques, nous ne mettrons jamais assez le public en garde contre les dangers de telles armes, nous n’avons pas le droit de relâcher les efforts que nous avons entrepris pour faire prendre conscience aux peuples du monde entier, et plus encore à leurs gouvernements, du désastre indicible qu’ils provoqueront à coup sûr s’ils ne se décident pas à changer d’attitude les uns à l’égard des autres, et s’ils ne reconnaissent pas la responsabilité qui leur incombe de préparer un avenir plus sûr ».
10Einstein n’était sans doute pas représentatif de la majorité des scientifiques engagés dans le Projet Manhattan, ni même de tous ceux qui participèrent aux campagnes d’explications sur le danger atomique, car ses positions pouvaient apparaître comme trop radicales ou même simplement trop politiques pour certains d’entre eux. Par contre, on retrouvait dans l’expression de ses convictions de base et de son inquiétude, y compris dans sa manière de les populariser, les traits dominants de la conviction commune qui s’empara de ce milieu peu habitué à s’émouvoir collectivement.
11À la différence d’Einstein, le physicien danois Niels Bohr n’a jamais été un personnage médiatique mais il disposait d’une autorité morale incomparable que sa décision de rester au Danemark sous l’occupation nazie avait encore consolidée. Il refusa avec constance, plus encore qu’Einstein, de participer à des initiatives collectives dans le domaine politique et privilégia sans cesse le contact direct avec les plus hautes autorités comme le président des États-Unis ou le secrétaire général de l’ONU. Il put ainsi, lors d’une rencontre avec le président Roosevelt, en août 1944, formuler des idées qui lui avaient déjà été soumises par ses conseillers scientifiques, Vannevar Bush et James Conant. Dès le 11 août 1945, il donna au Times un article repris par la presse mondiale, intitulé « Science and Civilization », constituant un véritable manifeste en réponse aux tragédies d’Hiroshima et de Nagasaki. Il y relevait le « formidable pouvoir de destruction » de la bombe atomique et son caractère de « menace mortelle tant que la société humaine n’aura pas réussi à s’adapter aux exigences de la situation ». Il précisait les conditions qui permettraient selon lui de relever le défi. Tout d’abord, s’opposant à la notion de secret scientifique, il évoquait le retour nécessaire à l’unité de la communauté scientifique, présentant celle-ci « comme une fraternité (« brotherhood ») œuvrant au service des idéaux communs de l’humanité ». Il proposait qu’un « comité d’experts, en liaison avec un organisme international de sécurité, soit chargé de tenir compte des nouveaux développements scientifiques et techniques et de proposer les évolutions appropriées des mesures de contrôle ». Bohr aurait souhaité que tout cela fût entrepris avant d’utiliser la bombe atomique dans le conflit en cours. Illusion lyrique ou possibilité réaliste, cette foi dans les scientifiques et la conviction qu’ils avaient un rôle spécifique à jouer apparaît comme un trait commun de la pensée de beaucoup de grands physiciens actifs dans cette période :
12« Face aux nouveaux moyens de destruction aucune défense ne sera possible, écrivait Bohr. (…) Il est évident qu’aucun contrôle ne sera effectif sans un libre accès à la totalité de l’information scientifique et sans la garantie de la possibilité d’un contrôle international de toutes les entreprises qui, faute d’une régulation, pourraient devenir une source de désastre. De telles mesures exigeront l’abolition de barrières jusque-là considérées comme nécessaires à la défense des intérêts nationaux ».
13La force essentielle des interventions d’atomistes dans les organes de presse et à la radio aussi bien qu’auprès des autorités politiques dépassait largement le charisme et à la réputation des personnalités éminentes qui, comme Einstein et Bohr, s’engagèrent dans le mouvement mais tenait aussi au fait, qui en d’autres circonstances aurait été hautement improbable, que pendant ces semaines de l’été 1945 puis dans les mois qui suivirent, des laboratoires entiers, des cohortes entières de chefs de laboratoires, bref des quasi unanimités se manifestèrent parmi les scientifiques de Los Alamos, Hanford, Oak Ridge ou Chicago puis sur tous les campus des États-Unis et dans divers autres pays concernés par les recherches sur l’énergie atomique, Canada, Royaume-Uni, France. Le mouvement se composa, dès le début, de deux branches, l’une plus orientée vers le lobbying auprès des milieux politiques, de l’entourage du secrétaire d’État à la guerre et du président des États-Unis, des membres du Congrès, des principaux éditorialistes de la presse, l’autre s’orientant plutôt vers le grand public pour l’instruire des problèmes de l’énergie atomique. Les leaders confirmés du milieu des atomistes tendaient à s’occuper du premier axe tandis que les plus jeunes agissaient sur le second ; les physiciens étaient plus nombreux sur le premier, les ingénieurs, les chimistes et les biologistes sur le second.
