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Turbulences autour des temporalités liées aux âges de la vie adulte

Pages 61 à 70

Citer cet article


  • Boutinet, J.-P.
(2010). Turbulences autour des temporalités liées aux âges de la vie adulte. Le Télémaque, 37(1), 61-70. https://doi.org/10.3917/tele.037.0061.

  • Boutinet, Jean-Pierre.
« Turbulences autour des temporalités liées aux âges de la vie adulte ». Le Télémaque, 2010/1 n° 37, 2010. p.61-70. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2010-1-page-61?lang=fr.

  • BOUTINET, Jean-Pierre,
2010. Turbulences autour des temporalités liées aux âges de la vie adulte. Le Télémaque, 2010/1 n° 37, p.61-70. DOI : 10.3917/tele.037.0061. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2010-1-page-61?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tele.037.0061


Notes

  • [1]
    O. Galland, « Un nouvel âge de la vie », Revue française de sociologie, 1990, p. 529-551.
  • [2]
    S. Colette et al., L’atout senior. Relations intergénérationnelles, performance, formation, Paris, Dunod, 2009.
  • [3]
    M. Kohli, « Le cours de vie comme institution sociale », Cahiers du CERCOM, 5, 1989.
  • [4]
    F. Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
  • [5]
    N. Postman, Il n’a plus d’enfance, Paris, Insep, 1983.
  • [6]
    T. Anatrella, Interminables adolescences, Paris, Cerf – Cujas, 1988.
  • [7]
    R. Houde, Les temps de la vie. Le développement psychosocial de l’adulte, Québec, Gaëtan Morin, 1999.
  • [8]
    D. Riverin-Simard, Transitions professionnelles. Choix et stratégies, Québec, Presses de l’université Laval, 1993.
  • [9]
    N. Schlossberg, Counseling adults in Transition, New York, Springer, 1984.
  • [10]
    L. Cocandeau-Bellanger, « Les femmes face à leur devenir professionnel : peuvent-elles anticiper la conciliation de leurs activités familiales et professionnelles ? », Éducation permanente, 176, 2007, p. 51-58.
  • [11]
    C. Heslon, Accompagner le grand âge. Précis de psycho-gérontologie pratique, Paris, Dunod, 2008.
  • [12]
    J.-P. Boutinet, L’immaturité de la vie adulte, Paris, PUF, 1999 ; Penser l’accompagnement adulte : ruptures, transitions, rebonds, J.-P. Boutinet et al., Paris, PUF, 2007 ; Où sont passés les adultes ? Routes et déroutes d’un âge de la vie, J.-P. Boutinet, P. Dominicé (dir.), Paris, Téraèdre, 2009 ; J.-P. Boutinet, Grammaires des conduites à projet, Paris, PUF, 2010.

