Richard FLETCHER, Ein Elefant für Karl den Grossen. Christen und Muslime im Mittelalter, trad. all., Darmstadt, Primus Verlag, 2005 ; 1 vol., 192 p. ISBN : 3-89678-267-3. Prix : CHF 49,90 ; € 29,90.
- Par Aubert Martin
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Citer cet article
- MARTIN, Aubert,
- Martin, Aubert.
- Martin, A.
https://doi.org/10.3917/rma.152.0375ze
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1 Un premier chapitre (Ismaels Kinder) relate brièvement et clairement dans quelles circonstances est né l’islam, quel est son contenu, comment il s’est rapidement répandu, par l’action militaire, dans un monde christianisé depuis des siècles. À une doctrine qui repose sur une « bibliothèque », la Bible, sur les Évangiles et les Lettres des Apôtres, sur les Actes des Conciles (Nicée, Chalcédoine), et que définit une théologie subtile (Trinité, Incarnation), source de fractures dans la communauté chrétienne (arianisme, monophysisme, nestorianisme, docétisme), l’islam oppose une foi fondée sur un Livre unique, le Coran, parole littérale de Dieu, indépendante de toute contingence historique, et condamnant les dogmes fondamentaux du christianisme. Les premières réactions voient dans les « Sarrasins » des envahisseurs hérétiques : Sophronius, patriarche de Jérusalem, contemporain de la prise de Jérusalem en 638 et de la destruction des églises et des cloîtres ; Bède le Vénérable (672-735) ; Willibald, pèlerin en Terre sainte en 723 ; et surtout Jean de Damas († 745), qui rédige une Controverse entre un musulman et un chrétien. Du côté musulman, note l’A., « es ist deutlich schwieriger, die ersten islamischen Reaktionen auf das Christentum einzuschätzen ».
2 Le chapitre 2, qui donne son nom au livre entier (Ein Elefant für Karl den Grossen), retrace le profond changement qu’opère l’installation de la dynastie des Abbassides dans une ville nouvelle, Bagdad (fondée en 762 sur les rives du Tigre), qui devient le centre politique, administratif et culturel du monde musulman, où affluent les influences venues de la Perse, de l’Inde et de la Chine, qui, en s’intégrant à l’héritage antique, réalisent la synthèse originale des sources orientales et occidentales dans tous les domaines : la philosophie, les sciences naturelles, la médecine, les mathématiques, l’astronomie. En quoi ces profonds changements (« seismischen Veränderungen ») influent-ils sur les rapports de ce nouveau monde avec le monde chrétien ? Sans y être contraints, les chrétiens gagnent par leur conversion à entrer dans la société musulmane, non plus fondée, comme à l’époque omeyyade, sur la supériorité ethnique (celle des Arabes), mais sur la religion. Sans que l’on puisse exactement évaluer le taux des conversions, on estime que la plupart se sont faites, dans les régions centrales de l’Empire (Syrie, Irak, Égypte), entre 750 et 900, dans les autres, plus tardivement conquises (l’Espagne en particulier), entre 800 et 1000.
3 Par ailleurs, entre chrétiens et musulmans s’établissent des rapports nés d’un même mode de vie, d’une même langue de culture, l’arabe, de la participation des chrétiens à l’administration, et plus encore à la transmission du patrimoine philosophique et scientifique de la Grèce à la culture arabo-islamique : les traducteurs d’Aristote, de Ptolémée, d’Euclide, d’Hippocrate et de Galien étaient chrétiens. Les églises chrétiennes, sous la juridiction islamique, connaissent un sort variable, suivant les régions, celles d’Afrique du Nord vouées à un effacement progressif, si on les compare à celles du Proche-Orient. Entre le monde de l’islam sous les Abbassides et la chrétienté occidentale contemporaine, peu de points communs. D’une part une société où se diffusent et s’enrichissent les connaissances scientifiques et philosophiques, d’autre part un monde où la culture est celle de l’Église : la Bible, les Pères de l’Église. L’A. compare l’empire de Charlemagne (« das Frankenland ») face à l’empire abbasside d’Har?n al-Rash?d à une carpe (« ein Kerpfen ») face à une baleine (« ein Wal »). Un contact cependant s’établit lorsque Charlemagne est couronné à Rome en 800. Un cadeau du calife lui fut envoyé : un éléphant, auquel le calife avait donné le nom du fondateur de la dynastie, Ab? l-Abbas. Amené en Italie par la Tunisie, le pauvre animal fut conduit jusqu’à Aix-la-Chapelle, où il vécut quelques années.
