S'abonner
Compte rendu

Anglo-Norman Studies, t. 27, 28, 29 et 30, Proceedings of the Battle Conference 2004, 2005, 2006 et 2007, éd. John GILLINGHAM (pour le t. 27) et C. P. LEWIS, Woodbridge, Boydell, 2005-2008 ; 4 vol. in-8o, XIII-209, X-187, XIV-227 et XI-230 p. ISBN : 1-84383-132-5, 1-84383-217-8, 978-1-84383-309-3 et 978-1-84383-379-6. Prix : GBP 50, 45, 45 et 45.

Page XLI

Citer cet article


  • Lachaud, F.
(2009). Anglo-Norman Studies, t. 27, 28, 29 et 30, Proceedings of the Battle Conference 2004, 2005, 2006 et 2007, éd. John GILLINGHAM (pour le t. 27) et C. P. LEWIS, Woodbridge, Boydell, 2005-2008 ; 4 vol. in-8o, XIII-209, X-187, XIV-227 et XI-230 p. ISBN : 1-84383-132-5, 1-84383-217-8, 978-1-84383-309-3 et 978-1-84383-379-6. Prix : GBP 50, 45, 45 et 45. Le Moyen Age, Tome CXV(3), XLI-XLI. https://doi.org/10.3917/rma.153.0613zo.

  • Lachaud, Frédérique.
« Anglo-Norman Studies, t. 27, 28, 29 et 30, Proceedings of the Battle Conference 2004, 2005, 2006 et 2007, éd. John GILLINGHAM (pour le t. 27) et C. P. LEWIS, Woodbridge, Boydell, 2005-2008 ; 4 vol. in-8o, XIII-209, X-187, XIV-227 et XI-230 p. ISBN : 1-84383-132-5, 1-84383-217-8, 978-1-84383-309-3 et 978-1-84383-379-6. Prix : GBP 50, 45, 45 et 45. ». Le Moyen Age, 2009/3 Tome CXV, 2009. p.XLI-XLI. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2009-3-page-XLI?lang=fr.

  • LACHAUD, Frédérique,
2009. Anglo-Norman Studies, t. 27, 28, 29 et 30, Proceedings of the Battle Conference 2004, 2005, 2006 et 2007, éd. John GILLINGHAM (pour le t. 27) et C. P. LEWIS, Woodbridge, Boydell, 2005-2008 ; 4 vol. in-8o, XIII-209, X-187, XIV-227 et XI-230 p. ISBN : 1-84383-132-5, 1-84383-217-8, 978-1-84383-309-3 et 978-1-84383-379-6. Prix : GBP 50, 45, 45 et 45. Le Moyen Age, 2009/3 Tome CXV, p.XLI-XLI. DOI : 10.3917/rma.153.0613zo. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2009-3-page-XLI?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.153.0613zo


1 Par leur richesse et leur diversité, la période et l’aire géographique qu’il est convenu d’appeler « anglo-normandes » n’ont pas fini de retenir l’attention des historiens. Les conférences « Anglo-Norman Studies » qui se tiennent régulièrement à Battle en rendent parfaitement compte.

2 Le volume d’actes faisant suite à la conférence de 2004 témoigne du renouvellement constant des perspectives et de l’intérêt croissant pour les études anglo-normandes d’historiens venus d’horizons très divers. Certes, la Conquête et ses suites continuent à dominer le paysage des études anglo-normandes. L. Marten interprète certains aspects du Little Domesday, la compilation de la grande enquête de 1086 pour les comtés de l’Angleterre orientale, à la lumière de la révolte du thegn Hereward, et conclut de manière convaincante à la dépossession d’une partie de l’aristocratie de la région à la suite de ce mouvement. La splendide contribution de N. Sykes à l’histoire de la culture matérielle en Angleterre aux XIe et XIIe siècles est centrée sur la question de l’exploitation du parc animalier par la nouvelle aristocratie : l’introduction du cerf et de nouvelles techniques de chasse peut-être importées de Sicile et d’Italie du Sud, et qui nécessitaient de vastes espaces désormais protégés par la « Loi de la Forêt », en remplacement des anciens parcs à gibier anglo-saxons, contribuèrent largement à définir une identité particulière pour la gens Normannorum. Les relations avec le continent sont aussi un thème majeur de ces études. À partir d’une analyse des rencontres franco-anglaises au XIIe siècle, J. E. M. Benham suggère de redéfinir la notion de frontière en abandonnant l’idée de limite au profit de la mise en valeur de certains sites reconnus comme marques liminaires. Et J. Peltzer montre que l’attitude des évêques normands lors du transfert de la Normandie à la couronne de France ne fut pas marquée par le rejet unanime de la domination angevine, ni l’acceptation enthousiaste de l’intervention de Philippe Auguste : bien au contraire, les évêques firent généralement preuve de prudence et d’attentisme et choisirent de se tourner vers Rome, un comportement lourd de conséquences pour l’avenir.

