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Les collèges jésuites et la formation des élites : l'impact de la loi Debré

Pages 81 à 96

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  • Poucet, B.
(2011). Les collèges jésuites et la formation des élites : l'impact de la loi Debré. Le Télémaque, 39(1), 81-96. https://doi.org/10.3917/tele.039.0081.

  • Poucet, Bruno.
« Les collèges jésuites et la formation des élites : l'impact de la loi Debré ». Le Télémaque, 2011/1 n° 39, 2011. p.81-96. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2011-1-page-81?lang=fr.

  • POUCET, Bruno,
2011. Les collèges jésuites et la formation des élites : l'impact de la loi Debré. Le Télémaque, 2011/1 n° 39, p.81-96. DOI : 10.3917/tele.039.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2011-1-page-81?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tele.039.0081


Notes

  • [1]
    Par recteur, il faut entendre, dans la terminologie jésuite, le chef d’établissement et supérieur de la communauté. Un collège jésuite comprend des classes élémentaires et des classes secondaires, comme un lycée classique. Il n’est pas mixte et accueille pour l’essentiel des internes. Le père provincial est le responsable d’un ensemble territorial de communautés jésuites ou province dont les collèges mais pas seulement – il y a quatre provinces en France à ce moment-là. Le préposé général ou « général » est le responsable de l’ensemble des pères jésuites au niveau international – c’est le garant de la continuité de la congrégation. Un père visiteur est une sorte d’inspecteur originaire d’une autre province.
  • [2]
    Fonds Ed. Vandermeersch (en cours de dépôt aux Archives départementales de la Somme, désormais Fonds EV), 77J52, commission collège : réunion des recteurs du 26 avril 1945.
  • [3]
    B. Poucet, La liberté sous contrat : une histoire de l’enseignement privé, Paris, Fabert, 2009.
  • [4]
    R. Rogers, Les bourgeoises au pensionnat : l’éducation féminine au XIXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007 ; J. Lacouture, Jésuites, t. II, Paris, Seuil, 1992, p. 315-341 (sur le collège Tivoli à Bordeaux).
  • [5]
    Informations statistiques, n° 44, novembre 1962, p. 297-331.
  • [6]
    De Gaulle et les élites, S. Berstein, P. Birnbaum, J.-P. Rioux (dir.), Paris, La Découverte, 2008 ; C. Lelièvre, L’École des Présidents, Paris, Odile Jacob, 1995.
  • [7]
    F. de Dainville, « L’enseignement privé est-il en retard ? », Études, juin 1963, p. 311.
  • [8]
    G. Langouët, A. Léger, Le choix des familles, Paris, Fabert, 1997.
  • [9]
    G. Langouët, « L’enseignement privé sous contrat : continuité, diversification et stabilité », in L’État et l’enseignement privé : la loi Debré (1959) et son application (Actes du colloque État et enseignement privé. À propos des cinquante ans de la loi Debré, Amiens, 10-11 décembre 2009), B. Poucet (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, à paraître en 2011.
  • [10]
    A. Prost, « L’école et la famille dans une société en mutation », in Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France, t. IV, Paris, Perrin (Tempus), 2008 [1991].
  • [11]
    Depuis 1938, un Centre d’étude pédagogique (CEP) a été créé par les jésuites, dirigé par l’un des leurs, le père Pierre Faure : c’est un lieu de formation, de coordination et de conseil qui publie une revue et des fiches documentaires. Voir A.-M. Audic, Pierre Faure, Paris, Don Bosco, 1998, p. 23-36.
  • [12]
    La 31e congrégation se déroule sur deux années (1965-1966), les décrets qui en résultent sont promulgués le 15 février 1967 par P. Arrupe, préposé général de la Compagnie de Jésus.
  • [13]
    Fonds EV, 77J51 : commission des collèges du 8 mai 1971 : réunion des recteurs, 8 mai 1971, extrait de la lettre aux pères des collèges de France du 25 août 1965, document 4.
  • [14]
    Décrets de la 31e congrégation générale, « décret 28 », Toulouse, Prière et Vie, 1967, p. 255.
  • [15]
    Fonds EV, 77J52 : commission des collèges, rapport sur les collèges, directives pour les collèges du Père Plaquet, Visiteur de France.
  • [16]
    E. Vandermeersch, « La laïcité, la loi Debré et les collèges », Christus, hors-série, n° 230, mai 2011, La pédagogie ignatienne. Il faut souligner qu’une partie des laïcs n’exerçaient pas leur fonction à plein temps.
  • [17]
    Fonds EV, 77J51 : commission des collèges du 27 janvier 1964, p. 1.
  • [18]
    Fonds EV, 77J51 : commission des collèges, étude sur les anciens de deux collèges jésuites, CIRIS, Rome, 1965.
  • [19]
    Fonds EV, 77J51 : commission des collèges. La congrégation générale avait commencé à se dérouler à Rome.
  • [20]
    Économie et sciences expérimentales – depuis ES et inclus dans S.
  • [21]
    Fonds EV, 77J52 : commission des collèges, monographie sur les collèges – collège d’Amiens. À souligner qu’à Amiens les élèves étaient organisés en « groupe de travail », petite unité autonome avec salle de travail spécifique pour les études, au lieu d’être soumis au rythme des grandes études surveillées.
  • [22]
    Fonds EV, 77J52 : commission des collèges, rapport sur l’externat Saint-Joseph de Lyon (1966).
  • [23]
    Fonds EV, 77J53 : commission des collèges, dossier collège Saint-Michel de Saint-Étienne (1966).
  • [24]
    Fonds EV, 77J51 : commission des collèges, rapport de synthèse pour la CORPEA du 5 février 1968.
  • [25]
    Fonds EV, 77J53 : commission des collèges, rapport n° 1 « Participation et structure au collège Saint-Michel à la rentrée de septembre 1968 ».
  • [26]
    Fonds EV, 77J 51 : travaux de la commission des collèges, compte rendu de la sous-commission des études du 25 février 1971, p. 4. Un certain épuisement de la réflexion est à relever : la revue Orientations cesse de paraître en 1975.
  • [27]
    D’après l’annuaire des jésuites, 22 jésuites exercent un ministère dans un collège, 2 sont directeurs ; il y a 1 145 laïcs pour 15 635 élèves.
  • [28]
    CEP-Inter-collèges, 43, n° 30, mai 1987, p. 11.
  • [29]
    C. Ben-Ayed, Approche comparative de la réussite scolaire en milieu populaire dans l’enseignement public et privé, thèse de doctorat en sciences de l’éducation, sous la direction de G. Langouët, Lille, ANRT, 1998, p. 542.
  • [30]
    Enquête pour le collège Saint-Joseph de Lille, Lille, Centre diocésain d’études socio-religieuses, 1962, p. 65.
  • [31]
    Fonds EV 77J27, École Saint-Joseph, résultats de l’enquête d’octobre 1961, p. 4.
  • [32]
    Fonds EV, 77J27, École du Sacré-Coeur, résultats de l’enquête d’octobre 1961, p. 48.
  • [33]
    E. Vandermeersch, École : Église et laïcité, Paris, L’Harmattan, 2008, p. 39.
  • [34]
    Fonds EV, 77J51 : travaux de la commission des collèges, compte rendu de la commission du 18 octobre 1970.
  • [35]
    Fonds EV, 77J53 : commission des collèges, lettre du père préfet de Reims du 14 juillet 1965 aux équipes 64-66.
  • [36]
    Fonds EV, 77J53 : commission des collèges, lettre du recteur de Reims du 9 novembre 1966 aux parents d’élèves.
  • [37]
    Parmi les parents : 6 % d’agriculteurs, 12 % d’artisans et commerçants, 48 % de cadres supérieurs et professions libérales, 23 % de professions intermédiaires, 5 % d’ouvriers, 5 % autres, d’après C. Fertel, La Pro, une boîte à bac, un lycée pour les bourgeois, mémoire de licence de sciences de l’éducation, sous la direction de C. Carpentier, 1993, tableau 23 bis et 24.
  • [38]
    Un nouveau texte a été promulgué en 1986 : « Caractéristiques de l’éducation jésuite », suivi en 1995 du « Projet pédagogique ignatien ».
  • [39]
    P. Tapernoux, Les enseignants du privé, tribu catholique ?, Paris, Anthropos, 2001, p. 61.
  • [40]
    Projet pédagogique ignatien, 1995. Afin de saisir la complexité des choix de l’école aujourd’hui, on se reportera à A. van Zanten, Choisir son école, Paris, PUF, 2009.

