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Un siècle d'histoire politique allemande : commémorer Liebknecht et Luxemburg au Zentralfriedhof Friedrichsfelde de Berlin

Pages 115 à 133

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  • Jossin, A.
(2011). Un siècle d'histoire politique allemande : commémorer Liebknecht et Luxemburg au Zentralfriedhof Friedrichsfelde de Berlin. Le Mouvement Social, 237(4), 115-133. https://doi.org/10.3917/lms.237.0115.

  • Jossin, Ariane.
« Un siècle d'histoire politique allemande : commémorer Liebknecht et Luxemburg au Zentralfriedhof Friedrichsfelde de Berlin ». Le Mouvement Social, 2011/4 n° 237, 2011. p.115-133. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social1-2011-4-page-115?lang=fr.

  • JOSSIN, Ariane,
2011. Un siècle d'histoire politique allemande : commémorer Liebknecht et Luxemburg au Zentralfriedhof Friedrichsfelde de Berlin. Le Mouvement Social, 2011/4 n° 237, p.115-133. DOI : 10.3917/lms.237.0115. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-mouvement-social1-2011-4-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lms.237.0115


Notes

  • [*]
    Post-doctorante en sciences politiques, chercheuse au Centre Marc Bloch (Berlin) et au CRAPE (Rennes).
  • [1]
    J. Kohlmann, Der Marsch zu den Gräbern von Karl und Rosa : Geschichte eines Gedenktages, Francfort, Peter Lang, 2004, p. 46. La tradition des cortèges funéraires berlinois semble remonter à la révolution de 1848, lorsque le 22 mars, 100 000 citoyens accompagnent les cercueils de 183 révolutionnaires vers leur dernière demeure. Le cortège funéraire du socialiste Wilhelm Liebknecht, père de Karl, avait rassemblé en 1900 entre 120 000 et 150 000 personnes jusqu’au cimetière de Friedrichsfelde. Voir J. Hoffmann, Berlin-Friedrichsfelde. Ein deutscher Nationalfriedhof, Berlin, Das neue Berlin, 2001, p. 22 et J. Kohlmann, op.cit., p. 45.
  • [2]
    Sur ce point, voir supra l’article d’Élise Julien et Elsa Vonau.
  • [3]
    E. Terray, Ombres berlinoises. Voyage dans une autre Allemagne, Paris, Odile Jacob, 1996, p. 180.
  • [4]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 48.
  • [5]
    J. Hoffmann, op. cit., p. 77.
  • [6]
    Les effectifs annoncés sont ceux du KPD (RY I 3/1-2/23). B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus. Die SED und das Gedenken an Rosa Luxemburg und Karl Liebknecht, Francfort, Campus, 2008, p. 104.
  • [7]
    M. Sabrow, « Die ambivalente Ikone – Rosa Luxemburg in der Gedenkkultur der DDR », in Initiativkreis Ein Zeichen für Rosa Luxemburg, Deutungsmuster eines politischen Lebens. Diskussionsprozesse 1998-2000, Berlin, Dokumentation, 2000, p. 33.
  • [8]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 148.
  • [9]
    Ibid., p. 95.
  • [10]
    G. Badia, « Rosa Luxemburg », in É. François et H. Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte, t. 2, Munich, Beck, 2001, p. 114.
  • [11]
    M. Sabrow, « Die ambivalente Ikone », art. cité, et B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 184.
  • [12]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 64.
  • [13]
    M. Sabrow, « Die ambivalente Ikone », art. cité, p. 37.
  • [14]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 65 et p. 88 ; H. Voßke, Geschichte der Gedenkstätte der Sozialisten in Berlin-Friedrichsfelde, Berlin, Dietz, 1982, p. 42.
  • [15]
    Sur ce point, voir supra l’article d’Élise Julien et Elsa Vonau.
  • [16]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 102-103.
  • [17]
    Ibid.
  • [18]
    Les archives dévoilent certaines manœuvres de mobilisation du KPD, à l’image de la manifestation du 18 janvier 1927 pour laquelle les militants prévoient d’appeler la veille à la manifestation dans les cours d’immeuble du quartier ouvrier de Neukölln, mais aussi de construire une guillotine pour le cortège de la manifestation et une matraque de plusieurs mètres portant le nom d’un ancien ministre de l’Intérieur social-démocrate, dans le but de dénoncer la répression de la République de Weimar. Plus généralement, le KPD invite les femmes à porter un voile rouge lors des manifestations récurrentes du parti. SAPMO-BArch RY 13/1-2/42, p. 44. Cité par M.-L. Ehls, Protest und Propaganda, Berlin, de Gruyter, 1997, p. 304-305.
  • [19]
    Wilhelm Pieck (1876-1960), d’abord membre du SPD à partir de 1895 rejoint le mouvement spartakiste. Il est cofondateur du parti communiste KPD et membre de son comité central jusqu’en 1945. En exil en France et en URSS de 1933 à 1945, il participe ensuite activement à la construction de l’Allemagne de l’Est dont il assure la présidence de 1949 à sa mort. À ce sujet, voir H. Voßke et G. Nitzsche, Wilhelm Pieck : biographischer Abriss, Francfort, Verlag Marxistische Plätter, 1975.
  • [20]
    Le discours de Wilhelm Pieck de 1927 évoque ce danger fantasmé ; il appelle à mener « une guerre civile contre la guerre impérialiste » et à suivre « l’’ouvrage de Karl et Rosa » dans le sens de « de la défense de l’Union soviétique ». Die Rote Fahne, 18 janvier 1927, cité par J. Kohlmann, op. cit., p. 66-67.
  • [21]
    Tour à tour sont abordées les questions d’une hypothétique unification du SED et du SPD (1946), du rapprochement de l’URSS (1949) et de la création de la RDA (1950), de la critique de la (re-)militarisation en RFA (1952, 1969, 1983), du caractère fasciste, néo-nazi, revanchiste et/ou antisémite de l’Allemagne de l’Ouest (notamment en 1960, 1965, 1967, 1969, 1971), la dénonciation des provocations d’agents occidentaux (à la suite des événements du 17 juin 1953), la justification de l’édification du mur comme barrière contre l’impérialisme (1962), la résistance à l’impérialisme états-unien (crise de Cuba en 1963, guerre du Vietnam 1973), l’éloge du modèle économique est-allemand (1964, 1979, 1980, 1983…), même en contexte de faillite aggravée et d’augmentation de la dette contractée auprès des pays de l’Ouest. La revendication de l’unification des deux Allemagnes, d’abord récurrente (1949, 1952, 1954, 1955), évolue lentement vers l’affirmation de deux États indépendants (à partir de 1957). Enfin, l’absence de soutien à la Perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev dans les discours de Friedrichsfelde à la fin des années 1980 est également un signe envoyé par la RDA à l’URSS.
  • [22]
    M.-L. Ehls, Protest und Propaganda, op. cit., p. 165 et J. Kohlmann, op. cit., p. 69-72.
  • [23]
    Cet intérêt moindre est notamment perceptible dans les discours de la cérémonie. J. Kohlmann, op. cit., p. 71-72.
  • [24]
    H. Voßke, op. cit., p. 54 ; J. Kohlmann, op. cit., p. 88.
  • [25]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 94-95.
  • [26]
    « Im Zeichen der Einheit der Arbeiterklasse », Berliner Zeitung, 15 janvier 1946, p. 3, article cité par P. Stangl, « Revolutionaries’ Cemeteries in Berlin: memory, history, place and space », Urban History, n°34-3, 2007, p. 415.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    Sur l’inscription « Ich war – ich bin – ich werde sein » (« J’étais – je suis – je serai »), voir supra l’article d’É. Julien et E. Vonau (note 40).
  • [29]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 93-94.
  • [30]
    Ils sont ainsi qualifiés tour à tour de révolutionnaires, de démocrates, d’antifascistes, d’internationalistes, de patriotes ou de pionniers.
  • [31]
    L’adhésion des populations à la célébration du 8 mai n’allant pas de soi, il perd son statut de jour férié à partir de 1967. B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 251.
  • [32]
    Ibid., p. 286.
  • [33]
    Ibid., p. 240.
  • [34]
    M. Sabrow, « Die ambivalente Ikone », art. cité, p. 37.
  • [35]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 286-287 et p. 293.
  • [36]
    BArch DY309899, p. 3, « Redner bei der Kampfdemonstration Liebknecht/Luxemburg ».
  • [37]
    B. Könczöl, « Erster Mai und Fünfzehnter Januar », in M. Sabrow (dir.), Erinnerungsorte der DDR, Munich, Beck, 2009, p. 141. À propos de la surveillance des militants sous la République de Weimar au sein des manifestations organisées par le KPD, voir M.-L. Ehls, Protest und Propaganda, op. cit., p. 305 et p. 308.
  • [38]
