Le contrecorps de la toxicomanie
Sémiotique d'addicts
- Par David Le Breton
Pages 55 à 64
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/graph.039.0055
Citer cet article
- Le Breton, D.
- Le Breton, David.
- LE BRETON, David,
https://doi.org/10.3917/graph.039.0055
1La toxicomanie est d’abord un exorcisme du rapport au monde et son remplacement par une qualité particulière de sensations reproductibles à travers le recours à une molécule. Le produit fraie ses lignes d’intensité dans un monde perçu comme chaotique et terrifiant.
2Telle est d’ailleurs la définition de la dépendance : une recherche de butée, en se faisant mal, en se cognant contre les arrêtes du réel, en éprouvant le contrecorps généré par le produit. Il s’agit de fabriquer une douleur qui endigue provisoirement la souffrance. Une douleur délibérée, et donc contrôlable, s’oppose à une souffrance qui dévore tout sur son passage. Le produit vient remplacer les limites de sens qui ne sont plus données par des limites de faits, enracinées dans des sensations de manque. Au-delà des effets intentionnellement recherchés se profile une volonté de s’affranchir de l’ambiguïté du monde en lui opposant le saisissable du corps, seul objet donnant prise sur le réel.
L’économie de la complexité du monde
3La relation au monde, avec ce qu’elle implique de flou, de précarité, d’imprévisible, est contenue, provisoirement certes, mais l’usager a le sentiment que l’éternité est devant lui et que ce même geste qui le sauve à l’instant est reproductible toutes les fois où il en a besoin pour retrouver l’état souhaité. À l’incertitude des relations, l’individu préfère le rapport régulier à un objet qui oriente totalement son existence, mais qu’il a le sentiment de maîtriser à volonté et éternellement. D’où les relations d’emprise envers un objet grâce auquel il décide à sa guise des états de son corps quitte à transformer son entourage en pure utilité et à ne rien investir d’autre. Les relations d’emprise sont une forme de contrôle exercé sur la vie quotidienne face à la turbulence du monde. L’usager reproduit sans cesse une relation particulière à un objet ou à une sensation qui lui procure enfin, fut-ce pour un instant, l’impression furtive de s’appartenir et d’être encore ancré au monde. C’est de cette expérience qu’il est dépendant bien davantage que d’une substance chimique.
4Le recours au produit vient colmater un manque à être, ou répondre à une souffrance. Il apporte le soulagement. L’usager a le sentiment de devenir enfin lui-même même si le pharmakon est à la fois remède et poison. Il n’a pas encore trouvé d’autres médications pour continuer à vivre. Le produit incarne la découverte d’un Sésame qui le comble à la manière d’un miracle. L’existence est comme brisée en un avant et un après. Si la première expérience possède une dimension initiatique de révélation à soi-même, elle ouvre alors un péril de vouloir sans cesse retrouver la sensation d’être comblé dans une répétition sans fin. Au fil du temps, le plaisir devient secondaire au regard du soulagement qu’il apporte et le toxicomane ne cesse de courir après la première fois, même s’il n’en retrouve plus qu’un fantôme de sensations.
5La clé du rapport au monde tient dans la molécule appropriée pour induire le seul angle possible du rapport au monde. Pour se changer soi, à défaut de changer le monde, il importe de parcourir biochimiquement un chemin en soi, plutôt que d’affronter sans défense l’épreuve du réel. Le salut de la vie quotidienne tient en une formule chimique. Il ne s’agit plus seulement d’une médicalisation de la souffrance existentielle, mais aussi d’une modélisation chimique des comportements et de l’affectivité. Le corps du toxicomane fait l’économie de la présence au monde, c’est-à-dire du corps, il vit dans une anatomie fractale, ces fragments vivent des intensités fulgurantes et lui dessinent une chair furtive qui lui épargne l’épreuve du réel. Il n’a plus à porter le fardeau de son existence, car il n’existe que dans les lignes d’intensité du produit et dans la douleur de leur manque, dans un va-et-vient qui seul l’autorise à exister. Le toxicomane se fait un monde à lui tout seul, d’autant que son économie libidinale est strictement tournée sur lui-même, mais il dépend aussi de ses fournisseurs. Bien entendu, chaque produit induit des lignes de force propres et un profil de personnalité de ses usagers. Il importe donc, au-delà de l’expérience commune de la dépendance, de décliner les particularités qui caractérisent l’usage des différents produits.