Le mouvement des scientifiques s’organise aux États-Unis
14Aux États-Unis, il y eut d’abord, au cœur de l’été 1945, de juin à septembre, une puissante vague d’assemblées, débouchant sur la rédaction de mémorandums et autres pétitions, bientôt suivie d’interventions multiples dans la presse et sur les réseaux de radio. Elle déboucha sur la naissance d’organisations d’Atomist Scientists dans les différents sites des laboratoires du Projet Manhattan. Ces interventions contribuèrent au développement d’un important débat public, avec le public américain comme témoin, cible et arbitre, au sujet de l’utilisation de l’arme atomique, de la politique de secret annoncée par le président Truman et de la future négociation internationale sur l’énergie atomique que les atomistes estimaient indispensable. Sur tous ces points, le débat fut toujours contradictoire car des courants hostiles aux avis exprimés par les atomistes se développèrent, souvent suscités par une méfiance traditionnelle vis-à-vis de la science et des scientifiques, par la peur d’une mise en cause des intérêts stratégiques des États-Unis et surtout de la sécurité nationale, perçue comme la priorité numéro un de toute politique extérieure, et par la méfiance puis l’hostilité à l’égard de l’allié soviétique ; ces courants hostiles étaient finalement suscités par l’impression que les physiciens nucléaires relayaient pour l’essentiel les positions classiques des libéraux, voire des radicaux.
15Le premier acte collectif des atomistes avait été, dès novembre 1944, au Laboratoire métallurgique de Chicago (Met Lab), de rédiger un rapport sur l’avenir des recherches nucléaires après la guerre remis au directeur, Arthur Compton : ils y préconisaient déjà la mise en place d’une instance internationale dotée de pouvoirs de contrôle des activités de recherche dans ce domaine. Au même moment, les scientifiques les plus impliqués dans l’administration du Projet Manhattan, comme Oppenheimer, Compton, Bush, Conant, et d’autres qui se trouvaient à un niveau moindre de responsabilités mais formaient déjà un groupe d’influence, comme Harold Urey, Hans Bethe ou Leo Szilard, agitaient aussi des questions comme celle du secret imposé aux scientifiques, de l’utilisation de l’arme atomique dans le cadre du conflit et du futur contrôle, considéré comme indispensable, de l’utilisation de l’énergie atomique. Le 11 juin 1945, un groupe de chercheurs de Chicago, parmi lesquels le prix Nobel James Franck, présenta un véritable programme de politique nucléaire destiné au secrétaire d’État à la guerre. Ils tentaient de communiquer leurs certitudes, fondées sur leur savoir d’atomistes, aux hommes politiques qui allaient avoir à gérer la situation créée par la réussite du programme de fabrication de la bombe atomique : ils demandaient la levée du secret et mettaient en garde contre l’illusion que représentait le secret qui n’empêcherait pas les nations le souhaitant de se doter en peu d’années de l’arme atomique. Ils déconseillaient l’utilisation de la bombe atomique au Japon et surtout ils soulignaient le caractère inhumain de la nouvelle arme : « Si les États-Unis, écrivaient-ils, étaient les premiers à déclencher ce moyen de destruction aveugle de l’humanité, ils perdraient le soutien de l’opinion publique du monde entier ». On doit noter que les auteurs du rapport ignoraient alors les effets durables de la radioactivité induite par une explosion atomique et, durant toute la période où fut agitée la question de l’arme atomique, les scientifiques sous-estimèrent l’impact qu’aurait eu une campagne axée sur les souffrances, la mortalité différée, les risques génétiques, infligés aux populations victimes d’un bombardement atomique.
