Du noyau symbolique de l'identité
Secret et idéologie
- Par Corinne Daubigny
Pages 137 à 149
Citer cet article
- DAUBIGNY, Corinne,
- Daubigny, Corinne.
- Daubigny, C.
https://doi.org/10.3917/cohe.181.0137
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- Daubigny, Corinne.
- DAUBIGNY, Corinne,
https://doi.org/10.3917/cohe.181.0137
Notes
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[**]
Corinne Daubigny, psychanalyste, 7 rue Louise Thuliez, 75019 Paris.
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[*]
Communication au colloque « Psychanalyse, histoire, rêve et poésie », organisé par l’Association Nicolas Abraham et Maria Torok, le 10 octobre 2004, à Paris, sous la présidence du Pr. A. Haynal.
-
[1]
Principiel et non « principal ». Il s’agit d’un noyau « princep », premier, « au principe » même de l’identité.
-
[2]
Pour quelques éléments d’une histoire des rapports entre théories psychanalytiques et histoire des pratiques d’effacement des origines : Corinne Daubigny, « Origines personnelles, entre mémoire, solidarité et avenir », Le Coq-Héron, n° 171, Toulouse, érès, 2002.
-
[3]
Jacques Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 277.
-
[4]
Cf. Élisabeth Roudinesco, Jacques Lacan, Paris, Fayard, 1998.
-
[5]
Maria Torok engageait à « étudier le rapport que telle ou telle théorie entretient avec ses propres racines ». Cf. Maria Torok, « En chemin vers les traumas, notes sur Sandor Ferenczi et la clinique », dans Une vie avec la psychanalyse, p. 143.
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[6]
Cf. en particulier Geneviève Delaisi, Pierre Verdier, Enfants de personne, Paris, O. Jacob, 1994 ; Geneviève Delaisi, La part de la mère, Paris, O. Jacob, 1997.
-
[7]
K. Marx, F. Engels, L’idéologie allemande, 1845.
-
[8]
« Le Sénat américain accable la cia sur les “faux” renseignements ayant motivé la guerre en Irak », Le Monde, édition du 10 juillet 2004. Voir également le film de Michaël Moore, Farenheit 9/11 (2004).
-
[9]
Dans la linguistique saussurienne, le signifiant est le support matériel de la signification, le signifié est la signification ou sa représentation mentale, et le référent est l’objet ou l’ensemble des objets auxquels se rapporte le signifiant.
-
[10]
Secret (français), du latin secretus, participe passé de secernere : écarter, séparer.
-
[11]
Nous rejoignons ici l’inspiration de René Major concernant le fonctionnement de l’idéologie.
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[12]
J’ai développé antérieurement l’idée de mécanismes de défense collectifs par rapport aux origines, à partir de la pensée de Georges Devereux. Corinne Daubigny, Les origines en héritage, Paris, Syros, 1994 (épuisé).
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[13]
L’idéologie peut mettre en œuvre des mécanismes de défense collectifs forclusifs susceptibles de mettre en cause la construction psychique des personnes. Le risque est celui du développement des troubles psychotiques. Georges Devereux avait déjà caractérisé, dans les années 1960, les risques liés au « déréisme » des sociétés contemporaines. Georges Devereux, « Une théorie sociologique de la schizophrénie », dans Essais d’ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard, 1983.
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[14]
« D’autre part, les données biographiques des patients, les séquences éventuellement traumatiques de leur histoire font partie intégrante du dossier en psychiatrie et sont d’autant moins communicables au patient que le dossier peut contenir des éléments (concernant la filiation par exemple) connus par le psychiatre, mais non par le sujet », dans Philippe Clery-Melin, Vivianne Kovess, Jean-Charles Pascal, Plan d’actions pour le développement de la psychiatrie et la promotion de la santé mentale. Rapport d’étape de la mission Clery-Melin remis au ministère de la Santé, de la Famille et des Personnes handicapées, le 15 septembre 2003, p. 76. Disponible sur le site de l’inserm : http :// www. inserm. fr, p. 76.
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[15]
Corinne Daubigny, « Les risques de l’adoption à travers les mythes », Le Coq-Héron, Toulouse, érès, n° 166, 2001.
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[16]
Comme Edgar Poe, Supervielle perdit sa mère très jeune : ils n’en ont plus la mémoire consciente. Edgar Poe perdit d’abord sa mère, puis son père, avant l’âge de 2 ans. Cf. Marie Bonaparte. Supervielle perdit sa mère avant l’âge d’1 an. J’ai conservé du texte de Supervielle ce qui n’est pas nécessairement réductible à sa problématique de deuil réel. On peut dire aussi que, d’une autre façon, les personnes nées de parents inconnus vivent des problématiques de « deuil impossible ».
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[17]
Corinne Daubigny, Les origines en héritage, op. cit.
-
[18]
Nadine Lefaucheur, « Accouchement sous X et mères de l’ombre », dans Didier Le Gall et Yamina Bettahar (sous la direction de), La pluriparentalité, Paris, puf, 2001, p. 139-175.
-
[19]
Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985.
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[20]
Piera Castoriadis-Aulagnier, La violence de l’interprétation, Paris, puf, 1975, p. 227.
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[21]
Jules Supervielle, « Le portrait », dans Gravitations, Paris, Gallimard, 1973, p. 89-91.
-
[22]
Les éléments du génome sont d’abord dans le corps de l’enfant sans avoir donné lieu à une incorporation.
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[23]
Cf. « Post-scriptum », infra.
-
[24]
Hallucination négative du sujet, thème que j’emprunte à André Green et Jean-Luc Donnet : L’enfant de ça, Paris, Éd. de Minuit, 1973.
-
[25]
Nicolas Abraham, « Note du séminaire sur l’unité duelle et le fantôme », dans Nicolas Abraham et Maria Torok, L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1987, p. 405.
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[26]
« Voici pourquoi le mélancolique n’a pas honte : il est tout entier la honte imposé à l’objet d’amour », « Deuil impossible, honte et secret », dans Une vie avec la psychanalyse, Aubier, 2002, p. 130.
-
[27]
« Le portrait », ibidem.
-
[28]
Je pense au Robinson de Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique, Paris, folio, 1977.
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[29]
Jules Supervielle, « Commencements », dans Gravitations, op. cit., p. 111.
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[30]
D.W. Winnicott, « La fonction miroir de la mère », dans Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
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[31]
« Le portrait », op. cit.
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[32]
Surtout de la paranoïa. La violence de l’interprétation, op. cit., p. 284 sqq.