Le chemin vers la dépendance
6L’entrée dans le cycle de la dépendance est une abolition du temps et de l’espace, ou plutôt l’entrée dans un temps circulaire et un espace uniforme, l’un et l’autre seulement scandé par les différentes étapes menant à la prise du produit. Les ambigüités du monde sont abolies dans une sorte de disparition de soi, une blancheur, c’est-à-dire une manière d’être là sans plus y être, loin des contraintes de l’identité (cf. Le Breton, 2007).
7Tout est interchangeable, les personnes, les lieux, seul insiste encore le réel de la consommation. Le produit est un ciment pour un sentiment de soi fragile, dont le narcissisme est insuffisant, il efface d’un trait une dépressivité chronique, une impression de vide, mais il en fait payer le prix par la dépendance et l’organisation de toute l’existence autour de lui. Ce n’est pas le produit qui provoque la dépendance, ni l’imitation des autres, mais la cristallisation opérée entre ses propriétés pharmacologiques et une histoire de vie. Ses effets s’alimentent dans l’interprétation qu’il fait de son produit et des attentes qui sont les siennes. Le sujet fait sa drogue et non l’inverse. Les conséquences personnelles des molécules ne sont pas les mêmes selon les attentes de l’acteur et les manques à être qu’il tente de combler. La dépendance n’est pas nécessairement à la clé. La consommation peut demeurer une expérience sans lendemain, ou sporadique, l’individu n’éprouvant envers elle aucune forme de fascination.
8Un certain nombre d’étapes s’imposent sur le parcours (cf. Becker, 1985 ; Lindesmith, 1947, 1965). Le sujet demeure acteur de son expérience, il lui donne sens et valeur, il n’est pas une marionnette mue par les molécules, mais il s’organise autour de la recherche de son produit. Différents degrés d’engagement se déclinent entre l’usage unique ou ponctuel et la dépendance. Les drogues « dures » ne s’opposent aux drogues « douces » qu’en termes de substances. S’agissant d’usage, il y a parfois un usage « dur » des drogues douces et un usage « doux » des drogues dures. Certains acteurs connaissent une lourde dépendance au shit et se sentent incapables de mener à bien leur vie quotidienne sans le soulagement qu’il leur procure. À l’inverse, d’autres sont des usagers occasionnels et ne sont nullement dépendants, ils profitent seulement des circonstances. Certains sont des usagers lucides et pondérés de drogues « dures » dont ils contrôlent les effets délétères. Ils exercent une réflexivité sur les doses, la qualité du produit, la crédibilité de leurs pourvoyeurs, la manière de ritualiser la prise du produit, le moment choisi, etc.
9La drogue n’est pas au cœur de leur existence, ils ne se considèrent pas comme toxicomanes, mais elle leur apporte un supplément de sens et de plaisir. Ils y trouvent, au-delà de la jouissance non négligeable de la transgression, une détente après leur travail ou une capacité de tenir le coup lors d’une période intensive de mobilisation dans leur entreprise. Elle est aussi pour beaucoup un loisir, une modalité essentielle de la fête. Remède aux tensions du quotidien ou du travail, manière de rester dans la course. Souvent, l’usager contrôle sa consommation en menant une « double vie » (cf. Fontaine, 2006) à l’insu de son entourage. Il n’est pas toujours en situation d’exclusion sociale. Le plus souvent, il donne le change en demeurant immergé dans les codes de civilité ou dans un exercice professionnel. Certes, le degré de lucidité est inégal, mais il existe, sauf lorsque l’usager entre dans un processus de destruction et se démet de tout contrôle, courant au plus vite à tout prix d’une sensation à une autre.
10Beaucoup en restent à une première expérience, se contentant de fumer un joint de temps en temps, ou n’allant guère au-delà de quelques expériences d’ecstasy ou d’héroïne, mais d’autres sont happés par le flash et la nécessité intérieure d’en reproduire les conditions. Le moment de la lune de miel avec le produit ne dure guère, au fil des mois ou des années le plaisir lentement s’émousse et se mue en tuteur pharmacologique pour satisfaire aux nécessités de la vie quotidienne difficiles à assumer. Les usages contemporains de la drogue ne visent plus seulement l’expérimentation sur soi, la quête d’une formule chimique de transcendance immédiatement accessible, mais souvent, à l’inverse, une forme d’automédication pour un individu qui cherche une solution pour se tenir la tête hors de l’eau. Nous sommes dans une société de résolution chimique des tensions personnelles.
