Ilan Shoval, King John’s Delegation to the Almohad Court (1212). Medieval Interreligious Interactions and Modern Historiography, Turnhout, Brepols, 2016 ; 1 vol., xviii–215 p. (Cursor Mundi, 23). ISBN : 978-2-503-55577-5. Prix : € 75,00.
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.242.0427zo
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- Lachaud, F.
- Lachaud, Frédérique.
- LACHAUD, Frédérique,
https://doi.org/10.3917/rma.242.0427zo
Notes
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[23]
Matthieu Paris, Chronica majora, éd. H.R. Luard, t. 2, Londres, 1874, p. 559–564, pour l’ensemble du récit.
1 Dans ses additions aux chroniques de Roger Wendover, son prédécesseur au monastère de Saint-Albans, Matthieu Paris mentionne la mort de Geoffrey fitz Peter, et indique que Jean sans Terre regrette alors d’avoir suivi les conseils de son défunt justicier et d’avoir accepté les ouvertures de paix de la papauté. À suivre Matthieu Paris, c’est à ce moment-là que le roi d’Angleterre aurait pris la décision d’envoyer à « Murmelin » (le calife almohade Muhammad an-Nâsir) une ambassade, composée de deux chevaliers et d’un clerc, afin de lui offrir la sujétion de l’Angleterre et de faire état de son désir de se convertir à l’islam. L’offre de Jean aurait été repoussée avec indignation par le calife, qui aurait malgré tout demandé aux deux chevaliers de lui décrire le royaume d’Angleterre – prétexte à un éloge conventionnel de l’île – avant de s’entretenir en particulier avec le clerc, Robert de Londres, pour satisfaire sa curiosité sur le compte de son maître. S’ensuit un portrait au vitriol de Jean sans Terre, qui n’est pas sans rappeler le portrait à charge de Frédéric II dans des sources à peu près contemporaines. Jean y est décrit comme plus tyran que roi, plus corrupteur que gouverneur de son peuple, opprimant les siens et promouvant les autres, lion pour ses sujets, agneau pour les étrangers et les rebelles. Il a perdu le duché de Normandie et d’autres terres par sa paresse, n’a de cesse de perdre ou de détruire le royaume d’Angleterre, extorque de l’argent de manière insatiable, envahit et détruit les possessions de ses sujets naturels. Il n’a pas engendré de fils forts, mais des fils à sa ressemblance ; quant à son épouse, qu’il hait autant qu’elle le déteste, elle est incestueuse, maléfique et adultère, et le roi n’a pas hésité à faire étrangler plusieurs de ses amants sur sa couche même. Le roi est par ailleurs violemment jaloux de nombre de ses grands et même de ses parents, dont il a aussi corrompu les filles nubiles et les sœurs (c’est sans doute bien ainsi qu’il faut traduire ce passage). Quant à sa pratique du culte chrétien, elle est fluctuante et il ne confesse pas sa foi [23]. Plus loin, on voit Jean sans Terre, à la suite de l’échec de son ambassade, décider de se soumettre au pape ; mais le calife, encouragé par ce qu’il perçoit comme l’appui de ce roi, entreprend une expédition armée au cours de laquelle il est vaincu par une coalition de troupes chrétiennes.
2 Le chroniqueur prétend tenir les détails de l’épisode de Robert de Londres lui-même, à qui Jean aurait octroyé la garde de l’abbaye de Saint-Albans pour le récompenser d’avoir pris part à l’ambassade, mais son récit télescope un certain nombre d’événements : Robert de Londres est nommé gardien de Saint-Albans en 1208, à la suite de l’interdit jeté sur l’Angleterre ; la bataille de Las Navas de Tolosa est livrée en juillet 1212 ; Geoffrey fitz Peter meurt en octobre 1213 ; Thomas d’Erdington, qui est cité comme l’un des deux chevaliers de l’ambassade au calife, est envoyé par Jean au pape dans le contexte des négociations pour mettre fin à l’interdit. De plus, le caractère extrême des reproches faits à Jean dans ce texte l’a longtemps fait considérer comme relevant de la fiction pure. Il ne faut pas non plus sous-estimer la dimension rhétorique du passage : faire appel à un non chrétien pour condamner un roi chrétien, avec une dose de prophétie ex eventu, est un procédé rhétorique efficace.