1 Il est de tradition de décrire le cycle des âges de la vie à travers ses régularités à la fois biologiques et instituées. Celles-ci définissent une police des âges pourvoyeuse de repères identificatoires et c’est ainsi que l’on égrène les différentes étapes de toute existence humaine en allant de celle originelle du nourrisson à l’ultime de l’extrême vieillesse et en passant par l’enfance, l’adolescence, la vie adulte, l’âge de la retraite, le temps du vieillissement prolongé. Certes ces étapes n’ont pas une valeur universelle. L’adolescence et l’âge de la retraite par exemple ont pris dans nos cultures modernes une grande importance qu’elles n’ont pas toujours eu ailleurs sous d’autres latitudes et n’avaient pas dans des périodes plus anciennes de notre propre histoire, mais du moins leur découpage actuel dans notre ère occidentale depuis un siècle fait la quasi-unanimité. Ainsi en va-t-il de même de l’inexorable avancée en âge à travers un cycle tantôt précocement interrompu par une mort prématurée, tantôt mené jusqu’à son terme mais avec des formes d’autonomie ou de dépendance variables. Or ce cycle, depuis plusieurs décennies, se trouve singulièrement mis à mal, bousculé tant par un allongement spectaculaire de la vie que par des modes d’existence nouveaux, tels ceux qui se déploient dans nos espaces postmodernes caractérisés par une société de forte mobilité. Les régularités d’antan ne sont plus ; leur effacement de préférence à leur disparition impose de nouveaux découpages aux délimitations incertaines ; de fait a-t-on vu avec la scolarisation prolongée l’émergence d’une nouvelle catégorie d’âge, celle de la jeunesse aux délimitations floues [1] ; mais de l’autre côté du cycle de vie, a surgi plus récemment une autre catégorie, celle des seniors [2] dans toute leur ambivalence, ces vieillissants que les entreprises veulent absolument garder pour leur expertise affirmée ou qu’elles cherchent à tout prix à éjecter à cause de leur réactivité amortie. Nous pourrions prolonger la liste des nouveaux découpages des âges avec l’arrivée des quadra et des quinquas. On peut donc parler avec ces nouvelles segmentations du cours de la vie d’une véritable désinstitutionalisation d’une police des âges [3] qui déstabilise les personnes impliquées en les privant de repères, ceux de l’appartenance à une catégorie d’âge déterminée, ceux de la reconnaissance identitaire d’un âge marqué, correspondant à l’entrée dans la profession ou au départ à la retraite par exemple. Passer d’un âge à un autre devient de plus en plus chaotique et pourtant l’exigence de mobilité ambiante nous impose d’aménager sans cesse des passages. Il peut donc être intéressant d’identifier les lieux du cycle de vie les plus sensibles où se manifestent ces bouleversements dans les temporalités jusqu’ici constitutives d’une police des âges, hier porteuse de régularités dans les passages, aujourd’hui livrées à une apparente désorganisation. Notre propos prendra ici comme références les temporalités propres à la vie adulte, sans toutefois exclure les autres.

Si l’enfance n’a pas disparu, elle s’est singulièrement effacée

2 Dans une société communicationnelle qui facilite l’accès à toutes les informations diffusées, l’enfance qui était jadis ce temps des secrets s’estompe au profit de son inverse, celui de l’accumulation des connaissances que l’école est chargée d’instiller sans retard. Déjà, précédant l’enfant, le nourrisson en arrivant à la vie n’est plus vêtu de ses langes mais très vite habillé en petite femme ou en petit homme, se voyant imposé une sexuation prématurée pour le rapprocher de la vie adulte que l’on anticipe pour lui : il faut absolument qu’il vieillisse vite, qu’il acquiert rapidement ses trois grandes autonomies de la propreté, de la préhension de nourriture et de la marche, lui permettant de basculer dans l’enfance. La valeur éducative phare est donc devenue celle de la précocité, préfigurant ce que ce nourrisson aura à vivre dans une société de la mobilité et de l’accélération.

3 Le temps de l’enfance va être chargé de maintenir ce rythme de précocité à travers une linéarité à respecter dans le passage d’un niveau de scolarité au suivant ; tout retard, notamment scolaire dans les apprentissages ou dans les redoublements de classes, est banni ou dès qu’il se manifeste, devient pénalisant pour l’intéressé(e). Par ailleurs, l’effacement de l’autorité scolaire dans les entrées et sorties de classes par exemple, tout comme le déclin de l’autorité familiale, entre autres dans les usages libéralisés des médias, imprime à l’enfance un goût d’autonomie adulte. De plus se délitent les formes d’initiation aux grandes traditions religieuses ou idéologiques régulatrices d’une existence ancrée dans des espaces symboliques dont les clés étaient entre les mains des adultes. Ces initiations longues se laissent supplanter par un espace de communication interactive dans la diversité de ses manifestations, un espace partagé par l’enfant et l’adulte mais dont les nouvelles clés pour sa maîtrise ont cette fois-ci changé de mains puisque bien souvent transférées à celles de l’enfant qui, par sa dextérité et sa réactivité, se montre expert dans la manipulation des nouvelles technologies et de leurs logiciels. La transmission intergénérationnelle donne désormais l’impression de fonctionner la tête en bas : ce sont les enfants qui maintenant apprennent aux adultes le b a ba de l’utilisation des réseaux de communication. Mais qui évoque la communication se situe dans de nouvelles temporalités, celles du moment présent, ce présentisme [4] dans lequel nous place tout traitement d’informations et les échanges de communication qui lui sont liés.