-
[33]
La loi actuelle sur l’accouchement sous X ne prévoit pas de vérifier l’identité de la mère de naissance pour le cas où elle laisse son nom : cela ne manquera pas de favoriser le dépôt de faux noms et de rendre possible des substitutions d’enfant.
-
[34]
Ici les sources d’inspirations sont nombreuses, de Freud à René Major, en passant par Winnicott, Nicolas Abraham, Jacques Lacan, André Green, Piera Aulagnier. Il ne me semble pas, cependant, que l’idée ait été formulée avec cette précision auparavant – mais nul n’est à l’abri d’une cryptomnésie, ni ne connaît toute la littérature…
À propos de ce que Freud nomme « le noyau de notre être », das Kern unseres Wesen, j’ai abordé cette question du « noyau symbolique » dans « Identité et lien social : chocs de mémoires », Le Coq-Héron, Toulouse, érès, n° 163, 2000.
Je retiens aussi cette formule de René Major : « Le nom propre est l’instance par excellence où se nouent et se dénouent les rapports étroits qu’entretiennent le réel et l’imaginaire, tant dans l’analyse que dans l’écriture », Lacan avec Derrida, Champs/Flammarion, 2001, p. 100. Il me semble que cela est vrai dans la vie, de manière générale !
J’ai également suivi l’inspiration selon laquelle les éléments du système de parenté pour une culture donnée constituent un aspect « du langage fondamental » et de « la fonction identifiante du discours » adressé à l’enfant. Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, op. cit., p. 159.
La formule de l’« atome de parenté » donnée par André Green paraît la plus proche de mon propos. Je retiens d’ailleurs le terme. André Green est néanmoins resté au bord de la question de la symbolisation d’un noyau symbolique principiel car toute la discussion avec Claude Lévi-Strauss concerne les rapports de la culture à la nature, ou au biologique. Il frôle l’idée à plusieurs reprises, mais se retient de conclure. Par exemple : « […] le sujet ne peut se définir dans la perspective analytique que par sa relation à ses géniteurs. Je ne fais pas ici référence à l’agent biologique de la procréation mais au lien de filiation imaginaire qui lie le sujet aux constituants du couple dont il est le produit dans le fantasme de désir qui a présidé à sa venue au monde. » La formule est intéressante mais ambiguë, et demande à être déployée. Comme il le remarque lui-même, toute la question est dans la conception que l’on se fait du symbole dans cette discussion avec le structuralisme. Il interroge néanmoins la question de savoir si la filiation ne serait pas le lieu d’articulation de la nature à la culture, et c’est bien mon propos.
André Green, « Atome de parenté et relations œdipiennes », dans L’identité (sous la direction de Claude Lévi-Strauss), Paris, puf, 1983. Voir aussi la discussion qui suit avec Claude Lévi-Strauss. -
[35]
Je fais ici référence aux dimensions de la construction de la personne analysées par Winnicott. L’identité n’est pas un concept psychanalytique (plutôt une catégorie logique et une notion sociale), et le moi est irrémédiablement divisé, certes. Mais un rapport souple à l’« Autre » en nous permet néanmoins d’accéder à un sentiment de relative congruence interne. Sinon, d’ailleurs, pourquoi donc le « Je » devrait-il advenir là où était le « ça » ?
-
[36]
« Va pour toi », dit Adonaï à Abraham. Cf. La Bible, traduite et commentée par A. Chouraqui, Entête, J.C. Lattès, 1993, p. 133 sqq.
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[37]
Notions reprises à Didier Houzel.
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[38]
Il s’agit du tableau de Courbet.
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[39]
Art. 356 du Code civil. Texte issu de la loi n° 66-500 du 11 juillet 1966, complété par la loi n° 76-1179 du 22 décembre 1976. « L’adoption confère à l’enfant une filiation qui se substitue à sa filiation d’origine : l’adopté cesse d’appartenir à sa famille par le sang, sous réserve des prohibitions au mariage visées aux articles 161 à 164. » Néanmoins, depuis 1996, l’administration ne délivre plus de vrais-faux actes de naissance.
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[40]
Piera Castoriadis-Aulagnier, La violence de l’interprétation, op. cit., p. 225 sqq. « La pensée délirante s’impose la tâche de démontrer la vérité d’un postulat du discours du porte-parole visiblement faux. Ce postulat, implicitement, ou explicitement, concerne l’origine du sujet et l’origine de son histoire » (p. 225). « Si ce manque de sens et ce refus de signification n’étaient colmatés par la pensée délirante primaire, la psychose serait tout, sauf potentielle » (p. 282).
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[41]
La Cour européenne des droit de l’homme s’est appuyée sur cet argument pour justifier récemment le secret sur les origines et débouter la demande de Pascale Odièvre : elle souhaitait que lui soit communiqué le nom de sa mère de naissance. Didier Mendelsohn et Isabelle Marchand, « Pascale Odièvre, ou le combat des enfants nés sous X », dans De mère inconnue, Albin Michel, 2004.
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[42]
Expression d’André Green, cf. supra note 33.
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[43]
Piera Castoriadis-Aulagnier, La violence de l’interprétation, op. cit., p. 182 sqq. Par le « contrat narcissique », il arrive que chacun protège chez l’autre le déni de sa propre blessure narcissique.
-
[44]
Hoffmann, « Les aventures de la nuit de la Saint Sylvestre », dans Contes, Paris, Folio, 1979, p. 367-416.
-
[45]
D.W. Winnicott, « Le problème de l’adoption », dans L’enfant et sa famille, Payot, 1981.
-
[46]
Certaines associations travaillant auprès des femmes qui accouchent sous X font en sorte de rendre cela possible. Les mères de naissance, auxquelles la loi ne reconnaît pas encore de statut, peuvent en effet laisser un message à l’enfant ainsi que leur identité dans le dossier que l’enfant, devenu adulte, pourra consulter à sa demande, si elles ont donné leur accord. Elles peuvent aussi révéler leur identité plus tard. C’est un effet de la loi « Ségolène Royal ». Néanmoins la loi prévoit que l’identité de ces femmes ne donne lieu à aucun contrôle et qu’elles peuvent tout aussi bien ne laisser aucune trace.
Jacques Derrida – dont nous apprenions le décès la veille de ce colloque – a donné le 20 octobre 1991, au cours d’une rencontre intitulée « L’irreprésentable, le secret, la nuit, le forclos », cette définition de la forclusion : « Le terme “forclos” n’indique pas seulement l’exclu, le dissocié, ce qui est mis à l’écart, au-dehors, ou qui ne peut pas revenir, mais aussi souvent le sacrifié, le bouc émissaire, ce qu’on doit mettre à mort, expulser ou écarter, comme l’étranger absolu qu’on doit mettre dehors pour que le dedans de la cité, de la conscience ou du moi s’identifie en paix. Il faut chasser l’étranger pour qu’appartenance, identification et appropriation soient possibles. » Le forclos est « hors mémoire », il ne peut plus « se présenter ». -
[47]
Maria Torok, « Buts et statuts de la psychanalyse », « Histoires de la psychanalyse », dans Une vie avec la psychanalyse, Aubier, 2002, p. 179.