16À partir de ce texte, aussitôt classifié mais dont le contenu se diffusa dans les laboratoires puis dans la presse, un courant d’idée se constitua, un argumentaire prit forme, une conviction emporta le milieu. Un Committee on Social and Political Implications du Met Lab fut chargé de coordonner les initiatives. Le bombardement d’Hiroshima changea la donne, d’autant que le 12 août le rapport officiel, de H.D. Smyth, qui exposait les grandes lignes du Projet Manhattan, y compris un grand nombre de spécifications jusque-là secrètes, fut rendu public. Désormais, les possibilités de la bombe atomique étaient dévoilées, l’ampleur du Projet Manhattan l’était aussi, les secrets restants ne dureraient que le temps qu’il faudrait aux autres nations pour accomplir le même effort. Smyth ne déclarait-il pas lui-même, à la radio, que la sécurité militaire ne pourrait pas empêcher d’autres pays de découvrir à leur tour comment faire une bombe atomique. Dès lors, la campagne des atomistes battit son plein dans les médias.
17Ils s’exprimèrent dans les magazines : Eugen Rabinovitch, David Hill, John Simpson écrivirent plusieurs longs articles dans Life. Un groupe de physiciens de Los Alamos rédigea une brochure, The Atomic World, avec une préface de Enrico Fermi. Spofford English et Harrison Brown, de Oak Ridge contactèrent un commentateur de radio célèbre, Raymond G. Swing, un journaliste, Norman Cousins, et même Eleanor Roosevelt. Une conférence eut lieu à l’université de Chicago, début septembre, destinée autant à l’information de personnalités politiques qu’à l’élaboration de propositions sur les questions de contrôle du nucléaire, avec James Franck, David Lilienthal, président de la TVA et futur président de la Commission de l’énergie atomique américaine, Henry Wallace, ancien vice-président de Roosevelt et secrétaire au Commerce de Truman. Chaque jour des scientifiques éminents et des publicistes libéraux décrivaient l’apocalypse atomique dans les journaux. Tandis que le général Groves s’alarmait de lire toutes ces déclarations et conseillait plus de retenue aux scientifiques, ce fut la première phase de la campagne, unanimiste et non politique, des atomistes, tournée vers le public autant que vers les hommes politiques, dans le but, disaient-ils, de « les éduquer ».
18Dans le même temps, le mouvement s’organisa. Dans la première quinzaine de septembre, des associations, groupant plus de 90 % des scientifiques, chercheurs et ingénieurs, furent créées sur les différents sites de laboratoires. Elles publièrent leurs premières déclarations sur le rôle de la bombe dans une guerre future, sur le fait qu’il n’existait aucune défense contre elle, que d’autres pays l’auraient bientôt, que le contrôle international était possible, qu’une course aux armements serait désastreuse. Les physiciens nucléaires de Chicago (ASC) définirent un programme autour de quatre principes : la responsabilité professionnelle, l’action collective, le lobbying, l’éducation du public, et trois objectifs : modifier l’opinion publique, formuler une politique nationale de l’énergie atomique et obtenir un contrôle international de l’énergie atomique. Ils fondèrent aussitôt le Bulletin of Atomic Scientists of Chicago qui fut, dès le début, en octobre 1945, imprimé sur une douzaine de pages et parut chaque mois avec une absolue régularité. Devenu, avec le numéro six, le Bulletin of Atomic Scientists, dirigé par Rabinovitch et s’adressant plutôt à l’élite et aux intellectuels, il parvint, par la qualité de son contenu – documents officiels, synthèses sur des questions techniques, points de vue sur des questions en débat, informations sur la vie des physiciens nucléaires – à une diffusion de plus de 20 000 exemplaires en 1947.