4 Certes nous ne faisons là que décrire des tendances de cette enfance postmoderne dont les contours sont maintenant bien dessinés depuis une génération. Ces tendances illustrent un brouillage des âges, une non-différentiation entre enfants et adultes : le temps de l’enfance à l’ère communicationnelle s’estompe pour devenir adulte précocement [5], l’adulte en revenant en formation permanente ou en connaissant l’épreuve du chômage et de l’inactivité forcée vit un passage régressif en redevenant quelque peu enfant tardivement. Certes demeurent des enfants pris encore sous le joug autoritaire voire répressif de parents adultes mais très souvent ces parents sont eux-mêmes des personnes déjà meurtries par un environnement culturel perturbateur qui les a mis dans une situation d’immaturité. D’un certain point de vue parce que l’enfant est vécu comme précocement adulte, il ne dispose plus des protections éducatives instituées pour l’enfant traditionnel ; il est alors perçu comme fragile et à la merci de prédateurs adultes, capables d’exercer sur lui l’une ou l’autre forme de violence. C’est sans doute la raison pour laquelle la pédophilie comme déviance stigmatisée a pris autant d’importance avec le développement de l’éducation postmoderne qui s’origine dans les années 1980. La pédophilie d’avant les années 1970 se trouvait davantage banalisée, voire marginalisée, entre autres parce que les systèmes de protection de l’enfance étaient plus structurés.

5 Être précoce pour un enfant, ne pas tarder, alimente en définitive un idéal aspirant à se montrer capable d’accueillir le nouveau, à être ouvert aux temporalités de l’innovation, ces temporalités qui à l’âge adulte postmoderne deviennent déterminantes : ne jamais rester dans le répétitif, dans le semblable, mais initier toujours du différent, être en phase, innover, rechercher la mobilité… Une telle accélération temporelle impulsée à l’enfance va toutefois trouver son contrecoup dans une jeunesse interminable.

La jeunesse, une désynchronisation dans l’avènement des maturités adultes

6 Sans doute le passage par l’adolescence nous fait-il adopter une posture paradoxale au regard de ce que nous avons évoqué jusqu’ici ; il constitue en effet un marqueur d’âge toujours nécessaire mais en voie d’effacement. Il faudrait en effet prendre acte d’un escamotage certain de l’adolescence par rapport à ce qu’elle était voici deux ou trois générations lorsqu’elle agrégeait à elle en quelques années tous les rites d’initiation : scolaire par le certificat d’études et la fin de la scolarisation obligatoire, religieux avec la communion solennelle et la confirmation, professionnel à travers le début de la période d’apprentissage, préparatoire à l’insertion et dans l’attente de l’initiation civique pour les garçons, quelques années plus tard, par le service militaire. Aujourd’hui, la scolarisation prolongée amortit considérablement, quitte à les faire disparaître, les rites d’initiation. Faute de rites, nous sommes plutôt en présence de rituels que se bricolent les jeunes eux-mêmes et qui sont comme des substituts des anciens rites : rituels festifs autour de l’examen du permis de conduire ou de l’examen du baccalauréat, voire de la célébration de la première relation amoureuse. On pourrait donc dire que l’adolescence cesse d’être un passage d’âge essentiel de l’enfance à la vie adulte ; elle n’est plus une catégorie d’âge autonome avec ses marqueurs différentiels mais un simple prolongement de l’enfance, sous l’ombre tutélaire de l’école, à moins de se considérer comme l’antichambre de l’état jeune.