-
[48]
Il importe, disait-il, de « faire du lien social autour de la naissance ». Cf. Jacques Derrida et Élisabeth Roudinesco, De quoi demain ?… Dialogue, Paris, Fayard, 2001.
-
[49]
Ce complément ne fut pas exposé lors du colloque, le temps de la discussion ayant été occupé par d’autres questions.
1Fidèle à un travail de longue haleine sur les rapports entre filiation et secret, j’aborderai les effets psychiques du « dévoiement idéologique » du secret dans les pratiques d’effacement des origines des personnes. Je développerai une idée étrangère à l’idéologie dominante en France, celle d’un noyau symbolique de l’identité, un noyau principiel [1] de l’identité rattaché aux représentations et aux noms des parents d’origine. Et cela nous conduit inévitablement à considérer comment les théories psychanalytiques s’inscrivent dans une histoire sociale.
La psychanalyse et le secret sur les origines en France
2En France, les psychanalystes ont longtemps soutenu que la construction de soi ne reposait en rien sur la connaissance de l’identité des « géniteurs ». Nos théories ont conforté les pratiques de secret sur les origines, et même l’organisation étatique de l’anonymat des géniteurs : accouchement sous X et dons anonymes de gamètes [2].
3Certes, dès son « Discours de Rome » (1953), Jacques Lacan rappelait les risques liés aux filiations falsifiées [3], et dans les années 1970 les cliniciens étaient tous convaincus de ne plus cautionner, par exemple, le secret de l’adoption. Mais que dire des parents d’origine, stigmatisés comme « géniteurs » ? L’abandon d’enfants avec secret de la filiation, l’accouchement sous X et l’adoption d’enfants d’origine dite « inconnue » allaient bon train ; les dons de gamètes anonymes allaient se développer.
4Jacques Lacan bâtit une théorie du Nom-du-Père et de la forclusion psychique qui fait tenir la fonction paternelle tout entière dans la parole – et l’on ne peut en contester l’inspiration freudienne. Mais cette théorie fut utilisée pour nier tout intérêt de la connaissance de ses « géniteurs » dans la construction de l’enfant. Or Jacques Lacan se trouvait lui-même sous le coup d’un secret, interdit de reconnaître une de ses filles par une sorte de forclusion juridique de son statut de père [4]. Sa théorie répond donc, en la contournant, à la question des effets psychiques du statut des enfants dits « illégitimes [5] » : ce n’est pas la loi sociale qui fait le père, mais sa fonction ; quant aux « géniteurs » inconnus, les questions qui s’ensuivent semblent recouvertes par la présence éventuelle d’un « père symbolique ».
5La forclusion fut traitée comme un mécanisme de défense individuel, et les successeurs de Jacques Lacan retinrent surtout le rôle de la mère dans la reconnaissance ou la forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire de la fonction paternelle : le père symbolique est le représentant de l’interdit de l’inceste qui fait entrer l’enfant dans le registre de la castration symbolique, de la reconnaissance de la différence des sexes et des générations.
6La « bien-pensance » générale semblait surtout vouloir assurer la victoire du Verbe sur la Chair. Des cliniciens de renom, toutes écoles confondues, ont nié que l’enfant puisse jamais souffrir d’ignorer l’identité de ses géniteurs, mettant en avant que certains patients déclaraient ne pas s’en soucier. Ceux qui contestaient l’effacement des origines organisé par l’État étaient accusés de croire au « lien de sang », aux vertus de la race, et de vouloir confronter les personnes à des origines « sordides ».
7Françoise Dolto se démarqua de ce concert pourtant très chrétien dès les années 1980, au nom de sa foi providentielle dans les effets salvateurs de la vérité : il fallait la dire quand l’enfant en manifestait le besoin. Pour finir, la protestation sociale des adultes « nés sous X » secoua le discours dominant, et l’opinion publique fut bouleversée par le scandale des trafics d’enfants dans l’adoption internationale. Le débat prit son essor après 1990. Nous fumes une poignée d’analystes à batailler aux côtés de ceux qui voulaient en finir avec le secret sur les origines – en particulier Geneviève Delaisi de Parceval, dont il faut saluer le travail opiniâtre pour une éthique de la procréation [6].
8Or les trafics d’enfants montrent que la maternité peut devenir aussi incertaine que la paternité, et que le nom de la mère revêt une importance considérable : recueillir le nom de la mère et vérifier son identité sont les seuls moyens de valider son consentement à la remise de l’enfant pour adoption ; sans quoi, tous les rapts et trafics sont possibles. La Convention internationale de la Haye (1993) « sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale » préconise donc le recueil généralisé des noms des parents de naissance par des instances officielles – et nos dispositions législatives ont avancé en ce sens, sans toutefois atteindre la rigueur nécessaire.
9Depuis ce débat médiatique, bien des collègues sont convaincus du fait que l’identité des parents d’origine est d’un certain poids dans la vie d’un sujet. Mais l’intégration de ce fait dans nos théories est plus difficile. Et c’est mon propos d’aujourd’hui.
10Je soutiendrai ici que la maternité n’est pas moins symbolique que la paternité, et qu’il n’y a pas lieu de cliver parenté symbolique et parenté biologique. Je décrirai les effets possibles d’une « forclusion du Nom-de-la-mère », et j’introduirai ainsi la notion de « noyau symbolique de l’identité ».
Secret et idéologie
11Approchons d’abord la dimension culturelle de la forclusion, à travers les rapports entre secret et idéologie. Freud n’a jamais nié qu’un mécanisme de défense – comme le refoulement – pût être collectif, et Georges Devereux a considérablement élargi la compréhension de la portée de cette dimension collective des défenses.