3 Thomas Becket, qui est à bien des égards un des symboles du XIIe siècle, demeure aussi un élément central de l’enquête. H. Vollrath propose une lecture audacieuse des Vies de Becket, et les replace au sein d’un ample débat oral sur un personnage dont la personnalité et la vie ne cessèrent de poser des difficultés à ses contemporains. Dans sa belle contribution sur Gilbert Foliot, J. Barrau va à l’encontre des idées reçues et surtout de la propagande orchestrée par Becket et ses proches, dont l’historiographie est encore largement tributaire, en rappelant la très grande culture biblique de Foliot, qu’elle montre capable d’inventer des « chaînes scripturaires » sophistiquées et virtuoses ; elle souligne aussi à quel point l’interprétation de la Bible était un enjeu quasi politique, chaque parti tentant d’étayer ses arguments par « la » lecture correcte des Écritures. La question de la place des clercs dans le gouvernement, qui domina une partie du débat réformateur au XIIe siècle, est au cœur de deux autres essais : J. D. Cotts rappelle s’attache à l’évolution de Pierre de Blois sur cette question, d’une position défensive à la réaffirmation de sa vocation cléricale. Et la culture juridique des clercs est analysée par M. Münster-Swendsen dans le cas de Lawrence de Durham, dont les orationes se présentent comme des discussions juridiques à la croisée de la cour et de l’école.

4 L’originalité du volume par rapport aux livraisons précédentes est sa large ouverture sur le monde méditerranéen « normand ». Le récit de la première croisade connu sous le titre Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum est analysé par E. Albu, qui suit attentivement, grâce à une étude du vocabulaire, l’évolution de son auteur, proche de Bohémond d’Antioche avant de passer aux « Provençaux » de la croisade, écœuré semble-t-il par le comportement d’une partie des croisés septentrionaux. R. Barton voit dans le récit tardif de la bataille d’Alençon (1118) inséré dans les Gesta consulum Andegavorum un reflet des intérêts et les enjeux du règne d’Henri II : la bonne seigneurie, la fidélité au comte d’Anjou – c’est-à-dire à Henri –, tel est le message que l’auteur de la chronique tente de diffuser auprès de la noblesse angevine des années 1160-1170. Deux chroniques d’Italie du Sud, les Gesta Roberti Wiscardi de Guillaume d’Apulie et le De rebus gestis Rogerii Calabriae et Siciliae comitis de Geoffroi Malaterra font l’objet d’une analyse serrée par E. Johnson, qui démontre la manière dont leurs auteurs parviennent – ou non – à définir une identité « normande » dans un monde mouvant et ouvert. En contrepoint, la chronique de San Clemente de Causaria, composée sous l’abbatiat de Leonas (mort en 1182), illustre la manière dont ce monastère bénédictin sut faire évoluer sa position, de la fidélité à l’empereur germanique à la papauté pour finalement passer à la royauté sicilienne, promesse de stabilité (G. A. Loud).

