Représentations lexicographiques de la dénomination. Le traitement de appeler, désigner, nommer et dénommer dans les dictionnaires monolingues du français
- Par Bruno Courbon
- et Camille Martinez
Pages 59 à 75
Citer cet article
- COURBON, Bruno
- et MARTINEZ, Camille,
- Courbon, Bruno.
- et al.
- Courbon, B.
- et Martinez, C.
https://doi.org/10.3917/lf.174.0059
Citer cet article
- Courbon, B.
- et Martinez, C.
- Courbon, Bruno.
- et al.
- COURBON, Bruno
- et MARTINEZ, Camille,
https://doi.org/10.3917/lf.174.0059
Notes
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[1]
Richelet 1680 [Rich.] ; Furetière 1690 [Fur.] ; Académie française 1694-1718-1740-1762-1798-1835-1878- 1932 (35)-1992 (2000) [DAF1 à 9] ; Féraud 1787-1788 [Fér.] ; Littré 1863-1873 [Litt.] ; Larousse 1865-1876 [GL] ; Hatzfeld & Darmesteter 1890 (1900) [Hatz.] ; Robert (dir.) 1953-1964 [GR] ; Guilbert, Lagane & Niobey 1971-1978 [GLLF] ; Imbs & Quemada (dir.) 1971-1994 [TLF] ; Lexis 1979 [Lex.].
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[2]
Au sujet du « lien référentiel » sur lequel repose la dénomination, voir Kleiber (1984).
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[3]
Lorsqu’il s’agit de faire référence pour la première fois à une entité, en recourant à des moyens langagiers – linguistiques ou non linguistiques – qui peuvent ne pas être (encore) partagés par les membres de la communauté.
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[4]
Kleiber (1984 : 79) parle à ce propos d’« habitude associative ». L’une des définitions que propose le DAF8 du verbe appeler regroupe les deux facettes (catégorisation traditionnelle vs innovante) : « Désigner quelqu’un par son nom ou pourvoir quelqu’un d’un nom ». Cette distinction rejoint la relation métonymique existant entre acte discursif (processus toujours singulier) et résultat linguistique issu de cet acte (ou d’une série d’actes analogues). Même si certaines unités ont tendance à être placées davantage du côté de la mouvance du discours (cf. nomination, voire désignation), et d’autres du côté de la reproduction de la langue (cf. dénomination, voire appellation), toutes présentent, au moins à un moment de leur histoire, cette double facette. Cela s’explique sans doute assez simplement par le fait que toute instanciation discursive est susceptible d’être établie en langue à partir du moment où elle est comprise (donc partageable), mais aussi, à l’inverse, par le fait que plus un fait dénominatif est usuel, plus il a tendance à servir au processus de référence dans des situations énonciatives particulières (cf. la définition que donne Pottier du concept d’orthonyme, qui est proche du concept de terme de base dans les approches issues de la psychologie cognitive).
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[5]
Ce sens, que l’on trouve en substance dès Richelet, est présenté dans des termes similaires depuis DAF1. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’appellation des lettres consistait à les nommer en les épelant (voir DAF4-8 ; également présent dans Hatz., il est marqué « vx » dans le TLF).
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[6]
Étant donné la proximité sémantique, on est tenté de faire un rapprochement synchronique entre dessein et désigner, qui respectent une règle d’alternance phonétique du français (cf. clin / cligner, seing / signer, mais aussi loin / éloigner, poing / poignée, témoin / témoigner). Ce rapprochement n’est pas établi dans les dictionnaires consultés.
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[7]
Au sens de « catégorisation sémiotique première, avec ou sans imposition d’un nom ».
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[8]
Dénommer et ses dérivés se situent à la limite du macro-champ : sans doute trop précis pour avoir une portée aussi large que les autres ressortissants dudit champ, ils comportent néanmoins le sens de « mentionner, citer », qui rend possible une finalité performative.
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[9]
Fur., sous désigner.
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[10]
Terme définissant que l’on retrouve notamment dans le Littré et dans le GLLF.
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[11]
Par opposition à la désignation ou à la nomination, qui n’impliquent pas l’existence d’une récurrence usagère.
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[12]
Une appellation relève donc d’un vocabulaire, et non du lexique à proprement parler.
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[13]
Indépendamment du résultat (qui ne relève plus du monde de la langue à proprement parler) : l’action d’appeler peut conduire à un échec.
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[14]
Voir l’article très abouti nom du GLLF, qui rappelle qu’un nom qualifie.
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[15]
Les anciennes éditions du DAF rapportent le rapprochement qu’il pouvait y avoir historiquement entre le nom et l’être auquel il ser (vai) t à faire référence : « Un homme est sans nom, on ne le connaît point dans le monde ; il est sans crédit, sans autorité. || C’est un homme de nom, c’est un homme qui a de la naissance. || Le nom Chrétien, le nom Romain, le nom Français, etc. Tous les Chrétiens, le Christianisme, tous les Romains, l’Empire Romain, tous les Français, la Monarchie Française, etc. » (DAF5, sous nom).
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[16]
On peut ainsi être dit bien ou mal nommé (voir DAF8, sous nommer).
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[17]
« [P]ar la présupposition référentielle qui s’y attache [...] les dénominations constituent un engagement ontologique en faveur des choses dont nous voulons qu’elles existent, qu’elles soient stables et intersubjectivement partagées. » (Kleiber, 2001 : 34)
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[18]
Voir également Née (2007) à propos de l’objet discursif « insécurité ».
