Que peut le corps à l’école ? Le sensible au cœur de la rénovation pédagogique
Pages 91 à 106
Citer cet article
- GERMAIN-THOMAS, Patrick,
- Germain-Thomas, Patrick.
- Germain-Thomas, P.
https://doi.org/10.3917/lfa.205.0091
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Notes
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[1]
Pour une présentation détaillée de l’action de Marcelle Bonjour dans le cadre de l’association Danse au Cœur, il est possible de se reporter au deuxième chapitre de mon ouvrage Que fait la danse à l’école ? (pp. 37-58).
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[2]
Programme de la formation nationale interministérielle « D’une écriture à l’autre, les chemins de traverse », Tours, 1-5 décembre 2003. Cette formation a fait l’objet d’un film, disponible en DVD sous le même titre au sein du réseau Canopé, comprenant un texte d’accompagnement.
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[3]
Entretien réalisé en mars 2015, en région Pays de la Loire.
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[4]
Entretien réalisé en aout 2014, en région Ile-de-France.
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[5]
Par souci de simplicité, lorsque je fais référence aux textes du volume, je mentionne seulement le nom de l’auteur, sans redonner le titre de l’article, à priori connu des lecteurs.
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[6]
Entretien réalisé en mars 2014, en région Poitou-Charentes.
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[7]
Entretien réalisé en mars 2014, en région Bretagne.
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[8]
Les PRÉAC sont coordonnés nationalement par les ministères de la Culture et de l’Éducation et le réseau Canopé. À l’échelle territoriale ; ils sont pilotés par les rectorats, les directions régionales des affaires culturelles du ministère de la Culture (DRAC), des ÉSPÉ et des structures culturelles.
1 Depuis la fin des années 1960, la question de la place des arts à l’école s’intègre à part entière dans beaucoup de réflexions sur les domaines de l’éducation et de la pédagogie. Un ouvrage écrit à cette époque par le poète Pierre Emmanuel rend compte des travaux de la commission culturelle du VIe plan, dont il avait assuré la présidence. Dans un chapitre intitulé « L’imagination au pouvoir », il dénonce le culte exclusif du raisonnement abstrait au sein d’un système éducatif qu’il compare à un « trust positiviste en faillite ». Il plaide au contraire pour une école accordant davantage de place à la sensibilité ; il la voit « comme un cœur et non pas seulement comme un cerveau » et il estime qu’on devrait y découvrir « l’amour de la vie en ce qu’il a de plus fort, de plus munificent, de plus rouge » (Emmanuel 1971 : 158). Cette vision suscite un large écho et elle est suffisamment partagée pour que des professionnels des mondes de l’art et de l’éducation participent conjointement à la construction de politiques d’éducation artistique et culturelle, durant les décennies suivantes. On peut aujourd’hui observer, sur l’ensemble du territoire, la réalisation de projets fondés sur un partenariat entre des institutions culturelles et des établissements scolaires, dont les bénéfices sont patents selon les témoignages convergents d’une grande diversité d’acteurs. Mais ces projets ne concernent encore chaque année qu’une minorité d’élèves et la possibilité de leur extension, voire de leur généralisation, fait débat.
2 Ma contribution, pour cette postface du volume « Textes et gestes de la maternelle à l’université », consiste à mettre en regard les articles qui le composent avec les conclusions d’une enquête sociologique que j’ai conduite, entre 2013 et 2016, dans l’objectif de comprendre la dynamique et les effets de projets chorégraphiques organisés en partenariat entre des artistes et des enseignants. Cette enquête a donné lieu à la publication d’un livre Que fait la danse à l’école ? Enquête au cœur d’une utopie possible (2016), qui présente les objectifs et modalités de la collaboration d’enseignants de champs disciplinaires très diversifiés (éducation physique et sportive, français, histoire, philosophie, mathématiques, par exemple) et tente de démontrer la fécondité d’une alliance entre le rationnel et l’imaginaire, s’appuyant sur une pratique physique. En préalable à une mise en dialogue avec les articles du présent dossier thématique, quelques précisions sont nécessaires sur les orientations particulières de mon travail de recherche. D’une part, l’enquête porte principalement sur des actions impliquant l’intervention de danseurs ou de chorégraphes dans les classes, pour présenter les œuvres et conduire des ateliers de pratique, alors que cela n’est pas systématiquement le cas dans les expériences présentées dans les articles. D’autre part, mon investigation concerne des projets chorégraphiques et des œuvres revendiquant une appartenance à ce champ, alors que plusieurs textes de ce volume de la présente revue rendent compte d’approches pédagogiques fondées sur un engagement corporel ne se revendiquant pas nécessairement comme de la danse (notamment à travers la voix).