1On sait que la loi Debré du 31 décembre 1959 a joué un rôle important dans l’évolution de l’enseignement catholique. En premier lieu parce qu’il a cessé d’être confessionnel ; en second lieu parce qu’il a été financièrement sauvé ; néanmoins, cela s’est fait au prix d’une adaptation de ses structures. Or, une partie des établissements privés se consacrait à la formation de l’élite sociale. Cela a provoqué un changement dans le type de recrutement des établissements, dans leur organisation, dans les contenus de formation.

2Nous limiterons notre réflexion, à titre expérimental et en attendant une enquête de plus grande ampleur, aux collèges jésuites de France parce que, traditionnellement, ils rassemblent une certaine conception élitiste du recrutement et de la formation. Ce choix méthodologique est certes restrictif, mais en même temps il permet de saisir les évolutions qui ont pu avoir lieu réellement, dans certaines institutions, au-delà des séries statistiques qui peuvent masquer les modifications réelles. 1959 est bien entendu une date clé, même si on n’ignore pas que les recteurs [1] estiment dès les années 1945 qu’une modification du recrutement des collèges est à envisager à certaines conditions :

3

Les révérends pères provinciaux et les révérends pères visiteurs jugent que le fait de s’adresser à un milieu social plus large et plus mêlé ne fait pas d’objection de principe ; nous avons une mission à remplir vis-à-vis de ce milieu. Mais, il faut veiller d’abord à ce que la valeur morale des familles et la valeur intellectuelle des enfants soient suffisantes, ensuite à ce qu’il n’y ait pas brusque afflux d’éléments nouveaux. Introduits d’un coup, en grand nombre, ces nouveaux venus transformeraient l’atmosphère éducative de collège au lieu d’être par elle transformée [2].

4Ce constat se révélera prémonitoire.

L’enseignement catholique depuis 1959

5Nous présentons d’abord quelques éléments généraux de réflexion sur l’enseignement catholique afin de mieux comprendre ensuite les particularités de l’enseignement et de l’éducation professés dans les collèges jésuites. Ceux-ci s’inscrivent, bien entendu, dans l’histoire générale de l’enseignement privé en France [3].

Un enseignement décalé

6Il est extrêmement difficile de dresser des comparaisons avec la situation antérieure à 1959, car il n’existe aucune statistique fiable, ni du côté du ministère de l’Éducation nationale, ni du côté du Secrétariat général de l’enseignement catholique. On sait simplement, de façon impressionniste, qu’il existe une multitude d’établissements très divers, que les plus prestigieux sont, pour l’essentiel, congréganistes et se trouvent dans l’enseignement secondaire. En revanche, existent également de nombreux établissements primaires de très petite taille, à une classe le plus souvent et dont certains vivent très difficilement, faute de moyens.