7 Si l’adolescence s’efface, l’âge adulte, si proche pour l’enfant, s’éloigne de plus en plus du jeune qui se découvre subitement postadolescent, en quête à la fin de ses études d’une problématique insertion professionnelle, sésame indispensable pour une reconnaissance adulte. En fait, dans le passage de l’enfance à l’adulte, nous assistons depuis une ou deux générations à une attente interminable [6], une sorte de sas révélateur de cette désynchronisation dans l’avènement des maturités évoquée plus haut. C’est dire que nous ne parlons plus de maturité au singulier en identifiant l’adulte à la “grande” personne qui aurait le sentiment d’avoir atteint au terme de son développement la pleine maturité de ses capacités, une maturité quasi définitive que l’on assimilait alors à une position durable d’équilibre. Aujourd’hui, la maturité pour l’adulte se décline désormais au pluriel ; cet adulte se reconnaît dans des maturités diversifiées qui sont bien délimitées pour chacune d’entre elles, partielles, provisoires, susceptibles d’être remises en cause ; les maturités s’entendent alors au sens de compétences, c’est-à-dire de maîtrises acquises ou octroyées mais révisables. Ces maturités expriment des formes de temporalités liées à une nouvelle police des âges. Certaines d’entre elles sont acquises ou octroyées de plus en plus précocement, nous confirmant ce que nous disions plus haut de l’enfance ; ainsi en est-il de la maturité sexuelle avec un avènement de la puberté qui a gagné en un siècle plusieurs mois, s’installant aujourd’hui plutôt à la frontière des 12-13 ans, notamment chez les filles, que des 13-14 ans comme hier. La majorité pénale, cette maturité qui engage une forme de responsabilité pour les actes délictueux susceptibles d’être commis, est abaissée depuis quelques années de 16 à 13 ans, tout comme la majorité civique a été ramenée voici déjà plusieurs décennies de 21 à 18 ans. De son côté, la conduite accompagnée dès l’âge de 16 ans peut être considérée aussi comme une autre forme de maturité acquise ou utilisée de fait plus précocement.

8 De façon paradoxale, si l’enfant devient pour une part de lui-même adulte de plus en plus tôt, il se fait pour une autre part adulte de plus en plus tard. Ainsi, les étudiants qui en guise de salaire reçoivent pour certains d’entre eux des bourses, pour d’autres l’aide de leurs parents, restent des mineurs assistés économiquement tout au long de leurs études, à moins qu’ils doublent ces dernières par un travail précaire rémunéré. Tous ces étudiants sont en attente d’une insertion professionnelle gage d’acquisition des dernières maturités qui mixent le professionnel, le social, l’économique et aussi le psychologique. Mais cette insertion recule sans cesse devant l’étudiant, au fur et à mesure qu’il avance dans ses études, qui de licence suivie en master obtenu, en arrive au doctorat pour découvrir qu’il lui faut encore s’engager dans un postdoctorat avant de pouvoir solliciter un emploi qu’il voudrait stable, ce qui accentue d’autant le moratoire de l’insertion.

Une vie adulte de transitions dans laquelle le parcours se substitue à la trajectoire

9 Nous l’avons évoqué plus haut à différentes reprises, en postmodernité le changement, la mobilité, l’innovation sont devenus des valeurs cardinales, quitte à générer épuisement et usure professionnelle. Les temporalités de la continuité et de la linéarité sont donc bannies au profit de nouvelles temporalités fragmentées, sans doute moins porteuses d’inertie mais beaucoup plus perturbatrices émotionnellement parce que sans cesse elles sollicitent, ces temporalités, de la discontinuité telles qu’elles s’expriment dans l’immédiateté, l’urgence, l’éphémère ou la simultanéité. De telles temporalités sont générées en grande partie par les technologies de l’information et de la communication qui désormais tissent le cadre quotidien de la vie adulte. Ce ne sont pas tant d’ailleurs ces technologies qui sont en cause que les modes de gestion qui leur sont associés. De telles technologies en effet dans leurs usages contribuent à effacer l’avenir et à opérer un repli sur le moment présent de l’interactif et des flux informationnels. Pour calmer le jeu et résister à une telle emprise des temporalités du moment présent, porteuses d’incertitude et d’instabilité, l’adulte est alors amené dans le meilleur des cas à penser son devenir en termes de transitions qu’il esquisse sur une ou plusieurs années [7].