12En réalité, ledit « secret sur les origines » a souvent recouvert une pratique d’effacement du nom des géniteurs, comme si le contenu du secret devait être détruit… Nous voilà placés devant une technique commune aux idéologies. J’entends ici les « idéologies » au sens marxiste du terme : leur fonction est de masquer au plus grand nombre une part de la réalité au bénéfice de l’intérêt d’un groupe dominant, quand bien même à l’insu du groupe qui produit cette idéologie conforme à ses intérêts [7]. Cette fonction d’occultation génère des secrets, mais construit aussi de faux secrets invérifiables : les éléments de contenu n’existent pas ou se trouvent effacés. Pensons au Protocole des Sages de Sion (qui connaît ces derniers temps des rééditions inquiétantes), ou bien aux faux secrets délivrés l’an passé par la cia sur la prétendue production par l’Irak d’armes de destruction massive [8] : ces faux secrets ravageurs réussissent à produire les psychoses de masse nécessaires au déclenchement de génocides ou de guerres. Tel est le « pur effet des signifiants », aurait pu dire Jacques Lacan !
13Le dévoiement idéologique du secret, au sens où je l’entends ici, serait donc le détournement du secret par l’effacement des référents (donc de la réalité) [9] des signifiants de son contenu, au profit de faux secrets qui servent à couvrir cet effacement, et ouvrent, comme nous le verrons, au déferlement des fantasmes originaires, voire à un « tout est permis ».
14Distinguons donc soigneusement :
- le vrai secret : il écarte [10] et préserve un contenu dans un espacé réservé, à l’abri d’une censure imposée par un « pouvoir » extérieur. Son équivalent intrapsychique est le refoulement, et les contenus refoulés ne sauraient d’abord se dévoiler qu’en secret, à l’abri du jugement social ;
- le dévoiement du secret par l’idéologie : il détruit le contenu du secret, à la manière de ce que Freud nommait le « caviardage », et rend impossible son dévoilement [11]. Son équivalent psychique est la forclusion [12]. Les faux secrets de couverture instaurent une pseudo-réalité en place de ce qui est ou doit être effacé : ils poussent au délire, sinon au crime.
15Or, à l’heure de la connaissance du génome humain et des manipulations génétiques, le processus d’effacement au sein même des systèmes de filiation est devenu un enjeu considérable, qui intéresse le pouvoir d’État. En France, le dernier « Plan pour la santé mentale » (Clery-Melin) prévoit sans nuance que les psychiatres protègent les secrets sur la filiation au nom des traumas que leur révélation pourrait induire – cela conduirait à revoir nombre des lois françaises actuelles [13]. Qu’adviendrait-il s’il était mis en œuvre ?
16Nos concitoyens ne semblent pas avoir saisi le véritable impact de ces coutumes archaïques d’effacement des filiations, qui remontent à la plus haute Antiquité, comme le mythe d’Œdipe en témoigne [14]. Aussi ferai-je appel à l’une de ces enfants d’« origine inconnue », Lucia, et à un poète, Jules Supervielle [15], pour en donner à ressentir certains aspects [16].
Lucia aux prises avec l’inquiétante étrangeté
17Madame M., la mère de Lucia (âgée de 16 ans), me rapporte une scène où Lucia interroge à haute voix son miroir : « Je me demande qui tu es. »
18« Je me demande qui tu-é », prononce d’ailleurs la mère. C’est du moins ce que j’entends. Elle me rapporte en effet que Lucia avait récemment menacé, en criant, de se tuer ; et elle-même se sentait une mère désemparée, traversée par une grande violence. Elle consulte alors parce qu’elle craint de devenir maltraitante avec cette enfant qu’elle a tant choyée.
19Elle me livre son angoisse, seule à seule. Lucia est probablement « débile », dit-elle. Elle craint qu’elle ne se fasse abuser, qu’elle finisse à la rue, et la mère vérifie chaque jour si sa fille a pris sa pilule contraceptive.
20Je reçois séparément Lucia : « Elle me traite comme une putain : j’en ai marre. » Lucia ne prend pas la pilule, elle craint toute intrusion dans son corps, et la sexualité lui fait peur. La relation de Lucia à sa mère adoptive est encore très fusionnelle, même si violente. Sa relation à son père adoptif est plus sereine, mais lointaine. La métaphore paternelle paraît surtout inscrite dans la communauté religieuse à laquelle adhère la famille. Mais Lucia ne se sent aucun avenir. Demain est un trou noir.
21Madame M. me livre quelques sources de ses angoisses. En Amérique latine, des professionnels des pouponnières avaient dit aux parents que ces « petites Indiennes des réserves » étaient un peu « débiles ». Une « débilité sociale héréditaire », traduit la mère, sur la foi d’études universitaires qui lui ont transmis ce concept ! D’ailleurs cette enfant est probablement le fruit d’un inceste, ajoute-t-elle. Car l’Indienne n’avait que 15 ou 16 ans quand elle l’a mise au monde, et elle était venue la déposer accompagnée de son père ; cela lui semble un indice de situation incestueuse.
22Avait-elle imaginé d’autres choses concernant l’origine de l’enfant ? Pour finir elle précisa : « Cette réserve indienne est souvent visitée par des cars de touristes japonais… » Son air entendu me conviait à partager un fantasme assez surréaliste.
23J’appris que le dossier de Lucia, détenu par Mme M., contient en réalité le nom de la mère de naissance. Mais pas question pour elle de le délivrer. Jamais elle n’accepterait de rencontrer cette femme, ni que sa fille la rencontre. Cette dernière doit donc rester subjectivement « de parents inconnus ». Ainsi s’annoncent, au début de ce travail, les processus d’effacement.
24Les constructions imaginaires de Mme M. ne doivent pas nous surprendre. Voilà bien les fantasmes originaires qui envahissent régulièrement le « secret sur les origines » désormais vidé de tout contenu transmissible : viol, inceste, castration (sous la forme de la débilité), bestialité dont la prostitution est une métaphore. C’est le poids du Réel des fantasmes originaires qui donne probablement à ces fantaisies leur habituelle force de conviction.
25Madame M. reflète ici l’idéologie sociale. À vrai dire, jusque vers 1990 ces représentations « sordides » étaient largement partagées par nos collègues, ce qui rendait à leurs yeux ces secrets « inviolables ». Je m’époumonais alors à dire que ces faux secrets étaient la pire des choses [17], et qu’ils étaient en général probablement infondés – c’est aujourd’hui un fait acquis grâce aux informations que nous fournit la sociologie [18]. Les parents adoptifs ont, de leur côté, intégré un discours médico-psycho-social qui présentait l’accouchement sous X, organisé par l’État, comme la source idéale d’adoptions plénières ; ils se sentaient donc fondés à devenir les agents d’un effacement de l’identité des parents d’origine quand ils la connaissaient – et ce fut assez souvent le cas dans le champ de l’adoption internationale.
26Le regard social, ici relayé par les projections maternelles, fausse le miroir, et convoque chez l’enfant (adolescente) l’image d’un double étrangement inquiétant, aux pulsions incontrôlables [19]. À « tuer » peut-être ! Les fantasmes originaires projetés sur les parents d’origine leur « taillent une drôle de veste », autant qu’à leur progéniture, par le biais d’une hérédité supposée.