5 Un des nombreux avantages présentés par le format de la conférence annuelle sur une période délimitée est qu’il permet de suivre de près les orientations de la recherche la plus récente. Le volume 28 des Anglo-Norman Studies mêle articles de synthèse – J. S. Moore sur l’amour, le mariage et la famille, D. Roffe sur le Domesday Book – et articles de fond, et laisse entrevoir les grandes avenues de l’enquête historique comme des chemins plus discrets. La question de la tenure de la terre est au cœur de plusieurs contributions : dans une brillante analyse, S. Baxter et J. Blair corrigent un certain nombre d’idées reçues sur les moyens du patronage royal à la fin de la période anglo-saxonne en rappelant l’importance du système des terres louées (lænland) aux officiers royaux pour le temps de leur office. Le tableau que tracent ces deux A. de la société aristocratique du milieu du XIe siècle est celui d’un monde déchiré par d’intenses rivalités – les earls cherchant à développer leur pouvoir en construisant des réseaux d’alliés et de clients dans les shires où ils possédaient leur office –, un monde que seul un roi aux qualités personnelles exceptionnelles pouvait réguler. D. Roffe s’attache lui aussi à la question de la tenure en proposant de voir dans les sokes du Domesday Book non pas des terres mais des rentes : en fait, une grande partie des terres échappaient à la taxation royale, et n’auraient pas été recensées par les enquêteurs, analyse qui confirme bien l’idée du Domesday Book comme issu d’une enquête destinée à connaître les droits et les revenus du roi, les taxes et les services dus.

6 Une autre voie de l’enquête est constituée par l’étude de quelques grandes figures ecclésiastiques. T. A. Cooper propose une lecture inhabituelle du recueil Cotton Tiberius A III de la British Library : cette large compilation biblique, produite à Cantorbéry entre 1012 et 1023, était certainement destinée à servir de « livre de raison », si l’on peut utiliser cette expression, pour un archevêque soucieux d’assumer son rôle de pasteur comme de conseiller des rois et d’une élite de laïcs. La figure de Dunstan fait aussi l’objet d’une évaluation nouvelle par N. Robertson : elle démontre de manière convaincante que l’image de Dunstan comme figure de proue de la réforme monastique fut construite de toutes pièces par quelques auteurs du XIIe siècle, essentiellement William de Malmesbury et John de Worcester, alors que les sources du Xe siècle le montrent simplement comme un homme d’un savoir et d’une piété exceptionnels. Finalement, l’évêque de Worcester Wulfstan, dont William de Malmesbury fit plus tard le critique prophétique de la dégénérescence de la noblesse anglaise, subit lui aussi un travail de déconstruction, qui permet à K. A. Fenton de repousser l’idée d’un troisième genre, « clérical », que certains travaux récents sur la masculinité ont pu avancer, et de suggérer de remplacer cette notion par la mise en valeur de formes de maîtrise de soi qui rappellent, sur un mode particulier, la maîtrise de soi propre à l’éthique chevaleresque.

7 Deux contributions tranchent quelque peu sur l’ensemble : les carrières de deux sheriffs au service du roi Henri II dans le nord de l’Angleterre, Robert de Vaux et Roger de Stuteville, sont suivies par H. Doherty. Les opportunités offertes pour ces deux personnages par la crise de 1173-1174 et notamment par une défense active contre les Écossais furent décisives dans leur ascension au service de la Couronne, mais tout aussi intéressantes sont les raisons de leur chute : considérant leur comté à la manière d’une seigneurie, ces deux sheriffs refusèrent d’appliquer correctement la législation monétaire du roi, préférant laisser circuler la vieille monnaie après la réforme de 1180, et exploitèrent à leur profit les mines d’argent situés à la limite du Cumberland et du Northumberland. Finalement, la très belle étude par P. Everson et D. Stocker des clochers du Lincolnshire dans le dernier quart du XIe siècle met en évidence le lien entre l’architecture de ces tours et la liturgie des morts, dont les corps étaient gardés pour la veillée funèbre dans une pièce située à l’étage inférieur du clocher, avant d’être inhumés, le lendemain, au rythme des cloches, dans le cimetière dominé par le clocher. Mais ces tours étaient aussi la plus claire manifestation d’allégeance aux Normands, à l’initiative de seigneurs locaux comme de communautés rurales désireuses d’accepter le nouvel ordre.