11L’usage régulier des drogues ne va pas sans un sentiment de manque à être, sans la nécessité de colmater une brisure. Comme les autres formes de dépendance, elle est une solution face aux conflits affrontés par l’individu. Pour A. Ehrenberg, elle relève « d’un mécanisme de l’autoconstruction qui fait l’économie de l’implication personnelle et délite l’identité individuelle dans une présence apparente, impersonnelle (…). La dope est le moyen de combler la passion purement privée d’être soi dans l’impossibilité d’y arriver » (Ehrenberg, 1991, p. 276). Le recours aux drogues est une forme de fabrique de soi, une manière de se construire comme individu en dépit des difficultés. Automédication sous une forme chimique pour se rendre le monde vivable à défaut de changer soi ou de changer l’ordre des choses. Le manque à être disparaît, vite remplacé par le manque du produit. Mais il est plus facile de se procurer le produit que de l’être. Sous une forme combattue par la société, le recours aux drogues est une médication profane du rapport au monde, une forme subtile de contrepoint à la maintenance banale du normal que réalisent les psychotropes sous l’égide du médecin. La drogue assure un étayage de l’existence en en payant le prix, nous sommes dans une logique de sacrifice (cf. Le Breton, 2007). Mais l’individu n’a pas le choix, car il n’a pas d’autre moyen pour assumer sa condition.
12Mais si le toxicomane trouve une formule de mise en mouvement de son existence, il en ignore la formule d’arrêt et reste dépendant de son produit. Il regarde la vie « normale » comme derrière une vitre, il voudrait la rejoindre, mais il est dans l’orbite du produit, ses pensées sont focalisées sur lui : comment se procurer l’argent pour acheter sa dose, à quel dealer s’adresser ? Combien de temps l’attendre dans l’angoisse qu’il ne vienne pas ? D’où ces relations de soumission entretenues à l’égard du dealer. Il s’agit non plus de jouir de la molécule, mais de s’arracher aux affres du manque, de soulager le terrible sentiment du vide, la fatigue infinie qui alourdit le moindre geste, l’obsession.
Le goût de la douleur
13La toxicomanie déplace l’incontrôlable de la souffrance sur la douleur du manque, dans une logique de sacrifice, elle joue la douleur contre la souffrance en donnant à l’individu une position relative d’acteur et de contrôle. L’un des personnages de Trainspotting le traduit à sa manière : « J’ai mal aux dents. Ça passe des dents aux gencives, des gencives à mes orbites et à chacun de mes os, d’un seul élan, miteux, implacable, épuisant. Les bonnes vieilles suées déboulent au top, et n’oublions surtout pas les frissons : ils me couvrent le dos comme de maigres gelées d’automne sur un capot de voiture. Il faut réagir. Pas question de mourir, ni d’affronter un orage si précoce. Il faut ralentir, cramer moins vite, me trouver un gentil petit éteignoir. Seule l’héro peut me secourir » (Welsh, p. 26). W. Burroughs dit à sa manière cet exorcisme de la souffrance par le recours à la douleur. « J’ai vécu la privation atroce du sevrage et le plaisir du soulagement lorsque les cellules assoiffées de came boivent à la seringue. Tout plaisir n’est peut-être que dans le soulagement. J’ai appris le stoïcisme cellulaire que la drogue enseigne à l’utilisateur » (Burroughs, 1975, p. 16). Le manque est une « douleur insupportable et pourtant irrésistible » (Sissa, 1997, p. 9). Ne plus être en manque devient la satisfaction suprême. Le corps se transforme en une pure matrice de sensations, et même de sensations exacerbées, seules aptes à donner le sentiment d’exister encore.
14Entre le manque et son effacement, le toxicomane occupe tout son temps et se trouve « fixé » dans un emploi du temps dont il pense contrôler tous les paramètres. Il l’ignorait lors de son initiation, mais il se drogue pour être accroché et saturer son rapport au monde pour ne plus penser à autre chose. La dépendance instaure le simulacre d’un monde plein et propice. En interposant le produit entre soi et les autres, soi et le monde, il s’abandonne aux contraintes liées à la recherche du produit, aux moyens d’en financer l’achat, aux rituels du shoot, etc. Les exigences d’un tel mode de vie lui octroient un mode d’emploi pour exister en réduisant la complexité du monde à une poignée de données élémentaires. La drogue se mue en mode de vie. Sa journée est occupée par la recherche du produit ou des moyens pour l’obtenir et par le temps fort de la prise. L’individu s’en remet au holding des sensations étayées par la molécule et des routines qui alimentent la recherche du produit et son administration. « À mesure qu’on s’intoxique, tout le reste perd de son importance. La vie se réduit à peu de chose : la piqûre, l’attente de la suivante, la cachette, l’ordonnance, la seringue et le compte-goutte. Le camé croit souvent qu’il mène une vie normale et que la drogue n’est qu’un incident de parcours. Il ne voit pas que tout ce qu’il fait, à part se droguer, est machinal (…). "Pourquoi avez-vous besoin de drogue, monsieur Lee ?" C’est une question que posent les psychiatres stupides. La réponse est : "J’en ai besoin pour me lever le matin, pour me raser et prendre mon petit déjeuner ; j’en ai besoin pour survivre" » (Burroughs, 1972, p. 36).