7À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il semble qu’un élève sur deux soit formé dans un établissement secondaire catholique et que nombre de futurs militaires de haut rang soient passés par la préparation de la rue des postes à Versailles – Sainte-Geneviève – dirigée par les jésuites. Dans toutes les grandes villes de province, il existe des établissements confessionnels où noblesse et bourgeoisie mettent leurs garçons, mais également des établissements pour jeunes filles – les pensionnats – qui accueillent les futures épouses à qui on apprend non seulement les bonnes manières et le code mondain, mais également la culture nécessaire afin d’appartenir à l’élite sociale [4]. On l’aura compris, la formation est essentiellement littéraire. Une étude statistique du ministère de l’Éducation nationale de 1960-1961 le confirme : dans l’enseignement privé, 60 % des élèves sont en classe de philosophie contre 39 % dans l’enseignement public, alors que 12 % sont en sciences expérimentales (contre 26 % dans l’enseignement public), 28 et 34 % respectivement étant en mathématiques élémentaires [5].

8Or, de Gaulle en 1959 décide une rupture politique essentielle en matière éducative : le recrutement de l’élite sera désormais plus démocratique [6]. Il se fera sur une base élargie, d’où deux mesures complémentaires : l’allongement de la scolarité obligatoire à l’âge de 16 ans, un début d’unification des formations par la création des CEG, puis des CES ; par ailleurs, le recrutement des élites sera scientifique et technique et non plus littéraire. La loi Debré s’inscrit dans cet horizon. C’est dire le retard de l’enseignement catholique en la matière, même si François de Dainville conteste en partie l’analyse tout en soulignant qu’« une pénurie de moyens n’a pas permis à l’école libre d’adapter ses structures aux transferts de population et à l’essor urbain » [7]. Si les établissements de garçons peuvent rivaliser avec les lycées en matière de sections scientifiques, il en va tout autrement avec les lycées de jeunes filles, pour l’essentiel, littéraires. Mais son article met bien en évidence un paradoxe : certains établissements privés accueillent les « retardés » de l’enseignement public et quelques-uns accueillent l’élite sociale : on y retrouve les collèges jésuites.

Une évolution en profondeur

9Dans les quarante années qui suivent le vote de la loi, la fréquentation se transforme progressivement, signe du changement de fonction de l’enseignement privé. C’est ce que souligne, notamment, Gabriel Langouët dans un récent colloque :

10

Si l’on examine les parcours scolaires des élèves, du début de l’élémentaire à la fin du secondaire : vers 1995-1996, sur 100 élèves, près de 59 avaient fait un parcours « tout public » et entre 6 et 7 un parcours « tout privé », tandis que près de 35 avaient utilisé les deux secteurs. Et la vision est encore plus contrastée si l’on regarde les comportements des familles pour l’ensemble d’une fratrie : à la même date, sur 100 familles, un peu plus de 51 n’utilisaient que le public tandis que moins de 4 n’utilisaient que le privé ; et près de 45 avaient utilisé les deux secteurs [8]. Et l’hypothèse la plus vraisemblable est que le zapping – le passage d’un secteur à l’autre – a continué de croître. C’est dire si l’attachement des familles à la présence des deux secteurs est fréquent et fort, comme l’ont notamment montré les manifestations de 1984 et celles de 1994 [9].

11Autrement dit, l’enseignement privé est désormais nettement moins compris comme l’enseignement de formation d’une élite sociale que comme un enseignement de recours, complémentaire de l’enseignement public [10]. Il existe certes des établissements de « niche » où l’on pratique l’entre soi social et de fait l’exclusion puisque ne se retrouvent que les membres d’une certaine élite sociale, mais il en existe également au sein de l’enseignement public. Les frais d’inscription, mais aussi l’environnement culturel contribuent à faire de ces établissements un lieu de non-démocratisation réelle. Reste à voir comment se situent les établissements jésuites dans cet ensemble [11].

La politique éducative des jésuites

12Dans l’ordre politique, il y a deux points à distinguer : la politique éducative et la politique ecclésiastique. Si la première est liée, en France du moins, au vote de la loi Debré et aux évolutions générales du système éducatif, la seconde est conditionnée par un événement religieux d’importance : le Concile œcuménique en préparation dès 1959 et les décisions propres des congrégations. Le Concile entraîne le vote d’une « Déclaration sur l’éducation » en 1965 d’une part, la 31e congrégation d’autre part – une assemblée des principaux responsables jésuites – qui prend dès 1965 [12] une série de décisions éducatives. Une lettre du préposé général de 1965 vient préciser ce choix :

13

On dit aussi que nos collèges sont trop exclusivement réservés aux riches : il se peut que cette remarque soit partiellement vraie, mais c’est alors à nous d’inventer les solutions concrètes qui ouvrent nos collèges à de plus pauvres et même à de très pauvres ; je sais d’ailleurs que vous avez fait des efforts considérables dans ce sens et je ne puis que vous demander de les amplifier encore pour que les collèges que vous animez puissent accueillir largement tous ceux qui sont capables de profiter d’une formation solide, fussent-ils sans aucune ressource [13].

14Il est très clairement question d’une profonde réorientation des choix décidés en matière éducative. Ce sera confirmé par le décret sur « l’apostolat de l’éducation » :

15

Le choix des élèves doit, dans la mesure du possible, se porter sur ceux dont on peut espérer qu’ils profiteront davantage de notre éducation et exerceront une influence plus efficace, quelle que soit leur condition sociale [14].