    Nous utilisons pour la description qui suit les archives de la manifestation du 14 janvier 1973. BArch DY30-9899, « Liebknecht-Luxemburg-Ehrung und Redner bei der Kampfdemonstration » (p. 1-3), « Ablaufplan der Kampfdemonstration » (p. 23-25), proposition d’organisation de la manifestation par la « Bezirksleitung Berlin der SED » datée du 27 décembre 1972 (p. 27-29).
  • [39]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 284-285.
  • [40]
    Sur ce point, voir supra l’article d’Élise Julien et Elsa Vonau.
  • [41]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 136-140.
  • [42]
    Ibid., p. 104.
  • [43]
    F. Jobard, « Analyse narrative d’une dynamique d’écroulement : la Volkspolizei face aux manifestations de Leipzig, 9 octobre 1989 », Cultures & Conflits, n°51, 2003, p. 6 [la pagination utilisée ici renvoie à la version en ligne de cet article].
  • [44]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 166-167.
  • [45]
    S. Pfaff et G. Yang, « Double-Edged Rituals and the Symbolic Resources of Collective Action: Political Commemorations and the Mobilization of Protest in 1989 », Theory and Society, vol. 30, n°4, 2001, p. 539-541.
  • [46]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 302-303.
  • [47]
    Egon Krenz, né en 1937, a été président de la SED et du Conseil d’État de la RDA (octobre-décembre 1989).
  • [48]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 192-199.
  • [49]
    « Freiheit ist immer Freiheit der Andersdenkenden », « Der einzige weg zur Wiedergeburt – Breiteste Demokratie » et « Wer sich nicht bewegt, spürt seine Fesseln nicht ».
  • [50]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 302.
  • [51]
    Ibid., p. 306-307.
  • [52]
    E. Neubert, Geschichte der Opposition in der DDR 1949-1989, Berlin, Bundeszentrale für politische Bildung, 1997, p. 697 ; B. Lindner, Die demokratische Revolution in der DDR 1989/90, Berlin, Bundeszentrale für politische Bildung, 2001, p. 8 ; B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 308.
  • [53]
    F. Jobard, art. cité, p. 4.
  • [54]
    S. Pfaff et G. Yang, art. cité, p. 560.
  • [55]
    B. Lindner, Die demokratische Revolution…, op. cit., p. 7-8.
  • [56]
    B. Könczöl, « Erster Mai und Fünfzehnter Januar », art. cité, p.143-144.
  • [57]
    « Hände weg von Luxemburg. Ihr bleibt die Erben Stalins. » Ibid., p. 144.
  • [58]
    J. Kohlmann, op. cit., p. 216.
  • [59]
    B. Könczöl, « Erster Mai und Fünfzehnter Januar », art. cité, p. 145.
  • [60]
    À propos de la disparition de la statue de Lénine et de la mémoire qui lui est associée, voir le travail de l’artiste Sophie Calle : S. Calle, Souvenirs de Berlin-Est, Arles, Actes Sud, 1999, p. 16-23.
  • [61]
    Nous avons notamment consulté de façon systématique différents organes de presse dans leurs éditions de janvier de chaque année (Rote Fahne, Tägliche Rundschau, Berliner Zeitung, Neues Deutschland), ainsi que les archives du KPD, du SED et de Wilhelm Pieck.
  • [62]
    « Es ist ein Bedürfnis und das konnten die westlichen bürgerlichen Politiker nicht begreifen dass das eine Tradition ist. [] Es war hier in Berlin ein ganz normales [Ereignis] Wie Ostern, wie Weihnachten und der 1. Mai. Das gehörte mit dazu. ». Entretien mené par Ariane Jossin avec Klaus Meinel, le 31 mars 2010. Concernant la comparaison inattendue avec des fêtes religieuses, voir également la réaction à l’action de résistance de la manifestation LLL de janvier 1988 par l’historien et écrivain Heinz Kamnitzer, dans l’organe de presse de la RDA Neues Deutschland. La perturbation de la commémoration de Luxemburg et Liebknecht y est condamnée et assimilée à un « blasphème ». La gravité de l’acte est mesurée par comparaison avec la perturbation d’une procession en mémoire d’un « cardinal catholique » ou d’un « évêque ». H. Kamnitzer, « Die Toten mahnen », Neues Deutschland, 28 janvier 1988.
  • [63]
    L’Internationale, par exemple, ainsi que Spaniens Himmel de Paul Dessau et Gudrun Kabisch (chant de la guerre civile espagnole), qu’Ernst Busch a réarrangé (Die Thälmann-Kolonne). On peut également citer Der Spartakist, Brüder zur Sonne zur Freiheit, Die Rote Fahne ou encore Bandiera rossa, ainsi qu’un vaste répertoire de chants ouvriers qui étaient entonnés en RDA. Par ailleurs, certains groupes politiques diffusent depuis peu de la musique plus contemporaine dans leur bloc du cortège.
  • [64]
    L. Strothmann, « Der Orthodoxe », taz (Tageszeitung), 8 janvier 2010.
  • [65]
    Entretien mené par Ariane Jossin avec Klaus Meinel, 31 mars 2010.
  • [66]
    NPD : Nationaldemokratische Partei Deutschlands, parti d’extrême droite allemand.
  • [67]
    M. Bruhns et S. Kramer, « Krawalle bei „Spaziergang“ für Liebknecht und Luxemburg », Berliner Zeitung (en ligne), 10 janvier 2000.
  • [68]
    B. Könczöl, « Erster Mai und Fünfzehnter Januar », op. cit., p.562 (notes de bas de page).
  • [69]
    La police enregistre un record de participation en 1998 avec 100 000 personnes dans le cimetière et 6000 participants lors de la manifestation marquant le 79e anniversaire de la mort de « Karl et Rosa ». P. Goldstein, « 100 000 ehrten ermordete Sozialistenführer », Berliner Morgenpost (en ligne), 12 janvier 1998.
  • [70]
    « Gedenken an Rosa Luxemburg und Karl Liebknecht – ein Traditionselement des deutschen Linksextremismus », Bundesamt für Verfassungsschutz, avril 2008, p. 4.
  • [71]
    Ibid., p. 7.
  • [72]
    J. Schütrumpf, « Jeder hat seine eigene Rosa Luxemburg », entretien mené par Waltraud Schwab, taz, 11 janvier 2008.
  • [73]
    E. Neveu, La sociologie des mouvements sociaux, Paris, La Découverte, 2000, p. 17-18.
  • [74]
    Voir supra l’article d’Élise Julien et Elsa Vonau pour une description du lieu.
  • [75]
    T. Miller, « Von Kommunisten bis zu „gefühlten Linken“ Zehntausende gedachten der Arbeiterführer Rosa Luxemburg und Karl Liebknecht », Berliner Zeitung, 13 janvier 2003.
  • [76]
    Za, « Linke gedenkt der Opfer des Stalinismus – In Friedrichsfelde werden Nelken niedergelegt », Tagesspiegel, 27 décembre 2007. La réception de cette action est difficile pour plusieurs raisons. J’ai tout d’abord évoqué la présence de portraits de Staline dans le cortège de la manifestation, ce qui montre que certains participants se réclament aujourd’hui encore de la pensée et des actions de cette figure politique. Ensuite, la dénonciation du stalinisme dans une manifestation dont une partie des participants est composée d’« ostalgiques » – des citoyens de l’ex-RDA nostalgiques de leur vie antérieure à la chute du mur –, souvent stigmatisés par les « Wessis » (Allemands de l’Ouest), peut être perçue comme de la provocation. L’évocation de Staline dans ce contexte peut laisser penser que l’on assimile toute commémoration socialiste au stalinisme.
  • [77]
    Il s’agit d’un rassemblement annuel qui se tient à l’endroit du Landwehrkanal où les corps de K. Liebknecht et R. Luxemburg ont été jetés. On peut également évoquer d’autres hommages : celui rendu devant la maison de R. Luxemburg à Friedenau ou ceux organisés par le parti PDS (puis par la Linkspartei et enfin Die Linke) ou encore le congrès annuel organisé depuis 1996 le deuxième samedi de janvier par le journal marxiste Junge Welt autour de la pensée de Rosa Luxemburg.
  • [78]
    Cette constance de la commémoration permet de comprendre beaucoup de choses sur le système de la RDA et sur son rapport à la relecture sélective du passé. Sur ce sujet, voir également l’article sur la philatélie allemande de l’Est et de l’Ouest, intéressante du point de vue mémoriel : Marx est le plus représenté sur les timbres (seize fois en quarante ans), viennent ensuite Thälmann et Pieck (neuf fois chacun), puis seulement Liebknecht (sept), Engels et Lénine (six), Ulbricht et Luxemburg (cinq) et enfin Bebel et Zetkin (trois). F. Rousseau, « La philatélie allemande entre mémoire et amnésie (1949-1989) », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n°59, juillet-septembre 1998, p. 94.
  • [79]
    B. Könczöl, Märtyrer des Sozialismus, op. cit., p. 106.
  • [80]
    Entretien mené par Ariane Jossin avec Klaus Meinel, op.cit. ; P. Stangl, op. cit., p. 425-426.
  • [81]
    O. Besancenot, Révolution !, Paris, Flammarion, 2003, p. 58.

