FRÈRE LAURENT, La Somme le roi, éd. Édith BRAYER et Anne-Françoise LEURQUIN-LABIE, Paris-Abbeville, Société des Anciens Textes Français-E. Paillart, 2008 ; 1 vol. in-8°, 593 p., ill. ISBN : 2-906867-04-7. Prix : € 60,00.
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.162.0425b
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1 Composée sur l’ordre de Philippe III le Hardi en 1279 par frère Laurent, dominicain et confesseur royal, la Somme le roi se présente sous la forme d’un ouvrage de morale chrétienne à destination des laïcs. Il est composé de cinq traités : le premier expose les dix commandements, le deuxième les douze articles de la foi, le troisième est un traité des vices, le quatrième un éloge de la vertu en général, et le cinquième et dernier un traité des vertus. Les troisième et quatrième traités reprennent le texte de l’anonyme Miroir du monde, un ouvrage contemporain de celui de frère Laurent, avec lequel il est amalgamé dans certains manuscrits, mais en en modifiant l’ordre et en introduisant des modifications stylistiques assez importantes, ainsi qu’un certain nombre de développements originaux, comme la description des vices fondée sur la Bête de l’Apocalypse, ou un chapitre sur les péchés de langue ; le reste du texte est entièrement dû à la plume du confesseur du roi. Des systèmes métaphoriques basés pour la plupart sur le chiffre sept construisent l’ouvrage. Pour chaque vice ou vertu, l’auteur distingue différents degrés, mais il reprend aussi, pour développer son propos, l’image de l’arbre, avec ses racines, ses branches et ses rameaux, celle de la Bête de l’Apocalypse, avec ses sept têtes, et même l’image du moulin à vent, dont Dame Fortune se sert comme d’une roue. À plusieurs reprises, il rappelle qu’il écrit pour des laïcs, et non pour des clercs, « qui ont les livres », et établit des correspondances entre les noms savants et les noms communs des vices ou des vertus : fole baerie, par exemple est appelée en clergeois ambicion.
2 Les proverbes émaillent l’ouvrage et lui donnent sa saveur, comme cette évocation du peureux qui n’ose entrer ou sentiez por le limez qui moustre ses cornes. La description des péchés en particulier donne lieu à des développements pleins de vie, qu’il s’agisse de décrire l’hypocrisie, l’envie, ou les péchés « de bouche » – gloutonnerie et péchés de langue. Mais ce sont les évocations de la vie quotidienne qui ont fait de la Somme le roi un texte célèbre. Le traitement de l’avarice est illustré par de nombreux détails concrets tirés de l’observation des métiers. Les prêteurs d’argent, par exemple, ne comptent pas dans le paiement les fruits de ce qu’ils ont pris en gage, ou bien déguisent l’usure, en vendant une marchandise plus que ele ne vaut pour le terme. Mais les prêteurs courtois ne sont pas mieux lotis, car ils attendent, en échange de leur courtoisie, des bontés, en deniers ou en chevaus ou en copes d’or ou d’argent, ou robes ou tourniaus de vin ou porceaus gras, services, corvées de chevaus et de cherretes, ou provendes a leurs filz… Sont malhonnêtes également cil escrivain qui moustrent bonne lettre au commencement et puis font mauvese, ou encore ces drapiers qui choisissent des lieux obscurs pour vendre leurs draps. Les vices des mauvais officiers et serviteurs font l’objet d’un long développement : ces larron privé volent le produit des amendes, diminuent les rentes de leurs seigneurs, et content plus en mises et en despens, et moins en recetes et en rentes. En réalité, les grands de ce monde, comme les gens les plus modestes, personne n’est épargné dans cette revue des péchés du monde.
3 Basée sur la thèse d’École des chartes d’É. Brayer, la belle édition de la Somme le roi par les soins de la Société des Anciens Textes Français nous rend enfin cet ouvrage accessible. L’édition du texte, qui prend pour manuscrit de base le manuscrit 870 de la Bibliothèque Mazarine, décoré par le Maître de Papeleu, et offert par Philippe le Long à Jeanne de Bourgogne, est précédée d’une introduction qui retrace la composition du traité et ses liens avec le Miroir du monde, et qui en montre la place singulière dans la tradition des traités moraux et spirituels, puisqu’il s’agit du premier grand traité moral et spirituel destiné aux laïcs, l’équivalent, pour ceux-ci, de la Summa de vitiis et virtutibus de Guillaume Peyraut.
4 Le texte de la Somme le roi est suivi de plusieurs annexes, tables et index – dont un index thématique autour de sept grands thèmes – qui en éclairent la compréhension : une liste des sources, une liste des proverbes, dictons et sentences, une liste des exempla, et une liste des manuscrits – au total plus de quatre-vingt-dix –, tous décrits et analysés de manière précise dans des notices conséquentes. La grande stabilité du texte – qui se retrouve dans la stabilité du programme iconographique – est sans doute due à sa cohérence, à son organisation stricte, mais aussi à l’aura du patronage royal : on sait que la diffusion de la Somme le roi, d’abord restreinte à l’entourage immédiat de Philippe III, se fit, à partir de 1294, dans des cercles proches de la royauté et auprès des prédicateurs mendiants, avant de pénétrer d’autres milieux, dont ceux des élites urbaines. On en retrouve d’ailleurs des échos à la fin du XIVe siècle dans le Doctrinal aux simples gens et dans le Mesnagier de Paris. L’usage qu’on put faire de l’ouvrage est souligné par l’existence, dans plusieurs manuscrits, de tables alphabétiques, dont quatre sont éditées en appendice.
5 La Somme le roi se présentait sous la forme d’un ouvrage maniable : on y trouvait les dix commandements, les principales prières et un traité accessible des vices et des vertus, et c’est cette organisation du texte qui permet aux éditrices de l’ouvrage de suggérer qu’il put être lu à la manière d’un livre d’Heures. L’édition du volume, avec ses annexes, constitue un apport précieux à la connaissance de la littérature morale et spirituelle destinée aux laïcs au Moyen Âge et fera date.
6 Frédérique LACHAUD