27Heureusement, Lucia, laissant à sa mère adoptive ses fausses certitudes, interrogeait encore ce double : « Je me demande qui tu es ? » Mais de qui, à qui Lucia parlait-elle ? Alors qu’elle atteint l’âge qu’avait sa mère à sa propre naissance, ce double n’était-il pas, à ses yeux, sa propre mère d’origine ? « Je me demande qui tu es, toi, qui m’a conçue ? »
Forclusion du nom de la mère et potentialité psychotique
28Il ne suffit pas d’ignorer l’identité d’un parent de naissance pour souffrir d’un trouble de l’identité aussi vertigineux que ceux que je vais évoquer. Et ce n’est pas non plus nécessaire. Mais il faut dire que cette ignorance ouvre à ce risque.
29Les personnes nées de parents inconnus déclarent en général souffrir surtout d’un vide de représentation de leur mère d’origine, et leur mal-être attaché à ce vide présente en effet des spécificités. J’avancerai que ce vide ouvre à un risque : il inscrit une potentialité psychotique dans un trouble de l’identité sous quatre rapports intriqués, que je m’emploierai à distinguer successivement. Il s’agit du rapport du sujet :
- à l’hérédité ;
- au séjour intra-utérin ;
- au possible rejet originaire ;
- à la scène primitive et aux fantasmes originaires.
Le rapport du sujet à l’hérédité
30Le vide qui habite l’image des parents d’origine est plus vaste que la part ordinaire d’inconnu en nous (l’Autre en nous) : il comprend aussi les traits inconnus par lesquels le sujet leur ressemble probablement. La part normale d’inconnu en nous est alors comme saturée et suturée par la projection de l’image du parent sur le reflet spéculaire, qui lui donne la consistance d’un double. « Qui es-tu toi mon père, toi ma mère, qui m’apparaît probablement dans ce miroir par certains de mes traits ? En quoi suis-je différent de toi, de vous ? »
31Si « dans ce registre de l’histoire d’un sujet, le premier paragraphe ne peut […] pas rester en blanc [20] » (Piera Aulagnier), c’est que le sujet a le sentiment de le rencontrer de face dans son propre reflet (et plus tard dans le reflet offert par ses enfants). Comme on dit imprudemment : « Il a les yeux de sa mère, la bouche de son père. »
32Écoutons Jules Supervielle, penché sur la photo de sa mère, qu’il perdit à moins d’un an, exprimer son deuil impossible :
« […] Peut-être reste-t-il encoreUn ongle de tes mains parmi les ongles de mes mains,Un de tes cils mêlés aux miens ;Un de tes battements s’égare-t-il parmi les battements de mon cœur,Je le reconnais entre tousEt je sais le retenir [21] […]. »
34« Peut-être reste-t-il en-corps », devrait-on dire, des parties et produits du corps de la mère génétiquement « en-corporé [22] » et subjectivement vécus comme les éléments d’un objet partiel morcelé incorporé.
35Si l’enfant d’origine inconnue ne projette pas sur son reflet, vécu comme double, l’image d’un parent de naissance à sa propre image, il devra vivre les traits ou les particularités du parent « encorporé » comme des trous dans la représentation du corps : pour se représenter son parent il lui faudrait alors halluciner du vide à l’endroit de son reflet. Il arrive que cela se manifeste comme des incorporats vides, des trous dans l’image inconsciente du corps avec hallucinations négatives de parties du corps. Nous verrons comment Lucia se trouvait peut-être prise dans cette problématique [23].
36Ce choix, ou parfois cette oscillation, entre l’hallucination négative de sa propre image, ou de parties de son corps, et l’hallucination du parent comme double de soi peut porter le sujet aux marges de la psychose [24].
37On comprend donc que les personnes mettent en œuvre de puissants mécanismes de défense pour éviter d’affronter un tel problème : « Mes parents d’origine n’ont aucune importance, d’ailleurs, je n’y pense jamais. »
38Le problème se complique pour ceux qui ne peuvent échapper à ces questions du fait d’autres aléas de leur histoire. C’est le cas, par exemple, quand ils sont confrontés aux projections du discours social sur les parents d’origine, comme les faux secrets idéologiques, qui peuvent d’ailleurs être aussi incorporés par l’enfant.
39Par exemple, Nicolas Abraham évoquait le cas d’« un enfant naturel, sans père, qui abritait dans son inconscient le fantôme d’un père que la mère avait aimé jadis et qui avait été traité de “fumier” par le grand-père maternel : ainsi il sentait de la pourriture dans tout son corps [25] ».
40Dans le cas de Lucia, en m’inspirant d’une formule de Maria Torok [26], je pourrais dire qu’elle risque d’« être tout entière la honte imposée » au non-objet maternel, qu’elle ne peut donc transformer en objet perdu.
Le rapport du sujet au séjour intra-utérin
41L’image de la mère évoque le séjour fœtal et le premier lien (matérialisé par le cordon ombilical). Reste peut-être dans la vie de l’adulte la trace devenue fantasme d’une incorporation dans le corps maternel : être comme dans la peau de sa mère, voir le monde à travers ses yeux.
42Supervielle évoquait, dans le passage précédemment cité, ces battements du cœur de la mère qu’il porterait en lui : difficile de ne pas penser à ceux qu’il a perçu in utero. Mais le voici, dans un autre passage, adossé au regard de sa mère :
« […] Parce que tu as été moiJe puis regarder un jardin sans penser à autre chose,Choisir parmi mes regards,M’en aller à ma rencontre [27] […]. »
44L’enfant qui se regarde dans le miroir se voit certes à travers le regard maternel, mais on peut dire encore que la mère elle-même se regarde au travers de son prolongement narcissique : elle se regarde se regardant et regardant le monde à travers le regard de son enfant. Ainsi la trace psychique de l’enveloppe maternelle est-elle à l’image d’un Autre qui ne le laisserait jamais vraiment seul au monde. Que la représentation de cette première enveloppe singulière vienne à manquer, l’enfant est jeté dans un monde d’infinies identités possibles, où les choses peuvent ne plus jamais être identiques à elles-mêmes [28].
45Comme ce que Supervielle a entrevu :
« […] Regard sans iris ni racine,Rôdant dans l’espace argentin,Ô regards serez-vous enfinRetenus pas une rétine [29] […]. »
47Aussi vrai, comme le disait Winnicott, que notre sens de la réalité s’enracine dans la reconnaissance par autrui de notre propre réalité interne [30], on ne saurait sans risque nier la réalité de l’ancrage de la vie affective d’un sujet dans la représentation qu’il se fait de son séjour intra-utérin, non plus que la réalité de la transmission génétique dont son corps est le siège.