1Lorsque l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht est annoncé le 16 janvier 1919, l’Unabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands (USPD ou parti social-démocrate issu d’une scission au sein de la SPD) appelle à la démission du gouvernement Ebert-Scheidemann et à une mobilisation des ouvriers, qui demeure pacifique. L’enterrement des deux spartakistes et d’une trentaine de militants révolutionnaires a lieu quelques jours plus tard, le 25 janvier, en présence de plus de cent mille personnes [1]. Le cercueil de Rosa Luxemburg est alors vide, puisque son corps ne sera repêché dans le canal Landwehr que quelques mois plus tard. La mise en terre de son corps en juin 1919 suscitera un nouveau rassemblement [2].

2Les cimetières berlinois se partagent différents héritages. Celui du quartier Dorotheenstadt est par exemple considéré comme le cimetière des intellectuels où sont notamment inhumés Fichte, Hegel et Brecht, celui des Märzgefallenen rassemble les révolutionnaires tombés au combat en mars 1848. Il est avec celui de Friedrichsfelde porteur de la mémoire des figures de la gauche allemande. Élise Julien et Elsa Vonau ont analysé ici même le lien que peuvent entretenir espace et mémoire à Friedrichsfelde en étudiant les différents projets d’aménagement du cimetière de 1920 à 1970. Nous étudierons quant à nous les usages militants qui ont existé depuis 1919 autour de ce lieu funéraire où sont enterrées les deux grandes figures spartakistes, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, auxquels les militants de gauche rendent hommage chaque année. La permanence de cet hommage laisse entrevoir des variations, représentatives des époques que la manifestation a traversées. Celle-ci reste aujourd’hui associée dans les esprits au 17 janvier 1988, moment fort de contestation du régime socialiste de la République démocratique d’Allemagne (RDA) : la dénonciation du manque de liberté des citoyens par un groupe de militants brandissant des banderoles sous les caméras des télévisions de l’Ouest a sans aucun doute constitué une amorce de l’effondrement du régime. Ce moment d’insubordination a cependant été précédé de quarante ans de manifestations qui n’avaient rien de subversif, parfaitement encadrées et orchestrées par le Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (SED), parti unique de la RDA.

3Se pencher sur l’histoire de cette manifestation depuis 1919 pour mieux comprendre l’usage différencié qui en a été fait au cours de la République de Weimar, du IIIe Reich, du régime socialiste de RDA et, enfin, dans l’Allemagne unifiée, permet donc de relire cent ans d´histoire allemande.

La difficulté de la commémoration de « Karl et Rosa » dans l’entre-deux guerres

4Dès 1919, un an après sa fondation, le Kommunistische Partei Deutschlands (KPD) prend en charge l’organisation annuelle d’une cérémonie commémorative à la mémoire de « Karl et Rosa », le deuxième dimanche de janvier. Avant 1926 et la construction par Mies van der Rohe d’un monument à leur mémoire, la mobilisation reste modeste et les discours servent essentiellement à la diffusion des idées communistes. Le KPD donne alors à Friedrichsfelde le statut de sanctuaire et s’autoproclame son desservant [3]. Pourtant, la cérémonie ne se tient d’abord pas dans ce lieu. Le 2 février 1919, une première cérémonie mémorielle avec orchestre et discours se déroule dans la « Maison de l’enseignant » [4] à Alexanderplatz, bâtiment géré par l’association berlinoise des enseignants. En raison de l’interdiction par la municipalité d’un rassemblement dans le cimetière, la commémoration du jour anniversaire de l’assassinat a ensuite lieu dans le parc de la Hasenheide (1920), au Berliner Lustgarten (1921), puis dans la grande salle (Saalbau) du quartier Friedrichshain (1922) [5]. Ces cérémonies sont suivies du défilé d’un millier de personnes qui se rendent sur la tombe des défunts pour y déposer une couronne mortuaire. Les deux rassemblements de 1924 témoignent du succès de la stratégie du KPD consistant à utiliser les figures populaires du spartakisme pour haranguer les foules et ce, malgré l’interdiction du parti et de ses rassemblements : cette année-là, militants et forces de police s’affrontent dans le quartier de Neukölln et de nombreux militants sont blessés par les tirs des forces de l’ordre. Pendant ce temps, mille jeunes se réunissent pour un court défilé accompagné de chants révolutionnaires dans le centre de Berlin et mille autres militants partent du cimetière de Friedrichsfelde pour suivre le parcours inverse du défilé actuel, en direction de la place de Frankfurter Tor [6].

5Si l’hommage à Karl Liebknecht tourne toujours à l’affrontement, celui rendu à Rosa Luxemburg témoigne dès les années 1920 d’une certaine froideur. Celle-ci symbolise en effet une gauche non dogmatique qui croit en la spontanéité des masses [7]. Parce qu’elle a pris ses distances avec la position léniniste sur la dictature du prolétariat et le rôle du parti, ses textes sur la révolution russe déplaisent aux leaders du KPD [8], soumis à la forte influence du Komintern et qui, de ce fait, se montre très critique pour ce qui est désigné à partir de 1924 comme le « luxemburgisme » [9]. Cette frilosité perdure jusqu’à la fin des années 1980 et reste perceptible aussi bien dans les textes des dirigeants communistes que dans les discours prononcés lors des cérémonies commémoratives. Lorsque le « luxemburgisme » n’est pas condamné en bloc, ce sont certains écrits de Rosa Luxemburg qui sont qualifiés d’erreurs de jugement ou de jeunesse. Un discours d’Ernst Thälmann – reprenant les positions de Staline – résume assez bien l’attitude des dirigeants communistes de l’époque. Il affirme au congrès du KPD de 1932 que « tous les propos de Rosa Luxemburg qui se sont éloignés des positions de Lénine sont erronés » [10]. La véhémence de ces critiques varie toutefois en fonction des périodes et la déstalinisation apporte une certaine accalmie [11], même si nombre de textes de Luxemburg ne sont pas publiés en RDA. Ainsi, lors de la manifestation annuelle vers le cimetière de Friedrichsfelde, c’est bien plus la figure de Rosa Luxemburg qui est célébrée que ses idées [12]. Plus encore, elle n’est pratiquement jamais honorée seule, mais toujours associée à Karl Liebknecht [13]. À partir de 1927, l’hommage aux deux spartakistes est associé à celui rendu à Lénine, mort en 1924. La cérémonie prend le nom de « festivités LLL » (LLL-Feiern) ou « semaine-LLL » (Lénine, Liebknecht, Luxemburg), l’ajout de Lénine affichant la proximité du KPD avec Moscou [14].