Le collège traditionnel

16C’était, de fait, une véritable rupture par rapport aux directives pour les collèges fixées par le Visiteur de France en 1958. Celui-ci, en effet, déclarait que l’objectif de la Compagnie était « la formation d’une élite chrétienne » :

17

Le collège doit être une pépinière [un séminaire] de chrétiens authentiques, de vocations apostoliques – laïques, religieuses, sacerdotales – très particulièrement à la Compagnie ; non que ces dernières soient l’unique fin de nos collèges, mais elles sont une de leurs raisons d’être et le signe non équivoque, sur un certain nombre d’années, de la valeur religieuse d’un établissement.

18Cela suppose une sélection rigoureuse des élèves : « si des parents préfèrent d’autres méthodes d’éducation, ne nous inquiétons nullement. Avec délicatesse, invitons-les à choisir un établissement dont la pédagogie leur convienne ». Une sélection non moins sérieuse des professeurs doit être faite. Il faut « écarter fermement ceux qui s’avéreraient incapables, par leur esprit, leur manque de sens chrétien, leur manque de valeur pédagogique, de collaborer efficacement avec nous en vue du but proposé ». Enfin, il faut procéder à une initiation des parents à « la vraie pédagogie de la Compagnie » [15].

19Les 21 collèges de 1960 accueillaient 12 638 élèves, avec 434 jésuites et 795 laïcs [16]. Ils ne comprenaient de ce fait, en général, qu’une seule classe par niveau : ainsi, en cas d’échec, il fallait nécessairement changer d’établissement, car, sauf exception, on ne redoublait pas sur place. On pouvait aussi être invité à aller ailleurs si le niveau était jugé insuffisant, même s’il n’y avait pas redoublement. Toutes les sections n’existaient pas : très peu de sections de sciences expérimentales (car pas de latin), pas de section technique, sauf rare exception. On se limitait, en général, aux deux sections philosophie et mathématiques.

20Les collèges étaient de type intégré, à savoir qu’ils commençaient dès les classes élémentaires ; l’encadrement par les pères jésuites était important – professeur, mais aussi jeunes jésuites en formation, conseillers spirituels, encadrement administratif. Un certain nombre de jésuites n’enseignaient pas, mais étaient à l’écoute des élèves dont le nombre total était limité à 500 à 700 en général par établissement.

Politique gaulliste et politique des jésuites

21Une nouvelle politique est donc décidée en France, avant même les orientations de la Congrégation générale, politique en faveur des milieux plus modestes, ce qui passe soit par la suppression de collèges soit par un développement des sections techniques ou des collèges d’enseignement secondaire :

22

Il a semblé aux pères que certains milieux plus modestes, moins privilégiés culturellement, pouvaient à cet égard, être plus prometteurs, plus réceptifs, donc être plus dignes d’intérêts. Il leur a semblé qu’une attention plus particulière devait être également accordée au monde ouvrier sur lequel l’Église n’aura qu’une action pastorale médiocre tant que le dialogue avec lui ne sera pas préparé par une action éducative qui, seule, permettra de tenir compte des valeurs de ce milieu. Il a donc semblé aux pères consultés qu’il y aurait intérêt, sans abandonner de façon systématique nos collèges classiques, à nous associer plus à fond à l’effort de démocratisation de l’enseignement poursuivi par l’État en réalisant pour le 1er cycle, à titre d’expérience, et suivant les possibilités locales, d’authentiques collèges d’enseignement secondaire polyvalents. Cette expérience paraît plus facilement réalisable en externat et dans de grosses agglomérations [17].

23Pour certains milieux, enseignement moderne et technique sont l’instrument moderne, normal et adapté pour cette formation. Bref, la politique jésuite souhaite non seulement s’adapter à la politique gaullienne, mais l’intégrer à son propre dispositif. Pour ce faire, en 1963, une série d’enquêtes sociologiques est lancée sur les collèges. La conclusion en 1965 est assez significative : les desiderata sont les suivants :

24

Celui de voir les collèges jésuites s’ouvrir à des milieux sociaux plus variés, celui d’être davantage en liaison avec le monde des adultes dans lequel le jeune est appelé bientôt à travailler et celui d’une éducation de la liberté toujours plus poussée, notamment en matière religieuse [18].

25Pour conseiller le Provincial dans ses décisions, en 1964, une commission des collèges est créée en France afin d’examiner le devenir des établissements. Plusieurs décisions sont prises dès novembre 1965 [19] : le choix d’ouvrir le recrutement à des catégories sociales plus modestes rend nécessaire d’augmenter les effectifs des seconds cycles (300 élèves au minimum) et de supprimer, sauf exception, le primaire pour maintenir un encadrement jésuite suffisant. C’est la fin du collège jésuite intégré. C’est aussi l’extinction programmée de l’internat et la volonté d’un recrutement plus local, ce qui diminue les coûts, mais conduit, de fait, à se replier sur treize départements… C’est enfin la nécessité d’offrir un éventail d’options plus larges et en conséquence de quoi d’accepter, si nécessaire, des fusions et des regroupements d’établissements.

