King’s College Chapel 1515–2015. Art, Music and Religion in Cambridge, éd. Jean-Michel Massing, Nicolette Zeeman, Londres–Turnhout, Harvey Miller–Brepols, 2014 ; 1 vol., 422 p. (Studies in Medieval and Early Renaissance Art History). ISBN : 978-1-909400-21-4. Prix : € 75,00
- Par Nicola Morato
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Citer cet article
- MORATO, Nicola,
- Morato, Nicola.
- Morato, N.
https://doi.org/10.3917/rma.221.0111zq
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1 La chapelle du King’s College de Cambridge, l’un des chefs-d’œuvre du xve–xvie siècle, mérite et presque exige d’être étudiée à la fois de façon rétrospective (dans la complexe stratigraphie de l’édifice) et prospective (dans la persistance de son caractère inachevé). Ce beau volume, édité par les soins de J.M. Massing et de N. Zeeman, et accompagné d’un magnifique apparat de 243 illustrations, relève le défi en adoptant une approche plurielle plutôt que monographique, tant du point de vue des disciplines que des thèmes abordés. Architecture, héraldique, art, musique, études, religion, société politique et/ou monde académique y sont constamment entrelacés dans des relations, parfois solidaires et parfois conflictuelles, que les objets et les documents (en bonne partie préservés dans les collections et dans les archives du King’s) permettent de suivre de près. La vie de l’édifice, intimement liée à celle du collège et en même temps jalouse de son indépendance, se manifeste en effet dans la longue durée et la nature protéiforme de cette interaction. Ainsi, malgré les altérations et les changements intervenus au cours de 500 ans (de l’achèvement de la structure externe en 1515 jusqu’à aujourd’hui), l’histoire de la chapelle a été et continue d’être à la fois médiévale et moderne. Elle oscille d’une époque à l’autre entre ces deux pôles idéaux. Le recueil, après une introduction (p. 9–18) suivie d’une chronologie (p. 19–21), est organisé en trois part. : Fabric and furnishings, consacrée aux aspects matériels et à leur histoire (p. 23–158) ; Life and visiting, section principalement socio-anthropologique enrichie par des approfondissements d’histoire culturelle et politique (p. 159–256) ; Music and performance (p. 257–367), centrée sur les activités liturgiques qui synthétisent peut-être au plus haut degré l’héritage et les valeurs immanentes de la chapelle. Enfin, ces trois chap. sont intégrés à la conclusion de l’ouvrage par des notes, une bibliographie, une série de planches, etc. Du point de vue disciplinaire, nous voyageons de l’histoire politique à la technique de la restauration, et de la musicologie à l’urbanisme.
2 La figure centrale du volume est sans doute celle du fondateur du King’s College, le roi Henri VI. C’est à lui que remontent les directives fondamentales pour l’édification de la chapelle, au moment de la fondation du King’s (1441), dans le « Will » de 1448, et ce jusqu’à la chute du souverain, en 1461. Plus généralement, ces actes royaux et ceux qui leur ont succédé ont joué un rôle de premier plan non seulement en vertu de leur mise en place progressive mais aussi parce que, à chaque tournant de l’histoire du bâtiment, le collège les a considérés comme autant de guides à relire et à réinterpréter. Ils ont ainsi constitué un élément persistant en même temps qu’une garantie de stabilité, tout comme l’héraldique royale dont la chapelle est parsemée, de la herse de Lady Margaret à la jarretière. La réalisation des programmes architecturaux et iconographiques, leur intégration et/ou les déviations par rapport aux intentions originelles, le travail des artistes et artisans tels que John Wastell (l’architecte responsable de la construction de la voûte en éventail) ou Bernard Flower (le « vitrier du Roi »), la personnalité des « provosts » sont reconstituées, surtout dans la première part. de l’ouvrage. Ainsi les contributions de J. Musson et de J. Ochsendorf et M. De Jong envisagent l’esthétique de l’édifice et les campagnes de construction ; celles de J. Simpson et de S. Clare sont consacrées aux vitraux et à leur état de conservation ; celles de N. Pickering et J.M.M. traitent quant à elles d’éléments ajoutés tardivement et ayant nécessité un agencement imprévu. De façon significative, J.M.M. souligne, dans la conclusion de son art. sur les retables, que l’anachronisme du réaménagement de l’Adoration des Mages de Rubens, installé derrière le maître-autel (1961–1969), a quand même donné « a new focus to the Chapel, appropriate to an evocation of the sanctuary as it functioned in the time of the Founder » (p. 133). La deuxième part. porte sur la fonction de la chapelle dans des systèmes « autres » : son emploi pour des performances théâtrales plus ou moins indépendantes de toute liturgie, de la tradition du « Boy Bishop » aux drames récités à l’occasion de la visite d’Élisabeth Ire en 1564 (A. Rokinson) ; sa relation avec les transformations du King’s et, en particulier, avec l’aménagement de la bibliothèque (P.M. Jones) ; la perception visuelle et la représentation de l’édifice au sein de la ville (N. Zeeman). Plus qu’ailleurs dans le volume, nous avons ici l’impression qu’à partir du noyau médiéval, chargé de figures et d’objets emblématiques, les lignes de fuite vers la modernité pourraient se multiplier sans cesse – vers l’histoire religieuse nationale (R. Harrison, à propos de Charles Simeon) et vers les grands conflits pour l’hégémonie européenne (I. Fenlon, sur le ms. 41 de la bibliothèque du collège). Dans ce cadre, il aurait peut-être été souhaitable de réserver un plus large espace, voire même un chap. entier, aux grands registres du King’s comme les Ledger Books (à partir de 1451) ou les Mundum Books (à partir de 1447), qui nous offrent de puissantes vues d’ensemble de l’histoire de la chapelle et du collège. La troisième part., consacrée à la musique, récupère la dimension plus introspective et intime de l’espace architectural et performatif. Les contributions suivent ici l’ordre chronologique (de 1444 à nos jours) plus strictement qu’ailleurs dans le recueil et abordent des aspects omniprésents dans le quotidien de l’édifice : le chant et la liturgie (R. Bowers), l’orgue (J. Butt), et le chœur avec ses programmes et ses directeurs (N. Marston, N. Nash, T. Day). L’épilogue de cette part. (N.Z. et S. Cleobury), qui est aussi celui du livre entier, fait place à l’élément le plus idiosyncratique de la chapelle et, en même temps, le plus universel : le son, que les pages ne peuvent pas contenir, et qui ne peut qu’être confié à la fantaisie du lecteur – ou à ses souvenirs, et à ses rêves.
3 Nicola Morato