15Quand elle accompagne une dépendance, la drogue est une forme de redoublement de soi dans un contremonde sur lequel l’usager exerce un contrôle partiel. Mais le moment de jubilation des premiers temps, la lune de miel avec le produit, aboutissent peu à peu au manque et à la nécessité d’étayer en permanence le contrecorps pour continuer à exister. Non pas le corps du lien social, mais un corps de sensations, un corps clandestin, inaccessible aux autres, n’existant que pour soi. Pour le toxicomane, le corps n’est qu’une dépouille traînée par-devers lui. Il ne lui est rien même s’il est rivé à lui. Il n’est pas concerné par ses soucis de santé, d’alimentation, d’hygiène, ou de dignité. C’est un corps guenille, mais un lieu nécessaire où injecter les produits, parfois n’importe lesquels, pour éprouver la sensation de soi. L’accroche au corps, à travers les sensations éprouvées, remplace une affectivité difficile à assurer. Le corps vient en remplacement du sens, le besoin (contrôlable) se substitue du désir (incontrôlable). À défaut de trouver un rapport de sens propice au monde, les sensations s’imposent pour procurer un contenant propice. Le sentiment de soi tient alors à la répétition de sensations recherchées qui permettent à l’individu de se sentir vivant et contenu dans son existence. « Le résultat est toujours le même : la possession absolue devient le seul but et seule la drogue peut rendre chair et os au visage et aux jambes », écrit W. Burroughs (1964, p.12).
16Ce contrecorps de sensations inhérent au manque et à sa suppression, enracine dans un contremonde en abandonnant le corps de la vie courante. Il fixe provisoirement une identité morcelée, rassemble les fragments de soi et rend l’existence enfin supportable. L’individu reprend la maîtrise du vide, mais au détriment d’un monde réel désinvesti. Sa peau n’est pas une frontière de sens suffisante à assurer le lien intérieur-extérieur, dedans-dehors sans être en permanence affectée par l’adversité. Moi-peau perforé par une hémorragie et une invasion du monde en soi dans l’impossibilité de poser des limites pour se protéger. Le corps de sensations crée enfin une assise, même si celle-ci se trace dans l’impalpable du sensoriel et implique les affres du manque. Il donne une limite symbolique suffisante pour que le consommateur souhaite la retrouver au plus vite dès qu’elle s’éloigne de lui. Le manque ou le sevrage induisent une douleur peu éloignée de celle du « membre fantôme ». S’il y a ailleurs une « vraie vie » pour Rimbaud, pour le toxicomane le « vrai corps » est dans les sensations suscitées par son produit et le manque qui en découle.
Le jeu de l’ordalie
17L’impact de la drogue relève d’un trauma expérimental indéfiniment reproduit par l’individu et sur lequel il exerce sa maîtrise, contrôlant ainsi une identité insupportable en décidant des lignes de force. La toxicomanie est une expérience de mort et de renaissance, non seulement par le jeu d’une ordalie toujours renouvelée, mais aussi à travers le passage consenti à un univers de sens qui n’est plus celui de la conscience ordinaire, sans être tout à fait celui de la mort. « La drogue inocule la mort », dit Burroughs. Mais une mort dont on revient. Au moment où l’individu est sous l’empire du produit, il ne s’appartient plus, il glisse dans un contremonde. La modification de conscience se mue en un objet transitionnel pour avancer dans le temps, dans un jeu de renaissances successives.