26Les collèges sont en effet profondément perturbés dans leur organisation par les décisions de réorganiser le baccalauréat en 1965 et de multiplier les sections : il va falloir admettre des élèves qui n’ont pas fait de latin. Ainsi, au collège d’Amiens, le rapport explique qu’il faut abandonner les classes élémentaires pour élargir le second cycle :

27

[…] ne pas offrir les quatre options terminales serait couper notre recrutement à la base. Ne pas créer ces sections nouvelles [B et D [20]] serait se couper de la culture actuelle. Il faut s’ouvrir à la réforme. Il devient impossible de faire admettre que l’on ne fait pas de « moderne ». Bien entendu, prendre une telle décision aura des conséquences en termes de recrutement de nouveaux professeurs, d’élèves et de locaux [21].

28À Lyon, on constate que les collèges qui ne possédaient pas la section « sciences expérimentales », jugée insuffisamment élitiste, voyaient les élèves partir. Or, la nécessité d’élargir la palette de l’offre de formation en second cycle condamne les établissements à replacer ailleurs les classes élémentaires, soit dans une école paroissiale de quartier en difficulté, soit en construisant un nouveau bâtiment, car l’établissement craint de tarir l’alimentation en élèves pour le second cycle ; cela lui paraît aussi la condition nécessaire pour garder, malgré tout, « un certain standing intellectuel » [22]. À Saint-Étienne, on en conclut que « sans regroupement avec d’autres collèges, il apparaît impossible d’offrir aux élèves les diverses options » [23]. On s’oriente vers la solution qui consiste à se limiter à un premier cycle du second degré.

29Cela signifie également une adaptation de la pédagogie aux conditions du temps

30

en élaborant une pédagogie rénovée, apte à faire naître une culture nouvelle. On peut la caractériser comme un dynamisme inventif, soucieux d’utiliser les méthodes actives, de favoriser la participation des élèves par tout ce qui peut développer leur initiative, de recourir aux moyens audiovisuels [24].

31Ces décisions sont prises également pour des raisons d’encadrement. La prospective de recrutement en matière de jésuites prévoit sur les dix ans à venir de ne mettre à disposition des collèges que deux jésuites nouveaux par an, d’autant que les scolastiques (jésuites en cours de formation) n’ont guère de goût pour travailler dans les collèges tels qu’ils fonctionnent : la crise de recrutement ne laisse guère d’espoir, les départs à la retraite ne seront pas compensés par les entrées. Très vite se posera la question du passage des responsabilités des établissements des jésuites à des directeurs laïcs ; les premiers restant à des postes d’influence, mais non de responsabilité administrative. Cela entraîne un véritable bouleversement de l’organisation interne des établissements. La politique menée est résumée dans cette proposition de la commission du 7 janvier 1967 :

32

Ne pas conserver de collège qui refuse dans la pratique un effort de démocratisation (soit financière, soit intellectuelle, l’accueil des pauvres aux deux sens du mot), le pluralisme religieux et la liberté religieuse qu’elle suppose de l’école.

33On ne peut non plus faire l’impasse sur les conséquences des événements de mai 1968 sur le fonctionnement d’établissements aussi structurés que les collèges jésuites. Désormais, comme le fait remarquer un rapport du Collège Saint-Michel de Saint-Étienne « l’offre de participation était perçue comme une offre octroyée, En mai, elle fut revendiquée ». Les responsables des établissements suivent alors des formations sur la relation pédagogique, la dynamique de groupe, sur la prise de décision [25]. On est loin du fonctionnement quasi militaire revendiqué par le Père visiteur de 1958.

34Telles sont les orientations générales des quatre provinces de France. On peut tenter de comprendre les répercussions de ces décisions sur le fonctionnement de l’un ou l’autre établissement, pris à titre de témoin.

Politiques d’établissement : du collège jésuite à l’établissement ignatien

35Un bilan est dressé en 1970. L’impression générale est que les établissements subissent les événements et ne mènent plus réellement une politique. À Metz, il n’y a plus de pensionnaires, le recrutement est désormais local, le collège est amené à une ouverture complète sur la ville, mais il ne s’agit plus d’un collège de la Compagnie. Il en va de même à Lille : c’est désormais le diocèse qui a la responsabilité du collège. Au Mans, le choix a été fait de concentrer les efforts uniquement sur le second cycle.

36Des établissements restent intégrés, mais doivent malgré tout évoluer : le Caousou à Toulouse s’insère davantage dans la civilisation de l’image ainsi qu’à Tivoli (Bordeaux). Saint-Louis de Gonzague à Paris reste davantage traditionnel, de par le milieu des parents. Il en va de même pour le collège de Reims : il maintient l’internat, une forte imprégnation religieuse ignatienne et refuse la section B. Celui d’Avignon se limite désormais à un second cycle.

37Certains font le choix d’une étroite collaboration avec l’enseignement public, se considérant comme un service public, mettant en place une méthode pédagogique originale, comme la méthode Ramain à Saint-Étienne. Ceux de Saint-Étienne (Saint-Michel) et de Lyon (Sainte-Hélène) visent à former des êtres libres et responsables, en laissant le maximum de responsabilité aux laïcs.

38D’autres, tel La Providence à Amiens, estiment que l’évolution est inéluctable. À Vannes (François Xavier), constat est fait que l’internat accueille de moins en moins d’élèves et le recteur un an plus tard conclut ainsi son exposé :

39

On y vient davantage pour les études et beaucoup moins pour la formation humaine d’où le glissement de l’établissement vers l’anonymat d’une école libre comme les autres avec peut-être un bon niveau scolaire : c’est tout. Désintérêt pour tout ce qui est religieux. L’objectif est la réussite scolaire [26].