6La tradition d’une manifestation commémorative annuelle au cimetière commence réellement à s’instaurer à partir de 1926, date de l’inauguration du monument de Mies van der Rohe [15]. La cérémonie de janvier devient alors l’une des trois dates importantes qui rythment le calendrier du KPD, avec le 7 novembre (révolution bolchévique) et le 1er mai [16]. L’appropriation de la commémoration des spartakistes assassinés donne ainsi l’occasion au KPD de se démarquer du SPD, une de ses préoccupations principales dans les années 1920 [17]. Rendez-vous est donné sur la place de la Weberwiese et le cortège, muni de drapeaux rouges, suit la Frankfurter Allee jusqu’au cimetière de Friedrichsfelde mené par le Roter Frontkämpferbund, un groupe de combat communiste. Arrivé au cimetière, les représentants des organisations et des entreprises se relaient autour du Denkmal (monument) au son de chants révolutionnaires [18]. C’est le cofondateur du KPD Wilhelm Pieck [19], qui prononce le discours officiel en 1927, puis dans l’immédiat après-guerre, en qualité d’ancien camarade des deux martyrs, même si son rôle exact lors de l’assassinat reste flou : a-t-il échappé de peu à une exécution ou a-t-il trahi ses camarades pour échapper à la mort ? La réponse à cette question éclairerait d’un autre jour l’implication fervente de Pieck dans l’hommage rendu aux deux spartakistes.

7Les banderoles brandies et les discours tenus lors de ces commémorations s’attachent chaque année à évoquer l’actualité politique nationale ou internationale. Ils constituent un excellent indicateur des positions du KPD. En 1927, c’est une attaque hypothétique de l’URSS par le « monde capitaliste » qui est évoquée pour mobiliser et unir les foules communistes contre un ennemi commun [20] ; dans les années qui suivent, c’est la position que le KPD doit tenir par rapport au SPD qui est au centre des discours, puis la crise financière mondiale. La RDA perpétue cette évocation systématique de l’actualité politique, le plus souvent à propos de la politique intérieure ou interallemande, mais parfois aussi à propos de l’agenda politique international [21].

8Si la participation à la manifestation commémorative vers Friedrichsfelde augmente avec l’inauguration du monument de Mies van der Rohe, les effectifs ne dépassent toutefois pas les dix mille participants à la fin des années vingt. Depuis 1926, le déroulement de la manifestation reste inchangé. Les manifestations de 1929 et 1930 sont interdites par le préfet social-démocrate Karl Zörgiebel qui en redoute des débordements [22]. Le KPD appelle tout de même à manifester et s’ensuivent de violentes altercations ainsi que des arrestations. La cérémonie de 1929 montre par ailleurs bien le rapprochement de plus en plus fort du KPD et de son frère russe, puisque Lénine suscite bien plus d’attention que Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg alors qu’il s’agit du dixième anniversaire de leur assassinat [23]. Cette tendance se confirme les années suivantes et l’attitude critique du KPD par rapport aux sociaux-démocrates s’accentue, au point de ne pas voir le danger que représente la NSDAP montante. La dernière manifestation officielle sous Weimar se tient en 1933. Le trajet du cortège varie légèrement et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, seconde Wilhelm Pieck pour son discours.

9L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir entraîne le démantèlement du KPD et la disparition de nombre de ses dirigeants. L’hommage aux spartakistes n’est plus envisageable dans un cadre légal, quelques tentatives d’hommages, qui parfois aboutissent, perdurent cependant dans la clandestinité, que ce soit dans les colonnes de journaux ou par le dépôt d’une gerbe à l’insu des hommes de la GESTAPO préposés à la surveillance des tombes. En 1935, la destruction du Revolutionsdenkmal et des tombes scelle la fin de la commémoration. Un employé du cimetière sauvegarde toutefois quelques plaques funéraires dont celles de Liebknecht et Luxemburg, rendant possible une forme de continuité des symboles commémoratifs après la guerre [24].

L’appropriation de l’hommage par les dirigeants socialistes de la RDA

10La manifestation reprend en 1946, utilisée pour la construction de la RDA. Elle rassemble alors entre quelques centaines et quelques milliers de personnes. Son statut est évidemment tout autre que sous Weimar : les participants ne constituent plus une force oppositionnelle, mais soutiennent la construction idéologique d’un système émergent. Les discours prononcés dès 1946 témoignent de ce changement profond. Ainsi la volonté d’unir KPD et SPD tient-elle dans ces discours une place centrale [25], comme l’indiquent clairement les propos tenus en 1946 par Wilhelm Pieck faisant référence aux erreurs du passé [26] ainsi que le voisinage symbolique de tombes sociales-démocrates et communistes au sein d’un même espace commémoratif [27].

Illustration n°1
Description de l'image par IA : Groupe d'hommes devant un bâtiment avec inscriptions "Ich War", "Ich Bin", "Ich Werde Sein". Un homme parle à un micro.
Discours de Wilhelm Pieck à la cérémonie du 13 janvier 1946 (Bundesarchiv)
Bundesarchiv. Bild 183-H27965
Foto : o.Arg. | 13. Januar 1945

11L’heure n’est plus aux conflits entre les modérés et les radicaux et tous s’affichent à la manifestation. Wilhelm Pieck reprend son rôle de tribun et tient son discours devant un monument provisoire qui rappelle celui d’avant-guerre mais sans le marteau ni la faucille [28]. Il continue à être au premier plan lors des manifestations suivantes en tant qu’ancien camarade des spartakistes assassinés mais également comme dirigeant du SED de la RDA. Signe de la volonté de ne pas se montrer trop proche de l’URSS en cette période d’incertitude et de reconstruction du pays, Lénine n’est plus commémoré [29] et ce jusqu’en 1950, date où il retrouve sa place dans la cérémonie. Les discours prononcés lors de ces manifestations, les qualités prêtées à Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht servent à légitimer les mesures politiques des appareils communistes [30]. Le SED est fondé en 1949 et les manifestations des quarante années qui suivent serviront à mettre en valeur la doctrine socialiste, les dirigeants du Parti et de la RDA. Les dirigeants se mettent en scène dans le cortège de la manifestation, mais plus particulièrement encore à l’arrivée sur les tombes des révolutionnaires défunts. Comme par effet de miroir, l’éviction d’un dirigeant lors de cette cérémonie, dont la force symbolique est proche de celle d’une fête nationale, n’est jamais innocente. C’est le cas de l’absence remarquée de Walter Ulbricht en 1972, alors qu’Erich Honecker devient secrétaire d’État.

12Dès la création du nouvel État, l’hommage à « Karl et Rosa » compte parmi les dates célébrées officiellement par le Parti et le peuple, avec le 1er mai (fête des travailleurs), le 8 mai (fête de la Libération) [31] et le 7 octobre (fête de la République). Barbara Könczöl analyse dans sa thèse le choix des 15 janvier, 8 mai et 7 octobre comme une forme de « trilogie narrative » qui symbolise la genèse, le combat et la victoire du communisme allemand [32]. La manifestation atteint son summum de théâtralisation et de classicisme au temps de la RDA, en ceci qu’elle s’organise autour d’une unité de temps (une date inchangée), d’un lieu (le cimetière et son monument) et d’une action (un protocole sans cesse répété) [33]. Dans cette mise en scène, l’unité du peuple et du pouvoir compte parmi les éléments systématiquement soulignés par la presse socialiste (Neues Deutschland, Berliner Zeitung), à travers notamment une mise en page des « unes » quasiment invariable, présentant d’un côté la tribune des dirigeants au pied du monument commémoratif de Friedrichsfelde, de l’autre la foule en liesse. L’évocation de citoyens acclamant les dirigeants depuis leurs fenêtres va également dans ce sens. En fonction du contexte, la participation de différentes catégories de citoyens est mise en avant dans les colonnes de ces journaux : dix mille Allemands de l’Ouest rejoignent par exemple les rangs des manifestants en 1958, les femmes en 1962 [34] ou encore les Polonais en 1982. L’association des jeunes et des anciennes générations est soulignée systématiquement [35], mais les photos représentant les masses de manifestants jeunes et enjoués, parfois accompagnés d’enfants, contrastent fortement avec celles des dirigeants figés, solennels, sombres, âgés et dans leur très grande majorité masculins. Un seul discours a été tenu par une femme – Ingeburg Lange – à l’issue de la manifestation de 1976 [36].

13Cette mutation de la commémoration de Liebknecht et Luxemburg est perceptible dès 1949. À partir de cette année, la manifestation perd de sa spontanéité pour devenir assez vite un événement extrêmement encadré et professionnel. Les manifestants sont rarement volontaires pour se lever tôt un dimanche matin et aller défiler par des températures glaciales. Ils sont recrutés dans leur quartier et sur leur lieu de travail, leur participation est surveillée [37] et leur enthousiasme mesuré par des observateurs dépêchés sur place par le pouvoir. Les archives témoignent de cette orchestration méticuleuse [38]. Très peu de variations interviennent d’une année sur l’autre, à part le choix du mot d’ordre et de l’orateur principal à partir de 1953, lorsque Wilhelm Pieck n’occupe plus le devant de la scène. Cette année-là, le slogan appelle à « La consolidation de notre RDA socialiste ! », à « La paix, la sécurité et la détente ! », et proteste « Contre l’impérialisme et le militarisme ! ».

