Nicola MASCIANDARO, The Voice of the Hammer. The Meaning of Work in Middle English Literature, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2006 ; 1 vol., 208 p. ISBN : 0-268-03498-2. Prix : USD 25.
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Citer cet article
- YVERNAULT, Martine,
- Yvernault, Martine.
- Yvernault, M.
https://doi.org/10.3917/rma.152.0375j
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- Yvernault, M.
- Yvernault, Martine.
- YVERNAULT, Martine,
https://doi.org/10.3917/rma.152.0375j
1 L’ouvrage de N. Masciandaro s’organise selon une structure très claire. Le premier chapitre examine les champs sémantiques liés au travail, à la production, et à la conception du travail d’un point de vue social renvoyant à la classe et au statut.
2 L’A. envisage ensuite le travail, ses origines et ses représentations dans une perspective historique avant de réfléchir sur la dimension subjective, individuelle du travail telle qu’elle apparaît dans la littérature anglaise de la fin du Moyen Âge.
3 L’étude minutieuse des champs sémantiques révèle une distinction radicale entre le travail au Moyen Âge et le travail dans les sociétés modernes. Les historiens (J. Le Goff en particulier) rappellent qu’au Moyen Âge le travail n’a pas de désignation sémantique, du moins à valeur générique. En même temps, le vocabulaire utilisé pour le travail renseigne sur son sens, sa nature, sa valeur, son objectif. L’A. examine les distinctions qui séparent travail, labour, swink, werk, craft, et les notions de peine – voire de punition –, de créativité, d’initiative ou de passivité, d’ingéniosité, d’habilité, de savoir-faire technique qui sous-tendent ces vocables en établissant souvent un lien entre les hommes et Dieu.
4 Le vocabulaire du travail, surtout dans le cas du terme werk, se caractérise par sa richesse, sa spécificité autant que par sa polysémie. Le vocabulaire peut être valorisant et créatif, renvoyant à la conceptualisation, mais peut à l’inverse signifier effort et labeur, exercice physique comme le montrent des textes tels que Piers Plowman et les Canterbury Tales, ou l’histoire d’Adam ou celle de Caïn qui, dans l’imagerie médiévale, est représenté comme le premier paysan, celui dont le travail est productif mais qui ne possède pas ce produit, est d’une certaine façon condamné à ne pas le posséder – réalité qui se vérifie particulièrement pour le travail agricole et renvoie, à travers le lexique, au statut. En revanche, d’autres termes tels que werk et craft, liés à la production et à l’obtention de biens, impliquent classes et groupes sociaux. N.M. établit avec grande justesse les distinctions entre les vocables.
5 Le deuxième chapitre insiste sur la polysémie du travail en se fondant sur l’ambiguïté du châtiment infligé par Dieu à Adam et Ève entraînant peine mais aussi dignité de la tâche accomplie, apprentissage. Cette ambiguïté illustrée non seulement par le texte de la Genèse mais aussi par la référence à l’Antiquité classique et à son exploitation de l’Âge d’Or, souligne la préoccupation médiévale de cerner les origines historiques du travail bien que N.M. rappelle, à juste titre, que le travail et sa représentation, le monde des travailleurs en général, ne soient pas une préoccupation fréquente dans les textes, sacrés ou pas, sauf à la fin du Moyen Âge.
6 N.M. sollicite des textes précis afin de donner une approche large et diversifiée de la conception du travail médiéval : ainsi on aborde le manuscrit Cooke dans lequel la maçonnerie et la classe des maçons (voir Henry Yevele, par exemple) illustrent le statut spécifique de cette activité, Gower et son discours sur le travail dans Confessio Amantis reflétant une nouvelle éthique du travail qui n’est plus conçu comme une dégradation, une peine mais comme le refus de l’inactivité pernicieuse, de l’acquisition de biens seulement par héritage ; l’homme vertueux n’est plus forcément le noble, le chevalier, mais celui qui produit. Ces deux textes, analysés avec soin par N.M., sont un choix judicieux montrant l’évolution de la conception du travail et ces analyses sont contrebalancées par un autre choix, le Former Age bien connu de Chaucer. Ce poème court se présente moins comme une défense de l’Âge d’Or perdu que comme un constat et une critique des avancées technologiques contemporaines de Chaucer. Le mérite de N.M. réside dans la totalité de son approche qui ne tient pas compte –particulièrement pour The Former Age – d’un courant de critique mais envisage des études divergentes ménageant ainsi la liberté des lecteurs et des chercheurs et questionnant des approches critiques parfois trop littérales.
7 À juste titre N.M. rappelle que le choix des illustrations textuelles est crucial : par exemple, le contenu des sermons lollards renseigne de manière plus aiguë sur le monde du travail, ses bienfaits et ses excès, que des poèmes en fait ambigus tels que The Former Age.
8 L’ouvrage révèle une bonne exploration des champs lexicaux, une bonne mise en perspective du lexique et de la problématique du travail tout en procédant à une solide réflexion analytique et critique de la nostalgie du passé, thème très ambigu, s’exprimant dans le mythe de l’Âge d’Or qui traduit moins le constat d’un bonheur perdu qu’un rejet du monde présent par exemple chez Bernard de Cluny.
9 De même que l’A. souligne la polysémie du lexique, elle veille constamment à questionner le niveau littéral, à traquer ambiguïté et ironie dans les œuvres retenues, à montrer que dans la littérature du XIVe siècle anglais le sens économique et le sens éthique du travail, ainsi que leur contraire – la paresse, l’oisiveté – sont indissociables à une époque où s’impose la classe des marchands mais reflètent également une nouvelle perception de l’individu et du travail comme activité spécifique à un individu comme le suggèrent les Canterbury Tales au cœur du troisième chapitre. L’A. rappelle à juste titre que Chaucer dans ses contes ne propose pas une définition univoque. Si les contes sont un miroir social (approche bien connue), en ce qui concerne la perception du travail, Chaucer oscille entre la conception strictement économique et la valeur éthique et spirituelle du travail – tension qui n’est en fait pas spécifique au Moyen Âge, même si N.M. en donne d’excellentes illustrations à travers Chaucer, Gower, Langland lus en utilisant les éclairages d’Aristote, de Platon, de saint Augustin, d’Hugues de Saint-Victor tout autant que des références concrètes comme les archives sur les maçons du Moyen Âge anglais.
10 Martine YVERNAULT