3 Tout en tenant compte de ces spécificités, les points de rencontre possibles sont très nombreux et substantiels. Les passerelles entre les arts et les disciplines se trouvent déjà au fondement de l’activité d’un organisme qui a joué un rôle capital pour le développement de la danse à l’école, entre les années 1980 et 2000 : l’association Danse au Cœur [1]. Marcelle Bonjour, l’animatrice de cette association, prônait la recherche systématique de correspondances entre les différents modes d’expression et d’écriture, et elle faisait de cette quête un principe et un moteur. L’intitulé d’une session de formation professionnelle organisée par Danse au Cœur, destinée à des artistes, des enseignants et des professionnels de la médiation culturelle – « D’une écriture à l’autre, le corps lisière entre les arts » –, est révélateur de ce principe. Selon les termes employés alors par le musicien Jean-Yves Bosseur, il s’agissait de concevoir « une stratégie susceptible d’engendrer une interpénétration des modes d’expression en présence en préservant même les tensions qui pourraient surgir de leur confrontation » [2].
4 L’étude des différents cas présentés dans le volume permet de prolonger et d’enrichir les questionnements abordés dans l’enquête sur la danse à l’école. J’exposerai dans un premier temps des constats communs sur les bénéfices apportés par l’engagement du corps dans les processus pédagogiques pour analyser ensuite les modalités possibles de cet engagement et montrer la pertinence d’une conception globale de l’apprentissage, refusant d’opposer les domaines de l’intelligence sensible et de l’intelligence rationnelle. Dans un troisième temps, j’insisterai sur les conditions nécessaires pour un ancrage durable de pratiques pédagogiques fondées sur une vision unifiée du corps et de la pensée.
Les apports d’un engagement expressif du corps au sein de l’école
5 Les nombreux entretiens réalisés dans le cadre de l’enquête sur la danse à l’école, auprès des danseurs, des enseignants et d’autres types de professionnels impliqués (médiateurs, personnels administratifs), font apparaitre un degré d’unanimité très remarquable concernant les principaux apports d’une rencontre avec les artistes, les œuvres et les pratiques chorégraphiques. Ces apports s’observent à la fois sur les plans relationnel et cognitif.