La campagne contre le projet May-Johnson
19Mais le 28 septembre, le Projet Manhattan étant caduque, le projet d’une loi d’administration, destinée à organiser les travaux sur l’énergie atomique, fut soumis au Comité intérimaire à Washington. Une Commission de l’énergie atomique (AEC) dotée d’une très large autonomie serait nommée et, tandis que ses missions civiles n’étaient pas définies, son programme apparaissait comme devant être essentiellement militaire et ouvert à l’influence du secteur privé. La politique de l’énergie atomique des États-Unis y apparaissait comme essentiellement déterminée par des préoccupations militaires, prioritairement à la recherche d’un accord international. Le monopole atomique américain devait se renforcer, pour longtemps. Les contraintes de secret prévues laissaient augurer un contrôle étroit des militaires. Le 3 octobre 1945, le président Truman communiqua au Congrès ce projet élaboré par le département de la Guerre, qui devint ainsi le projet May-Johnson. La crise de confiance parmi les physiciens nucléaires fut profonde. Il ne s’agissait pas simplement de la renaissance du courant hostile au « détournement » de la science qui avait déjà mobilisé, avant la guerre, les membres de l’Association of Scientific Workers (AScW) américaine opposés à la réquisition des compétences des scientifiques pour des buts militaires. L’enjeu était plus général et concernait l’indépendance de la science en temps de paix et la responsabilité des savants dans la maîtrise de l’énergie nucléaire en faveur du bien-être de l’humanité, dans son utilisation dans des buts pacifiques.
20Une seconde phase du mouvement des atomistes commença alors, d’une plus grande ampleur, en modifiant ses orientations : devant la gravité de la menace, la question du contrôle international de l’énergie atomique passa au second plan des préoccupations tandis que celle de l’organisation de l’énergie atomique aux États-Unis suscitait une violente émotion. À Los Alamos, un comité fut créé pour établir des contacts personnels avec des membres du Congrès et développer auprès d’eux une action de lobbying, avec l’appointement d’un journaliste à Washington, l’écrivain Mike Amrine, chargé d’organiser l’expression publique des physiciens nucléaires. Des groupes, spécialisés dans l’activité publique, chargés de susciter des lettres et mémorandums adressés aux membres du Congrès et à la presse, furent mis en place. Oppenheimer qui plaidait la « sincérité » du projet et la nécessité de son adoption comme préalable à toute négociation internationale, démissionna le 16 octobre de la direction de Los Alamos. Tandis qu’avec les autres membres du Comité intérimaire, Compton, Fermi et Lawrence, il demandait aux physiciens nucléaires de se taire et de patienter, les plus opposés comme Herbert Anderson, Szilard, Condon et Urey, s’exprimèrent dans la presse avec virulence. C’est à ce moment que le général Groves déclara que « les scientifiques faisaient des déclarations publiques irresponsables et dilatoires ». Il était devenu la « bête noire » de Los Alamos. La nécessité d’agir vite et fort devint évidente lorsque la commission du Congrès mit fin aux auditions publiques au bout de 24 heures. Le 23 octobre, les représentants de Chicago, Oak Ridge et Los Alamos, publièrent une déclaration conjointe dans laquelle ils se déclaraient convaincus que « la priorité sur la meilleure législation nationale qui fût était d’aboutir à un contrôle international sur les aspects militaires de l’énergie atomique ». « Il n’y a pas de temps à perdre » ajoutaient-ils.
21Le 26 octobre, les associations des quatre sites principaux créèrent une Fédération des physiciens nucléaires (FAtS). Le 31 et le 1er novembre, au cours de deux grands meetings, un programme commun des physiciens nucléaires fut formulé, à caractère à la fois technique – expression de l’expertise des atomistes – et politique : il se terminait par l’affirmation de la nécessité « d’établir une forme ou une autre de gouvernement représentatif mondial pour effectuer ce contrôle (des activités atomiques) ».