18La toxicomanie est une traversée de la mort régulièrement rejouée. La situation de manque est un abîme, une dissolution de soi qui lèvent toutes les préventions du sujet, désormais incapable d’échanges, de compréhension, emporté par l’hémorragie du vide qu’il importe de remplir au plus vite pour ne plus en ressentir les affres. Le produit est le balancier qui autorise la poursuite de la vie, la dose infime de mort qui triomphe de la mort réelle dans un jeu ordalique où il s’agit d’arracher journellement une certitude d’être légitimement au monde. Ce rapport ambigu au produit, qui donne simultanément vie et mort, étaye une existence sur le fil du rasoir. Il s’agit de vivre en se jouant de la mort, tout en acceptant d’en payer le prix le jour venu. Surtout si le contrat symbolique implique de perdre un peu plus sur elle quand les rites se dégradent.
19La longue dépendance au produit ou au comportement met le sujet en situation régulière de danger comme si la fulgurance du jeu avec la mort devenait une routine. Ordalie diluée dans le temps, bégaiement d’un rite oraculaire dont la signification est, entre autres, d’interroger le temps sur la légitimité de continuer à vivre. L’expérience de la limite implique le renouvellement de l’obstacle pour l’affronter tant que l’individu ne se reconnaît pas dans ce qu’il est. La mort, à tout moment, peut réclamer son dû. Et dans la dépendance, elle l’exige parfois comme si elle se lassait de répondre en permanence à la demande d’un surcroît de sens pour continuer son chemin ou comme si l’individu y épuisait ces dernières forces sans trouver jamais la réponse attendue. Mais parfois, l’épreuve est la voie de la lente remise au monde. Ces conduites d’emprise sont des tentatives de contrôler le corps pour éviter l’irruption de l’inattendu, maîtriser la durée pour en faire un temps circulaire. Elles sont une manière de combler un vide au moyen d’un produit ou d’une action qui procure un apaisement provisoire. Le temps est neutralisé, il est pris en main par l’acteur qui joue en partenariat avec la mort. Le sentiment d’aspiration dans le vide est conjuré par la maîtrise procurée.
Le temps circulaire
20Le terme addiction (ad-dictere) renvoie historiquement à l’assujettissement de celui qui a une dette et ne peut la payer. Le débiteur est ainsi mis à la disposition de son créancier, il perd son autonomie personnelle pour devenir la créature de l’autre. Le sujet est sous contrainte par corps de son objet (Bergeret, 1981). La relation aux produits ou à l’action tient lieu de toute relation. Le rapport malaisé à autrui est remplacé par l’objet maîtrisable à volonté et qui devient l’unique valeur. Son horizon d’attente est empli par la répétition, il est prisonnier d’un temps circulaire qui absorbe toute son existence.
21La dépendance, quand elle devient sévère, est une forme d’effacement de soi, une disparition orchestrée. Immersion dans un temps sans mesure, figé dans une sorte d’éternité, une répétition sans fin, un huis clos. La toxicomanie ou l’anorexie sont parfois revendiquées comme identité par un individu qui ne se reconnaît plus que sous cet angle et se définit par l’usage de ses produits ou ses comportements (« je suis toxico »). Identité de rechange qui efface une identité civile qui vaut dans le rapport exclusif à l’objet de la passion. L’addiction est une fixation de l’identité, un arrimage qui rassure sur le chaos.
22La passion pour l’objet du besoin devient tyrannique. L’addiction est l’enlisement dans un acte de passage qu’il faut constamment répéter, car il ne soulage que provisoirement la tension et au fil du temps il se mue en répétition, en prothèse d’identité. Elle piège dans un temps circulaire. Le sujet est enfermé dans une répétition à laquelle il est contraint, mais qui lui semble également dépendre de lui. Il se dit « possédé » par son objet, rivé à lui comme à une planche de salut, il l’a dans la peau comme un complément indispensable à son identité. « La drogue prend tout et n’apporte rien, sinon une assurance contre les douleurs du manque… », dit Burroughs (p. 154). La passion des drogues s’inscrit dans une logique du sacrifice où il s’agit de perdre une part de soi pour gagner quelque chose en plus dans une existence qui se dérobe. « Le patient obtient sa jouissance au prix de souffrances sérieuses, de dommages personnels et souvent, en vérité, d’autodestruction. Ceci n’est assurément pas l’effet désiré. Si malgré tout il s’obstine à utiliser la drogue, ce doit être, ou bien que le plaisir obtenu vaut bien l’acceptation de la souffrance, ou encore parce qu’il est pris au piège et qu’il est bien forcé d’agir comme il le fait » (Rado, 1975, p. 606).