Le rapport du sujet au rejet primaire
48Le visage de la mère contient la question de la reconnaissance maternelle de ce premier lien.
49Supervielle interroge encore et toujours le regard sa mère, qui lui fut pourtant connue :
« […] Que je penche sur la source où se forme ton silenceDans un reflet de feuillage que ton âme fait trembler,Ah, sur ta photographieJe ne puis pas même voir de quel côté souffle ton regard [31] […]. »
51La projection d’un parent-double-de-soi sur son image spéculaire permet au sujet d’apprivoiser cette image, et de conjurer sa hantise de rencontrer une absence de regard ou une lueur de haine chez le parent inconnu. Car la rencontre d’un regard qui « soufflerait » ailleurs, d’un non-regard, d’un non-désir, ou du rejet originaire, ouvrirait, comme le disait Piera Aulagnier, au risque de la psychose sur son versant paranoïaque [32]. Le sujet se vit alors comme survivant déjecté d’un meurtre symbolique que vient signifier pour lui « le bruit et la fureur du silence » : l’absence du nom de sa mère de naissance.
Le rapport du sujet à la scène primitive et aux fantasmes originaires
52Pour les personnes nées de deux parents inconnus, le lien entre engendrement et sexualité ne va pas en général de soi – par exemple le fantasme dominant peut être celui d’une parthénogenèse. C’est souvent après avoir rencontré leur mère de naissance que les sujets découvrent la question de l’identité de leur père d’origine, pouvant enfin imaginer qu’il ne s’agit pas nécessairement d’une relation complètement anonyme.
53Les représentations concernant les rapports entre mère et père d’origine, quand elles émergent, sont le plus souvent d’abord recouvertes par les fantasmes véhiculés par le corps social (viol, inceste, abandon). Imagine-t-on la hantise de se croire enfant de l’inceste, soi-même voué au destin d’Œdipe (agir à son tour l’inceste à son insu) ?
54À la lumière de ce quadruple risque d’inscription d’une potentialité psychotique, examinons à présent la fonction psychique de la nomination de la mère de naissance.
Le noyau symbolique de l’identité
55La mère de naissance occupe pour l’enfant une place singulière :
- au plan imaginaire, l’enfant s’identifie à elle dans sa corporéité même selon le double axe de la contiguïté (du premier lien) et de la ressemblance (il partage une partie de son génome). Il peut se représenter comme son rejeton, autant comme partie d’elle (selon l’axe de la métonymie), que comme son reflet (selon l’axe de la métaphore) ;
- elle peut souvent désigner le père de naissance, et permettre au sujet d’entrer dans une relation triangulaire qui l’introduit à l’Œdipe et le protège de l’inceste.
56Le nom du père constitue le point d’ancrage complémentaire, comme représentant ce tiers qui déloge l’enfant de sa position phallique dans le désir réel ou supposé de la mère, et qui assure le repérage de l’interdit de l’inceste.
57Je nomme noyau symbolique principiel de l’identité la structure constituée par la symbolisation de ce double ancrage aux noms des parents d’origine [34]. Ce noyau symbolique participe de la construction de la personne, selon les catégories dégagées par Winnicott, dans les dimensions de sa singularité (unicité), de sa continuité temporelle (unité) et de son intégration somato-psychique (congruence) [35].
58Ses éléments connaissent de nombreux remaniements dans toutes les périodes de « transition », pour parler comme Maria Torok, à commencer par la période œdipienne. Ils peuvent être transférés sur les parents sociaux, qui ont à charge de donner à ce noyau toute sa consistance dans l’expérience vivante qu’ils offrent à l’enfant de la parentalité, de la filialité et de la relation œdipienne. À compter de la constitution de ce noyau symbolique, le sujet peut donc « partir à sa rencontre », selon la formule abrahamique du poème de Supervielle [36].
59L’expérience, la pratique et l’exercice de la parenté [37], d’ailleurs, ne se réduisent pas à ces fonctions, non plus que l’identité ne se réduit à son noyau symbolique principiel, d’autant qu’elle est un processus toujours inachevé. Il ne s’agit donc pas de remettre en cause le primat de la parenté symbolique sur l’engendrement biologique, il s’agit de sortir du clivage qui les voudrait sans rapport – et un rapport d’opposition, par exemple, est quand même un rapport !
60Ainsi la reconnaissance et la symbolisation du lien d’engendrement sont tout autre chose que la dévotion au dieu obscur du « lien de sang ». Il s’agit de la reconnaissance de la place de la sexualité, du corps propre et de l’altérité dans la construction de soi ; du nécessaire arrimage du symbolique et de l’imaginaire au réel, à ce « Commencement du monde », dont Lacan tenait l’image voilée en son salon [38].
61Si par « forclusion du Nom-du-père » on entend le rejet hors du champ symbolique du représentant de ce tiers porteur de l’interdit de l’inceste, j’appellerai « forclusion du Nom-de-la-mère » le rejet hors du champ symbolique du représentant de ce premier lien qui assure le nouage du réel du corps propre aux représentants imaginaires et symboliques de l’identité.
62Lorsque la naissance n’a pas donné lieu à ces nominations, reste que les parents sociaux du sujet peuvent reconnaître les fonctions du Nom-de-la-mère et du Nom-du-père, et accepter d’en être les médiateurs : la symbolisation de ce noyau leur incombe alors à eux seuls dans de bien difficiles circonstances. Les mécanismes de forclusion ne parviennent pas à détruire les éléments par le noyau principiel : quand il s’y trouve soumis, il s’en trouve comme éclaté et, réduit au mutisme, entièrement soumis à de bruyants processus primaires.
63Les psychanalystes peuvent aider à la symbolisation du noyau principiel de l’identité. Mais force est de constater, par ailleurs, que la loi actuelle, en France, n’y aide pas. Cette remarque est nécessaire en ce qu’elle signifie le « pas de côté » que les psychanalystes sont conduits à faire tant par rapport aux idéologies, que par rapport à la loi sociale.
Quand la loi pousse au délire
64Les lois françaises sont encore loin de reconnaître les risques liés à l’éclatement du noyau principiel de l’identité.