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[19]
« Il a un sens logique et philosophique de signe qui dénomme les choses de la réalité (en anglais name) et une valeur grammaticale, celle de substantif (anglais noun). » (Kleiber, 1984 : 81)
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[20]
Tout « signe codé » en langue correspondant à une dénomination (name), Kleiber (1984 : 82) étend la catégorie aux verbes, adjectifs et adverbes. Notons ici que la notion de « signe codé » est particulièrement ambiguë : les unités qui relèvent d’autres parties du discours – prépositions, déterminants, etc. – ne sont-elles pas elles aussi des « signes codés » ? Afin de représenter la diversité de la réalité dénominative, Petit (2008) propose, quant à lui, la tripartition suivante : « dénomination d’objet », « dénomination de procès » et « dénomination de propriétés ».
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[21]
Voir sur ce point Kleiber (2001 : 30 sqq.).
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[22]
Cette valeur d’usage n’est pas sans lien, à un niveau plus abstrait, avec celle que prend le (même) préfixe dé– combiné dans défaire ou démonter, mais nous laisserons là cette question.
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[23]
Une quinzaine d’années plus tard, Kleiber (2001) juge préférable de parler de « catégorie ».
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[24]
Par exemple, elle ne figure explicitement qu’à l’article nom du Petit Robert 2012, dans lequel elle n’est inscrite que depuis l’édition de 1993.
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[25]
Voir Boulanger & Cormier (2001) pour la présence du nom propre dans les dictionnaires généraux... de noms communs.
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[26]
Le caractère plus éphémère de la désignation permet de comprendre pourquoi Kleiber (1984) choisit – implicitement – d’opposer le terme désignation au terme dénomination. Cette distinction repose sur l’opposition plus générale entre non codé (désignation) et codé (dénomination).
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[27]
À ce sujet, Lüdi (1995 : 105-106) propose de faire la distinction entre les actes dénominatifs « directs » (accès à l’orthonyme) et les actes dénominatifs « médiats » (recours à l’euphémisme, à des métaphores, à des périphrases).
1. INTRODUCTION
1 Depuis qu’ils existent, les glossaires et les dictionnaires ont servi à apporter des informations sur le signifié des unités de la langue et ainsi à normaliser la dénomination des objets du monde (réel ou imaginé), dans le but de les mettre en partage d’une communauté de locuteurs.
2 Les phénomènes dénominatifs tiennent aussi une place importante dans le travail du lexicographe. Sur le plan patrimonial, une partie des catégories que les sujets de langue utilisent pour façonner leur(s) réalité(s) se trouve consignée dans les nomenclatures et dans les articles des dictionnaires. Ceux-ci constituent généralement des ouvrages de référence auxquels les usagers se reportent pour trouver la dénomination adéquate dans une situation donnée, ou pour avoir confirmation du bon usage d’un mot, d’une expression, d’une tournure. Il s’agira, dans cet article, d’étudier la compréhension que les dictionnaires monolingues du français ont de la notion de dénomination, et la place qu’elle y occupe à travers l’histoire. On examinera, dans un premier temps, la façon dont sont traités quatre des termes qui se rapportent à l’activité dénominative (dénommer, désigner, nommer et appeler). Dans un second temps, on fera ressortir, à travers l’analyse de trois champs lexicaux, ce que les articles de dictionnaires donnent à voir du fait dénominatif.
2. ENQUÊTE DANS LES DICTIONNAIRES
3 Il s’agit, dans cette première partie, d’étudier les définitions que proposent un panel de dictionnaires du français [1] pour les verbes dénommer, désigner, nommer et appeler, en dressant un tableau des termes définissants et des diverses structures argumentales relevées.
2.1. Dénommer
4 Le verbe dénommer, sémantiquement très proche de nommer, possède trois sens principaux dans les dictionnaires de langue française.
2.1.1. Dans un acte de justice
5 Dans un emploi juridique, dénommer, c’est d’abord citer le nom de quelqu’un dans un acte de justice. Ce sens spécialisé, qui est omniprésent dans les dictionnaires du corpus (exception faite du GL) et toujours en première position, donne lieu à l’emploi substantivé du participe : « le dénommé Untel... ». S’il est le plus souvent défini par son équivalent nommer, on trouve aussi ponctuellement des équivalences avec comprendre [Fur.] probablement au sens ancien de « faire entrer, inclure », avec désigner [Lex.], avec mentionner [DAF9]. Le fait de dénommer quelqu’un dans un acte devant s’effectuer avec une précision nécessaire, on trouve ponctuellement un complément de manière : « d’une façon expresse » [DAF9], « nommément » [Fur.], adverbe qui peut s’entendre comme synonyme de précisément ou expressément.
2.1.2. Extension au langage courant
6 Le deuxième sens correspond d’abord à une extension du sens originel, juridique, au langage courant. Il n’apparaît dans les dictionnaires qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle [GL, DAF7]. Il s’agit alors de « désigner » [DAF7-9, GLLF], d’« indiquer » [GL], de « citer » [GLLF] quelqu’un, que ce soit « par son nom » [GL, GLLF] ou « par un nom » [GL, DAF7]. Cette dernière nuance, qui implique que la personne nommée n’ait pas encore de nom et qu’il s’agisse de lui en attribuer un, permet de faire le lien avec le troisième sens.