22On assista pendant des semaines au développement exponentiel de la mobilisation scientifique, dans un style inouï, s’adressant explicitement au grand public. Il fut décidé d’élargir la fédération à tous les groupes de scientifiques qui le souhaitaient. Les scientifiques qui quittaient en masse Los Alamos se répandirent dans le pays et y suscitèrent la naissance de nouveaux groupes. Le nombre de scientifiques non-atomistes dans la mobilisation augmenta rapidement au cours du mois de novembre. Le groupe le plus puissant était celui du MIT-Harvard, à Cambridge, né en septembre en deux heures contre la loi May-Johnson. Puis vinrent ceux de New York, Berkeley, Dayton, Pasadena, Rochester… La création d’une fédération nationale des scientifiques fut envisagée. De nombreux non-scientifiques avaient désormais connaissance des idées des physiciens nucléaires et ceux-ci tendirent à devenir minoritaires au sein de la mobilisation. Les milieux libéraux, sensibles aux problèmes de liberté, de coopération internationale, de contrôle des militaires par les civils, étaient prêts à prendre fait et cause pour les scientifiques. La question de l’élargissement de la fédération à une organisation politique générale fut même posée. La nouvelle Federation of American Scientists (FAS ou FAmS), tint sa première manifestation publique, à Washington, le 16 et 17 novembre et en même temps eut lieu une assemblée, convoquée par le journaliste Michael Straight, d’une cinquantaine d’organisations civiques. Le National Committee for Atomic Information y fut créé. La nouvelle fédération adhérait explicitement à la plateforme de la FAtS, mais certains craignaient qu’elle perde son caractère « non-partisan » et « libre », comme le déclara un des leaders de l’ALAS, Rabinovitch, qui admettait pourtant la nécessité de l’élargissement du mouvement des atomistes à tout le monde scientifique.
23À la fin de l’année 1945, Truman retira son appui à la loi May-Johnson et un nouveau projet, celui du sénateur McMahon élaboré en concertation avec la FAtS, fut soumis au Congrès. Comme, parallèlement, le travail d’alerte sur les questions de la bombe atomique et du contrôle international avait été mené à bien auprès des membres du Congrès et comme la déclaration Truman-Attlee-King du 16 novembre, annonçant la création d’une commission de l’énergie atomique à l’ONU semblait montrer que l’Administration était ralliée à l’idée du contrôle international, les physiciens nucléaires eurent le sentiment d’avoir commencé à l’emporter sur des points essentiels.
24L’appel à l’opinion publique prit la priorité sur le lobbying, pour obtenir la meilleure législation possible et pour convaincre les Américains de la nécessité d’une négociation internationale sur l’énergie atomique et donc sur l’arsenal atomique de leur pays. Au début de l’année 1946, la FAS édita un dépliant destiné à « l’homme de la rue », rédigé dans un style quasi publicitaire, par Harold Urey, dont le titre était : « Je suis un homme terrifié » (« I’m A Frigthtened Man »). Son propos commençait ainsi : « J’écris ceci pour vous terrifier. Je suis terrifié moi-même. Tous les scientifiques que je connais sont terrifiés – terrifiés pour leur vie et terrifiés pour votre vie ». Le premier numéro de Atomic Information, daté du 4 mars, titrait sur l’espionnite ambiante (« Spy Hysteria ») et le président de la FAS, W. Higinbotham, s’exclamait : « Ni le FBI ni la sécurité militaire ne pourront empêcher le monde de trouver ce que nous avons trouvé ». Au même moment, un certain nombre de scientifiques décidèrent de consacrer tous leurs efforts à une initiative forte en direction de ce même grand public. Ce projet prit la forme de l’ouvrage intitulé One World or None. Son titre était donc explicitement politique puisqu’il se prononçait pour un monde uni, un gouvernement mondial, pour résoudre les questions posées par l’existence de l’arme atomique bien sûr, mais aussi toutes les autres questions en suspens de la vie internationale. Le dernier des quinze chapitres, signé par la FAS, s’intitulait : « La survie est en jeu ».
25L’intense activité des physiciens nucléaires provoqua une véritable mobilisation de la grande presse mais un autre courant, favorable à la bombe et au maintien du secret, hostile à une négociation internationale et donnant la priorité à la sécurité nationale, s’exprimait aussi, et les lecteurs étaient demandeurs d’éclaircissements. De façon plus triviale, les journaux étaient pleins de conseils sur la façon de construire un abri anti-atomique familial ou sur l’attitude à adopter en cas d’attaque atomique. De nombreuses enquêtes furent publiées, reprenant le style alarmiste, voire apocalyptique qu’empruntaient les publications scientifiques militantes. Par exemple, le magazine Look publia un long reportage illustré sur la bombe atomique, intitulé « Votre dernière chance d’éviter la destruction atomique ». Sur quinze pages étaient décrites les destructions qui seraient dues à une bombe sur une ville américaine, démontrée la folie d’une « solution » militaire pour conquérir et contrôler le monde et dénoncée « l’horreur d’une vie dans un monde où des bombes atomiques pourraient tomber à toute heure ». L’article était un appel direct à toutes les autorités morales, religieuses et politiques pour les conjurer d’éclairer les groupes de citoyens auxquels elles s’adressaient et d’organiser l’action afin de prévenir une guerre atomique.