65La formule juridique française de l’adoption plénière, par exemple, induit chez les parents adoptifs le sentiment de devoir se substituer à la « famille par le sang » (sic), au lieu de les rassurer simplement sur le fait qu’ils bénéficient d’un transfert de droits [39]. Car le jugement d’adoption vaut comme acte de naissance de l’enfant et l’enfant est donc réputé « né » de… ses parents adoptifs. Ainsi, les stratégies idéologiques d’effacement (qui vont jusqu’à nier la maternité des femmes qui accouchent sous X) vont de pair avec la production de pseudo-réalités.
66La loi manifeste ainsi dans le même temps un déni du lien d’engendrement et un surinvestissement du lien de sang ! Comme si une parenté symbolique devait s’appuyer sur le fantasme d’un « lien de sang »…
67Aussi les parents adoptifs qui se conformeraient encore à la lettre de la loi (ils sont de plus en plus rares) risquent-ils d’envoyer à leur enfant un message en forme de double lien : « Les parents d’origine n’ont aucune importance, d’ailleurs nous sommes comme tes parents de naissance. » Autant scier la branche sur laquelle on est assis ! Ou bien ils doivent s’attendre à un retour indésiré : « Si mes parents adoptifs souhaitent que je les considère comme des parents de naissance, c’est que les parents de naissance ont une énorme importance. »
68Mais à suivre Piera Aulagnier sur l’effet des discours insensés des parents sur l’origine [40], il faudrait admettre que cette construction de la loi ouvre à une cinquième forme de potentialité psychotique, potentialité que l’enfant doit conjurer en construisant une pensée qui donne sens au discours des parents – quitte à ce que ce soit une pensée délirante.
69Or une croyance idéologique bien ancrée est que l’accouchement sous X protège l’adoption plénière, en fonde la stabilité, et que l’adoption plénière à la française répare le dol causé par l’inconnu des origines [41]. Mais il faut dire au contraire que l’injonction juridique à la « substitution » ne favorise pas le transfert des émois de l’enfant à l’égard de ses parents d’origine sur ses parents adoptifs (transfert du noyau principiel fantasmé de l’identité de l’enfant sur l’« atome de parenté [42] » constitué par la cellule adoptive). Au contraire, il risque de le compromettre. En effet, la forclusion du Nom-de-la-mère, introduite par l’accouchement sous X, signifie l’absence d’un représentant du premier lien. Comment donc transférer positivement un tout premier lien forclos, supposé ne pas exister, n’avoir aucune importance, ou bien être source de dangers extrêmes ?
70Cette substitution est appelée, dans l’esprit de la loi, à remédier aux souffrances de l’abandon et de la stérilité. Mais ce type de contrat narcissique [43] ressemble fort au contrat de « l’homme qui avait perdu son ombre » avec « l’homme qui avait perdu son reflet » dans le fameux conte d’Hoffmann. Autant se condamner à vivre dans une cave (une famille) sans lumière (sans principe de réalité) et sans miroirs [44].
71Il ne faut donc pas s’étonner qu’au contraire la reconnaissance et la réintroduction du nom de la mère d’origine tendent plutôt à renforcer les liens de la famille adoptive qui reste médiatrice du Nom-de-la-mère et du Nom-du-père – et j’oserai dire réparatrice, dans une reconnaissance des joies, des souffrances et des limites de chacun.
Vers de nouveaux mondes
72Cet apaisement s’est manifesté pour la famille de Lucia. À aucun moment je n’ai prescrit ni interdit de recherches concernant les parents d’origine. J’ai servi pour les parents comme pour la fille de médiatrice dans la symbolisation des rapports à la mère de naissance de Lucia. Finalement Mme M. s’est libérée de ses convictions et a décidé de livrer le nom de la mère d’origine si sa fille le lui demandait. Mais, comme nous le verrons, Lucia ne le souhaitait pas immédiatement : elle avait surtout besoin de rêver cette mère de naissance autrement. Elle a construit de son côté un projet de vie nettement articulé à la réparation de l’imago maternelle, et fortement appuyé sur ses identifications à ses parents adoptifs.
73À vrai dire, seuls des obstacles culturels expliquent la négligence où nous avons pu nous trouver de ces questions. Pour un Anglo-Saxon, comme Winnicott : « Il est très naturel, expliquait-il en 1955, qu’un adolescent ou une adolescente cherche à découvrir tout ce qu’il y a à découvrir sur les parents véritables. J’ai aidé des adolescents dans cette sorte de recherche. […] Si cela arrive à votre enfant adopté, j’espère que vous ne le prendrez pas pour une injure […]. Au cours de l’adolescence, les enfants commencent à s’intéresser à l’hérédité [45]. »
74De son côté, une femme qui a accouché d’un enfant en porte la marque dans son corps. Rares sont celles qui ne finissent pas par reconnaître pour elles-mêmes leur responsabilité devant le don d’une vie. Les hommes, il est vrai, sous nos latitudes phallocratiques, sont plus prompts à s’imaginer irresponsables.
75Mais si les hommes et les femmes savaient les tourments qu’ils risquent d’engendrer, ne trouveraient-ils pas le courage d’assumer leur responsabilité devant la vie ? Aucune honte ne devrait pouvoir s’attacher à la naissance d’un enfant et ou à l’incapacité matérielle ou psychique de l’élever. Quand ils le comprennent, les parents d’origine ont à cœur de pouvoir un jour se présenter à leurs enfants [46].
76L’exercice de la psychanalyse suppose, autant que l’écoute des patients, l’analyse ou la déconstruction des productions idéologiques d’une culture et, partant, de quelques théories de nos maîtres. Nos hypothèses risquent alors de se trouver, comme disait Maria Torok « dans la même position que les investigations de la Renaissance par rapport aux dogmes de l’Église [47] ». Du moins avons-nous l’avantage de devenir témoins des bouleversements qu’opèrent les patients en eux-mêmes et autour d’eux. Cette petite Lucia et ses parents, comme tant d’autres familles adoptives et parents d’origine, sont en train d’inventer, comme Jacques Derrida l’avait bien perçu [48], de nouvelles solidarités ; ils projettent de faire entrer en relation des mondes qui se croyaient voués à s’ignorer – comme s’il ne fallait pas savoir que ce sont en général les plus pauvres d’ici et d’ailleurs qui donnent aux « riches » leurs biens le plus précieux : la promesse d’un avenir. Ces petites histoires participent de la grande histoire.
77Le « secret » idéologique s’efforce d’inventer des chimères, souvent plus cruelles encore que la réalité, pour couvrir la silenciation de cette cruauté bien réelle du monde. En tant que psychanalystes, nous ne pouvons épargner à personne la rencontre de la réalité, mais nous pouvons au moins soulager le monde de quelques chimères, y compris les nôtres. Travaillons donc à présent à nous délivrer encore, si nécessaire, des miennes !