10 Être en transition dans une société de la mobilité, c’est, au-delà de l’évanescent et du fluctuant, se donner des espaces de stabilité que l’on sait provisoires mais structurants, c’est aménager des séquences de vie [8]. Or la question essentielle liée aux transitions est celle de leur caractère anticipé ou pas [9]. Dans un environnement incertain et changeant, ces transitions sont inéluctables mais lorsqu’elles arrivent à l’improviste et s’imposent à l’adulte, elles le fragilisent, le déstabilisent en lui donnant l’impression qu’il est confiné dans une impasse. Des transitions imposées non anticipées sont porteuses de crises existentielles. L’adulte transitionnel va alors se trouver mis en dépendance d’elles et donc vulnérabilisé : une mise au chômage non prévue, une brusque séparation conjugale non envisagée, un deuil accidentel, l’avènement d’une maladie gravissime que rien ne laissait présager… D’où la nécessité pour cet adulte d’anticiper de possibles ou souhaitables transitions, notamment à travers l’une ou l’autre variante de projet, qu’il s’agisse d’un projet de mobilité personnelle, familiale ou professionnelle.

11 Parce que nous avons quitté les temporalités linéaires marquées par des formes durables de stabilité, les carrières adultes relèvent de moins en moins de la trajectoire prédéterminée ; certes vie familiale, environnement social et vie scolaire à eux trois impriment à l’enfance des éléments de trajectoire mais ceux-ci vont très vite se trouver bousculés à l’entrée dans la vie adulte par les caprices de la conjoncture, par les aléas des évènements et des situations dans leur inextricable complexité. Aussi les carrières, hier en recherche de linéarité, sont devenues aujourd’hui de plus en plus chaotiques et bon nombre d’adultes se retrouvent dans des parcours qu’ils considèrent eux-mêmes spontanément comme atypiques, liés aux imprévus du marché de l’emploi, aux changements technologiques déstabilisants et au mythe du jeunisme caractéristique des entreprises qui considèrent que le dynamisme et la créativité sont le propre exclusif du jeune adulte d’avant le milieu de la vie. Il y a donc un vieillissement précoce qui s’installe dans la vie professionnelle ; celle-ci serait consumée par les premières transitions du jeune adulte, conduisant rapidement à la deuxième partie de cette vie professionnelle avec une grande confusion dans le monde des entreprises qui veulent se débarrasser de leurs vieux et encourager les retraites anticipées, hormis quelques entreprises cherchant à garder certains de leurs seniors le plus longtemps possible car détenteurs pour elles de savoirs stratégiques. Mais les institutions publiques se trouvent elles aussi dans la même confusion car après avoir encouragé les départs anticipés à la retraite, elles prônent maintenant et subitement pour des allégations de rationalité économique un allongement systématique de la durée du temps de travail à 41 ans de vie professionnelle et 70 ans d’âge, voire au-delà, donnant l’impression de décisions en accordéon qui constituent un puissant dérégulateur d’une police des âges. Quant aux adultes eux-mêmes, arrivant à proximité de l’âge de la retraite, ils n’échappent pas à cette confusion et sont partagés entre ceux dégoûtés du travail et de son organisation stressante qui aspirent le plus tôt possible à la retraite et ceux qui privilégient pour eux-mêmes des temporalités de la continuité, voulant prolonger le plus loin possible leur maintien en activité professionnelle pour faire perdurer un problématique sentiment d’utilité sociale.