2.1.3. Attribuer un nom à un référent
7 Il s’agit dans cette troisième acception d’associer un nom à une réalité, qu’il renvoie à un être animé ou non. On approche alors du sémantisme de nommer. Dans la lexicographie, ce sens apparaît d’abord dans le Littré. Il s’agit alors d’« assigner » [Litt.], d’« attribuer » [Hatz., GLLF, TLF], d’« imposer » [DAF8], d’« affecter » [Lex.], de « donner » [GR] un nom. Les bénéficiaires de cet acte de dénommer sont plus vastes que ceux du sens précédent, qui étaient spécifiquement humains, et englobent des groupes d’entités souvent désignés par l’appellation « classe » : « une classe de personnes » [Hatz., DAF8], « un groupe ou une classe d’êtres » [GLLF], « une classe d’individus » [GR], « une classe de choses » [Hatz., DAF8], « un groupe ou une classe de choses » [GLLF], « une personne » [DAF8, GR], « un être » [GLLF], « quelqu’un » [TLF, Lex.], « une chose » [DAF8, GLLF, GR], « quelque chose » [TLF, Lex.]. Le glissement sémantique par rapport au sens précédent s’effectue donc par la désignation d’une « première fois » dans l’acte de nommer, qui se traduit par une association sémiotique nouvelle fondée sur l’affectation d’un signe (= assignation) à un nouveau type de référent.
2.2. Désigner
2.2.1. Porter à la connaissance
8 Le premier sens de désigner, présent dès le Richelet, correspond à l’idée de porter à la connaissance d’autrui, par l’exercice du langage ou non, l’existence d’une réalité. Il s’agit en effet de « donner à connaître » [Rich.], de « montrer » [Fur., Lex.], d’« indiquer » [Fur., DAF6-9, GL, GLLF, GR], de « dénoter » [DAF1- 7, Fér.], de « faire reconnaître » [GL] ou de « faire connaître » [GLLF, TLF, DAF9], de « déterminer » [Hatz.], d’« attirer l’attention sur » [Lex.] ou, synthétise Littré, d’« indiquer de manière à faire reconnaître ». Si les objets sur lesquels porte l’action de désigner sont peu nombreux dans les définitions (« une personne », « une chose », plus rarement « un lieu », comme dans le DAF9), en revanche les moyens d’y parvenir sont nombreux. D’une part, on relève des marques purement linguistiques : « par des expressions » [DAF1-8], « par son nom » [Hatz.], « en nommant, en expliquant » [TLF], « au moyen d’un mot, d’une phrase » [DAF9]. D’autre part, on trouve aussi l’expression de marques non linguistiques : « par des marques » [DAF1-8, Fér.] « au moyen d’une marque quelconque » [GLLF], « par une indication spéciale » [GL], « par une marque » [GR]. Entre ces deux pôles, plusieurs éléments de définition sont ambigus et peuvent s’interpréter à la fois comme marques verbales ou non verbales : « par quelques signes » [Rich.], « par des symboles » [DAF1-7], « par quelque trait distinctif » [Hatz.], « au moyen d’une indication » [GLLF], « par un geste » [GLLF, GR], « au moyen d’un signe, d’un geste » [DAF9], « par un signe » [GR]. Quel que soit le moyen utilisé, l’opération suppose de la précision (« de manière précise », TLF), car il s’agit de transmettre à autrui le moyen de « distinguer » [GR] l’objet désigné de tous les autres, donc d’envisager son individualité référentielle. Ce sens débouche dans le TLF sur une définition marquée « LING. » qui fait intervenir sans la nommer la notion de référence : « Représenter par un signe oral, graphique, un objet, une chose de la réalité », accompagnée d’une extension de sens qui envisage la désignation non verbale, « Indiquer avec précision par un signe autre que linguistique (par un geste, un signal) ».
2.2.2. Attribuer une fonction sociale à quelqu’un
9 Dans un deuxième sens très concret qui consiste à attribuer officiellement une fonction sociale à quelqu’un (il s’agit donc d’une restriction du sens précédent), désigner est défini par quelques verbes tels que « destiner » [Fur., DAF1-8, Fér., TLF], « nommer » [DAF1, Fér., Litt.], « choisir » [Litt., GLLF, TLF, Lex., DAF9, GR], « déterminer » [Hatz.], « qualifier » [TLF, GR], « investir » [Lex.]. Quant à la fonction assignée, elle prend plusieurs appellations, qui se diversifient surtout au XXe siècle : il s’agit d’« une charge » [Fur., DAF1-9, TLF], d’« une autorité » [Fur.], d’« une dignité » [DAF1-9, GR], d’« une destination » [Hatz.], d’« une activité » [GLLF, GR], d’« une responsabilité » [GLLF], d’« un emploi » [TLF, GR], d’« une fonction » [TLF, Lex., DAF9], d’« un rôle » [Lex., GR], d’« une mission » [GR].
2.2.3. Être le signe de quelque chose
10 Enfin, dans un troisième sens de désigner, qui n’apparaît qu’avec la sixième édition du DAF, les lexicographes laissent de côté l’agent pour se préoccuper du rôle joué par le signe lui-même. Comme pour le premier sens, on retrouve une alternance entre marques linguistiques et non linguistiques. Désigner, c’est d’abord être « le signe » de quelque chose [DAF6-8, GL, Litt.]. C’est également, cette fois dans une acception éventuellement non verbale, en être « l’annonce » [DAF6-7], « le symptôme » [DAF6-7], « la marque » [GL, TLF], « le symbole » [DAF8, GLLF], « la représentation » [GLLF], « l’indice » [TLF]. C’est enfin, dans deux formules qui illustrent chacune l’une des facettes du signe saussurien, « avoir pour référent » [TLF] et « être le signe linguistique de » [GR ; nous soulignons].