Post-scriptum : du travail analytique dans le cas de Lucia [49]
78L’adolescence est une période charnière souvent difficile pour les familles adoptives. Les jeunes doivent s’attendre à une nouvelle séparation. Dans le même temps, les identifications potentielles aux parents de naissance sont réactivées et la question de la capacité d’intégration des pulsions se pose avec acuité. Les pires craintes des jeunes concernent bien sûr les chances de réussite ou non de la vie sexuelle et sentimentale.
79Les parents adoptifs ne peuvent tout à fait l’ignorer. Et leur capacité à faire avec les représentations qu’ils portent en eux des parents de naissance de l’enfant peut être mise à rude épreuve, éveillant une forme de hantise de la désaffiliation de leur enfant.
80Les faux secrets idéologiques font ici des ravages. Les réactions circulaires négatives s’emballent vite : l’enfant, soumis aux projections des adultes, se met à se comporter comme les parents le redoutent ; ils expriment leur rejet de ce qui, dans l’enfant, ne leur appartient pas. L’enfant se sent rejeté au plus profond de lui-même, du côté de ce noyau originaire de l’identité, alors que son identité est tout autant constituée par ses identifications à ses parents adoptifs. Parents et enfants s’agressent désespérément, sans plus rien comprendre à leurs propres réactions.
81Dans le cas de Lucia, il était urgent de desserrer le nœud fusionnel et conflictuel mère/fille, et de sortir Lucia d’un risque d’envahissement par des pulsions autodestructrices.
82Du côté de Mme M. le travail consistait à :
- la délivrer des faux secrets idéologiques qui alimentaient ce type de hantise, de manière à lui rendre une liberté fantasmatique concernant les origines et les potentialités de sa fille ;
- ouvrir la question de ce qu’elle projetait de ses démêlés avec sa propre filiation ;
- lui donner à entendre que sa fille répondait aux attentes projectives qu’elle développait ;
- tenir ferme l’espace du secret de la consultation au service de la séparation psychique.
83Elle vivait déjà avec un organe important en moins. Elle avait toujours eu le sentiment que la mort était pour demain. Enfin, « demain » n’avait guère de sens pour elle. Mais tout cela ne la heurtait pas : non, ce qui la minait, c’était la litanie des reproches qu’on lui faisait, parce qu’elle faisait mal « ceci-cela ». Pratiquement tout. Surtout on lui faisait, pensait-elle, une sale réputation.
84Autrement dit, mourir, passe. Mais « avoir la honte », ça non. La priorité était la reconstruction narcissique.
85Je me mis donc à écouter « ceci-cela ».
86J’y entendis des vestiges de sa vie antérieure à l’adoption, longue de deux années, des séparations, des traumas post-adoption (elle avait été très malade et l’objet de soins attentifs) et des projections négatives qu’elle avait incorporées ou projetées sur ses objets d’investissements. « Ceci-cela » prenait sens. D’une façon ou d’une autre, son corps était en jeu.
87Par exemple, on disait qu’elle parlait mal, et je ne la comprenais pas toujours, comme si elle avalait ses mots. Mais, à la réflexion, je découvris un accent latino-américain, comme si elle utilisait les phonèmes qu’elle avait intégrés durant ses deux premières années, probablement avant qu’elle n’ait l’usage de la parole. Cette prononciation, c’est tout ce qui lui restait de là-bas, comme conservé dans l’oreille, dans la bouche, comme au bord des lèvres et sur le bout de la langue. Je pus lui faire part de ma découverte en l’imitant gentiment. Elle s’en réjouit beaucoup. « Je suis péruvienne », me dit-elle fièrement. J’entendis surtout : « Je suis ! »
88Il y avait chez elle un incroyable écart entre l’immaturité de ses attitudes et la pertinence de ses intuitions et de ses pensées. Il fallait tabler sur son intelligence.
89Face à ses parents elle exhibait une forme de négligence de soi et d’impudicité extrême – outre une manifestation abandonnique, n’était-elle pas à leur égard « la honte tout entière imposée » à sa mère de naissance ?
90La restauration narcissique passait par le droit de rêver à une meilleure représentation de sa mère d’origine. Au début elle se contentait d’un plaidoyer : « J’ai fait mieux que ma mère », car elle avait dépassé l’âge auquel sa mère avait été enceinte. Elle pensait donc devoir livrer combat contre un destin inscrit en elle, elle comme double de sa mère. La dimension de l’avenir s’ouvrit enfin devant elle autour d’un projet de réparation de l’image de sa mère d’origine. Elle souhaitait un jour la retrouver et peut-être bien lui venir en aide car elle comprenait maintenant qu’elle était probablement très pauvre. Cela donna lieu à un rêve humanitaire (éveillé) : « Devenir pompier en Amérique latine. » Quant aux garçons, le principal pour elle à présent étaient qu’ils la « respectent ».
91Elle se lança pour finir dans une carrière sociale humanitaire, suivant les traces de ses parents adoptifs, où elle se montra très vite dévouée et compétente, alors qu’elle avait connu un échec scolaire quasi total au collège. Elle quitta le domicile de ses parents, et entretint dès lors de très bons rapports avec eux.
92Comme j’avais accueilli les sentiments hostiles et pleins de crainte de Mme M. à l’égard de la mère d’origine de l’enfant, elle rêva un jour de la mère de naissance de sa fille sous les traits de mon propre visage. J’étais donc devenue le représentant de ce premier lien forclos, et mère et fille purent commencer à engager un dialogue indirect avec cette figure à partir de ma position de « tiers témoin » (au sens où l’entend Maria Torok). Madame M., par identification (avec une pointe de rivalité), pouvait à présent s’investir comme médiatrice du lien forclos et représenter encore davantage pour sa fille le « Nom-de-la-mère ».
93Elle m’annonça un jour qu’elle était à présent décidée à livrer l’identité de la mère de naissance à sa fille et envisageait un voyage au Pérou. « On l’accompagnera, bien sûr », s’empressa-t-elle d’ajouter. Je dus tempérer son élan : il fallait attendre que sa fille en fasse la demande ! Non, ça ne se laisse pas maîtriser !
94À mon avis, Lucia, pour le moment, se donne surtout le droit de continuer à rêver sa mère de naissance, et de la meilleure façon de surpasser dans les plaisirs de la vie ses deux mères à la fois.
95Si ma mémoire est bonne, la grande fierté de Lucia serait d’assumer seule ce voyage. Je ne serais pas étonnée qu’elle y parvienne. Le noyau symbolique de son identité, à défaut d’être « réparé », lui paraît sans doute à présent symboliquement transformable en expériences créatives.