King Stephen’s Reign, 1135–1154, éd. Paul Dalton, Graeme J. White, Woodbridge, Boydell, 2008 ; 1 vol., xii–206 p. ISBN : 978-1-84383-361-1. Prix : GBP 45
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.201.0159zp
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1 Le règne d’Étienne de Blois demeure un terrain d’investigation privilégié pour les historiens de l’Angleterre médiévale : les conditions de l’accession au trône du cousin de « l’impératrice » Mathilde, qui avait été désignée comme successeur par Henri Ier, la profondeur et l’impact du conflit civil qui s’ensuivit, la restauration gouvernementale inaugurée par Henri II au sortir d’un règne considéré par beaucoup comme calamiteux sont autant de sujets qui obligent à s’interroger sur la nature même du pouvoir royal au Moyen Âge. Les actes du colloque tenu à Liverpool en septembre 2005 proposent plusieurs lectures de cette période, sur le modèle d’initiatives récentes telles Henry II : new interpretations [34] ou encore King John : new interpretations [35], mais leur pertinence va bien au-delà d’une étude étroite du règne d’Étienne.
2 L’accession au trône d’Étienne de Blois met en lumière l’ambiguïté de la position des femmes dans les processus de succession royale. Comme le rappelle E. King, un groupe d’ecclésiastiques, conduit par Henri de Winchester, accorda à Mathilde le titre de domina Anglorum, ce qui lui donnait un statut royal et lui permettait de recevoir l’hommage d’une partie des barons. Mais cette décision ne reposa pas sur une consultation large du baronnage, contrairement au règlement de paix de 1153 : dès l’été 1141, face à l’hostilité de Londres et d’une partie des élites baronniales, Mathilde, qui se considérait pourtant comme l’héritière de son père, et pas seulement comme un successeur habilité à en transmettre le titre, comprit qu’elle ne serait jamais couronnée et entreprit de faciliter l’accession au trône de son fils, le futur Henri II. Il est probable que les difficultés de Mathilde furent en partie la conséquence des incertitudes de la politique de son père : les termes du serment de fidélité qu’il fit prêter par ses nobles à Mathilde étaient ambigus, et il ne fit rien pour clarifier la position de son gendre, Geoffroi d’Anjou. J. Green suggère que les tensions entre Henri Ier, d’une part, Mathilde et Geoffroi, de l’autre, eurent pour origine la garde des châteaux en Normandie, Henri se refusant à desserrer son emprise sur les forteresses qui faisaient partie de la dot de Mathilde. Il est également possible que le roi ait cru qu’il vivrait encore assez longtemps pour voir sa nouvelle épouse lui donner un fils et qu’il souhaitait se laisser une marge de manœuvre pour assurer sa succession directe en ligne masculine. Mais il est également probable que les élites n’étaient pas prêtes à voir une femme sur le trône. L’accession d’Étienne de Blois fut également facilitée par l’attitude de Louis VI, favorable à une alliance avec la maison de Blois contre les Angevins (D. Crouch). Le désintérêt d’Étienne pour la Normandie, manifesté par son refus d’y séjourner après la campagne de 1137, et les hésitations, voire l’incapacité politique, de Louis VII, permirent ensuite aux Angevins d’unifier la Normandie et l’Anjou sous leur contrôle.
3 La question de la profondeur de « l’anarchie » qui caractérisa le régime inauguré par le coup de 1135 est au cœur de plusieurs contributions. L’analyse des liens d’allégeance dans la société de la première moitié du xiie siècle rend compte de certains aspects des troubles civils pendant le règne d’Étienne (P. Dalton). La conception que les barons avaient de leurs obligations reposait en effet sur la dimension contractuelle de l’allégeance : celle-ci n’avait rien d’absolu, et les barons étaient avant tout soucieux de préserver leurs intérêts propres, d’éviter les confrontations militaires de grande ampleur et de faire face aux besoins locaux. Les évêques furent un autre acteur du conflit civil (S. Marritt). Sollicités comme source de légitimité, ils purent refuser leur concours pour des raisons politiques purement partisanes, mais ils se montrèrent également soucieux de promouvoir la paix comme de maintenir leur pouvoir local, et les magnats laïques durent compter avec cette puissance.
4 La thèse maximale de l’anarchie est défendue ici par H.M. Thomas, pour qui le règne d’Étienne fut caractérisé par une violence et un désordre extrêmes. Il est difficile, à ses yeux, de croire à l’argument selon lequel les magnats seraient parvenus à imposer une sorte de paix locale. Toutes les preuves documentaires vont en effet dans le sens contraire : pillages, levées indues et excessives, troubles, destructions et rançons marquèrent le conflit civil et confirment l’idée d’un gouvernement royal impuissant et inefficace. L’introduction, pendant le conflit civil, de pratiques de « protection » comme la tenseria, dont T.N. Bisson retrace la courte histoire en Angleterre, confirme l’ampleur des troubles et la faiblesse du pouvoir royal : pendant le règne d’Étienne, l’Angleterre connut une situation de fragmentation des pouvoirs, et la reprise en main du royaume par Henri II peut être comparée à la politique de Louis VI en Île-de-France. D’autres contributions défendent toutefois une vision plus nuancée du règne. À partir d’une comparaison entre le rôle de l’Échiquier pour 1130 et les premiers rôles du règne d’Henri II, G.J. White avance que le redressement financier rapide qu’on observe au début du règne d’Henri II doit être compris dans le contexte d’une économie résistante et dynamique, mais qu’il fut également rendu possible par la continuité administrative pendant le règne d’Étienne. Par ailleurs, d’une manière qui peut sembler paradoxale, le désordre civil fut un encouragement aux fondations monastiques. La contribution de J. Burton souligne la difficulté de séparer patronage monastique et loyautés politiques, et éclaire le processus de fondation et les difficultés internes à certains ordres, qui conduisirent notamment à la fusion des abbayes fondées depuis Savigny avec l’ordre de Cîteaux. Enfin, le règne d’Étienne vit certainement la rédaction de traités juridiques importants, comme les deux versions des Leges Edwardi Confessoris et les Leis Willelme, qui insistent sur la nécessité du bon gouvernement : s’agit-il d’un rappel à l’ordre d’un régime incapable ou bien de la preuve d’un gouvernement qui fonctionnait après tout peut-être assez bien, au moins dans le domaine de l’administration de la justice (B.R. O’Brien) ? Le débat demeure ouvert, mais l’ensemble du volume constitue une contribution notable à la connaissance de la période comme à celle du fonctionnement des systèmes politiques médiévaux.
5 Frédérique Lachaud