2.3. Nommer
2.3.1. Attribuer un nom à un référent
11 Le premier sens de nommer correspond, comme le dernier sens de dénommer, à l’association d’un nom à un référent. Les verbes définitoires qui dressent le portrait de ce procès sont plus nombreux que pour dénommer et répartis différemment. Il s’agit dans la plupart des dictionnaires de « donner un nom » [Rich., Fur., DAF1-9, Fér., GL, GR], plus rarement d’« imposer » [DAF1-9, Fér.], de « choisir » [GL], de « déterminer » [GL], de « décider » [GL], de « décerner » [DAF8], d’« attribuer » [TLF] un nom, de « distinguer par un nom » [Litt., Hatz., Lex., GR], de « pourvoir d’un nom » [GLLF]. L’expression linguistique qui se trouve associée à un référent est diversement décrite. C’est la plupart du temps, tout simplement, « un nom » [Rich., Fur., DAF1-8, Fér., Litt., GL, TLF, GR], parfois accompagné d’un qualificatif : « un certain nom » [GL], « nom propre » [GLLF], « nom spécifique » [GLLF], « nom (propre ou commun) qui désigne individuellement » [TLF]. Mais ce peut également être « une certaine attribution » [GL], « un mot qui désigne individuellement » [Hatz.], « une qualification » [DAF8- 9], « une épithète » [DAF8-9], enfin « un vocable particulier » [GR]. Quant au dernier actant, celui qui va bénéficier de l’attribution du nom, il s’agit le plus souvent d’« une personne » [Litt., Hatz., GR, TLF, Lex.] ou d’« un être » [GLLF, DAF9] « animé ou inanimé » [GLLF], « nouvellement identifié ou créé » [GLLF], voire d’« un enfant » [Rich.], plus rarement d’« une chose » [Fur., Litt., TLF, Lex., DAF9, GR], notamment si elle est « nouvellement identifiée ou créée » [GLLF], ou d’« un concept » [GR].
2.3.2. Faire mention du nom de quelque chose
12 Nommer connaît un deuxième sens qui correspond à l’action de dire le nom de quelque chose qui en possède déjà un. Cela suppose que l’association signe-référent préexiste et soit reconnue ; il ne s’agit alors que d’en faire état. Les verbes employés dans la définition renvoient tous à un procès clairement linguistique : « dire » [Rich., DAF1-9, Litt., GL, TLF, GR], « faire mention » [Rich.] ou « mentionner, oralement ou par écrit » [GLLF], « appeler » [Fur.], « prononcer » [Litt., GL, TLF, Lex.], « citer » [GL, GLLF], « énoncer » [GL], « écrire » [Lex., GR]. Quant aux actants du verbe, il s’agit dans toutes les définitions d’une personne (ou d’une chose) et de son nom.
2.3.3. Attribuer une fonction sociale à quelqu’un
13 Enfin, dans un sens d’abord juridique, nommer sert à assigner officiellement à quelqu’un une fonction sociale, ou plus précisément « un bénéfice » [DAF1- 5], « un emploi » [DAF1-7, Fér., Litt., GLLF, TLF], « une charge » [DAF1-7, Fér., Litt., GLLF, TLF, GR], « une dignité » [DAF6-7, TLF, GR], « une fonction » [GL, Hatz., GLLF, TLF, DAF9, GR], « un titre » [GL, Hatz.], « un poste » [DAF9]. Rarement mentionnés, ceux qui sont habilités à nommer autrui à un poste détiennent le pouvoir juridique : « le juge » [Rich., Fur., DAF6-8, Litt.] ou « le tribunal » [Hatz.]. Ceux qui reçoivent une telle nomination jouent un rôle lors d’un procès : « experts » [Fur., DAF6-9, Litt., GLLF, TLF], « arbitres » [DAF6- 8, Litt., GLLF], « défenseurs » [DAF6-8, Litt., Hatz., GLLF] et « avocats » [TLF, DAF9]. L’emploi du verbe nommer pour ce procès recoupe presque entièrement l’emploi de désigner (cf. 2.2.2).
2.4. Appeler
2.4.1. Dire le nom
14 Dans un premier sens, appeler correspond à l’activité linguistique consistant à dire le nom de quelque chose ou de quelqu’un. Il est alors le plus souvent défini par « nommer » [Rich., Fur., DAF1-7, Litt., TLF, DAF9, GR]. Parfois, l’action de nommer est aussi définie comme ayant pour but d’« attribuer » [TLF] ou de « donner un nom » [DAF6, GL, GR]. Mais ce sens connaît une restriction plus importante lorsque l’action d’appeler a pour but d’« inviter à venir » [DAF6-9, Litt., Hatz., GLLF, GR], de « faire venir » quelqu’un ou quelque chose [Rich., DAF1-9, GL, Litt., TLF, Lex., GR], ou de s’assurer de sa présence [DAF6-8, GL, TLF, GLLF, Lex.] en prononçant son nom.
