Paul BINSKI, Becket’s crown. Art and imagination in Gothic England, 1170-1300, New Haven-Londres, Yale U.P., 2004 ; 1 vol. in-8°, XVI-343. ISBN : 0-300-10509-6. Prix : GBP 40.
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Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.132.0413b
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1 Rarement les réalisations de l’art gothique anglais de la fin du XIIe siècle et du XIIIe siècle ont-elles été reproduites de manière aussi splendide : la belle synthèse de P. Binski est tout d’abord un magnifique livre d’images, où le lecteur pourra découvrir ou redécouvrir une partie appréciable de l’héritage sculpté et peint, comme du legs architectural de l’Angleterre. Cette abondante iconographie a une raison d’être, car elle vient appuyer une réflexion profonde et complexe sur les rapports entre création artistique et texte pendant le siècle et demi qui suivit le martyre de Thomas Becket dans sa cathédrale, événement qui servit de catalyseur dans de nombreux domaines de la vie religieuse et artistique. Le projet est d’une grande ambition : il ne s’agit pas moins que de restituer l’univers imaginaire et intellectuel de l’art pendant une période de croissance exponentielle des villes et d’enrichissement spectaculaire des Églises diocésaines, et de montrer comment l’art put servir à exprimer un certain nombre de concepts et d’idéaux.
2 L’ouvrage comporte onze chapitres rassemblés en quatre grandes parties, intitulées Édification, Sanctification, Régulation et Expression. Certains motifs affleurent constamment, mais sont modulés et insérés dans des contextes précis qui constituent autant de cas de figure. La dimension allégorique des réalisations marque la période, et tranche nettement sur l’ascétisme revendiqué par les cisterciens. Mais ce thème de l’expression visuelle de l’allégorie est analysé de manière précise dans le cadre de l’esthétique qui fut développée à Cantorbéry après 1170, dans un contexte très local, puisqu’il s’agissait de donner une expression concrète à une certaine idée du martyre – notamment grâce au recours à l’usage de pierres blanches (la cervelle) et rouges (le sang du martyr) autour du tombeau de Becket. Une autre idée récurrente est celle de l’absence de césure entre sacré et séculier. L’A. se refuse à user de catégories comme « dévotionnel » ou « liturgique » pour au contraire mettre en relief le consensus qui existait entre clercs et laïcs au sujet de la décoration des églises, et qui correspond aussi à l’activité croissante des laïcs dans les églises. Il démontre également que la seigneurie, temporelle ou ecclésiastique, aida à la mise en place d’un cadre éthique pour l’art en promouvant l’idée aristocratique d’une vertu exemplaire.
3 Le thème qui domine l’ouvrage et recoupe tous les autres est en effet celui de la paideia : la dimension pédagogique des réalisations artistiques est comprise dans son contexte classique comme dans celui du renouveau de la pastorale, et permet de saisir les raisons du développement au XIIIe siècle d’un art « moralisé » mais aussi d’un art qui se veut intelligible : la littérature sur les ornements des églises par exemple promouvait des modèles de netteté, de pureté et d’intelligibilité. Tout à fait stimulante est la discussion dans l’ouvrage de l’esthétique aristotélicienne, avec sa réflexion sur l’affect, laquelle permet d’évoquer une éthique de l’objet proposant certaines dispositions et valeurs. Ainsi, le sourire, si présent dans les réalisations peintes et sculptées de la période 1220-1250 environ, apparaît lié à l’éthique de la modération, et illustre bien la diffusion dans l’art du culte des vertus, caractéristique de la discipline morale des écoles cathédrales influencée par les modèles classiques. La tropologie des images, pour P.B., est bien née dans les écoles : l’art est la « technologie morale » la plus récente.
4 On peut se sentir un peu perdu à la lecture de ce texte dense et foisonnant. Les lignes d’enquête sont multiples ; ici et là, les transitions s’opèrent par glissements de sens, comme lorsque l’A. rapproche les sceaux et les stigmates par la figure de l’impression, et on éprouve parfois quelque difficulté à suivre le cheminement de la démonstration. Mais la lecture de cette belle synthèse, souvent virtuose, fournie en idées suggestives, offre certainement matière à réflexion.
5 Frédérique LACHAUD