8 Le caractère à la fois achevé et évocateur de la plupart des contributions fait de ce volume une belle addition à une série prestigieuse.

9 La Tapisserie de Bayeux continue à susciter l’intérêt des historiens, des historiens de l’art et des archéologues. C’est bien ce que confirme le volume 29 des Anglo-Norman Studies, dont deux contributions sont consacrées à cette extraordinaire œuvre textile. G. R. Owen-Crocker, dont les travaux sur le vêtement anglo-saxon font autorité, s’interroge sur les conventions gestuelles utilisées pour exprimer la place des différents personnages dans le récit ou les liens qu’ils entretiennent entre eux. Elle suggère que les artistes ont reproduit certains gestes réels, mais qu’ils ont aussi puisé à différents répertoires, par exemple les gestes dérivés des poses théâtrales que pouvaient transmettre des manuscrits comme le Psautier Harley, ou encore la représentation des vertus personnifiées illustrant la Psychomachie de Prudence. M. J. Lewis poursuit cette enquête afin d’identifier les marqueurs du statut social auxquels ont recouru ceux qui ont conçu le dessin de la Tapisserie. Les deux A. partagent le même point de vue sur la part d’invention des artistes là où la tradition ou les conventions en place n’offraient pas de guide, mais l’impression laissée par la lecture de ces deux contributions est que la Tapisserie est loin d’avoir livré tous ses mystères.

10 Plusieurs communications reviennent sur des débats classiques : ainsi, J. Gillingham propose une nouvelle lecture du Carmen de Hastingae proelio à la lumière des recherches récentes sur l’éthique chevaleresque. M. Hagger revient sur les tâches du vicomte normand, qui apparaît essentiellement comme un administrateur des droits du duc, en particulier dans le domaine de la justice et du maintien de la paix. S. D. Church s’oppose à la vision qu’on pourrait qualifier de misérabiliste des funérailles royales aux XIe et XIIe siècles, une vision encouragée par certains chroniqueurs cléricaux. En réalité, si la mort du roi constituait toujours une césure fondamentale, aux conséquences souvent fâcheuses pour l’entourage royal, cela ne signifie pas que ses funérailles étaient modestes. Au contraire, tous les indicateurs montrent bien qu’il s’agissait d’occasions somptueuses. R. Lavelle analyse les formes de tenure des terres dans le Wessex à la fin de la période anglo-saxonne et démontre que la famille royale avait développé une véritable stratégie de préservation de son patrimoine. L’étude de synthèse de H. M. Thomas propose de lire sous un jour nouveau les manifestations de la piété des laïcs avant Latran IV. Enfin, deux communications utilisent les outils informatiques et cartographiques les plus récents pour analyser le rapport entre la taxation et la rente d’après les données du Domesday Book (A. Wareham et X. Wei) et la localisation des châteaux normands dans le centre de l’Angleterre (A. G. Lowerre).