2.4.2. Dans le domaine juridique
15 Par une restriction du dernier sens exposé, appeler s’emploie en particulier dans un cadre juridique, avec pour termes définitoires « citer » [DAF2-8, GL, Litt., TLF], « faire comparaître » [GL], « convoquer » [GLLF] et pour actant « devant un juge » [DAF2-8, GL, TLF] ou « en justice » [Litt., TLF]. Un autre sens, unanimement présent dans les dictionnaires du panel, correspond à l’action de recourir à une juridiction supérieure pour faire amender un jugement.
2.5. Bilan
16 Les quatre verbes étudiés sont proches dans leurs emplois et par le fait qu’ils sont mutuellement employés dans leurs définitions respectives. Ils se démarquent pourtant par divers aspects de leur sens. Dans chaque article de dictionnaire consacré à ces verbes, mais aussi dans les articles consacrés à leurs dérivés (appellation, nomination, dénominatif, etc.), des phénomènes dénominatifs se font jour, qui méritent que l’on y prête attention. On tâchera, dans un premier temps, de déterminer la place et la nature de ceux-ci dans l’économie du texte lexicographique, avant d’examiner les lignes de force des faits dénominatifs telles qu’elles se dégagent des articles de dictionnaires.
3. REPRÉSENTATIONS LEXICOGRAPHIQUES DU FAIT DÉNOMINATIF À PARTIR DE TROIS FAMILLES LEXICALES
17 Un examen détaillé des influences épistémologiques qui nourrissent l’esprit des lexicographes serait intéressant et instructif. Toutefois, le cadre du présent article ne permettant pas de proposer une étude approfondie sur le sujet, on se contentera d’y décrire de façon sommaire les points de vue qui ressortent des articles de dictionnaires à propos de la notion de dénomination.
18 La comparaison diachronique des dictionnaires retenus révèle à la fois des lignes de force communes aux familles lexicales d’appel, de nom et de signe, mais également un ensemble de traits qui les distinguent assez nettement les unes des autres. On présentera d’abord les zones de partage entre ces champs lexicaux, avant de proposer un résumé de leurs caractéristiques propres, ce afin de démêler autant que possible l’« imbroglio terminologique » (Siblot, 2001 : 193) qui semble caractériser les termes associés à la notion de dénomination.
3.1. Zones de partage entre les trois champs lexicaux
19 Fondamentalement, chacun des trois champs lexicaux retenus sert à exprimer la relation de référence à une entité « extralinguistique » objet de l’attention, par l’intermédiaire d’un processus de catégorisation sémiotique [2]. Des usages sémantiques analogues traversent les trois champs, qui, tous, se fondent sur des relations de métonymie. Le champ lexical formé à partir de –sign– est aujourd’hui « hyperonymique » par rapport aux autres. Cela peut s’expliquer par le fait que le signe, par son grand degré d’abstraction, permet la catégorisation la plus générale qui soit. Si l’on se fie aux définitions des dictionnaires étudiés, la position hyperonymique qu’occupe le champ lexical formé sur –sign– semble assez récente. C’est seulement dans le dernier tiers du XIXe siècle que le verbe désigner est employé, avec une fréquence remarquable, dans les définitions de nommer et de dénommer. Sa fréquence augmente aussi à partir de la seconde moitié du XIXe siècle dans les définitions d’appeler.
20 On peut constater que chacun des champs lexicaux est traversé par une distinction lexicalisée entre catégorisation occurrentielle, éventuellement innovante [3], et catégorisation usuelle, i. e. régularisée en usage [4].
21 En lien métonymique avec la signification de « catégorisation occurrentielle » se trouve un usage qui traverse les trois champs : celui de mention (voir 2.1, 2.2.3 et 2.3.2). Il ne s’agit plus seulement d’évoquer l’entité représentée, mais d’en mentionner le nom (ou le signe) : « En parlant du nom qui dénomme », précise le TLF dans l’une des définitions du verbe dénommer. On a alors une ambivalence interprétative entre « chose nommée » et « signe nommant » (Rey-Debove 1971), avec une tendance à rendre le second plus saillant que la première. C’est le cas du sens du verbe appeler présenté dans la définition suivante : « Prononcer à haute voix les noms des personnes d’un groupe, d’une liste... » [GLLF] [5]. Dans un contexte formel (administratif, judiciaire, etc.), mentionner, c’est-à-dire ‘évoquer formellement’, équivaut à citer, et en particulier ‘citer à comparaître’ ou ‘convoquer’ (cf. appeler, au sens militaire ou dans le système judiciaire), ou bien encore choisir, dans une cérémonie officielle ; par exemple : « Action de citer quelqu’un ou le fait d’être cité publiquement par son nom » (GLLF, sous nomination).