La danse, art de la relation
6 Il n’est pas rare que des projets chorégraphiques soient organisés précisément dans des contextes éducatifs où des difficultés relationnelles apparaissent au sein des groupes d’élèves et dans la relation des élèves avec les adultes qui encadrent leurs activités. Cela peut être le cas dans les réseaux d’éducation prioritaire (REP) qui, comme leur nom l’indique, sont privilégiés dans la répartition des ressources nécessaires à la construction de projets partenariaux entre établissements scolaires et structures culturelles. Sans s’abandonner à un excès d’optimisme ou de naïveté, car les artistes intervenants et les enseignants sont parfois débordés par la gravité des problèmes de violence qu’ils rencontrent ; l’ensemble des acteurs rencontrés considère que les projets chorégraphiques, s’ils n’apportent pas de remèdes magiques, contribuent de façon très significative aux efforts mis en place pour apporter des améliorations dans les situations vécues. Le témoignage d’une danseuse qui anime des ateliers de danse, depuis plusieurs années dans des établissements du premier degré situés en REP, est représentatif d’une conviction profonde mais lucide concernant ce type d’interventions :
Notre outil en tant qu’artistes, c’est la relation : la relation aux autres mais aussi la relation que j’entretiens avec moi-même. Entrer dans une relation avec l’autre, c’est-à-dire être à l’écoute, disponible à ce qui est dans le moment présent. Pour moi, l’outil c’est vraiment le corps et la créativité, c’est vraiment un terreau nécessaire à la construction de l’individu, j’y crois fortement. [3]
8 Les propos d’une enseignante, concernant un établissement également situé en REP, dans lequel elle a construit un projet en partenariat avec une chorégraphe pour améliorer les relations au sein d’une classe de CM1 (4ème primaire) particulièrement difficile, confirment le potentiel de la danse pour apaiser les tensions au sein des groupes :
Il y avait des tensions dès le départ dans la classe, des gamins qui n’étaient pas bien, donc j’ai vraiment pensé que c’était important pour cette classe difficile d’avoir l’occasion de traverser un projet en danse contemporaine. C’était la raison essentielle : travailler ensemble, travailler en groupe, faire attention à l’autre. Cela a soudé la classe pendant l’année, c’était quelque chose qui portait la classe. [4]
10 Dans son article qui présente un projet réalisé dans une classe de Troisième du collège Romain Rolland à Clichy-sous-Bois, Laura Soudy [5] apporte un éclairage original sur le rôle de la danse et son effet sur le groupe. Après avoir exposé les allers-retours entre les activités de lecture, d’écriture et les ateliers proposés par le chorégraphe Orin Camus, invité dans sa classe, elle montre la façon dont ce dernier alterne les exercices individuels et les pratiques en groupe, parfois plus propices à un engagement des élèves éprouvant des difficultés à réaliser seuls des compositions. Elle met aussi en lumière une forme positive d’émulation entre les élèves, qui s’observent entre eux et s’appuient sur ce qu’ils voient les uns des autres pour entrer dans les propositions du chorégraphe. Le phénomène mis au jour est tout à fait remarquable, dans un contexte social où priment souvent la compétition, voire la rivalité et la dépréciation du prochain. C’est dans la reconnaissance de la réussite et du plaisir de l’autre que certains puisent le courage de s’aventurer plus avant dans l’expérience. Comme l’explique L. Soudy, « c’est en observant les autres danser, oser danser, que l’envie de se lancer à leur tour devient plus forte ».
Une école de l’attention et de l’écoute
11 Les professionnels engagés dans la danse à l’école mettent presque toujours en avant les apports d’une pratique chorégraphique en termes d’écoute et d’attention. Les propos d’une chorégraphe intervenant dans plusieurs établissements du premier et du second degré expriment clairement ce potentiel :
On accumule séance après séance et on s’aperçoit que les enfants progressent dans leur capacité à se concentrer plus longtemps, à être plus inventifs, à ne pas déborder du cadre mais à être vraiment dans des états de danse. Ils prennent plaisir et participent, ils sont capables de prendre la parole et de faire des liens. [6]
13 La plupart des articles soulignent ainsi les apports très concrets d’une mise en relation de textes littéraires avec des œuvres ou des pratiques chorégraphiques sur le plan de l’apprentissage. Dans des contextes très différents Évelyne Clavier et Nathalie Borgé, montrent de quelle façon la confrontation des élèves à la pièce May B de la chorégraphe Maguy Marin, inspirée d’œuvres de Samuel Beckett, offre une porte d’entrée dans le théâtre de ce dernier. É. Clavier enseigne dans le cadre d’une unité localisée pour l’inclusion scolaire (ULIS) pour des élèves de Sixième et de Troisième, après un visionnage de la pièce elle anime elle-même l’écriture d’une synthèse collective et une pratique corporelle d’improvisation sur le thème de la colère, suivie de productions écrites individuelles. Puis elle guide les élèves vers la perception d’autres aspects de l’œuvre chorégraphique, évoquant des idées d’entraide et de tendresse. Elle révèle les mécanismes qui permettent ainsi, à partir d’objectifs réalistes, de « mettre la plupart des élèves en réussite » et de « leur donner confiance dans leur manière d’écrire » ; elle réalise ainsi le projet de « revaloriser des élèves » qui souffrent de catégorisation sociale négative. L’expérience conduite par N. Borgé concerne des dispositifs universitaires d’apprentissage du français comme langue étrangère (FLE). Travaillant à partir du même spectacle May B, elle met l’accent sur une résonance de l’œuvre chorégraphique dans le corps même des apprenants, qui favorise une appropriation du texte littéraire et facilite l’élaboration d’un discours interprétatif dans la langue cible. Elle observe une transformation du rapport au texte littéraire « l’apprenant-lecteur interroge davantage la langue du texte en lui donnant corps ».