40Le niveau social des établissements s’est de fait ouvert à la classe moyenne. En témoigne désormais, dès les années soixante-dix, d’abord dans certains établissements (Saint-Michel de Saint-Étienne), la pratique de plus en plus établie du quotient familial : le montant des frais de scolarité est différencié en fonction des ressources financières déclarées aux impôts. De nombreux problèmes matériels ont dû être résolus quant à la restructuration des bâtiments, aux réaménagements des locaux pour les adapter à la nouvelle offre de formation.

41Quarante ans plus tard, en 2010, la situation des collèges jésuites est désormais profondément différente de ce qu’elle était en 1960. Si le nombre d’élèves a légèrement augmenté, le nombre d’établissements a été divisé par deux, ce qui signifie que leur nombre moyen par collège a très fortement augmenté. Les jésuites sont, depuis plusieurs années, de moins en moins nombreux et n’occupent plus les postes de responsabilité sauf exception [27]. En revanche, l’esprit « jésuite » n’a pas disparu. En effet, une réunion des établissements s’est mise en place à partir de 1975 afin d’organiser ce passage de collèges entièrement sous la responsabilité de pères jésuites à des établissements désormais de tradition éducative jésuite : ce sont les établissements ignatiens. À la faveur des regroupements ou des fusions d’établissements, des relations se nouent avec des traditions éducatives différentes : maristes, assomptionnistes, Ursulines, Sacré-Cœur. Parmi les 17 établissements scolaires, 13, en 1987, sont encore de tradition jésuite. Un établissement n’est pas du tout mixte – celui de Reims. Néanmoins, une analyse sociologique des statuts de ces associations tend à montrer que la question de l’échec scolaire n’est quasiment pas prise en compte et que l’on parle peu des rapports des élèves à la société – comme s’ils appartenaient tout entier au collège [28] ! Dans un établissement, on souligne, par ailleurs, le peu de poids dans les structures de responsabilité des « familles pauvres » par rapport aux familles aisées. Néanmoins, ces familles populaires ont un profil particulier, très investi dans la scolarité de leur enfant, comme a pu l’expliquer plus tard Choukri Ben-Ayed [29]. On les retrouvera, en particulier dans le secteur technique des établissements concernés.

Trois modèles d’évolution

42Trois établissements font ici l’objet d’une investigation un peu plus détaillée afin de montrer la diversité des solutions adoptées : la première est significative d’une transformation complète ; elle conduit à la disparition du collège jésuite en tant que tel. La seconde maintient une certaine tradition – c’est le collège de Reims. La troisième adopte une ligne d’ouverture dans une perspective ignatienne, c’est le collège d’Amiens – ces deux établissements à des degrés divers demeurent dans l’obédience jésuite grâce à un système d’associations où la Compagnie de Jésus a une responsabilité.

Saint-Joseph devient le centre scolaire diocésain Saint-Paul

43Le collège Saint-Joseph de Lille, fondé en 1878, est alors dirigé par Edmond Vandermeersch, recteur jésuite. Il a signé un contrat avec l’État en juillet 1961. À cette même date, le recteur fait procéder à une étude sociologique sur l’établissement qui montre ceci : entre 1935 et 1961, les effectifs du collège sont passés de 58 % de l’ensemble des collèges libres de Lille à 28 %. Ce sont essentiellement des externes et des demi-pensionnaires (12 % d’internes). Cette diminution importante est due à la création de nouveaux collèges et à l’accroissement numérique plus rapide des autres établissements ; au fait que l’établissement est cher (pour 34 % des familles qui ont un enfant dans l’établissement), fermé sur ses traditions, très sélectif (l’examen d’entrée est jugé d’un niveau plus élevé que dans les autres établissements) et ne donne qu’un enseignement classique (il ne comporte, en effet, aucune série moderne). Le constat est clair : « le collège vise à ne conserver qu’une élite, c’est commode pour le collège, mais pas pour les parents qui doivent élever tous leurs enfants bien ou mal doués » [30].

44La structure socioprofessionnelle des parents est très caractéristique d’un entre soi élitaire : appartenance à des familles cultivées, aisées et qui occupent dans la société un statut social élevé ; un tiers sont des industriels souvent du textile (dont 70 % ont jusqu’à 50 salariés, les autres étant au-dessus) ; un quart des cadres supérieurs et ingénieurs ; un cinquième appartiennent au monde des professions libérales. Au total, 70 % des parents d’élèves appartiennent à ce type de population, contre 30 % dans la plupart des autres collèges. Il n’y a pas un seul enfant d’origine ouvrière et seulement 10 % de cadres moyens. Cette inexistence de brassage social inquiète les responsables de l’établissement, d’autant que pour les trois quarts des familles le choix d’un autre établissement ne se pose pas : on respecte une tradition éducative de fréquentation de l’établissement (la plupart des parents ont fait eux-mêmes leurs études dans l’établissement ou dans un établissement catholique) : la question du succès aux études ne semble pas l’essentiel, même si en cas de succès au baccalauréat 60 % des reçus font le choix de préparer une Grande École. En effet, presque une famille sur deux motive son choix sur des raisons d’ordre religieux et pour le modèle éducatif jésuite. Or, s’interrogent les responsables,

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il conviendrait peut-être de se demander si dans notre monde moderne un chrétien d’élite ne doit pas s’efforcer d’occuper des postes importants d’où son rayonnement sera plus intense et par conséquent d’obtenir les meilleurs diplômes puisqu’ils sont aujourd’hui la clé du succès [31].

46Les résultats au baccalauréat (seconde partie) de fait sont de 68 % tandis qu’ils sont de 64 % dans l’enseignement public : ils devraient être réellement supérieurs, compte tenu du type d’élèves très favorisés. Bref, se pose très clairement la question de la diversification sociale du recrutement, autant pour des questions de survie que pour des questions d’évolution du catholicisme.