4 Des contacts de toute nature s’établirent entre les deux mondes : échanges de prisonniers de guerre, pèlerinage de chrétiens en Palestine, participation d’artistes et d’artisans chrétiens dans la construction et la décoration de sanctuaires musulmans (Damas, Jérusalem, Cordoue), échange de technologies : système hydraulique permettant l’irrigation des champs ; l’abaque, pour le calcul mathématique ; le papier, venu de Chine et répandu en al-Andalus (Játiva, Valence), avant d’être diffusé dans l’Espagne chrétienne (Barcelone, 1196), puis dans toute l’Europe. Les œuvres scientifiques et philosophiques d’al-Kind? (800-867), d’Avicenne (Ibn S?n? : 980-1037), d’al-Bir?n? (973-1048) sont reçues dans le monde chrétien après leur passage par l’Espagne. « In den Jahren 750-1000 herrschten rege Kontakte zwischen Christentum und Islam […] : Krieger, Diplomaten, Bekehrte, Kaufleute, Pilger, Gelehrte, Künstler, Handwerker und Sklaven. »
5 Le chapitre 3 (Grenzen überwinden) développe la lutte séculaire entre les deux mondes : en Espagne la Reconquista ; en Orient les croisades, puis l’avancée des Turcs ottomans jusqu’à la chute de Constantinople en 1453.
6 Le chapitre 4 (Handel, Koexistenz und kultureller Austausch) expose, par quelques faits précis, les échanges commerciaux et autres, entre les cités italiennes (Pise, Amalfi, Gênes, Venise) d’une part, et d’autre part le sud de la Méditerranée (Égypte, Tunisie). Ni les affrontements militaires (croisades, Reconquista) ni les divergences de doctrine ne contrarient les contacts et les échanges, en particulier ceux qui touchent aux sciences et aux techniques. L’Auteur cite, à titre d’exemple, le cas d’Adelard de Bath (1090-1160 : « der erste englische Wissenschaftler »), à qui l’on doit la traduction latine de la version arabe des Éléments d’Euclide. Non moins illustre, Gérard de Crémone († 1187 : « der renommierste Übersetzer seiner Zeit »), traducteur, dans la Tolède reconquise, de 88 œuvres arabes. Ainsi de Michael Scot († 1232), traducteur de la quasi-totalité des Commentaires d’Averroès. Alphonse X le Sage en Espagne, Roger II en Sicile encouragent et animent ces transferts d’une culture à l’autre. Dans le domaine de la philosophie et de la médecine (Averroès et Avicenne), les œuvres traduites se répandent dans l’Europe chrétienne, où elles sont enseignées. Sur un autre plan, le Coran est traduit par Robert de Ketton, dans le but de mieux connaître, pour mieux la réfuter, la « secte des Sarrasins »
7 Le chapitre 5 (Sichtung des Koran) est consacré aux derniers siècles du Moyen Âge. La chute d’Acre en 1291 ne mit pas fin à la volonté de poursuivre les croisades. Des seigneurs, tel que le Vénitien Marino Sanudo (XIVe siècle), le roi Édouard III, le Français Pierre Dubois (qui écrit en 1306 le De Recuperatione Terrae Sanctae) sont les plus illustres auteurs du projet de reconquérir la Terre sainte. Quant aux actions militaires, elles avaient autant pour but de défendre les États latins survivants (Chypre, les îles de la mer Égée) que d’arrêter la progression des Ottomans, qu’elles ne purent empêcher. Dans la Méditerranée occidentale en revanche la Reconquista prenait fin en 1492 par la prise de Grenade, sans interrompre pour autant la confrontation entre les deux mondes, ni les échanges. Du côté chrétien, les dominicains créent des « écoles de langue », en vue d’action missionnaire : Ramón Martí, Ramón de Peñafort, Ramón Lull, qui donnent de l’islam une connaissance plus précise, source des réfutations : Nicolas de Cuse (De Cribratione Alchoran, qui justifie le titre du chapitre : Sichtung des Koran), Jean de Séville (Docta ignorantia).
8 Malgré l’appauvrissement progressif de la curiosité intellectuelle qui s’empare du monde musulman, deux grands noms éclairent ce crépuscule de l’âge d’or de la culture arabe. L’un et l’autre sont connus en Occident par des traductions françaises faites au XIXe siècle : Ibn Batt?ta (m. 1378), qui parcourut pendant quelque trente ans le monde du Maroc à la Chine ; et Ibn Khald?n (m. 1406), qui laissa dans sa Muqaddima (Les Prolégomènes) les prémices d’une sociologie de l’histoire universelle.
9 Voilà un livre d’une grande richesse et d’une grande clarté. S’il s’adresse à l’honnête homme, curieux d’histoire générale, il ne manquera pas de retenir l’attention des spécialistes de l’histoire du monde arabe et des relations, hostiles ou fructueuses, qui se sont nouées entre chrétiens et musulmans au Moyen Âge. Outre les faits généraux, bien connus, ils y trouveront un nombre important de citations inédites et d’aperçus originaux.
10 Aubert MARTIN