14 Dans un ouvrage de synthèse consacré aux méthodes employées à travers le monde pour évaluer les effets de l’éducation artistique et culturelle en milieu scolaire, Jean-Marc Lauret (2014) démontre les limites de certaines approches cherchant à tout prix à mesurer un impact direct sur les résultats scolaires. Selon cet auteur, la plupart des études réalisées permettent au mieux d’établir des corrélations mais jamais d’isoler le rapprochement avec les arts comme facteur unique de la progression des élèves dans tel ou tel domaine. Une approche qualitative de l’étude des projets semble mieux adaptée pour véritablement apprécier les bénéfices de l’association d’un travail scolaire avec la rencontre des artistes et des œuvres et l’initiation à une pratique physique, et comprendre les mécanismes de leur apparition. Dans cette optique, les propos d’un enseignant rencontré durant l’enquête sur la danse à l’école offrent un éclairage d’une grande justesse sur les dynamiques pédagogiques à l’œuvre :
Ce sont des situations sur lesquelles ont peut s’appuyer par la suite. On peut dire à un élève « Là tu ne voulais pas, tu as essayé et tu as réussi ». Je ne sais pas si le bénéfice est direct, palpable ou quantifiable, mais en tout cas c’est une expérience commune sur laquelle on peut s’appuyer et c’est important, c’est une expérience positive pour les élèves.
16 Il faut insister encore sur le fait que cette « expérience commune », ce point d’appui auquel fait référence l’enseignant, se fonde sur un investissement corporel qu’il convient d’analyser de façon détaillée.
La construction corporelle d’un imaginaire partagé
17 La plupart des danseurs et chorégraphes fortement investis dans les interventions en milieu scolaire exposent avec une grande lucidité les obstacles rencontrés dans ce travail. Très attirante, voire fascinante, la danse suscite aussi beaucoup de craintes et de mises à distance, liées à un sentiment d’incapacité ou d’inaccessibilité ou à la peur du regard des autres. Face à ces difficultés, de la maternelle à l’université, les artistes considèrent que le meilleur atout pour favoriser l’entrée des apprenants dans leurs propositions réside tout simplement dans la force d’entrainement de l’exercice physique et l’apparition d’une sensation de plaisir retirée du mouvement.