Passer d’un âge à l’autre de la vie adulte : entre projet et évènement

12 Cette vie adulte qui présentement s’étale facilement sur un demi-siècle pour la majorité de nos contemporains, il est donc difficile de la découper en séquences homogènes, les incertitudes de la conjoncture impliquant autant leur marque sur ces séquences que la propre avancée en âge de l’adulte. Tout au plus pouvons-nous spontanément délimiter quatre catégories d’âge caractéristiques sans que le passage de l’une à l’autre se fasse de façon bien identifiable. Il nous faut alors distinguer le jeune adulte en insertion depuis peu qui expérimente ses premiers pas dans l’espace professionnel, un espace avec ses vicissitudes mais aussi qui peut susciter ses enthousiasmes ; cet espace professionnel pour l’adulte pluriel d’aujourd’hui est à concilier avec ses autres espaces de vie, personnel, familial, social. Cette conciliation est sans doute moins problématique chez l’homme lorsqu’il fait de sa vie professionnelle une priorité ; elle est essentielle chez la femme qui investit désormais avec la même intensité plusieurs lieux de vie, notamment la profession et la domesticité [10]. Ce jeune adulte de 25-35 ans, en avançant en âge, va vite laisser la place à l’adulte du milieu de la vie des 40-50 ans, un adulte confronté aux exigences de la mobilité, tantôt une mobilité voulue par lui pour éviter de se laisser absorber par la répétition, tantôt imposée par la flexibilité ambiante. L’adulte du milieu de la vie arrive à un moment de son existence où il est amené à faire un premier bilan de ses réalisations d’adulte et à procéder de par son avancée en âge à des remaniements identitaires qui vont se concrétiser dans telle ou telle réorientation, dans telle ou telle réorganisation de son espace, privé, social ou professionnel. Au-delà, l’adulte parfait son parcours dans les 55-65 ans pour devenir un adulte accompli ; celui-ci découvre qu’il est déjà fait, réalisé par l’expérience qui l’a précédé dans les décennies passées et s’est structuré avec sa participation ou à son insu ; il prend donc conscience que ses reconversions se trouvent désormais limitées, qu’il a donc intérêt à travailler de préférence dans sa zone de développement. En même temps, cet adulte anticipe ou refuse d’anticiper l’échéance prochaine de son passage à la retraite, à moins qu’il ne souhaite prolonger le plus loin possible son activité actuelle, ce qui ouvre vers cette dernière catégorie d’âge, celle de l’adulte en retrait ou en retraitement des 65-75 ans. Ce dernier construit son activité de retrait sur un mode de mise à distance voire de coupure par rapport à ce qu’il a fait jusqu’ici ou sur un mode de reconversion vers une autre forme d’activité proche ou plus éloignée de ce qu’il a fait jusqu’ici. Tel semble être le cycle de la vie adulte, tel que nous pouvons présentement l’observer.

13 En rester là serait trompeur en nous donnant l’impression de régularités bien installées. Ces catégories sont posées là simplement en guise de repères nous permettant de situer un adulte dans son avancée en âge à travers des passages nécessaires mais ces régularités sont sans cesse bousculées par deux paramètres antagonistes : le volontarisme du projet devenu un impératif de notre société postmoderne, et le privilège de l’évènement dans une société de la mobilité, susceptible à tout moment de remettre en cause des intentions bien arrêtées. L’avancée en âge et le passage d’une catégorie d’âge à une autre peut donc se trouver facilitée par la mise en place par l’adulte lui-même, souvent fortement incité par son espace social, de l’une ou l’autre forme de projet : projet de validation de ses acquis d’expérience, projet de bilan de compétences, projet de formation, projet de mobilité ou de reconversion… Il est certain qu’au-delà des désillusions qu’engendre tout projet, l’adulte se trouve moins vulnérabilisé avec un projet que sans projet, se mettant alors en situation d’anticiper son devenir. À travers le recours au projet, nous retrouvons là l’importance à donner aux transitions anticipées que nous avons évoquées plus haut. Mais le volontarisme du projet peut être à tout moment contrarié par l’intrusion de l’évènement qui survient à contretemps dans son imprévisibilité et sa nouveauté, un évènement heureux source d’opportunité pour le projet mais aussi un évènement contrariant qui va le déstabiliser voire l’anéantir, appelant pour être conjuré l’une ou l’autre forme de résilience ; à défaut, l’évènement va laisser l’adulte dans une situation de plus grande vulnérabilité.