22 Associée à l’acte de nommer, la dimension publique – éventuellement institutionnalisée – de la distinction « parmi d’autres personnes d’une liste » (Lex., sous nomination) confère une valeur sociale forte à la quasi-totalité des unités lexicales étudiées. L’individu, puisqu’il s’agit essentiellement de distinguer des personnes, intègre un système préétabli, en général reconnu. L’intégration au système est planifiée, ainsi que le montrent les définitions suivantes de désigner : « nommer d’avance » [Litt.], « faire connaître d’avance » [TLF]. On appelle, nomme, dénomme, et surtout désigne à dessein [6]. Convocation, recours à une juridiction supérieure, citation à comparaître, affectation en qualité de..., les liens avec le domaine juridique sont trop étroits et trop nombreux dans les trois familles lexicales pour qu’il s’agisse de coïncidences. Les marques lexicographiques confirment cette proximité : « terme de palais », « terme de procédure », « droit », « jurisprudence », etc. Il n’y a là rien d’étonnant, dans la mesure où la sémiotisation [7] s’établit sur un modèle analogue à celui de la loi. Les rapprochements entre langage et législation sont légion. Les plus anciens témoignages que l’on en conserve remontent à l’Antiquité grecque (cf. l’onomathète platonicien) et à l’Ancien Testament (voir en particulier Genèse 2, 20). La langue, en tant que forme sociale, a souvent été, à l’image du système judiciaire, considérée comme une institution, dont participent les dénominations. Une fois institués « en langue », les noms – et plus généralement, une fois institués en « langage », les signes distinctifs – constituent des vecteurs d’identification. Oscillant entre moyen et fin, –nom–, –sign–, –appel– comportent une valeur téléologique [8]. Furetière, déjà, avait saisi la distinction générale entre « montrer, indiquer » et « estre destiné pour... » [9], i. e. « choisir [10] (une personne) », distinction que l’on retrouve dans les deux autres familles lexicales, avec quelques distinguos que nous allons présenter maintenant.
3.2. Caractéristiques propres aux trois familles lexicales
3.2.1. Appel, appeler, appellation, appellatif
23 G. Petit (2009 : 569-572) considère qu’une appellation est caractérisée par les traits suivants : « stabilité d’emploi » et « fixation référentielle » [11], mais surtout (ce qui la distingue des dénominations) « [restriction] au corpus d’un auteur ou d’un sous-groupe socioprofessionnel » [12]. L’un des éléments qui ressort du corpus lexicographique concernant la famille lexicale du mot appel est, en effet, le caractère à la fois autorisé et ponctuel (ou, tout au moins, circonstanciel) qui s’y rapporte. Appeler suppose que l’« appeleur », i. e. la source de l’appel ou d’une appellation, représente une figure d’autorité. Selon les dictionnaires, il peut s’agir d’une expertise reconnue comme légitime dans un domaine particulier (cf. le terme appellation d’origine contrôlée), ou bien encore d’institutions ou de figures emblématiques (l’institution judiciaire, la nation, Dieu...). Avec appellation, comme dans le cas d’appel et d’appeler, la source agentive reste présente (de façon prototypique, quelqu’un appelle, et peut éventuellement rappeler), bien davantage que dans le cas de nom ou dénomination, où l’entité dénominative sert d’abord à exprimer des caractéristiques de ce à quoi elle sert à référer (cf. « le propre du nom », selon Siblot).
24 L’aspect vocatif qui traverse le champ lexical formé sur –appel– est unanimement décrit dans les dictionnaires examinés. C’est ce que suggère P. Siblot (2001 : 194) lorsqu’il constate que le terme appellation « garde de l’acte de parole qu’il désigne initialement [...] une représentation plus tensive que celle de ses concurrents ». Selon le contexte, l’« invitation », ou plus généralement la « tension » de rapprochement, peut prendre diverses formes, de l’interpellation (Lex., sous appellatif) à la convocation (décrite supra), en passant par la désignation (id.). Les unités formées sur –appel– partagent un trait qui les distingue des autres unités étudiées, que l’on pourrait formuler ainsi : [attirer vers soi, s’efforcer de s’approprier ou d’intégrer dans un corps] [13]. Sans doute parce que moins essentialisante, l’appellation tendra à une moindre stabilité par rapport à la dénomination ; comme si le fait que l’identité de la source énonciative (l’« appeleur ») soit plus manifeste rendait l’action d’appeler plus éphémère, respectant par là la dure loi de la parole volante. Parce que l’accent est mis davantage sur la source que sur l’objet appelé, la signification du morphème –appel– comporte une portée plus générale que le morphème –nom–. On ne sait pas toujours à qui en particulier s’adresse un appel, par contraste avec le nom, qui singularise davantage. Cette ligne de partage est explicite dans certains dictionnaires du corpus, notamment lorsqu’il est question d’opposer appellatif à nom propre. Le premier, équivalent ancien de nom commun, possède un degré de généralité plus grand que le second, lequel se rapporte en propre à l’individu, et non à la classe. On retrouve cette même distinction dans la rubrique de synonymes du GL : « Nommer, c’est désigner la personne par son nom propre. Appeler, c’est désigner une personne par un signe ou une qualification distincte » (sous appeler). Pour synthétiser les définitions lexicographiques, on peut donc dire qu’appeler, c’est d’abord instaurer un type de relation en vue de faire se rapprocher de soi une personne ou un objet, sur le plan physique comme sur le plan conceptuel.