Sorties de la dépendance
23La dépendance n’est pas une nature, mais un état provisoire. Elle n’est en principe qu’un moment dans une histoire personnelle. Des circonstances sociales et personnelles en établissent l’usage, d’autres y mettent fin. Certains se sortent eux-mêmes de leur dépendance avec leurs recettes personnelles, sans l’aide de professionnels, s’ils sont animés d’une volonté ferme et surtout d’un projet d’existence qui les mobilise tout entiers.
24Au Vietnam par exemple, 35 % des GI’s consomment de l’héroïne et 54 % d’entre eux en sont dépendants. Mais au retour, 91 % y renoncent en moins de trois ans. Et le plus souvent sans traitement, disposant seulement de leurs conditions sociales ordinaires et d’une volonté d’en finir avec le produit (cf. Castel et al., 1998, p. 249). Mais la tâche est malaisée. Ainsi, par exemple, l’héroïne est un dérivé de la morphine. Anesthésique et analgésique, elle efface la perception de la douleur et des ressentis pénibles. Le sevrage provoque une sensation brutale de manque, mais aussi le réveil des douleurs que la prise du produit avait anéanti : maux de dents, effets de la malnutrition, etc. Si les douleurs physiques demeurent un moment, le manque s’estompe après plusieurs jours, laissant place à une dépendance psychique.
25Pour persister dans sa décision d’arrêter, il incombe à l’ancien usager de drogues de trouver une raison d’être, un goût de vivre pour s’éloigner de sa dépendance sans se perdre. Sinon, quand la drogue a colmaté une brèche symbolique, sa suppression s’avère pire pour l’usager qui ne dispose plus d’étayage pour continuer à vivre. Le sevrage bouleverse une existence qui tournait autour de l’orbite de la drogue. La décision brutale d’arrêter n’est pas la meilleure si le produit est consommé comme un remède à la souffrance. L’arrêt du produit sans une raison majeure de vivre risque de plonger l’individu dans la dépression, voire le suicide. Bien des toxicomanes « guéris » se tuent à défaut d’avoir pu étayer leur manque à être sur un rapport au monde où ils auraient trouvé leur compte. Dans la consommation de drogue, une rupture des ritualités, une overdose dont le sujet se sort in extremis, une rencontre, peuvent devenir instauratrices de sens ou incitations à le chercher sur un autre mode. Mais la sortie est un processus semé d’embûches. « lus avant dans tel type de délinquance ou dans la prostitution ; un troisième identifie les circonstances où il perd le contrôle de lui-même et s’éloigne d’un quartier ou d’un cercle d’amis ; ou encore s’astreint à rentrer tous les soirs chez lui, comme Cendrillon, avant minuit » (Coppel, 2002, pp. 226-227).
Bibliographie
- Becker Howard, Outsiders, Paris : Métailié, 1985.
- Becker Howard, « History, culture and subjective experience : an exploration of the social bases of drug induced experiences », Journal of health and social behavior, n°8, 1967.
- Bergeret Jean, Fain Michel et Bandelier Michel, Le psychanalyste à l’écoute du toxicomane, Paris : Dunod, 1981.
- Burroughs William, Le festin nu, Paris : Gallimard, 1964.
- Burroughs William, Junkie, Paris : Belfond, 1972.
- Burroughs William, « Préface de Junkie », in Mikrianos P., William Burroughs, Paris : Seghers, 1975.
- Castel Robert et al., Les sorties de la toxicomanie, Fribourg : Éditions universitaires de Fribourg, 1998.
- Coppel Anne, Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques, Paris : La découverte, 2002.
- Ehrenberg Alain, Le culte de la performance, Paris : Calmann-Lévy, 1991.
- Fontaine Astrid, Double vie. Les drogues et le travail, Paris : Les Empêcheurs de penser en rond, 2006.
- Le Breton David, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Paris : Métailié, 2007.
- Lindesmith Alfred, The addict and the law, Bloomington : Indiana University Press, 1965.
- Lindesmith Alfred, Opiate addiction, Bloomington: Principia Press, 1947.
- Rado S., « Macothymies », Revue française de psychanalyse, n°4, 1975.
- Sissa Giulia, Le plaisir et le mal. Philosophie de la drogue, Paris : Odile Jacob, 1997.
- Welsh Irvine, Transpotting, Paris : Seuil, 1993. Trad. de l’anglais par Éric Lindor Fall.
Mots-clés éditeurs : autonomie, manque, relation, toxicomanie
Date de mise en ligne : 31/10/2012
https://doi.org/10.3917/graph.039.0055