Didier MEHU, Paix et communautés autour de l’abbaye de Cluny (Xe-XVe siècle), Lyon, P.U. Lyon, 2001 ; 1 vol., 636 p. (Collection d’histoire et d’archéologie médiévales, 9). Prix : € 35,06.
- Par Philippe Racinet
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1 La thèse concerne l’analyse des relations entre les moines et les habitants de ce que l’on peut nommer la seigneurie de Cluny, en fonction d’une approche visant à confronter l’idéal social construit par les religieux avec la réalité de leur domination seigneuriale. Les cadres d’étude sont différents, de part et d’autre d’une césure classique. Avant 1120, les fondements matériels de la domination monastique, les mécanismes du pouvoir et l’organisation des relations sont étudiés pour l’ensemble du Clunisois. Après 1120, les conséquences de l’émergence des bourgeois et de l’apparition d’autres puissances concurrentes sont envisagées à partir du seul bourg de Cluny.
2 Achevée entre 1080 et 1120, l’organisation de l’institution clunisienne se fonde sur l’immunité pour exercer son pouvoir sur les terres et sur les hommes, par le biais de loca, centres de présence monastique. Les « cercles de la domination clunisienne » sont définis grâce à une confrontation des textes, des microtoponymes et des résultats de la prospection-inventaire. Le cercle le plus large, celui de l’implantation des loca, correspond à une zone sans péage et sans château. Le cercle le plus restreint, celui de l’immunité, finit par se confondre avec le territoire de la villa de Cluny, à l’intérieur duquel se trouve le burgus, terme désignant le pourtour immédiat du monastère caractérisé par la densité de son peuplement. L’A. s’appuie sur le vocabulaire pour affirmer que, dès le début du XIIe siècle, il existe une double enceinte autour du sanctuaire : les murs (muri) du monastère (castellum) et les clôtures (claustra) du bourg. L’étude poussée de la gestion monastique des relations sociales montre qu’à cette époque, la paix clunisienne est un compromis entre la conception ecclésiastique du monde et les exigences des hommes de la seigneurie monastique.
3 Les bourgeois n’apparaissent qu’au début du XIIe siècle dans la documentation clunisienne. Qui sont-ils ? L’enquête minutieuse, effectuée à partir d’une charte de 1108, ne permet pas de le préciser. On reste dans le vague, ce qui n’a rien d’étonnant : ils sont serviteurs des moines et du monastère ; ils possèdent des maisons. Les affaires, parfois tragiques, du XIIIe siècle, semblent montrer l’existence d’une entente cordiale entre l’Église de Cluny et ses hommes dans la défense du bien commun, qui concerne tout autant la ville que le monastère dans l’esprit des habitants. Si la communauté ne peut obtenir aucune légitimité en dehors de l’Église clunisienne, elle se forge néanmoins une identité à travers la mise par écrit des coutumes de la villa, la nouvelle enceinte (1180) ou encore la tentative de commune jurée de 1206.
4 Le passage d’une conscience identitaire à une volonté d’émancipation est facilité par les contingences externes auxquelles le pouvoir monastique se trouve peu à peu confronté à partir du XIIIe siècle : le poids de la tutelle pontificale, l’ingérence royale puis les guerres. Ainsi, l’entretien des murailles entraîne le développement d’une fiscalité propre provoquant la naissance d’une administration clunisoise, d’abord sous la forme d’une représentation des habitants puis, vers le milieu du XVe siècle, à travers le corps des échevins. L’A. insiste, d’une manière convaincante, sur le rôle structurant des paroisses dans l’organisation communautaire de la ville. Les lieux publics, les places, les demeures des notables sont principalement regroupées dans deux paroisses, celles dont l’église n’est pas dédiée à un saint clunisien. Notre-Dame et Saint-Marcel marquent topographiquement la séparation entre la ville et le monastère, ainsi que la concurrence des curés. À la veille de la Renaissance, deux mondes cohabitent : la communauté des habitants du bourg qui s’adapte aux nouvelles conditions socio-politiques et la communauté monastique qui reste attachée à une conception ecclésiale du monde, complètement anachronique. Du moins, est-ce l’opinion de D.M.
5 L’ouvrage est parsemé de développements thématiques dont l’intérêt fait oublier qu’ils rompent le processus démonstratif. Outre une nouvelle contribution au débat sur le schisme pontien, la recherche pertinente sur les doyennés oriente vers la constitution d’une typologie distinguant une fonction première (économique, monastique, religieuse, politique), tout en insistant sur la polyvalence de ce genre d’établissements. Dans un autre domaine, le développement sur les justices de l’abbé (XIIIe-XVe siècle) montre que la professionnalisation dans ce domaine dépossède les moines de leurs prérogatives. On doit enfin remercier l’A. d’avoir repris quelques dossiers historiographiques. La reprise est complète pour l’immunité et conduit à une intéressante discussion sur sa réalité spatiale et donc sa représentation. En revanche, elle semble partielle pour la définition de la villa puisque les travaux d’É. Nortier sont ignorés, tant dans la présentation qu’en bibliographie.
Philippe RACINET