Du vieillissement comme compensation à la vieillesse comme irréversibilité

14 La dernière période de la vie adulte que nous avons consignée plus haut correspond à l’entrée dans ce que nous appelons communément le troisième âge, avec toute l’imprécision de la formulation ; cette entrée fait poser la question d’une sortie hypothétique de la vie adulte associée à l’avancée du vieillissement ; ce dernier exprime une avancée en âge devenue inéluctable et pourtant désigne en même temps ce processus qui accompagne le vivant tout au long de son existence, de sa naissance à sa mort. C’est dire si ce vieillissement appartient indubitablement à une temporalité de la continuité, certes avec ses accélérations et ses ralentissements ; il s’agit ici d’une continuité entrevue comme métamorphose. Cette métamorphose transforme l’inédit et le spontané vécu par l’adulte dans ses apprentissages et ses actions en expérience mais elle le fait à un certain coût, celui des scories, répétitions, routines générées par le temps vécu ; c’est dire qu’une expérience demande à être régulièrement expurgée de ses conditionnements et habitudes pour laisser place au rajeunissement de l’inédit. De ce point de vue, tout vieillissement traduit un compromis entre ce qui devient caduque avec le temps et ce qui est régénéré par ce même temps. Ce compromis est donc une compensation entre deux mécanismes psychologiques antagonistes, d’une part ce que l’on pourrait appeler la résistance, au sens d’effort intensif déployé sur un cours laps de temps, qui est un attribut de la jeunesse capable de mobilier momentanément une grande énergie sur une tâche mais une capacité qui s’érode avec l’âge, d’autre part l’endurance, cette persévérance prolongée quasi inexistante à l’état jeune et qui se développe avec l’avancée en âge. De ce fait, le vieillissement constitue indubitablement une perte en résistance mais un gain en endurance, tout comme il favorise l’acquisition de savoir-faire par l’expérience mais au prix de l’installation de routines. Or notre société postmoderne, sans toutefois exclure l’endurance, valorise surtout la résistance, comme elle privilégie les compétences en combattant les routines.

15 Une telle compensation est inscrite au cœur de toute forme de vieillissement, que ce soit celle d’une eau-de-vie ou celle d’un humain. Pour cette eau-de-vie, la vivacité de ses arômes de jeunesse ne peut pas coexister avec la subtilité de ses arômes soutenus d’un âge avancé. Ce que l’eau-de-vie, le cognac en l’occurrence, va perdre en vivacité de ses parfums avec l’âge, elle va le gagner en contrepoint en arômes évocateurs et diversifiés. C’est une telle compensation qui se joue avec le passage à l’âge de la retraite. Celui-ci va se faire d’autant plus facilement aujourd’hui que cette retraite même tardive intervient à un âge où l’adulte reste encore alerte, compte tenu de l’allongement de la durée de la vie. Cette retraite donne alors l’occasion d’opter pour l’un ou l’autre des deux styles de vie contrastés évoqués ci-dessus du retrait de la vie professionnelle et sociale ou du retraitement vers une autre, une seconde carrière. Sans doute le retraitement permet-il plus facilement de prolonger cet état de compromis du vieillissement, le retrait n’étant pas à même d’offrir la possibilité de compensation à travers un recyclage des scories et routines accumulées par l’expérience ; aussi ce retrait court-il un risque, celui d’accélérer le passage vers un état de vieillesse.