14Le déroulement de la manifestation est programmé très précisément : mise en place de la tête de cortège à 8 h 50 et départ à 9 h ; ordre des morceaux joués par l’orchestre en accord avec le protocole cérémoniel. L’organisation spatiale est très calculée, ne serait-ce que pour l’organisation des délégations chargées de porter les couronnes mortuaires : celles des officiels (dans l’ordre : le comité central, le Conseil d’État, le conseil des ministres, la Chambre du peuple, le Conseil national, l’administration de Berlin), celles des « organes armés » (armée du peuple, STASI, ministère de l’Intérieur et administration des douanes) et enfin des administrations centrales et du Front national (regroupement des partis politiques). Les hauts responsables sont placés en tête, suivis des travailleurs recrutés pour le défilé, répartis en colonnes en fonction de leur quartier ou de leur corps professionnel. En 1973, les responsables du SED de Berlin, traditionnellement chargés d’organiser la manifestation et de soumettre leurs plans à la direction nationale, prévoient par exemple quatre-vingt-onze mille participants (cinq mille du quartier de Prenzlauer Berg, six mille de Lichtenberg, deux mille de l’Université Humboldt, quatre cents de l’école du parti, etc.). Ils suggèrent de placer un groupe de jeunes de l’organisation de jeunesse Freie Deutsche Jugend (FDJ) en tête de cortège, ainsi que cinq mille membres des groupes de combat de la classe ouvrière (Kampfgruppen) qui, cette année-là, défilent sans armes. Enfin, les citoyens les plus âgés qui ne peuvent pas se rendre à la manifestation attendent le cortège à l’entrée du cimetière où ils ne participent qu’au Stilles Gedenken, l’hommage silencieux.

Illustration n°2
Description de l'image par IA : Manifestation avec portraits géants, drapeaux et foule.
Cérémonie commémorative du 15 janvier 1978 (Bundesarchiv)
Bundesarchiv. Bild 183-TD115-009
Foto : Sprember. Joachim | 15. Januar 1978

15Les documents de préparation désignent également des groupes de personnes chargées de la diffusion large de l’appel à la mobilisation, que ce soit dans les médias, auprès des instances politiques, administratives, corporatives ou dans les quartiers. Le nombre et l’emplacement des drapeaux (plus d’une centaine de drapeaux rouges et de drapeaux de la RDA), de portraits des deux spartakistes et des dignitaires de la RDA, de banderoles portant les mots d’ordre officiels dans la manifestation sont eux aussi précisément définis [voir illustration n°2], tout comme les douze chants révolutionnaires entonnés par les manifestants, la décoration des rues, des stations de métro, des vitrines de magasin et des bâtiments le long du trajet que suit le cortège, l’approvisionnement des participants en boissons chaudes, l’installation des sanitaires, la propreté des rues et, enfin, l’organisation des tribunes et la décoration du cimetière (chauffage extérieur pour les dignitaires, installation pour les musiciens, drapeaux, flambeaux, etc.).

16Ce n’est qu’en 1975 que l’on perçoit une tentative de démocratisation de la manifestation. Erich Honecker modifie en effet légèrement ce protocole dans le sens d’une réduction du nombre de dignitaires à la tribune officielle dans le cimetière, dans le souci de rendre le monument plus visible pour la foule. Un autre changement va également dans ce sens à la fin des années 1970 : alors que les organisateurs réveillaient dès 7 h 30 les habitants tout le long du trajet de la manifestation à l’aide de haut-parleurs diffusant des chants révolutionnaires, la STASI, constatant l’effet contre-productif de cette mesure sur la sympathie portée à l’événement, suggère alors de n’actionner les haut-parleurs qu’à partir de 8 h 30 [39]. Barbara Könzcöl mentionne cette concession comme un signe de la difficulté à mobiliser les foules, ce que confirment également les comptes rendus de la manifestation rédigés par les groupes de quartier.

17Les années passant, les effectifs de participation annoncés augmentent pourtant. Les organes de presse de la RDA (Berliner Zeitung et Neues Deutschland) annoncent cinquante mille participants en 1950, puis cent mille en 1951 pour l’inauguration du monument commémoratif [40] et en 1955, entre cent cinquante et cent quatre-vingts mille personnes entre 1954 et 1975, environ deux cent mille de 1977 à 1985 et jusqu’à deux cent cinquante mille en 1986. Ces chiffres sont évidemment à prendre avec la plus grande réserve puisqu’ils sont issus des organes de presse proches du pouvoir. Jan Kohlmann montre à ce propos que les organisateurs espéraient mobiliser quatre-vingt-dix mille travailleurs pour la « manifestation de combat » de janvier 1962 (cent soixante-dix mille décomptés) et quatre-vingt-cinq mille en 1963 (cent cinquante mille décomptés) [41], ce qui pose par ailleurs la question – restée sans réponse – de l’ampleur de la participation spontanée des citoyens.

18Dans la constance et la linéarité de la « LLL-manifestation » se distinguent quelques journées particulières. C’est le cas par exemple des dates anniversaires de l’assassinat qui correspondent à partir de 1949 également aux dates anniversaire de la création de la RDA. Ces années-là (1949, 1959, 1969…) sont particulièrement fêtées. En 1949, par exemple, la manifestation prend des airs de défilé d’État, la couverture des médias est de taille et la cérémonie fastueuse : quatre-vingts anciens spartakistes trônent sur une tribune de 120 m², trois cents couronnes de fleurs sont préparées, le caractère combatif de la mobilisation est mis en avant et la « police du peuple » (Volkspolizei) défile en colonnes [42]. Les années 1956 et 1957 marquent un tournant par rapport aux discours radicalement antimilitaristes de l’immédiat après-guerre. Ces années-là, la Volkspolizei mais aussi les « groupes de combat » (Kampfgruppen) de RDA défilent armés – quinze mille combattants en 1957 – au sein de la manifestation surnommée depuis 1956 Kampfdemonstration (manifestation de combat) par ses organisateurs et dans les médias. Ces Kampfgruppen, sortes de « milices de travailleurs armés », ont été fondés à la suite du soulèvement sanglant qu’a connu la RDA en 1953 sur le modèle du Roter Frontkämpferbund de la République de Weimar. Ils avaient pour but d’étouffer la contestation sur les lieux de travail avant que celle-ci ne gagne la rue [43]. Cette démonstration de force ne dure pas et les groupes de combat défilent dès la fin des années 1950 sans armes. Enfin, on peut également noter que l’hymne national de la RDA est joué à partir de 1977 dans le cimetière après un roulement de tambour solennel et une minute de silence en hommage aux trois héros révolutionnaires. Après l’instauration du lever des couleurs quelques années auparavant, cet ajout confirme l’évolution de la manifestation vers une cérémonie nationale officielle [44].

Illustration n°3
Description de l'image par IA : Groupe de personnes en manteau lors d'une cérémonie en plein air, avec des gerbes de fleurs et de la neige au sol.
Cérémonie du 11 janvier 1981 au Mémorial des socialistes (Bundesarchiv)
Bundesarchiv. Bild 183-ZD111-016
Foto : Mittelstädt | 11. Januar 1981

19Le véritable tournant de la manifestation-LLL est évidemment le 17 janvier 1988. Un phénomène caractéristique des régimes autoritaires veut que les événements commémoratifs officiels, pensés pour renforcer le pouvoir en place, sont souvent détournés par les dissidents pour exprimer leur protestation [45]. C’est le sort que les dissidents ont réservé à la manifestation en 1988 et 1989, mais également à plusieurs reprises au cours de la dernière décennie de la RDA [46]. En 1988, la manifestation se tient dans le contexte d’une insatisfaction grandissante, aussi bien dans la population qu’au sein du parti. Face aux critiques visant l’échec économique de la RDA ou la restriction des libertés des citoyens, le SED fait la sourde oreille. Le 17 janvier, Egon Krenz [47] affiche un soutien officiel à la politique de réforme du Secrétaire général du parti communiste d’Union Soviétique Mikhaïl Gorbatchev, tout en la désapprouvant dans son discours [48].

