Historia Selebiensis Monasterii. The History of the Monastery of Selby , éd. Janet Burton, Lynda Lockyer, Oxford, Clarendon Press, 2013 ; 1 vol., xcvi–178 p. (Oxford Medieval Texts). ISBN : 978-0-19-967595-1. Prix : GBP 85
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.221.0111zo
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- Lachaud, F.
- Lachaud, Frédérique.
- LACHAUD, Frédérique,
https://doi.org/10.3917/rma.221.0111zo
1 L’Histoire du monastère de Selby, dans le Yorkshire, fut composée par un moine resté anonyme, sans doute vers 1174, à la suite de l’écrasement de la révolte des fils d’Henri II contre leur père. La nouvelle édition du texte, d’après le ms. unique de la Bibliothèque nationale de France, lat. 10 940, par les soins de J. Burton et L. Lockyer, est accompagnée d’une traduction en anglais qui permet d’avoir un accès facile à un texte dont l’original présente un certain nombre de difficultés. Elle est précédée d’une longue introduction critique et suivie d’une bibliographie et d’index. L’ensemble constitue une contribution précieuse à la connaissance de l’écriture de l’histoire dans l’Angleterre de la seconde moitié du xiie siècle, comme à celle du monde monastique anglais.
2 Le récit de la fondation qui figure dans l’Historia repose sur le thème des furta sacra, en l’occurrence un doigt de saint Germain d’Auxerre que le moine Benoît aurait emporté avec lui, ayant reçu l’ordre du saint dans une vision d’agir ainsi, en le dissimulant de manière miraculeuse dans son bras. Après une errance qui l’aurait amené dans un premier temps à Salisbury – une erreur due au rapprochement consonantique Selby/Salisbury –, Benoît, guidé par saint Germain, serait enfin parvenu à destination. Ayant fondé un ermitage au bord de l’Ouse, il aurait reçu l’aide et le conseil du « sheriff » du Yorkshire, avant de se tourner vers le roi Guillaume Ier, qui confirma sa fondation, la dota, et qui permit ainsi à l’ermitage de devenir une abbaye bénédictine de premier plan. Ce n’est pas le moindre mérite de l’analyse qui précède l’édition du texte que de proposer un décryptage convaincant de ce récit. Le ms. unique de l’Historia provient de Saint-Germain d’Auxerre, et l’auteur de ce texte eut accès aux récits relatifs à la vie et aux miracles du saint, mais il ne semble pas que l’on soit en présence d’une fondation formelle de Selby depuis Auxerre. En revanche, Selby est bien la première fondation monastique dans le Nord de l’Angleterre après la Conquête, et c’est du côté de la géopolitique du milieu du xie siècle qu’il faut chercher les origines de cette création. L’arrivée de Benoît à Selby peut être datée de 1069, et correspond sans doute à une stratégie délibérée de la part de Guillaume le Conquérant : il s’agissait de placer un agent royal dans une région récemment soumise, en profitant de la vacance de l’Église d’York pour développer un second pouvoir ecclésiastique dans le Nord de l’Angleterre. Le fait que les terres qui servirent à doter Selby furent prises sur celles de l’Église d’York confirmerait cette hypothèse ; mais il n’est pas exclu que le futur Henri Ier (qui fut par la suite un bienfaiteur important du monastère) soit né à Selby, et que Selby ait été une fondation conjointe de Guillaume et de Mathilde. En revanche, une part d’ombre demeure dans l’interprétation du récit de fondation, notamment le rôle exact joué dans les débuts de Selby par Edward de Salisbury, « sheriff » du Wiltshire, et l’un des plus riches tenants directs du roi d’origine anglo-saxonne.
3 Le récit de la fondation est suivi, dans l’Historia, par des notices sur les différents abbés. La plupart furent choisis en dehors du monastère, et peu d’entre eux moururent en fonction ; l’histoire de Selby fut en effet marquée par une grande instabilité, due aux rivalités dans la région, notamment autour de l’Église de York. L’abbatiat de Selby fut un enjeu ecclésial, mais aussi politique et militaire ; dans le contexte de la guerre civile, la construction d’un château à Selby, à la suite d’une collaboration entre l’abbé et Henry de Lacy, est une bonne illustration de cette situation. Enfin, dans la dernière partie de l’Historia, ce sont les miracles accomplis par le doigt de saint Germain, soit à Selby même, soit dans les tournées de prédication dans l’espace sacré ainsi constitué, qui l’emportent. L’analyse attentive de ces récits permet de voir saint Germain agir comme saint martial, protecteur vindicatif de la communauté dans les circonstances difficiles, alors qu’il apparaît avant tout dans sa capacité de saint thaumaturge dans les périodes de stabilité. L’importance des miracles dans l’histoire permet d’invoquer la promotion du culte de saint Germain comme la motivation première derrière la décision de compiler ce texte. D’autres cultes septentrionaux – autour de Cuthbert à Durham, d’Oswine à Tynemouth, de John de Beverley à York, de l’archevêque William Fitz Herbert, mort (peut-être assassiné) en 1154 – purent servir de modèle pour Selby, sans pouvoir rivaliser toutefois avec l’essor du culte autour de Thomas Becket à Cantorbéry. Mais il s’agissait aussi, à destination de la communauté monastique comme de ses proches voisins, de renforcer le statut de Selby comme fondation royale, dans un contexte d’instabilité politique et de rivalités aiguës entre les grandes familles nobles de la région.
4 Frédérique Lachaud