Ce que peut le corps
18 Naturellement, il n’est pas toujours aisé pour des élèves, des étudiants ou des enseignants qui n’ont pas d’expérience préalable dans ce domaine de réaliser une improvisation ou une composition chorégraphique. L’un des écueils consiste à produire des gestes purement illustratifs, de l’ordre de la pantomime, qui n’apportent pas de véritable plus-value pour une entrée dans l’univers imaginaire des textes littéraires. L’utilisation d’un vocabulaire lié au corps ou les appels à l’usage des sens ne suffisent pas s’ils ne vont pas de pair avec un engagement effectif dans une pratique physique. Un chorégraphe décrit de façon précise la nature de cet engagement et son rôle déclencheur :
J’essaie toujours de provoquer un déclic dans les corps. On ne sait pas quand il arrive, parfois c’est au début mais parfois plus tard. C’est lié de façon générale à la danse, qu’elle soit africaine, amérindienne ou européenne, c’est une espèce de circulation d’adrénaline. Peu importe les mots qu’on met là-dessus, c’est une circulation d’énergie liée à la danse qui provoque une sensation de plaisir. Cela va de la transe des sorciers vaudous jusqu’au plaisir de danser la valse ou le tango. On essaie de faire sentir cela comme un piège, il [l’enfant ou l’adolescent] va se faire piéger par son propre corps. Il ne va pas le dire, il va le garder pour lui mais nous on le voit. On voit qu’il [ou elle] est en train de refaire le mouvement plusieurs fois ou de retravailler dessus parce qu’il a ressenti ce qu’on appelle un déclic. [7]
20 Le rôle de l’artiste intervenant est souligné pour plusieurs expériences relatées dans les articles du volume. Pascale Tardif et Laurence Pagès, insistent sur l’importance de « l’expérience dansée dans le cadre de l’atelier » en relation avec la lecture d’albums jeunesse, et sur la nécessité parfois ressentie « d’entrer dans le projet par la danse, en proposant des matières à explorer [corporellement] que les enfants pourront relier à l’album dans un second temps ». Dans le prolongement de l’intervention du chorégraphe Orin Camus, et après une présentation en vidéo du spectacle Umwelt de Maguy Marin, L. Soudy fait elle-même improviser ses élèves sur une transposition dansée du rituel quotidien de l’entrée en classe et constate que « le quotidien de la classe est devenu de la danse ».
21 D’autres auteurs du volume n’ont pas nécessairement recours à la notion de mouvement dansé. Leur analyse est davantage centrée sur le rôle de la voix et de l’écoute. Ainsi Charlotte Guennoc, s’appuyant sur les travaux de Claire Gillie-Guilbert, insiste sur les racines corporelles de la voix et met en parallèle le geste vocal et le geste d’écoute. D’où l’importance de la lecture des textes à voix haute et d’une véritable prise en compte de sa dimension physique. Cette conception est partagée par Frédérique Cosnier-Laffage, qui évoque le « point d’ancrage commun dans le corps » des expériences de lecture et d’écriture et insiste sur la valeur émancipatrice de la parole du corps, permettant à chacun de devenir « l’auteur de ses lectures plurielles ».
Des sensations à la polysémie
22 Pour F. Cosnier-Lafarge, il n’y a pas de séparation possible entre les sujets de l’écriture et de la lecture. Dans la lecture, c’est de la source corporelle de la voix et du rythme que nait un élan relationnel, que le texte devient « ce geste indéfini et toujours ouvert » qui oppose à la volonté de trop vite expliquer une suspension du sens, « une écriture encore en cours ». L’univers imaginaire du texte littéraire s’enrichit ainsi de l’intrication du geste et de la pensée, puisque, comme le fait remarquer L. Pagès, cet imaginaire est « fait de mots et de sensations ». Cette interaction entre les mots et le corps est tout aussi importante pour Béatrice Habert et Chantal Lapeyre, qui associent la lecture et l’écriture de textes avec la réception d’œuvres chorégraphiques et des exercices de composition. Il s’agit pour elles de provoquer à la fois une véritable immersion dans le texte et une inscription du texte dans la matière corporelle ou, pour reprendre les propos de Marcel Jousse, « dans les muscles vivants ». Citant les propos du chorégraphe Daniel Dobbels qui évoque la danse comme « un texte en attente d’un autre texte », elles font apparaitre une continuité entre les gestes de l’écriture, de la lecture et de la chorégraphie, s’appuyant sur l’idée d’une « textualité fondatrice commune à la danse et à la littérature ».