3 Il n’est pas exclu malgré tout que le récit de l’ambassade au calife almohade reflète des faits réels, notamment l’inféodation de l’Angleterre à la papauté en 1213 (dont l’offre faite au calife serait le décalque) et les rapports de force dans le Midi de la France, le Sud de l’Aquitaine et la péninsule Ibérique, ce qui conduit I. Shoval à procéder à sa minutieuse déconstruction. En cinq courts chap., il présente une nouvelle traduction en anglais du passage des chroniques qui fait le récit de l’ambassade, suivie d’une mise au point historiographique. Il propose une interprétation théologique du thème de la conversion, et situe la délégation dans le contexte politique et militaire de la période. Il revient également sur la place des Angevins sur les frontières de la péninsule Ibérique et termine par une réflexion sur la lumière que jette l’épisode sur la nature du gouvernement de Jean sans Terre. Pour l’A., en dernière lecture, la mission vers la cour almohade, alors installée à Séville, a bien lieu, sans doute peu de temps avant la défaite des Almohades sur le champ de bataille de Las Navas de Tolosa, et elle doit être comprise comme le reflet du souci de Jean de garantir la sécurité des frontières de l’Aquitaine.
4 Certains aspects de l’étude retiennent l’attention, en particulier ce qui a trait à l’hostilité de Matthieu Paris à l’égard de Robert de Londres, sans doute un juif converti, et aux thèses des savants religieux musulmans sur la conversion de saint Paul, critiquée par le calife. L’analyse concernant les rumeurs qui circulaient en Occident au sujet des desseins des Almohades est très bien venue. Plusieurs travaux récents ont souligné l’importance des rapports entre les événements de la fin du règne de Jean en Angleterre et les développements qui prennent place dans la péninsule Ibérique et dans le Midi de la France : après la perte des terres Plantagenêt au Nord de la Loire, Jean renforcerait sa présence dans une partie de l’Aquitaine et se soucierait de mieux défendre ses terres méridionales contre les ambitions castillanes, tout en tentant d’ouvrir un troisième front contre Philippe Auguste, alors même que la croisade contre les hérétiques albigeois déstabilise la région. Par ailleurs, la diplomatie fluctuante de la Couronne d’Aragon suggère que des contacts voire des alliances ponctuelles entre les Almohades et des puissances chrétiennes ne sont pas exclus. Tout en s’insérant dans ce contexte d’une historiographie en plein renouvellement, la thèse d’I.S. peine malgré tout à convaincre. S’il apparaît bien essentiel de rouvrir le dossier des relations entre la dynastie Plantagenêt et le monde méditerranéen, et de considérer les événements autour de 1200 à la lumière d’une recomposition générale des pouvoirs en Occident, il serait souhaitable de pouvoir étayer cette hypothèse en faisant davantage appel aux sources des royaumes hispaniques et aux sources arabes, ce que l’A. ne fait pas. Certains passages du texte de Matthieu Paris semblent sur-interprétés (par exemple, p. 24 sur la traduction de Necnon et legem Christianam… relinquens, qu’I.S. voit comme une allusion au « rituel chrétien des accords féodaux » et non comme une offre de conversion). Quelques assertions paraissent curieuses (par exemple, sur la Gascogne promise comme dot pour la nièce de Jean lors du traité du Goulet, p. 115–116 ; sur l’utilisation du droit féodal par Jean, p. 141–145, 150 ; ou encore sur la taxation, p. 171–172). Le livre souffre aussi de nombreux handicaps formels. Le dossier de cartes qui ouvre le volume n’est pas d’un niveau technique digne de la collection. Surtout, la discussion est souvent obscure et tortueuse. Le propos apparaît répétitif et péremptoire, et fait appel à la littérature secondaire de manière parfois maladroite. En l’état, le sentiment donné par l’ouvrage est que sa matière aurait suffi pour un long art. En revanche, on peut espérer que l’A., qui est un spécialiste des relations entre les différentes communautés religieuses dans le royaume d’Aragon, puisse livrer une étude plus ample sur les conflits transpyrénéens autour de 1200, au sein de laquelle la discussion du texte de Matthieu Paris trouverait naturellement sa place.
5 Frédérique Lachaud