16 Le vieillissement peut se prolonger jusqu’à un âge très avancé ; mais il est susceptible d’être interrompu à tout moment, une fois passé le milieu de la vie, par l’apparition de cet état de vieillesse, c’est-à-dire de vieillissement non compensé avec l’installation de dépendances mettant à mal l’autonomie antérieure. C’est justement lorsque les compensations ne sont plus possibles que s’implante l’état de vieillesse dans lequel les pertes n’arrivent plus à être compensées par les gains. Le processus du vieillissement avec son régime alternatif s’éteint alors et laisse place à un état d’irréversibilité, celui des dépendances associées aux inévitables dégradations propres au grand âge. Or cette irréversibilité dans les dégradations touche aujourd’hui avec l’allongement de la durée de vie un nombre de personnes de plus en plus nombreuses, nécessitant des accompagnements appropriés pour les aider à vivre malgré ces dégradations [11].

De nouvelles temporalités dominantes devenues obsédantes

17 S’il y a des formes de temporalités qui restent des impondérables, qu’il nous faut aménager mais sur lesquelles nous n’avons pas prise, comme l’irréversibilité du cours de la vie et le vieillissement qui lui est attaché, d’autres sont spécifiques à nos actuels environnements postmodernes. L’effacement de l’idée d’avenir, voire la crainte que désormais il suscite alors que pendant des siècles il était considéré comme porteur de progrès, est bien là une temporalité très actuelle qui suscite des attitudes défensives de prévention et de précaution empêchant bien souvent le jeune et l’adulte de se projeter. Une autre temporalité développée, très contemporaine, est celle de la mémoire qui semble prendre le pas sur l’histoire : cette mémoire est célébrée et protégée, suscitant avec angoisse la crainte de sa détérioration et de sa perte : le devoir de mémoire, tant au niveau individuel que collectif, est devenu un impératif catégorique ; ainsi plutôt que de chercher à élucider ce qui a existé dans un passé plus ou moins reculé pour l’analyser et le comprendre sur le mode historique afin d’en dégager des tendances pour l’avenir, on se focalise uniquement sur ce dont on se souvient pour le célébrer à la manière des conteurs dans un récit biographique au niveau individuel, dans telle ou telle forme de commémoration à un niveau collectif. Au-delà de l’avenir hypothéqué et de la mémoire hypertrophiée, il est par ailleurs nécessaire de focaliser toute notre attention sur la diversité actuelle des temporalités qu’égrène le moment présent, un présent qui sous bien des aspects offre des allures d’enfermement ; les temporalités dominantes d’un tel présent sont principalement communicationnelles, telles que nous les avons évoquées plus haut : instantanéité événementielle, immédiateté de la sollicitation, urgence de la réponse à fournir, simultanéité de la pluriactivité, agenda des engagements à prendre et à respecter. Faute de s’inscrire dans une certaine durée, de telles temporalités dans leur caractère tyrannique peuvent être considérées comme relevant davantage aujourd’hui de l’agitation existentielle que de l’appropriation d’un espace de vie.

18 Ces temporalités dominantes du moment présent associées à l’information et à la communication constituent un véritable problème, à la fois existentiel et sociétal. Elles tendent, et souvent y réussissent, à nous transformer en réactionnaires, si on entend par réactionnaire la personne qui se montre essentiellement réactive. Il nous faut en effet prouver sans cesse notre réactivité face à l’injonction informationnelle qui survient dans son urgence ou son immédiateté. La réactivité communicationnelle, en nous détachant des temporalités rétrospectives et prospectives et donc de leurs ancrages dans une durée, nous conditionne à vivre dans l’instantanéité des évènements en surface de nous-mêmes, ballottés que nous sommes par le flux et le reflux des informations en circulation, commis à devoir y répondre. Mais ces temporalités sont trop porteuses de fragilité, de vulnérabilité et de contradictions pour qu’elles ne soient pas humanisées et que l’on ne cherche pas à les associer d’une façon ou d’une autre à des temporalités de la durée. La question alors demeure de pouvoir faire cohabiter les unes avec les autres.


Date de mise en ligne : 01/02/2011

https://doi.org/10.3917/tele.037.0061