47Un autre établissement, le Sacré-Cœur de Tourcoing, a fait l’objet de la même investigation. À la différence du précédent, il ne s’agit pas d’un établissement congréganiste, mais d’un établissement diocésain. Il est le seul de son espèce dans la ville. Si on le met en perspective avec les établissements privés de Tourcoing, il accueillait en 1938 54 % des effectifs pour tomber à 28 % vingt ans plus tard. Là aussi le pourcentage d’internes est faible (10 % en 1959). La structure socioprofessionnelle est un peu moins marquée socialement que dans le précédent établissement, mais reste extrêmement élevée : ce sont là aussi des familles cultivées, aisées, occupant dans la société un statut élevé (industriels du textile (10 à 30 salariés) pour près de 40 %, ingénieurs pour 25 % ou pour 20 % professions libérales). Il y a 0,5 % de famille d’origine ouvrière, 25 % de cadres moyens et d’employés. La plupart des parents ont fait des études au niveau du baccalauréat et au-dessus, dans l’enseignement privé. L’établissement n’est pas non plus choisi pour ses résultats aux études, mais pour l’éducation religieuse et pour les méthodes d’enseignement pratiquées ; pour sa renommée, mais également, tout simplement, pour sa proximité géographique. Toutefois, si la sévérité reconnue des examens de passage d’une classe au collège est admise, plusieurs signalent « l’effet néfaste sur le travail et la santé des enfants d’une certaine atmosphère de bachotage. On décourage les moins doués » [32].

48La lecture de ces deux études n’est pas sans soulever nombre de questions sur l’avenir de ces deux établissements. Le père Vandermeersch avait souhaité une solution radicale : l’ouverture vers d’autres milieux sociaux pour arrêter l’hémorragie des effectifs et, dans ce cas, la reconstruction dans un quartier plus près de la population scolarisable [33] – le centre de Lille où il était situé se vidant de sa population traditionnelle des patrons du textile. Toutefois les jésuites, n’étant pas propriétaires de l’établissement, ne purent imposer leur volonté. L’élite locale préféra le maintien sur place. Il fallut imaginer une autre solution : le rapprochement avec le Sacré-Cœur. En 1968, ils décideront de fusionner (avec par ailleurs un autre établissement de garçons, le collège Jeanne d’Arc). Sera ainsi créé le Centre scolaire Saint-Paul, qui regroupe désormais garçons et filles de l’école élémentaire aux classes terminales, puis ultérieurement aux classes préparatoires. En 1970, l’établissement compte 1 874 élèves. Il n’est plus un établissement jésuite, mais un établissement diocésain. Celui-ci réoriente progressivement son offre de formation, moins du côté des études littéraires et davantage du côté des études scientifiques et surtout économiques. Cela n’est pas sans conséquence sur l’équilibre interne entre jésuites et non jésuites, comme l’explique un père jésuite :

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Nous avons vécu les événements. Nous commençons à nous rendre compte que nous ne sommes plus dans un collège jésuite […]. Autrefois Saint-Joseph était un collège jésuite où venaient travailler des laïcs. Maintenant, le centre Saint-Paul est un collège où travaillent des laïcs, prêtres diocésains, religieuses et jésuites. La plupart des laïcs sont là sans avoir jamais eu l’intention d’entrer dans un collège jésuite […]. Le recrutement a changé : nous avons maintenant des enfants de commerçants, employés, contremaîtres, agriculteurs, mais ce sont toujours les parents des autres milieux qui se cooptent dans le choix des délégués [34].

50Indéniablement, l’élargissement du recrutement a eu lieu, pour autant ce n’est pas devenu un établissement populaire, mais la classe moyenne et moyenne supérieure est désormais chez elle. En revanche, l’établissement n’est plus jésuite.

Un collège classique

51À l’inverse de cette évolution, le collège de Reims, fondé en 1874, est resté structuré, jusqu’à aujourd’hui, autour de son projet pédagogique, projet admis comme expérience pédagogique par le préfet, lors de la signature du contrat d’association en 1961. En effet, depuis 1942, les élèves du second cycle vivent en équipes en dehors des classes proprement dites : en étude, au réfectoire, en promenade, en sports, en travaux manuels. Ces équipes sont composées de 12 à 14 garçons (et maintenant de filles) d’âge différent, placées sous la responsabilité d’un chef et d’un second. Elles exercent une activité artistique, culturelle, technique ou sociale sous la direction d’un moniteur spécialisé (par exemple électricité et physique, théâtre, réfection de taudis en ville, marionnettes, chant choral, recherche scientifique). Les activités d’équipe occupent deux après-midi, il faut ajouter à cela deux après-midi de sport : les élèves n’ont classe que le matin. Au baccalauréat de 1965, 11 % des élèves n’ont pas l’examen : c’est l’aspect que retient le préfet des études plus que le succès des autres, soulignant ainsi que chacun est responsable de cette non-réussite : « nous ressentons l’échec d’un voisin comme un échec personnel qui nous oblige à nous changer en mieux ». Conclusion : il va falloir accroître les examens oraux les années suivantes. Tout cela au service d’une bonne maîtrise des humanités :

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J’ai eu la joie d’entendre ; dans une simple classe de quatrième, revivre en français, en latin, en grec sur des lèvres, sur des visages intelligents de ce qu’ils prononçaient, des fragments de beauté classique. Vers la fin du troisième trimestre, dans le silence impressionnant et attentif d’une classe entière, j’ai entendu un Quatrième dire Bérénice face à Titus dans la scène de la rupture avec tant de simplicité et de vérité d’expression qu’il fallait bien s’avouer : il est possible, en quatrième, de goûter Racine à ce point puisque c’est réalisé là [35].

