Dariusz Adamczyk, Silber und Macht. Fernhandel, Tribute und die piastische Herrschaftsbildung in nordosteuropäischer Perspektive (800–1100), Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, 2014 ; 1 vol., 385 p. (Deutsches Historisches Institut Warschau. Quellen und Studien, 28). ISBN : 978-3-447-10168-4. Prix : € 60,00
- Par Mathieu Olivier
Page XI
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- OLIVIER, Mathieu,
- Olivier, Mathieu.
- Olivier, M.
https://doi.org/10.3917/rma.221.0111k
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1 Il y a d’une part les débats, toujours recommencés, sur la circulation monétaire aux premiers siècles du Moyen Âge – et notamment sur « l’argent musulman » et son rôle dans les échanges. Il y a d’autre part la réflexion, au moins aussi vieille que l’historiographie polonaise savante, sur les « débuts de l’État polonais » au xe siècle et les facteurs qui favorisèrent et précipitèrent la cristallisation politique de l’État de Mieszko Ier. Sans mutuellement s’ignorer tout à fait, l’une et l’autre discussion peinaient à vraiment s’entrelacer. C’est précisément l’ambition de ce travail de D. Adamczyk, appuyé en premier lieu sur une analyse globale (« Makro-analyse ») de l’ensemble des trésors monétaires de quelque importance enregistrés dans l’Europe du Nord et de l’Est sur une durée de près de trois siècles, mais aussi plus largement sur les acquis les plus récents de l’archéologie médiévale (celle notamment des premiers complexes castraux de Grande-Pologne, en pleine révolution) et de l’anthropologie des métaux précieux. S’il s’inscrit dans un regain d’intérêt notable pour l’investigation des caractères originaux du premier État polonais, du premier duc chrétien à l’avènement de Boleslas Bouche-Torse au tournant du xie et du xiie siècle, l’A. en dépasse certaines apories en faisant le choix d’une approche numismatique combinée à un élargissement assumé du cadre géographique mais aussi chronologique de l’enquête.
2 À la lumière de ces analyses, le miracle Piast pourrait bien être dû pour une part au détournement des flux de métal-argent monnayé d’Asie centrale vers l’Europe entre le milieu du ixe siècle et l’an Mil, à la suite de bouleversement économiques et géopolitiques complexes dans le « monde des steppes » – et à sa captation réussie, au xe siècle entre Oder et Vistule, par un groupe d’hommes ; ceux que l’on peut voir à bon droit comme les fondateurs d’un État, si l’on accepte d’accoler ce terme à un organisme peu territorialisé, et une économie de razzias et de pillage. Puis, vers la fin du premier millénaire, l’argent cessa de venir de l’est et l’« État polonais » n’eut d’autre choix que de reporter son attention vers l’ouest pour s’approvisionner en métal-argent. D.A. va plus loin : la pénurie de métal précieux et les excès du prélèvement sont peut-être à la source de certaines vicissitudes de l’histoire polonaise du long xie siècle, de la politique de coopération avec le Saint-Empire au début du siècle à la mystérieuse « réaction païenne » des années 1030. Il y a quelques raisons de le penser. Le ton se fait parfois un peu apodictique, mais dans l’ensemble, l’interprétation ne dissimule rien des nombreuses zones d’ombre qui demeurent. On lira pour s’en convaincre, à titre d’exemple parmi de nombreux autres, les observations sur la difficulté qu’il y a à estimer le coût de l’entretien d’une nombreuse droujina (p. 190–192), marquées au coin d’une saine prudence. Sans tomber dans le piège de la mono-causalité qui obère parfois les études numismatiques, D.A. avance quelques hypothèses nouvelles et étaye des intuitions plus anciennes. La mise au jour de nouveaux trésors viendra sûrement compléter le tableau brossé par l’A. ; gageons qu’il ne remettra pas fondamentalement en cause les grandes lignes d’évolution des flux monétaires telles que l’A. les dégage.
3 Mais l’ouvrage de D.A. est plus encore qu’une énième tentative de réponse à l’une des énigmes de l’histoire polonaise. C’est aussi une pièce à verser à plusieurs dossiers jamais refermés tant ils sont constitutifs de l’histoire européenne au sens le plus large du terme. Dans un parcours globalement adossé à la chronologie, l’A., presque incidemment, offre un éclairage toujours intéressant, parce que nourri par une démarche que l’on peut dire globale, à des problèmes aussi cruciaux pour la compréhension du haut Moyen Âge que la genèse de la Rus’ de Kiev, les causes de la grande poussée vers l’ouest des « Vikings » au ixe siècle, ou encore la réalité du phénomène urbain du Rhin à l’Oural.
4 Sous la plume de D.A., l’irruption des proto-« Polonais » sur la scène historique devient une pièce d’un puzzle complexe et incomplet d’un « œcoumène fait d’interdépendances » pour reprendre ses mots (p. 289) – I. Wallerstein ou F. Braudel aurait sans doute parlé d’économie-monde – dont on peut tout au plus deviner les circuits, de Samarcande à l’Islande. Le spécialiste des monnaies médiévales trouvera peut-être à redire à tel ou tel aspect de l’analyse et de la démonstration. Celui qui, comme l’auteur de ces lignes, n’est rien d’autre qu’un banal médiéviste peu rompu à ces matières aura sans doute le plaisir et le profit de lire un beau morceau d’« entangled history » aux accents presque épiques. « Pour quelques dirhams de plus », en quelque sorte – mais c’est justement là qu’est toute la différence, nous explique D.A. avec brio, pour les premiers princes des Polonais comme pour de nombreux autres peuples d’Europe et d’Asie aux noms aujourd’hui bien oubliés.
5 Mathieu Olivier