23 Serge Martin, quant à lui, considère cette continuité entre le corps et le langage comme l’enjeu d’une lutte toujours actuelle contre les « apories discontinuistes » qui cherchent à imposer une série de dichotomies entre le verbal et le non verbal, l’oral et l’écrit et finalement les gestes et les textes. Il valorise les expériences de lecture et d’écriture « dans une vocalité continuée qui est une gestualité réénoncée ». Il s’appuie notamment sur les travaux d’Henri Meschonnic dont les propos sont porteurs d’une vision globale de l’individu et de son rapport au monde, ainsi que le montre l’extrait suivant d’un article publié dans la revue Le français aujourd’hui :
Par la voix j’entends l’oralité. Mais ce n’est pas au sens du signe, où on n’entend que du son opposé à du sens. Dans le continu, l’oralité est du corps-langage. C’est du sujet qu’on entend. La voix est du sujet qui passe de sujet à sujet. La voix fait du sujet. Vous fait du sujet. Le sujet se fait dans et par sa voix. (Meschonnic 2005)
25 H. Meschonnic considère lui-même cette conception comme une utopie, une « révolution dans la pensée » qui nous transforme en tant que sujets au point de « lire ce qu’on ne sait pas qu’on entend » (2017 : 42). Pour S. Martin, cette révolution n’est pas encore tout à fait accomplie car la vision d’une continuité corps-langage reste minoritaire au sein des institutions scolaire et culturelle.
Donner droit de cité à la parole des corps
26 La place donnée au corps et à la sensibilité, à travers la danse, la voix, la confrontation à des œuvres et des artistes, revêt un caractère radicalement novateur. Les effets observés souvent de façon très claire et forte sur les plans relationnel et cognitif peuvent servir de fondement à la construction d’une argumentation en faveur d’une présence accrue de ce type de projets. La question est de savoir s’ils sont condamnés à demeurer dans une forme de marginalité, à s’insérer dans les « brèches que laissent les programmes » ainsi que le constate C. Guennoc. Le philosophe Alain Kerlan (2016), empruntant le vocabulaire de Michel Foucault assimile les dispositifs d’éducation artistique et culturelle à des hétérotopies, c’est-à-dire des « espaces autres » :
Des lieux effectifs, des lieux qui ont été dessinés dans l’institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture, sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. (Foucault 2001)
28 L’enjeu serait peut-être justement de sortir de cette situation, de lutter contre les forces qui maintiennent ces expériences pédagogiques dans la marge et empêchent que l’art ne s’extirpe « de la fonction subalterne qu’on lui confère souvent », selon les termes de B. Habert et C. Lapeyre. Ces dernières espèrent au contraire que les nouvelles dynamiques pédagogiques expérimentées soient au cœur d’une profonde transformation de l’action éducative. Naturellement, le chemin à parcourir vers l’inscription réelle d’une vision unifiée du sensible et de l’intellectuel est encore important car, comme le fait remarquer Pierre Legendre à propos de la danse et de « l’institution du corps » : « il n’est pas facile de parler du corps, encore moins facile de parler du corps instituant sa parole dansée » (Legendre 1978).
29 La confrontation de l’enquête sur la danse à l’école et des expériences présentées dans ce volume fait émerger trois conditions importantes pour favoriser un ancrage accru de ces nouvelles modalités d’enseignement du français et de la littérature : l’adaptation aux objectifs et aux programmes actuels du système éducatif, l’inscription dans la durée, la formation professionnelle des acteurs.
30 La mise en relation de textes littéraires avec des œuvres, des artistes et des pratiques chorégraphiques constitue naturellement une innovation radicale, ainsi que l’importance accordée aux racines physiques du geste vocal et aux sensations et émotions dans l’interprétation d’un texte littéraire, au delà des concepts habituellement mobilisés et d’une herméneutique autorisée. Pour autant, les expériences relatées, si elles revendiquent une conception globale de l’individu, à la fois corporelle et mentale, ne sont nullement figées dans une opposition de principe avec les priorités des institutions du monde éducatif. Les articles font très généralement référence aux programmes et les projets sont construits en référence aux objectifs de l’Éducation nationale. La recherche d’une continuité, d’un équilibre entre le geste et la pensée, n’implique pas le rejet d’apprentissages notionnels mais une complémentarité et une mise en dialogue. Une telle complémentarité apparait dans plusieurs textes qui montrent que la mise en relation des textes littéraires et des œuvres chorégraphiques s’appuie aussi sur des connaissances théoriques déjà transmises dans les cours précédents.