3.2.2. Nom, nommer, nomination, nominatif, dénommer, dénommé, dénomination, dénominatif
En somme, tu te résignerais facilement à voir mes yeux pâlir du noir au vert ? [...] Et mon visage plus aigu ? Et d’autres sentiments se glissant sous ma chair ? Et mon esprit quittant mon corps dans l’instant de ton plaisir ? Enfin, rien de moi n’est essentiel ! Ah ! qui t’empêche de nommer comme tu veux ce que tu tiens entre tes bras ! (Fabre-Luce, Vivre avec son double, 1979 : 34-35)
26 Au contraire d’appeler, nommer consiste à faire exister d’une certaine façon en distinguant parmi les possibles (d’où le sens cérémoniel de nomination, commenté supra). Nommer, c’est « affirmer l’existence » d’une chose (Mortureux, 1984 : 104). Suffisamment d’encre a coulé au sujet de la fonction psychologique rassurante des noms/dénominations. Lorsqu’on nomme, on sait – ou du moins, est-on censé savoir – de quoi l’on parle. Comme le rappelle P. Siblot (2007 : 28), « la nomination prend implicitement acte de l’existence du monde qu’elle désigne ». Autant qu’elle le façonne dans l’esprit d’un interlocuteur potentiel [14]. Des propriétés essentielles, définitoires, sont retenues à cette fin. Le nom s’attache à la personne qu’il représente, jusqu’à se confondre avec elle. Le sens de « réputation » en est l’illustration : présent dès Richelet, il perdure dans les expressions laisser un nom derrière soi, un grand nom, se faire un nom (cf. le dérivé renom) [15].
27 Porteur de sa propre vérité, le nom procède d’une rhétorique d’authenticité. L’importance que revêt la notion de nom transparaît dans des expressions telles que appeler un chat un chat ou nommer (aujourd’hui, surtout : appeler) les choses par leur nom, qui confirment la correspondance entre nommer et bien-nommer, dans le respect de l’usage le plus approprié [16]. À l’inverse, une chose qui n’a pas de nom fait référence soit à « une action indigne », à « un procédé inqualifiable » [DAF8], soit au fait « qu’on n’ose [la] nommer » [Hatz.]. Bien que sans nom, elle existe cependant en tant que « chose ». Car nommer, c’est aussi s’engager dans une façon – plutôt que d’autres – d’appréhender la réalité [17]. Cela est beaucoup moins valable pour l’action d’appeler, dans la mesure où la signification fondamentale sur laquelle repose la famille lexicale formée autour de la base– appel– reproduit une relation descendante, particulièrement imposante. Appeler revient à imposer un type de rapport interlocutif, ce qui n’est pas le cas de nommer, qui s’en tient à la circonscription catégorielle. Dans le cas de nom, nommer, dénommer et leurs dérivés, le sentiment qu’il existe un engagement tient certainement au fait que le recours à un nom implique un point de vue énonciatif d’autant plus investi que sa source n’est pas évidente, au contraire d’appeler et des autres unités de sa famille lexicale : en l’absence d’« appeleur » implicite ou explicite, le pan de la réalité saisi à travers le filtre sémantique du nom suppose une adéquation (conceptuelle, idéologique...) entre le phénomène (dé) nommé et la (dé) nomination choisie. On reprendra ici des exemples connus : la répartition idéologique, dans le discours politique français relatif à la crise économique de 1983, entre austérité et rigueur (Mortureux, 1984 : 107), ou les façons de parler des acteurs du conflit israélo-palestinien (Siblot 2007) [18].
28 Par ailleurs, l’entrecroisement que l’on observe pour le terme nom entre son sens grammatical et syntaxique (cf. l’anglais noun) et son sens référentiel (anglais name) [19] se retrouve dans le reste du champ lexical, bien que le niveau de généralité de chaque unité les rende susceptibles d’inclure d’autres catégories grammaticales [20]. Les définitions lexicographiques privilégient, et accordent même l’exclusivité à la dénomination nominale (ou dénomination- « noun »). Certaines raisons, liées à ce que P. Siblot (2001) appelle « le propre du nom », expliquent la « prégnance du nom syntaxique » (Petit, 2009 : 251) comme représentant prototypique du concept de dénomination [21]. Ce n’est pas ici le lieu de développer cet aspect des choses. Remarquons simplement que seule la catégorie grammaticale du nom sert à définir et à illustrer l’unité lexicographique dénomination.
29 Dans la présentation qu’elle fait des usages du terme dénomination au XVIIIe siècle, S. Reboul-Touré (2007) remarque les affinités que celui-ci entretient avec les domaines de spécialité, notamment avec les domaines en cours de constitution, telle la chimie. Cela corrobore l’analyse que les lexicographes proposent de dénommer et de ses dérivés. Ces unités lexicales ont d’abord été diffusées dans le domaine juridique, puis dans des domaines de spécialité, avant d’être, parfois ironiquement, employées dans l’usage courant. Une telle affinité avec des domaines techniques et scientifiques n’a rien de surprenant si l’on considère la valeur d’usage que prend le préfixe dé– dans sa combinaison avec la base –nom–. Comme l’écrivait il y a longtemps É. Agnel (1870 : 16), ce préfixe comporte un sens « amplitif » dans ce type d’usage, comme c’est le cas dans découper ou délimiter [22]. Parce que le préfixe dé– sert à exprimer que l’action est effectuée avec une précision accrue, des unités lexicales telles que découpe / découper, desserte / desservir, démaigrissement / démaigrir, mais aussi détail / détailler et, également, dénomination / dénommer sont pour la plupart utilisées dans des domaines de spécialité, où le besoin de spécificité est plus grand. Un niveau de précision plus élevé explique sans doute pourquoi, tel que le révèlent les dictionnaires, dénommer et ses dérivés ont une tendance moindre à la polysémie, et notamment aux extensions de sens décrites au début de cette section (3.1). Par conséquent, certains usages ordinaires reproduisent par plaisanterie l’aspect formel présent dans le vocabulaire juridique ou administratif ; c’est ce que met en évidence le GLLF (sous dénommé) : « 1. Le dénommé (et un nom propre) : la personne appelée... (en style administratif, ou avec une nuance d’ironie) ».