20Ce jour-là, plus d’une centaine de personnes prévoyaient de participer à une action contestataire en brandissant des banderoles reprenant plusieurs citations de Rosa Luxemburg comme : « La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement », « L’ouverture de la démocratie est l’unique voie vers la renaissance », « Celui qui ne se meut pas, ne sent pas les liens qui l’entravent » [49]. Le premier de ces slogans avait déjà été utilisé à de nombreuses reprises en signe de contestation par le chimiste dissident Robert Havemann, puis par le chansonnier Wolf Biermann lors d’un concert donné en RFA en 1976 [50]. Le choix de ces mots montre une fois encore la situation délicate dans laquelle le SED s’est mise en voulant s’accaparer l’héritage de Luxemburg dont les textes critiquent clairement la forme que ce parti devait prendre. Les citoyens unis autour de cette action ne partagent pas tous les mêmes motivations : certains souhaitent quitter le pays et provoquent en quelque sorte leur expulsion en détournant l’usage des mots de Luxemburg, d’autres sont fidèles aux idées de Luxemburg et, ne supportant pas l’instrumentalisation qui en est faite par le SED, espèrent insuffler un vent de réforme à l’intérieur du système est-allemand [51].

21Une partie des militants de 1988 sont interpellés à leur domicile et n’atteignent même pas le cortège. Les forces de police procèdent à cent cinq ou cent soixante arrestations, selon les sources [52]. Une vingtaine de manifestants réussissent cependant à déployer leurs banderoles non loin des caméras des médias de l’Ouest, avant d’être encerclés par les forces de sécurité, leurs banderoles jetées à terre, tandis qu’un groupe dépêché par les autorités camoufle l’action en brandissant des pancartes et drapeaux officiels. Ces militants sont incarcérés puis expulsés vers la RFA, au grand dam des militants restés à l’Est qui assistent à la décimation du mouvement contestataire. La réponse du pouvoir à l’affichage de ces extraits de Rosa Luxemburg montre d’une part la répression systématique contre toute forme de contestation, mais confirme également l’attitude ambivalente des dirigeants socialistes depuis près d’un siècle par rapport à la figure de Rosa Luxemburg. La mobilisation à Berlin et à Leipzig qui suit l’arrestation des manifestants est très importante et rassemble jusqu’à trois mille personnes. Malgré les arrestations, un mouvement de solidarité grandit sur tout le territoire, particulièrement dans les églises et contribue à la chute du régime, puisque celui-ci n’était pas préparé à l’éventualité d’un mouvement de protestation massif [53]. À Berlin, la dernière manifestation LLL avant la chute du mur se déroule en janvier 1989 dans le calme [illustration n°4].

22Le SED a prévu de gros moyens de surveillance pour parer à tout mouvement de protestation. On ne perçoit aucune retombée de l’agitation de 1988, alors que le mécontentement de la population grandit en l’absence de réforme. Deux femmes sont interceptées alors qu’elles voulaient dérouler une banderole demandant la Glasnost (transparence) pour la RDA, ainsi qu’un homme qui porte une pancarte à double face : d’un côté le portrait autorisé de Rosa Luxemburg, de l’autre celui, jugé trop subversif, de Mikhaïl Gorbatchev. À Leipzig en revanche, des dissidents réussissent à mobiliser en nombre, au-delà même de leur cercle restreint [54]. Le 15 janvier 1989, entre deux cents et huit cents personnes défilent pour le 70e anniversaire de la mort de Liebknecht et Luxemburg dans les rues de la ville pour le droit de s’exprimer et de se rassembler librement et pour la liberté de la presse [55].

Illustration n°4
Description de l'image par IA : Groupe de personnes lors d'une cérémonie au Mémorial des socialistes, un homme tient un micro.
Cérémonie du 15 janvier 1989 au Mémorial des socialistes (Bundesarchiv)
Bundesarchiv. Bild 183-1989-0115-016
Foto : Mittelstädt, Rainer | 15. Januar 1989

23Une ambiance nouvelle est perceptible lors de la dernière manifestation sous le régime socialiste, organisée par le parti réformé Sozialistische Einheitspartei Deutschlands – Partei des Demokratischen Sozialismus (SED-PDS) en 1990, comme en témoignent les articles de l’organe de presse Neues Deutschland : les tribunes officielles ont été supprimées, les discours ne sont plus vraiment encadrés par le parti, la presse profite d’une nouvelle liberté, des drapeaux de tous bords politiques font leur apparition dans la foule. Le parti socialiste réformé profite de la manifestation pour afficher sa volonté de changement politique, allant jusqu’à reprendre le slogan honni de Rosa Luxemburg à propos de la liberté de ceux qui pensent autrement [56]. Un militant de janvier 1988, agacé par cette récupération du SED et par ce brusque revirement, s’est muni à l’occasion d’une pancarte « Ne touchez pas à Luxemburg, vous restez les héritiers de Staline » [57]. Le SPD a également protesté à sa manière contre le SED-PDS en organisant un cortège vers un autre cimetière, celui des Märzgefallenen et en invitant une des victimes de la répression de janvier 1988, Bärbel Bohley, sur le lieu de départ de sa propre manifestation.

Le retour du statut de contre-pouvoir dans l’Allemagne unifiée

24Contre toute attente, le rassemblement de Friedrichsfelde et la manifestation LLL survivent à la chute du mur. Après 1990, la manifestation s’inscrit dans la tradition est-allemande en alliant systématiquement l’hommage aux deux figures spartakistes (et à Lénine pour certaines organisations participantes) à un slogan lié à la vie politique plus contemporaine : contre le racisme et le néofascisme (1993), « Un signe clair d’opposition à la droite » (1994), contre le démantèlement social et le militarisme (1998) [58], contre la menace d’une guerre en Irak (2003), « Pas de paix envisageable avec le capitalisme » (2009), appel à la résistance et à la solidarité (2010). Comme on le voit, la fin du monopole du SED sur la manifestation et l’élargissement à de nombreuses organisations issues du spectre très large de la gauche – courants de la « vieille gauche » (maoïstes, marxistes-léninistes, staliniens…), des nouveaux mouvements sociaux (écologistes, pacifistes, etc.), mais aussi autonomes et anarchistes – a rendu nécessaire une entente autour d’un slogan commun assez flou, fruit de compromis.

25Le deuxième dimanche de janvier 1991, plus d’une dizaine de milliers de citoyens se rendent spontanément et comme par habitude sur les tombes des spartakistes dans le cimetière de Friedrichsfelde pour perpétuer le Stilles Gedenken. Le PDS, mais aussi d’autres organisations politiques, appellent par ailleurs à un rassemblement au nom de l’opposition à la guerre du Golfe. Barbara Könczöl attribue l’enthousiasme de 1991 au mot d’ordre politique qui est lancé, mais y perçoit aussi comme un clin d’œil aux événements de 1988. Il semble toutefois que la manifestation ne soit pas simplement cette sorte de catharsis des anciens citoyens de RDA, les Ossis, mais pour de nombreux militants réellement un lieu de mémoire de l’ex-RDA [59]. Les opposants de 1988 sont d’ailleurs absents de cette manifestation. Cette mobilisation spontanée permet de mesurer la signification autonome que recouvre cette commémoration dans la vie des participants. En 1992, elle prend une nouvelle tournure et son caractère « ostalgique » – nostalgique de la RDA – devient de plus en plus évident, en particulier lorsqu’une association décide de coupler la protestation contre la destruction de la statue de Lénine, haute de 19 mètres, au renouveau de la manifestation LLL. Environ trois mille personnes portent trois pierres, vestiges du monument au cimetière de Friedrichsfelde, depuis la place Lénine (rebaptisée place des Nations unies) [60]. C’est depuis cette place que la manifestation LLL se perpétue jusqu’en 1996 sous la houlette de l’association Bürgerinitiative Lenindenkmal.

