Alice Taylor, The Shape of the State in Medieval Scotland, 1124–1290, Oxford, Oxford U.P., 2016 ; 1 vol., xxiv–525 p. ISBN : 9780198749202. Prix : GBP 85
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.231.0131t
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1 Depuis deux décennies, de nombreux travaux ont contribué à renouveler en profondeur notre connaissance de l’histoire de l’Écosse au Moyen Âge central : les études de R. Oram, C. Neville, D. Broun pour n’en citer que quelques-uns sont venues s’ajouter aux réalisations de G.W.S. Barrow et A.A.M. Duncan. Les études de R. Davies ont également largement contribué à replacer l’Écosse médiévale dans le contexte britannique. Mais il revient sans aucun doute à A. Taylor d’en avoir fait un sujet à l’échelle européenne. Son grand ouvrage (une version étendue de sa thèse soutenue en 2009) sur l’élaboration d’institutions gouvernementales en Écosse entre le début du règne de David Ier et la Grande Cause (1290–1292) permet de mettre en place un modèle spécifique, celui qu’elle qualifie d’« État écossais » médiéval. Le propos est ambitieux, très neuf, et s’insère dans une parfaite maîtrise de l’historiographie. Il est aussi servi par un profond renouvellement de la connaissance, dans le détail, des documents administratifs et juridiques écossais, que l’A. a été à même de reconstituer pour certains à partir de sources fragmentaires ou tardives.
2 Dans une première part.(Gouvernants et gouvernés, 1124–1230), A.T. étudie les interactions entre pouvoir royal et pouvoir aristocratique afin de déterminer s’il y eut un « État » écossais précoce. Elle analyse pour ce faire la situation du mormaer, chargé de la levée militaire dans une province, et des thanes, dont on voit que le pouvoir, vers la fin du xiie siècle, commençait à être territorialisé. Ce phénomène fut le fruit de la distribution de terres par les rois (David Ier surtout et dans une moindre mesure Guillaume le Lion) et, dans un second temps, lorsque la quantité de terres disponibles pour de telles distributions diminua, surtout au cœur du royaume, d’une intensification du pouvoir royal par le biais d’une d’institutionnalisation du pouvoir. L’évolution du droit et de l’exercice de la justice, depuis des groupes de judices disant le droit à l’élaboration du droit dans des assemblées présidées par le roi, suggère également l’importance des transformations à l’œuvre dans la conception du pouvoir royal. Dans une seconde part., A.T. étudie l’apparition d’un État bureaucratique en Écosse, entre 1170 environ et 1290. Un premier chap. porte sur les institutions du gouvernement royal, sheriffdoms et justiciardoms, ayres et chambellans. Ici aussi, un phénomène de territorialisation des offices était à l’œuvre : le sheriff apparaît comme le personnage clé dans la constitution du gouvernement royal en Écosse, que ce soit dans les régions où les sheriffdoms étaient bien implantés ou celles pour lesquelles les sheriffdoms faisaient en quelque sorte office de « portail ». On voit aussi comment, au xiiie siècle, les seigneurs importants devinrent des officiers royaux, permettant du coup à l’autorité royale d’avoir un impact sur la société locale. Un deuxième chap. porte sur le développement de la « Common law » entre 1230 et 1290 en Écosse, et trace un tableau général de la communis lex en Écosse comme marqué par des juridictions multiples. Cette période vit en effet le développement du système par lequel on pouvait obtenir de courtes lettres ou « brefs » (brieves en écossais) standards de la chapelle royale pour initier des affaires en justice. Plusieurs différences notables par rapport à la situation anglaise sont toutefois soulignées : seuls les plus riches avaient accès aux pleadable brieves, et la justice aristocratique laïque était largement incorporée dans la législation royale. Quant à la justice rendue par les juges délégués du pape, dans lesquels on a longtemps cru voir une originalité du système judiciaire écossais, les travaux d’H. MacQueen et à présent d’A.T. démontrent bien que les juges délégués du pape n’opéraient pas indépendamment de la justice royale. A.T. analyse ensuite la nature du revenu du gouvernement royal (modeste en comparaison de celui de la royauté anglaise) et les formes d’audit des comptes des sheriffs : contrairement à l’Angleterre, ceux-ci ne se faisaient pas en un lieu unique et stable, et les intervalles de temps entre deux audits étaient plus longs et plus irréguliers qu’en Angleterre, ce qui explique qu’ils n’aient pas mené à la constitution d’un Échiquier écossais pour la période étudiée. Le dernier chap. porte sur les officiers du roi (en particulier les sheriffs, dont le statut apparaît plus élevé que celui des officiers anglais) et la question de savoir si l’on se trouve en présence, pour l’Écosse du xiiie siècle, d’un gouvernement bureaucratique. La formalisation des procédures, la plus grande dépendance à l’égard de l’écrit vont dans ce sens, même si la structure institutionnelle demeurait peu développée et que les enrôlements documentaires, tout comme l’archivage des documents financiers, avaient essentiellement pour objet de consolider le pouvoir royal, à l’exemple de cartulaires.
3 Il ne s’agit rien moins dans cet ouvrage que d’envisager l’Écosse des xiie et xiiie siècles comme présentant un modèle original, marqué non pas tant par l’interaction entre pouvoir aristocratique et royauté, que par l’intégration complète du pouvoir aristocratique dans la pratique du gouvernement royal. Une autre caractéristique de ce modèle est l’inégale territorialisation du pouvoir royal dans l’espace, l’emprise royale étant nettement plus forte dans certaines régions du royaume (Scotia, Moray, Lothian) que dans d’autres. Un dernier élément essentiel de la thèse est de souligner – à l’encontre des études qui se contenteraient de voir dans le gouvernement écossais de l’époque un décalque du gouvernement anglais (d’ailleurs parfois considéré de manière trop rigide), ou une organisation infra-institutionnelle – un véritable phénomène d’institutionnalisation à l’œuvre dans l’évolution du gouvernement du royaume. Un des apports les plus neufs de l’étude est bien de proposer une nouvelle chronologie de ce processus : sans ôter au règne de David Ier son importance, elle suggère que le règne de Guillaume le Lion (1165–1214) eut un rôle majeur dans l’installation des institutions dans la durée, et qu’il est également impératif de mieux suivre les évolutions du xiiie siècle.
4 Dans cette admirable étude, A.T. n’hésite pas à rejeter des grilles d’analyse peu pertinentes ou à les renverser, par exemple pour l’analyse en termes de centre et de périphérie. Mais le terme « État » – que l’on parle d’État royal, d’État féodal ou d’État patrimonial – ne vient-il pas parasiter et encombrer son propos, voire désincarner le pouvoir royal, dont la nature tient notamment à la présence physique d’un roi, ce qui revient à poser la question de la nature de la délégation de pouvoir dans les royaumes d’Occident ? On peut se demander ici s’il ne faudrait pas dénommer les reconfigurations politiques des xiie et xiiie siècles en recourant à un vocabulaire médiéval, ce qui permettrait de prendre en considération les grilles de lecture du pouvoir par les contemporains (par exemple regnum, un terme polysémique qui renvoie à la fois au gouvernement, au régime et au royaume) ou tenter de forger de nouveaux termes, notamment afin de rendre compte de la diversité des formes de gouvernement en Europe. Il s’agit en tout cas d’un véritable tour de force, qui servira certainement d’assise au renouvellement général de l’histoire des pouvoirs en Europe au Moyen Âge.
5 Frédérique Lachaud