11 Toutefois, c’est surtout dans le domaine de l’histoire du paysage, de l’alimentation et de l’écologie que le dernier volume des Anglo-Norman Studies présente un intérêt particulier. La très belle contribution de M. Gardiner à l’histoire des marais reconstitue l’évolution des terres marécageuses des Fens (East Anglia) et de la région du Kent et du Sussex oriental appelée Romney Marsh, une évolution marquée par une intensification de l’exploitation des terres rendue possible par la pression démographique. L’A. démontre que les méthodes de bonification étaient déjà bien développées avant la Conquête. Dans les Fens, qui étaient des marais d’eau claire, la construction de canaux de drainage, de digues et de défenses latérales permit rapidement de convertir les marais en riches pâturages. Dans les marais d’eau salée du Sud-Est, les pâturages étaient régulièrement envahis par la mer – les troupeaux de moutons se réfugiant alors sur les terres surélevées –, mais ces prés salés étaient d’une grande valeur. La richesse de ces terres longtemps considérées comme périphériques par les historiens explique qu’elles soient devenues très tôt un enjeu considérable et l’objet de disputes entre les seigneurs et des communautés locales fortes. Un autre secteur qui peut sembler relativement secondaire dans l’histoire du paysage rural est constitué par les parcs à gibier, mais depuis quelques années, ceux-ci font l’objet d’études tout à fait novatrices (N. Sykes). A. Gautier offre ici une belle mise au point sur les parcs à gibier dans le Sussex à la fin de la période anglo-saxonne, et démontre leur importance dans le patrimoine de la famille Godwine. Ainsi, le fameux manoir d’Harold à Bosham était très certainement entouré d’une réserve de chasse destinée aux clients et amis des Godwineson. Enfin, H. Tsurushima utilise le Domesday Book pour reconstituer les pratiques de pêche et de consommation du saumon et du hareng dans l’Angleterre du XIe siècle. Ce n’est pas le moindre apport de cette belle étude que de suggérer que le duc de Normandie fit concorder le début de sa campagne avec l’ouverture de la saison de la pêche au hareng : loin de vouloir contribuer à l’effort militaire du roi Harold, les hommes des ports du Sud-Est n’avaient alors que la pêche en tête.

12 L’élargissement de l’historiographie insulaire à l’ensemble de l’espace britannique est un des phénomènes les plus remarquables de ces dernières années et, sans doute, celui qui a produit les études les plus novatrices. La dernière livraison des conférences de Battle, dont plus de la moitié porte sur le pays de Galles, en témoigne bien. Plusieurs conceptions fondatrices de l’historiographie du pays de Galles sont vigoureusement remises en cause, à commencer par celui d’une Église galloise hostile au mouvement réformateur. En réalité, comme le montre J. R. Davies, le haut clergé gallois, souvent formé aux écoles françaises et anglaises, accueillit avec enthousiasme les idées réformatrices. De manière semblable, la culture politique galloise trouva des modes d’expression nouveaux pour revendiquer un pouvoir à l’échelle européenne (C. Insley). Les titulatures des gouvernants gallois dans les chartes et, en particulier, l’usage du terme princeps, expriment la volonté des gouvernants du Gwynedd, du Deheubarth et du Powys de revendiquer, face au roi d’Angleterre comme vis-à-vis de l’aristocratie galloise, un pouvoir territorial et non plus seulement un pouvoir sur les hommes. Ce qui ressort de cette étude est également la relative anglicisation des normes politiques du cœur du pays de Galles (pura Wallia) par opposition aux régions frontalières plus proches de l’Angleterre mais marquées par les conflits dus à l’attitude de l’aristocratie anglaise dans cette région et à une moindre cohésion politique. Toutefois, le Powys connut bien une « résurgence » politique au XIIe siècle (D. Stephenson), grâce notamment à la politique vigoureuse de la dynastie créée par Madog ap Maredudd. C’est d’ailleurs en partie pour faire face à la pression des princes que certaines familles de l’aristocratie galloise choisirent une stratégie d’alliance avec des familles anglaises des Marches, pour lesquelles elles servirent aussi d’interprètes (F. Suppe). Quoiqu’il en soit, il est en temps de se défaire de la dimension nationaliste de l’historiographie galloise, conséquence du fait qu’il n’y eut pas, à l’époque moderne, d’historiens gallois pour se considérer comme les successeurs des envahisseurs normands, à l’inverse de ce qui put se passer en Irlande et en Écosse. Du coup, l’historiographie galloise fut longtemps dominée par un consensus hostile aux Anglais qui valorisait la dimension ethnique de l’histoire médiévale du pays de Galles (H. Tryce).