26Cette manifestation est organisée par Klaus Meinel et c’est un élément de plus qui témoigne de la continuité entre les manifestations d’avant et d’après 1990. Ancien major de la STASI, il est resté loyal à la RDA. Membre du DKP (Parti communiste allemand) et véritable professionnel du militantisme, il est d’abord l’un des initiateurs de l’action de préservation de la statue de Lénine et de la mobilisation qui l’accompagne. À partir de 1996, il reprend à son nom la déclaration de la manifestation LLL. Les souvenirs qu’il a de la manifestation d’avant 1990 ne laissent pas transparaître la rigidité et la théâtralisation qu’on lit dans les analyses de l’événement et dans les archives du Bundesarchiv et du Landesarchiv de Berlin [61]. Il la percevait bien davantage comme une manifestation traditionnelle à laquelle les citoyens se rendaient volontiers en famille ou avec leurs collègues, un œillet à la main : « [La participation à cette manifestation] relève pour nous d’un besoin et les politiques bourgeois de l’Ouest n’arrivaient pas à comprendre que c’est de l’ordre de la tradition pour nous. […] C’était à Berlin quelque chose de normal… Comme Pâques, comme Noël… Le 1er mai faisait aussi partie de tout ça. » [62]. Comme pour de nombreux militants communistes – et probablement plus particulièrement encore en régime autoritaire –, cet engagement ne s’est pas arrêté à la frontière de la vie privée. Son épouse a été inhumée dans ce même cimetière et la manifestation est également pour lui l’occasion d’aller se recueillir sur sa tombe. Aujourd’hui, Klaus Meinel, héritier de la tradition de la RDA, veille à ce que l’ordre continue de régner dans la manifestation en y assurant un certain contrôle : le trajet du défilé est contrôlé dans les vingt-quatre heures qui précèdent le départ pour contrer d’éventuelles attaques de l’extrême droite, un texte unitaire est lu en chœur et au mégaphone par l’ensemble des groupes présents avant le départ du cortège, et le départ de la manifestation est toujours extrêmement ponctuel, à dix heures, avec une tolérance maximale d’un quart d’heure. Des chants révolutionnaires sont entonnés pendant le défilé [63]. Ces chants sont pour lui primordiaux et la reprise de celui intitulé « Liebknecht – Luxemburg », qui appelle à la lutte, à la bravoure face aux canons et face à la police, aurait donné du courage aux militants tout au long des années 1990, lorsque la police perturbait régulièrement le bon déroulement de la manifestation. On lit dans les propos de Meinel une réelle volonté de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire. Sa rigueur lui vaut par ailleurs une réputation d’orthodoxe de la politique (au sens de bon communiste), particulièrement du point de vue des militants issus de l’Allemagne de l’Ouest [64].

27En 1996, l’association est dépassée par l’ampleur des effectifs qui prennent part à l’événement et décide de changer de cadre. Désormais, l’appel à manifester est lancé par un collectif large qui regroupe un grand nombre d’organisations de gauche (partis, syndicats, mouvements de jeunesse et associations). Le choix de l’appellation LL (Liebknecht-Luxemburg) ou LLL (Lénine-Liebknecht-Luxemburg) par les uns ou les autres renseigne sur le degré de dogmatisme des organisations participantes qui peuvent choisir l’un des deux acronymes dans leur appel. La participation à la manifestation brasse non seulement un spectre large d’organisations politiques, mais recrute également au-delà de la ville de Berlin : en 2010, les manifestants étaient par exemple issus de vingt-sept pays différents.

28Ce n’est qu’en 1997 que la manifestation reprend son trajet traditionnel avec un départ sur la place de Frankfurter Tor pour se rendre au cimetière de Friedrichsfelde. L’organisateur de la manifestation explique ce changement par une demande faite par les militants autonomes et anarchistes : « 2,3 kilomètres de moins où nous ne subirons pas les passages à tabac de la police » [65]. Les participants à la manifestation se plaignent en effet, depuis l’unification des deux Allemagnes, de provocations répétées venant des forces de l’ordre et qui perdurent, selon Meinel, jusqu’en 1999. Une autre source de provocation émane des militants d’extrême droite, qu’il s’agisse du dessin de la croix gammée sur la statue du soldat soviétique en 1992 dans le cimetière de Friedrichsfelde et régulièrement sur le trajet de la manifestation, ou encore de la dégradation des tombes des spartakistes et du monument commémoratif (inscription « NPD » [66], croix gammées, jet de peinture) en 1990 et 2001, de provocations pendant la manifestation (jets de pétards, par exemple), de l’organisation d’une manifestation parallèle, ou enfin de la demande de baptiser une place du nom du commanditaire de l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. En 2000, une menace d’attentat à la grenade et à l’arme automatique qui pèse sur la manifestation la fait repousser d’autorité par la police au dimanche suivant. La manifestation originellement prévue se tient tout de même spontanément de la place de Frankfurter Tor à celle des Nations unies. L’événement est nommé « promenade » pour contourner l’interdiction. Mille policiers interviennent pour disperser les cinq mille personnes du cortège et procèdent à deux cent dix-neuf interpellations à la suite des affrontements violents qui éclatent entre manifestants et forces de l’ordre [67].

29Dans le prolongement de cette manifestation se tient tous les ans un moment de recueillement dans le cimetière, notamment à l’appel du PDS devenu en 2007 le parti Die Linke. Cet hommage réunit une foule bien plus nombreuse que la manifestation, à la fois les personnes à mobilité réduite qui ne peuvent pas participer à la demi-heure de manifestation dans Berlin et ceux qui ne cautionnent pas l’appel à la manifestation ou les organisations participantes. C’est le cas notamment du parti PDS qui exprime ainsi en 1997 son mécontentement face aux attaques répétées d’une partie des manifestants à son encontre, aux yeux desquels il reste encore le parti hérité de la RDA. Il exprime également, par sa non-participation au défilé, son opposition aux altercations violentes qui opposent les manifestants à la police. L’année suivante, la base du parti incite le PDS à soutenir à nouveau l’appel à manifester [68]. Entre ces deux mobilisations, on observe généralement un rapport de un à dix : dix mille personnes au maximum lors de la manifestation et cent mille participants au cimetière de Friedrichsfelde, selon les organisateurs. Sans surprise, l’évaluation de la participation au rassemblement dans le cimetière varie énormément selon qu’elle est effectuée par les organisateurs (environ cent mille personnes) ou par la police (généralement une dizaine de milliers de personnes) [69]. De la même manière, les services de renseignement comptent trois mille cinq cents personnes à la manifestation de 2008 quand les communiqués de presse en annoncent dix mille [70]. On observe enfin une différence notable d’appréciation de l’évolution de la popularité de la mobilisation selon l’organisateur principal de la manifestation, qui constate une augmentation croissante des effectifs depuis 2000, ou selon le rapport des services de renseignement de 2008 qui souligne une baisse continue des effectifs depuis 1990 [71].

30La différence de participation qui existe entre la manifestation au départ de la place de Frankfurter Tor et le rassemblement qui a lieu au cimetière de Friedrichsfelde (les deux événements fusionnant à l’arrivée) s’explique en partie par le froid glacial des matinées de janvier à Berlin, mais aussi par l’iconographie utilisée par une partie des manifestants depuis l’unification des deux Allemagnes. L’historien Jörn Schütrumpf, employé dans la maison d’édition qui publie les écrits de Luxemburg et Liebknecht, explique par exemple dans un entretien accordé au journal taz que les pancartes au portrait de Staline lui donnent la nausée [72], un avis que partagent nombre de militants, notamment dans les rangs du parti Die Linke, partiellement descendant du PDS et du SED. La manifestation donne à la fois l’impression d’un certain anachronisme mais surtout d’une arène de conflits sociaux [73], d’un espace de mise en visibilité des revendications de la gauche et de l’extrême gauche allemande. Les revendications affichées dépassent très largement l’hommage à Luxemburg et Liebknecht et la mobilisation a des airs de fourre-tout revendicatif. En 1996 par exemple, on note dans le cortège la présence de slogans et de pancartes se référant à Lénine, Liebknecht et Luxemburg, mais également des drapeaux à l’effigie de Mao, de Che Guevara, de Staline, Marx, Engels ; certains slogans évoquent la politique locale et nationale (travailleurs en grève d’une usine de Düsseldorf, dénonciation de l’inégalité des systèmes d’indemnisation des chômeurs dans les nouveaux et les anciens Länder, dénonciation de la répression policière) et internationale (contre une guerre en Iran, soutien à la Palestine, à la communauté kurde, etc.). On y voit également des drapeaux de la FDJ (groupuscule faisant référence au mouvement de jeunesse lié au parti en RDA), des partis communistes KPD et DKP, mais également des slogans dirigés contre le PDS. De manière assez isolée, on observe des représentants des nouveaux mouvements sociaux (parfois institutionnalisés) comme le député du parti vert Die Grünen, Hans-Christian Ströbele, et des militants de l’organisation altermondialiste Attac. Certaines organisations modérées participent également à la manifestation, comme c’est le cas du mouvement de jeunesse du SPD (Jusos), de quelques militants sociaux-démocrates non-délégués par leur parti, de groupes œcuméniques ou chrétiens, etc.