Les scientifiques sur la défensive
26Au mois de mars, tout le pays fut littéralement polarisé sur les questions atomiques. D’une part, l’éclatement, au Canada, de la première affaire d’espionnage, mettant en cause un scientifique communiste, Alan Num May, fut révélée le 16 février et fortement répercutée dans la grande presse. Le général Groves déclara que les scientifiques n’avaient pas été assez vigilants sur les questions de sécurité. Pour la première fois le grand public admit que l’URSS pouvait se doter rapidement de l’arme atomique, ce qui provoqua une sorte de panique, un climat d’espionnite qui n’allait plus s’apaiser, une ambiance de croisade anticommuniste et une vague de méfiance à l’égard des physiciens nucléaires les plus en vue. D’autre part, les courants favorables à la loi May-Johnson n’avaient pas désarmé et ils déposèrent l’amendement Vandenberg qui tendait à redonner aux militaires le contrôle de la future AEC. Ces deux affaires alimentèrent des campagnes sur la sécurité nationale qui effrayèrent l’opinion et mirent les scientifiques au pied du mur.
27Pour mener les campagnes en faveur de la loi McMahon et du contrôle international de l’énergie atomique, il fallait mettre en avant un slogan faisant appel aux valeurs traditionnelles de la population américaine et renforçant la crainte d’un « contrôle militaire » sur la société. Ce slogan, ce fut le triptyque : « No Secret, No Defense, International Control », apparu pour la première fois dans la déclaration du 7-8 novembre des physiciens nucléaires. Selon ce mot d’ordre, il n’existait pas de secret de la bombe (mais on pouvait aussi l’entendre comme une protestation contre le secret imposé aux scientifiques) et il n’y avait pas de possibilité de se défendre contre elle, sauf en établissant un contrôle international sur l’énergie atomique. Ce slogan était à la fois anti-loi May-Johnson, pro-loi McMahon et anti-amendement Vandenberg. Le mouvement fut relancé en prenant la forme d’une coalition hétéroclite rassemblant la FAS, la FAtS, les partisans du World Government de Chicago et Oak Ridge, le National Committee on Atomic Information et sa revue Atomic Information, les Citizens Committees for the Civilian Control of Atomic Energy, anti-Vandenberg et proMcMahon, l’Emergency Committee for the Civilian Control of Atomic Energy, un pool d’organisations civiques de tendance libérale, un Steering Committee coordonnant la campagne. Ce mouvement manquait cependant d’un leader ; il aurait fallu un Oppenheimer, un Urey. Il était divisé, avec une forte influence libérale, et affaibli par la crainte latente de la radicalisation et de la marginalisation. La lutte des scientifiques pour l’adoption de la loi McMahon atteint au printemps son maximum d’intensité. Elle fut votée en juillet, établissant une Commission de l’énergie atomique (AEC) chargée de toutes les activités menées dans ce domaine aux États-Unis. Son premier président fut Lilienthal. Les militaires n’avaient pas obtenu la place dont ils rêvaient à l’AEC mais ils compensèrent largement en devenant les pourvoyeurs de fonds des universités et en développant des centres de recherches des forces armées.