53Formation ainsi d’une véritable élite humaniste à forte caractéristique sociale, mais on est en 1965 : en pleine réforme éducative, ce texte semble ignorer les transformations et les adaptations en cours.

54Et il faut maintenir clairement le cap, comme l’explique le recteur dans une lettre aux parents, car il estime

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qu’une majorité [d’élèves] semble comme happée par les sollicitations diverses d’une civilisation d’abondance où la jeunesse trouve normal de saisir tous les biens qui s’offrent à portée de la main, mais ne perçoit pas la nécessité de l’effort de réflexion, quotidien et méthodique, que réclament les leçons et devoirs banals. Nos élèves ont l’esprit occupé de leurs sorties, de leurs congés et de leurs vacances jusque dans leur travail. Encore maintenant, il ne se passe pas de congés ou de vacances que ne soient demandés des départs anticipés ou des retours tardifs, chacun explicable, mais dont la réalité, entre dans l’opinion des élèves comme l’affirmation du primat des loisirs sur le sérieux du travail […]. Les élèves sont victimes d’une opinion diffuse – partout répandue – qui leur masque la nécessité d’un travail précis, ordonné. Ce travail a toujours eu quelque chose d’ascétique : c’est ce genre d’ascèse qui se trouve aujourd’hui en question par le sentiment d’une opinion qui pénètre insidieusement au Collège de toutes parts […]. Il importe que l’ensemble des parents ne s’étonnent pas si diverses exigences se manifestent et s’accentuent désormais. Il faut savoir ce que l’on veut […]. C’est donc à contre-courant qu’il faut manifestement s’engager […]. Rien ne serait pire que de laisser aller les choses en se contentant de les constater et de les expliquer [36].

56Bref, le collège de Reims maintient l’élitisme de jadis et tente de résister aux changements en cours. Ce n’est pas le cas à Amiens.

Amiens, un collège ignatien de proximité

57Le collège d’Amiens est le premier collège jésuite fondé en France au XIXe siècle, dès que la loi Falloux l’a permis : le 10 octobre 1850. Le collège est d’abord un établissement qui donne une formation classique. L’enseignement des sciences, voire des langues vivantes occupait une place tout à fait annexe. Au moment de la signature du contrat d’association, cela laisse des traces, même si c’est dans un nouvel établissement que les élèves sont désormais installés depuis 1951, à la suite des destructions de la guerre. En 1973, huit pères jésuites demeurent encore dans l’établissement, administrent, enseignent. Mais c’était la fin : en 1973, un directeur laïc est nommé. Quarante ans plus tard, il n’y a plus un seul jésuite. Mais un système complexe de liens institutionnels avec la congrégation a été mis en place afin de conserver quelque chose de l’esprit des lieux. Le recrutement des élèves est plus local, plus diversifié socialement, s’ouvre à la mixité à partir de 1973.

58Le changement d’hommes accompagne un changement de l’offre de formation : l’établissement ouvre de nouveau une école primaire, ouvre une quatrième aménagée, crée un secteur technique industriel (mais situé géographiquement à l’opposé du lycée classique, ce qui n’aide pas au mélange des élèves entre les différentes structures de l’établissement) et développe les sections scientifiques et économiques ; il crée ensuite une classe préparatoire aux Grandes Écoles économiques. Le quotient familial est introduit. En revanche, on s’interroge, même quelques années plus tard, compte tenu de la faiblesse des effectifs, sur la pertinence du maintien d’une section littéraire. L’établissement en définitive n’est plus celui de la petite noblesse locale et des industriels, mais celui des cadres supérieurs et des classes moyennes [37], où ce qui compte avant tout c’est la réussite aux examens. Il est devenu un établissement ignatien, sans jésuite à demeure.

Conclusion : de l’élitisme jésuite à l’élitisme ignatien

591959, le Concile, la réforme du système éducatif, les changements d’attente de la population ont été des éléments déterminants qui ont conduit à de profondes évolutions dans le recrutement des collèges jésuites. Ceux-ci ont ouvert leurs portes à un recrutement orienté davantage vers la classe moyenne et ont diversifié profondément leur offre de formation. Les établissements ont parfois abandonné les classes élémentaires ou le premier cycle, ou ouvert l’ensemble des sections et sont devenus des établissements où les sections scientifiques et économiques dépassent désormais en nombre les sections littéraires ; les effectifs ont suivi la croissance démographique d’ensemble.

60Néanmoins, les dix établissements d’inspiration jésuite en 2010 [38] restent des institutions où le pouvoir dans les organes de direction n’est pas socialement également réparti : l’élite sociale dont la structuration s’est modifiée a su en garder le contrôle, tout en acceptant une modernisation de la structure et des conditions de formation. C’était la condition indispensable à une survie. C’est aussi la condition de leur attrait puisqu’il garde une coloration particulière, un parfum d’élitisme dirions-nous [39], même si l’élite se fait plus discrète que par le passé. Élitisme ouvert sur un certain sens de la justice sociale, refusant le déséquilibre entre le premier monde et le Tiers-Monde, qui refuse le racisme et la marginalisation sociale, toute idée de fanatisme ; où la dimension religieuse est une possibilité mais n’est plus imposée, mais où, bien entendu, la réussite scolaire est l’une des caractéristiques essentielles [40].


Date de mise en ligne : 18/08/2011

https://doi.org/10.3917/tele.039.0081