31Ce cortège arrive à l’issue de la manifestation au cimetière de Friedrichsfelde où l’attendent plusieurs dizaines de milliers de personnes, mais également des stands de livres, de groupes militants, d’organes de presse de gauche, du vin chaud et des saucisses. Le silence devant désormais être respecté dans l’enceinte du cimetière, les militants posent leur banderole à l’entrée et vont se recueillir au pied du monument commémoratif. Le recueillement est lui aussi l’objet d’un protocole établi et les militants circulent dans le sens des aiguilles d’une montre dans l’enceinte du monument [74]. Ils y déposent généralement un œillet rouge. Le recueillement dans le silence au pied des tombes subit toutefois les interférences des slogans, des chants révolutionnaires et des discours diffusés par haut-parleurs à l’entrée.

32Enfin, le rassemblement final au cimetière est parfois le lieu de l’expression de conflits politiques internes à la gauche, comme c’est le cas en 2003 où les syndicats refusent de s’afficher aux côtés des membres du PDS pour protester contre la politique du parti, qui participe depuis peu à la politique régionale [75]. Enfin, une action du parti Linkspartei devenu Die Linke en 2007 a semé le trouble parmi les organisations participantes. Cette année-là, certains militants d’une section locale du parti, celle de l’arrondissement Hellersdorf-Marzahn, décident avec le soutien de leur section régionale d’honorer les victimes du stalinisme en déposant des œillets rouges au pied de la plaque qui leur est dédiée au sein du cimetière de Friedrichsfelde. Cette plaque commémorative sur piédestal a été installée l’année précédente à l’initiative de travailleurs socialistes et sociaux-démocrates. Chaque tige d’œillet est alors assortie d’une étiquette portant le nom d’une victime du stalinisme. Seulement, ces militants décident de rendre cet hommage le jour du rassemblement à la mémoire de Luxemburg et Liebknecht, ce qui évidemment ne plaît guère à l’ensemble des courants d’extrême gauche représentés dans la manifestation qui interprètent l’action comme une provocation [76].

33L’ensemble de ces événements, ainsi que le déroulement de la manifestation depuis 1990 et la variété des participants, sont révélateurs du changement de la configuration politique allemande. La difficulté qu’éprouve l’ex-SED (devenu Linkspartei, puis Die Linke) à se situer dans l’événement est due aux changements radicaux qu’il connaît dans la société allemande. Après la perte de son statut de parti unique en RDA, maître de cérémonie d’une manifestation qui ne tolérait aucun écart par rapport au protocole officiel, nombre de militants se sont retrouvés confinés dans un rôle d’oppositionnels, dans le contexte d’une Allemagne unifiée, dominée par le système ouest-allemand. La phrase de Rosa Luxemburg sur la « liberté de ceux qui pensent autrement » fait désormais tout à fait sens pour eux et ils n’ont pas hésité à la reprendre à leur compte. L’utilisation répétée de cette phrase est également une manière pour le PDS de se présenter comme une alternative politique au sein d’un paysage politique allemand dans lequel la social-démocratie n’avait jusqu’à présent aucun parti crédible à sa gauche. Au-delà de cette perte de statut liée à l’unification des deux Allemagnes, les militants du PDS ont également été confrontés lors des mobilisations des années 1990 à d’anciens citoyens est-allemands enfin libres d’exprimer leur rancœur par rapport au régime autoritaire de RDA. Les représentants du PDS ont naturellement été les premiers destinataires de ces doléances. Autre difficulté liée à la perte du monopole de la manifestation, les militants de ce parti ont eu à composer avec une gauche ouest-allemande très éloignée de leur propre système idéologique et qui a investi la manifestation LLL. Ces multiples changements liés à la perte d’un monopole idéologique, à l’exposition à la critique de concitoyens mais aussi à la découverte de la pluralité politique, et par là du compromis, n’ont pas toujours été faciles. Enfin, nous l’avons vu, la participation du PDS au pouvoir a marqué une nouvelle étape pour le parti, puisqu’elle a tout d’abord suscité beaucoup d’espoir dans les rangs des militants de gauche, donc parmi les manifestants LLL, avant qu’une certaine déception ne les gagne. Dans les années 2000, ce sont donc les compromis politiques qu’exigent l’exercice régulier du pouvoir qui ont valu au PDS les critiques d’une partie des militants plus radicaux qui arpentent le pavé le deuxième dimanche de janvier.

34À côté d’autres hommages plus discrets rendus à Liebknecht et Luxemburg sur les lieux mêmes de leur assassinat [77], la manifestation qui mène des militants et des citoyens dès les années vingt au cimetière de Friedrichsfelde marque l’histoire de la gauche allemande. Cet événement annuel montre une forte permanence, concernant la date de sa tenue, le lieu de la cérémonie et le choix de Liebknecht et Luxemburg (et Lénine) comme personnages centraux de l’action [78], qui exclut ainsi d’autres spartakistes et figures révolutionnaires. Le ton du défilé et de la cérémonie reste lui aussi quasiment inchangé : les participants entonnent systématiquement des chants révolutionnaires et les responsables affichent une mine triste de circonstance [79]. Seuls les affrontements avec la police dans les années vingt et quatre-vingt-dix expriment la fougue du militantisme, mais aussi la dureté d’un contexte répressif. La seule variable dans cette continuité de la localisation, des figures symboliques et du protocole, est l’idéologie dominante qui entraîne des usages différenciés de la commémoration.

35Dans cette apparente continuité de l’action, on peut ainsi distinguer quatre grandes périodes qui suivent les points de rupture de l’histoire allemande. Sous la République de Weimar, la manifestation peine à exister et représente une tribune pour le parti communiste ; sous le IIIe Reich, l’hommage aux spartakistes est individuel et extrêmement isolé ; en RDA, la manifestation est totalement récupérée par le pouvoir qui lui donne des airs de fête nationale ; dans l’Allemagne réunifiée, enfin, l’événement retourne dans le champ du contre-pouvoir et peine à rassembler la gauche contestataire. Selon les périodes s’opère soit un alignement des positions étatiques par rapport aux positions des citoyens attachés à la commémoration, soit au contraire une prise de distance par rapport à celles-ci. En somme, la manifestation et l’hommage dans le cimetière ont constitué un enjeu interne à la gauche (volonté ou non de rapprochement des forces de gauche, arène de conflits sociaux) avant 1945 et après 1990, et ont davantage constitué un enjeu politique de portée nationale et interallemand au temps de la RDA. Depuis quelques années, l’événement aspire à une portée internationale et tend à compter dans l’agenda de la gauche européenne [80].

36Ces modifications de l’utilisation de la figure et des propos de Rosa Luxemburg laissent entrevoir un « luxemburgisme à géométrie variable » ou encore la plasticité des questions mémorielles par rapport à l’impératif de définition identitaire politique contemporain. Biographies individuelles, mémoire collective et historiographie sont totalement imbriquées, mais chaque élément reçoit une place et un poids différents selon les époques. Le retournement le plus intéressant est probablement celui opéré en RDA où Luxemburg a longtemps servi de socle à l’idéologie dominante et où le caractère séditieux de sa pensée est longtemps resté en sommeil, avant de resurgir en 1988 lorsque les dissidents se la réapproprient. Ce retournement d’une commémoration obligatoire à une commémoration plus spontanée, avec l’explosion du sens dans l’interprétation du symbole Liebknecht-Luxemburg appelle à une réflexion plus générale sur la manière dont les extrêmes gauches et gauches européennes ont réagi à l’écroulement du chemin qu’avait suivi le communisme. Un extrait de l’ouvrage d’Olivier Besancenot, porte-parole de la Ligue communiste révolutionnaire française (LCR), devenue Nouveau parti anticapitaliste (NPA), illustre bien cette volonté de rebond : « À plus long terme, la disparition du stalinisme permet aux idéaux révolutionnaires, débarrassés de cette hypothèque, de retrouver un nouvel essor et une nouvelle légitimité. » [81]


Date de mise en ligne : 14/12/2011

https://doi.org/10.3917/lms.237.0115