28Sur ces entrefaites, le contenu du « Rapport Acheson-Lilienthal », rédigé par un comité dépendant du secrétaire d’État, James Byrnes et auquel Oppenheimer avait largement participé, fut rendu public, le 28 mars 1946. Reprenant les principales positions des physiciens nucléaires, il proposait un contrôle international de l’énergie atomique fondé sur la libre inspection de toutes les installations par une Autorité de développement atomique internationale (ADA). Toute installation considérée comme dangereuse serait entre les mains de celle-ci. Les matériaux fissiles seraient dénaturés, la fabrication d’armes atomiques serait stoppée par étapes et le secret serait levé. En fait, ce rapport équivalait à programmer, à terme, l’abandon du monopole atomique américain ce qui ne pouvait manquer de susciter des réactions hostiles. Elles apparurent dans la presse et montrèrent la force du courant privilégiant une sorte de dissuasion avant la lettre. C’était le cas du délégué à l’UNAEC, Bernard Baruch. Il transforma le Rapport Lilienthal en un « Plan Baruch » qui fut présenté, en juin, dès la première réunion de l’UNAEC. Pour l’essentiel, l’arrêt de la fabrication des bombes n’aurait lieu qu’après la mise en place complète du système de contrôle et des mesures répressives, des menaces de représailles, y compris atomiques, seraient prévues contre ceux qui violeraient les dispositions du plan, le droit de veto au Conseil de sécurité étant dans ce cas supprimé. Les atomistes tentèrent de faire valoir auprès de l’opinion l’irréalisme de ce projet, sans succès, et ils furent désormais suspects de vouloir affaiblir la nation. De la même façon, ils rencontrèrent une vive incompréhension lorsqu’ils refusèrent pour la plupart d’assister aux tirs atomiques décidés par la flotte près de l’atoll de Bikini, les 1er et 25 juillet, et en dénoncèrent l’inutilité et le caractère provocateur au moment où l’UNAEC commençait ses travaux. La bataille médiatique atteint là un de ses sommets. Les marins avaient invité des journalistes du monde entier à assister à des tirs en pleine mer dont il était prévisible qu’ils seraient peu destructeurs : de faits, plusieurs navires sacrifiés ne furent pas coulés par l’explosion. William Lawrence, seul journaliste à avoir assisté aussi à l’essai d’Alamogordo et au bombardement de Nagasaki, écrivit :
29« Au retour de Bikini, on est surpris de déceler un changement profond dans l’attitude de l’opinion publique à l’égard du problème de la bombe atomique. Avant Bikini, tout le monde éprouvait un respect craintif devant cette nouvelle force cosmique… Depuis Bikini, ce respect a disparu en grande partie, remplacé par un sentiment de soulagement qui ne correspond pas du tout à la terrible réalité de la situation ».
30Alors que le mouvement des scientifiques était en développement dans d’autres pays, son échec aux États-Unis devint évident à la fin de 1946. L’UNAEC était profondément divisée, la course aux armements était entamée, de nombreux scientifiques retournaient dans les laboratoires d’armement et les organisations nées depuis deux ans se trouvaient réduites à la défensive. L’atmosphère pesante qui s’était abattue sur les campus allait encore se détériorer, au cours des mois suivants, dans des proportions que les physiciens nucléaires n’auraient pu imaginer. Leur échec le plus criant fut certainement leur défaite dans les médias et le retournement de l’opinion publique qui, après avoir réagi plutôt favorablement à l’émergence de ces physiciens, se radicalisa brutalement sur des positions nationalistes, anti-libérales et anti-intellectuelles. Les atomistes étaient souvent passés pour des Cassandre, désormais ils n’étaient plus audibles. Ils n’avaient même pas réussi à alerter leurs concitoyens sur la gravité des effets biologiques de la radioactivité dispersée lors d’une explosion atomique et à les convaincre de la vanité d’une politique de sécurité fondée sur le secret atomique. Dans le débat sur le rôle de l’arme atomique dans le monde de l’après-guerre, tous les avertissements avaient été vains et le pire devenait possible.
Bibliographie
- « Le Projet Manhattan – Histoire de la première bombe atomique », Les Cahiers de Science & Vie, hors-série n° 7, février 1992.
- Robert Jungk, Plus clair que mille soleils – Le destin des atomistes, Paris, Arthaud, 1958.
- Daniel J. Kevles, Les Physiciens – Histoire de la profession qui a changé le monde, Paris, Anthropos-Economica, 1988.
- Peter Pringle et James Spigelman, Les Barons de l’atome, Paris, Seuil, 1982.
- Donald A. Strickland, Scientists in Politics – The Atomic Scientists Movement, 1945-1946, Purdue University Studies, 1968.
- Leo Szilard et Spencer Weart, Leo Szilard – His Version of the Facts, MIT Press, 1978.