13 Trois autres thèmes dominent le volume : les techniques de gouvernement, la culture chevaleresque et la présence normande en Méditerranée. L’analyse par H. B. Clarke de deux enquêtes concernant le manoir d’Evesham (Worcestershire) révèle l’influence des agents royaux dans le développement de techniques sophistiquées d’enquête. Mais les nouvelles méthodes d’administration manoriale remontent en réalité à des pratiques bien antérieures au Domesday Book, et leur diffusion est à mettre en rapport avec la reprise en main de la gestion directe des terres : elle reflète davantage les transformations économiques du XIIe siècle que des modifications dans les techniques de gestion ou d’écriture. J. Everard propose, quant à elle, de distinguer nettement, dans les chartes confirmées par le roi, la formule inspeximus, qui suggère la lecture attentive de l’acte dans le cadre d’une confirmation des actes des monarques précédents, et la formule sicut… carta testatur, qui montre que le roi a été rapidement informé du contenu d’une charte formalisant une transaction opérée par d’autres personnes. Le nombre de ces documents, avant le développement des concordes finales dans les années 1170, est en tout cas la preuve de l’emprise croissante de la royauté Plantagenêt sur ses sujets.

14 Le lien entre texte littéraire et réalité sociale et politique constitue un objet de débats particulièrement vif parmi les historiens de la culture chevaleresque. L. Ashe suggère que les modèles de largesse tirés des romans arthuriens pouvaient exercer un effet délétère sur des personnages réels. Cela aurait été le cas du roi Henri le Jeune, prêt à exercer la largesse à l’égard de ses chevaliers à la manière d’Arthur, mais sans les ressources adéquates pour soutenir une telle entreprise. La supériorité de Guillaume le Maréchal sur son seigneur, si marquée dans l’Histoire, réside précisément dans sa capacité à tirer, pour sa part, des revenus de l’activité chevaleresque. Une autre contribution à la connaissance de la culture chevaleresque est celle de R. Jones, qui défend l’idée selon laquelle le combattant pouvait être reconnu sur le champ de bataille avant l’apparition des armoiries individuelles. La bannière, le cri de guerre et d’autres signes de reconnaissance, souvent temporaires, permettaient en effet aux troupes de rallier leur capitaine : les armoiries individuelles sont la manifestation de l’individualité croissante du chevalier dans la seconde moitié du XIIe siècle, et non d’un changement dans les techniques militaires.

15 La présence normande en Méditerranée a fait l’objet de considérations parfois curieuses sur les caractères ethniques des Normands. L’un des mérites de l’étude de N. Hodgson sur les Gesta Tancredi de Raoul de Caen est de mettre en valeur la manière dont l’idéologie de croisade et la notion de Normannitas se recoupent dans cette œuvre. La première croisade vit en effet la création, à partir d’un groupe disparate, d’une sorte de gens Normannorum mythique, pourvue de qualités spécifiques. Mais elle coïncida aussi avec une période de transformation de la culture chevaleresque, caractérisée par l’interaction d’idéaux militaires et chrétiens : la « conversion » de Tancrède en fit le type par excellence du croisé. L’étude par P. Oldfield du culte de saint Nicolas le Pèlerin à Trani ne nous fait pas véritablement sortir du cadre normand, dans la mesure où les Pouilles connurent, bien entendu, la domination normande, mais où, surtout, les pèlerins qui passaient par Trani pour se rendre en Terre sainte participèrent pleinement à l’essor de ce culte, destiné à faire concurrence à celui de l’autre saint Nicolas, dans la ville voisine de Bari, rivale de Trani.

16 Enfin, on doit mentionner l’utile synthèse de J. Barrow sur les grades d’ordination au haut Moyen Âge, et la belle contribution de J. West sur l’évêque Henri de Blois et les objets d’art antiques. Celle-ci permet de replacer ce personnage diabolisé par Bernard de Clairvaux et Jean de Salisbury dans le courant orthodoxe du patronage artistique, même si l’on peut regretter que l’un des mythes les plus tenaces et les plus attrayants peut-être de la « Renaissance du XIIe siècle », celui d’un prélat collectionneur de statues antiques, soit ici déconstruit.

17 La densité des contributions, l’ouverture sur des thématiques variées font de ce volume une étape importante dans l’histoire des conférences de Battle.

18 Frédérique LACHAUD


Date de mise en ligne : 22/03/2010

https://doi.org/10.3917/rma.153.0613zo