Linda TOLLERTON, Wills and Will-Making in Anglo-Saxon England, York, York Medieval Press, 2011 ; 1 vol. in-8o, XIV–327 p. ISBN : 978-1-903153-37-6. Prix : GBP 60.
- Par Alban Gautier
Page III
Citer cet article
- GAUTIER, Alban,
- Gautier, Alban.
- Gautier, A.
https://doi.org/10.3917/rma.183.0683c
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- GAUTIER, Alban,
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1 Les deux derniers siècles de l’Angleterre anglo-saxonne (du milieu du IXe au milieu du XIe siècle) nous ont laissé un peu moins de 100 testaments, pour la plupart vernaculaires, dont une vingtaine sont connus par des mss antérieurs à la conquête normande. Ce corpus relativement important n’avait pas fait l’objet d’une étude exhaustive depuis environ 50 ans : grâce au livre de L. Tollerton, nous ne dépendrons plus d’articles dispersés (on citera ceux de P. Wormald, S. Keynes ou P. Stafford) et des travaux désormais vieillis de D. Whitelock et de M. Sheehan. L’auteur explore son sujet en alternant réflexions sur l’ensemble du corpus, études de cas sur certains documents emblématiques ou problématiques, et comparaisons avec quelques testaments continentaux, surtout d’époque carolingienne.
2 Le livre s’organise en six gros chap., dont certains ne présentent malheureusement aucune subdivision, ce qui rend la lecture parfois difficile. L’A. examine d’abord la nature de ces documents que les anglo-saxonnistes appellent « wills » et elle en propose une typologie (chap. 1). Les archives de la cathédrale de Canterbury (en particulier avant 900) et de l’abbaye de Bury St Edmunds (Suffolk) sont particulièrement riches puisqu’elles représentent à elles seules plus de la moitié du corpus. D’autres références à ces documents apparaissent dans des chroniques et cartulaires-chroniques comme le Liber Eliensis ou le Chronicon de Ramsey. La documentation présente donc une surreprésentation des régions orientales de l’Angleterre, en particulier de l’East Anglia : les riches archives de la cathédrale de Worcester, à l’Ouest du royaume, n’ont conservé qu’un seul testament, ce qui pourrait indiquer que certains établissements, voire certaines régions, sont restés rétifs à la pratique. Le processus de production des testaments semble néanmoins avoir été assez répandu avec des procédures à la fois souples et sophistiquées : témoins, chirographes, clauses de rétractation, confirmation royale (chap. 2). La quasi-totalité des testateurs appartient aux élites : on compte parmi eux deux rois (Alfred, † 899, et Eadred, † 955), deux reines (Æthelflæd, épouse d’Edmond l’Ancien, et Ælfgifu, épouse d’Eadwig, toutes deux au milieu du Xe siècle), un prince royal (Æthelstan, † 1014), cinq ealdormen (équivalent insulaire des comtes carolingiens), plusieurs évêques, mais surtout de nombreux thegnas (nobles) et épouses de thegnas (nombre de testateurs sont en effet des femmes). L’A. examine successivement ces différentes catégories et parvient avec talent à élucider les circonstances et les motivations probables de la rédaction d’un testament, en particulier en termes politiques (chap. 3).
3 L’essentiel du propos de L.T. repose en effet sur l’observation suivante : il semble que les testaments aient rarement été utilisés dans les procès, pour confirmer la réalité d’un legs. Dans ce cas, pourquoi faisait-on un testament ? D’abord pour faciliter la transmission des terres détenues en bocland (les « terres à charte », détenues par un individu en vertu d’un diplôme royal), tout en clarifiant les droits des différentes branches de la famille (en particulier les collatéraux en ligne féminine) : ainsi, le roi était en général sollicité pour confirmer le testament et permettre la transmission de ces terres à charte (chap. 4). Mais d’autres motivations apparaissent tout aussi importantes. Reprenant une argumentation développée par C. La Rocca et L. Provero, l’A. défend l’idée que le testament a pu remplacer, dans l’ordre symbolique, les objets couramment déposés dans les tombes aristocratiques jusqu’au début du VIIIe siècle : une quarantaine de documents comprennent en effet une liste de biens mobiliers (argent monnayé, chevaux, bétail, armes, bijoux, vaisselle, objets liturgiques, livres) en plus des legs fonciers habituels. L.T. explore cette hypothèse avec beaucoup de finesse et montre que le type d’objets transmis ne dépendait pas du statut ou du sexe du défunt, mais plutôt des circonstances de la rédaction du document (chap. 5). Enfin, le livre se penche sur les motivations proprement religieuses d’un testament : au-delà du désir d’une l’inhumation ad sanctos ou de l’entretien de la mémoire du défunt, l’A. rappelle que le testament était un des moyens qui permettaient à un groupe aristocratique d’entretenir des liens privilégiés avec l’établissement religieux qui conserverait le document. C’était bien sûr le cas pour les grands, qui maintenaient ainsi des liens avec d’importants monastères, mais c’était aussi le cas pour les familles de thegnas, qui consolidaient par là leur emprise sur les églises locales (chap. 6).
4 Sans révolutionner l’étude des testaments anglo-saxons, mais en apportant à l’occasion un éclairage original et équilibré, le livre de L.T. répond donc à un réel besoin : il offre enfin une synthèse de qualité, intelligente et complète, sur une source de première importance pour des sujets très divers comme les transferts patrimoniaux, la piété laïque ou la « literacy » (en particulier vernaculaire) des clercs comme des laïcs, mais aussi pour des thèmes a priori moins évidents tels que l’histoire des femmes, la culture matérielle et les identités aristocratiques. Des annexes (catalogue du corpus, listes des biens mobiliers légués et des églises locales mentionnées), de nombreux tableaux dans le corps du texte, mais aussi un index très complet, en facilitent la lecture.
5 Alban GAUTIER