31 Sur le plan de l’organisation, on constate que les processus décrits s’inscrivent dans une durée conséquente, plus particulièrement lorsqu’ils sont conduits en partenariat avec des artistes. Par exemple, dans le projet conduit par L. Soudy, les ateliers durent trois jours et les élèves eux-mêmes soulignent l’importance du temps passé avec chacun d’entre eux pour les accompagner et les soutenir dans la production de textes et de gestes. À propos d’une approche chorégraphique des albums jeunesse, L. Pagès et P. Tardif insistent sur la nécessité d’une préparation du projet « très longuement en amont », afin de prendre connaissance de « tous les éléments chorégraphiques présents dans l’album ».
32 La formation des enseignants et des artistes intervenants constitue une troisième condition essentielle pour accroitre la place des arts à l’école. L’article de B. Habert et C. Lapeyre présente une expérience menée avec des fonctionnaires-stagiaires au sein d’une école supérieure du professorat et de l’éducation (ÉSPÉ). L’analyse fait clairement apparaitre les obstacles rencontrés lors de la mise en place d’un atelier chorégraphique pour les étudiants. Ceux-ci peuvent se sentir étrangers à une danse dont « ils ne connaissent pas les codes », se croire incapables de danser parce qu’ils ne sont « pas assez souples ». Ces difficultés sont à dépasser pour et par les futurs enseignants ; c’est seulement en s’étant eux-mêmes aventurés sur le terrain de l’art chorégraphique qu’ils pourront, s’ils le souhaitent, être en mesure d’entrainer leurs élèves dans ce type d’exploration. Dans le cadre de l’association Danse au Cœur, dont j’ai déjà mentionné le rôle majeur, des formations annuelles de grande ampleur étaient organisées, dans les années 1990 et 2000, avec le soutien des ministères de l’Éducation nationale et de la Culture. Danse au Cœur n’existe plus aujourd’hui mais d’autres programmes de formation sont proposés aux professionnels de l’éducation artistique et culturelle, notamment dans le cadre des Pôles de ressources pour l’éducation artistique et culturelle (PRÉAC) [8].
33 Les travaux philosophiques de Maurice Merleau-Ponty (1945) ont démontré les limites du dualisme entre le corps et l’esprit. Nous sommes physiquement présents dans le monde et nous ne pouvons ignorer que toute pensée ou perception trouve son origine dans le corps. Il semble que la tentation du dualisme ou de l’opposition binaire entre différentes fonctions ou visions des individus (corps et esprit, raison et imagination, intellectuel et sensible, par exemple) se retrouve dans un débat très ancien entre deux dimensions qui sous-tendent l’idéal démocratique de l’institution scolaire : un idéal humaniste d’épanouissement des individus dans toutes ses potentialités et des objectifs pragmatiques d’intégration sociale et professionnelle. Or ces dimensions sont, au fond, difficiles à dissocier car l’être humain forme un tout. Il pourrait s’avérer opportun d’orienter le questionnement plus précisément sur l’évolution des valeurs transmises et données en exemple par le système éducatif, à travers les programmes, les priorités mises en avant et leur concrétisation dans les salles de cours.
Références bibliographiques
- EMMANUEL, P. (1971). Pour une politique de la culture. Paris : Seuil.
- GERMAIN-THOMAS, P. (2016). Que fait la danse à l’école ? Toulouse : L’Attribut.
- FOUCAULT, M. (2001). Dits et écrits (1954-1988). Paris : Gallimard.
- KERLAN, A. (2016). L’Éducation artistique et culturelle, entre utopie et hétérotopie. Quaderni 92. Paris : Fondation maison des sciences de l’homme.
- LAURET, J.-M. (2014). L’Art fait-il grandir l’enfant ? Toulouse : L’Attribut.
- LEGENDRE, P. (1978). La Passion d’être un autre, étude pour la danse. Paris : Seuil
- MERLEAU-PONTY, M. (1945). Phénoménologie de la perception. Paris : Gallimard.
- MESCHONNIC, H. (2005). Embibler la voix. Le français aujourd’hui, 150, 29-32.
- MESCHONNIC, H. (2017). Infiniment à venir. Paris : Arfuyen.