30 Comme nous l’avons montré dans la section 2.1.2, les dictionnaires rapportent le passage de dénommer dans l’usage courant dans la seconde moitié du XIXe siècle. À peu près au même moment, le verbe dénommer prend un nouveau sens, qui le rapproche de nommer (voir 2.1.3), et qui traduit le passage de ce que G. Kleiber (1984 : 89) aurait appelé une « dénomination ordinaire » (qui renvoie à une entité particulière ou nom propre) à une « dénomination métalinguistique » (qui renvoie à une entité ou à un concept général) [23].
31 Exception faite des articles qui traitent du mot nom, l’opposition entre nom propre et nom commun ne fait l’objet que de quelques mentions éparses dans le corpus lexicographique [24]. Il faut reconnaître que la ligne de partage entre nom propre et nom commun est parfois moins claire qu’il n’y paraît. Le champ lexical relatif à l’attribution de noms en est l’exemple manifeste ; si l’on postule l’existence de cette distinction, on doit se rendre à l’évidence : on retrouve généralement les mêmes procédés pour les deux classes de noms, et le basculement de l’une vers l’autre – dans un sens comme dans l’autre – est loin d’être un phénomène rare [25]. Dans les faits, la distinction entre nom propre et nom commun est souvent présente en filigrane dans les définitions, notamment lorsqu’il est question d’attribuer un nom à « une personne », « un être » ou, au contraire, à « une catégorie générale d’êtres, d’objets ou de concepts » (DAF9 ; nous soulignons).
32 L’évolution, à travers la tradition lexicographique du français, de la description associée aux termes nom, dénomination ou appellation révèle qu’une série d’affinements conceptuels s’est opérée depuis le XVIIe siècle. Ces affinements conceptuels sont sans doute reliés à des changements de paradigme scientifique. Apparaît par exemple une conception ensembliste de la référence à partir du XIXe siècle : il n’est alors plus seulement question de nommer « des personnes » ou « des choses », mais également de désigner « un ensemble », « une classe » ou encore « une catégorie » d’individus (cf. « pour désigner [...] une agrégation de personnes ou de choses » [DAF6, sous nom] ; voir aussi 2.1.3).
3.2.3. Signe, désigner, désignation, désignatif
33 Commentant le terme désignation, P. Siblot (2001 : 192) rappelle qu’il est « entendu pour tous les signes », ce qui en fait un excellent candidat à l’hyperonymie. Dans la rubrique de synonymie distinctive du verbe désigner, Pierre Larousse distingue désigner d’indiquer et de marquer dans les termes suivants : « Désigner, c’est faire connaître par un signe, c’est faire penser à une chose au moyen d’une autre chose qui la rappelle » (GL ; nous soulignons). Le signe n’est pas nécessairement verbal (cf. les désignations gestuelles), et, plus généralement, il n’implique pas qu’ait été instauré un rapport caractérisant avec l’entité ou la catégorie désignée. En d’autres termes, désigner n’implique ni l’utilisation d’un nom caractéristique, ni l’intention d’entrer en relation avec ce qui fait l’objet d’une attention particulière (contrairement aux unités formées sur –appel–).
34 Le terme signe revient souvent dans les définitions à partir du DAF6, de même que le verbe signaler, qui, avec le verbe indiquer, prend le relais, sur le plan historique, du verbe marquer, lequel ne figure plus dans les définitions des dictionnaires consultés après le DAF7.
35 Peu spécifique, désigner et ses dérivés sont de très bons candidats pour figurer dans les définitions des autres unités lexicales étudiées. Désigner, c’est seulement rendre manifeste une réalité ou une entité qui se forme alors en partie de la réalité. Pour sa grande généralité, c’est sans aucun doute, des trois champs lexicaux examinés, celui qui se rapporte le plus à une catégorisation ponctuelle voire éphémère. L’acte de désigner est produit dans l’instant, ce faisant il est peu compatible avec une régularisation dans l’usage. Cela s’explique notamment par la nature non exclusivement linguistique (ou verbale) de son sémantisme [26]. La remarque qui figure dans le Dictionnaire de linguistique et des sciences du langage est intéressante à cet égard : « Le designatum, dans une réflexion sémiologique superficielle, semble s’identifier à une chose. Ainsi, le designatum du signe arbre sera tel arbre particulier de la réalité extralinguistique » (Dubois et al. 1994, sous désignation).
36 De façon significative, désigner est le seul des quatre verbes appeler, désigner, nommer et dénommer pour lequel on ne trouve aucun des noms « catégorie », « classe », « ensemble » ou « groupe » dans l’une de ses définitions au sein du corpus examiné. Par contraste, le verbe dénommer est de toute évidence le plus classifiant, sans doute à cause de sa base –nom– et de la précision catégorielle que permet d’exprimer le préfixe dé– (voir supra).
37 Lorsque P. Siblot (2007 : 31) affirme que « la désignation ostensive fournit un patron à la désignation linguistique », il fonde en fait son propos sur l’une des caractéristiques de –sign–, qui consiste à relier verbal et non-verbal, et il y ajoute une orientation. En exploitant ce trait distinctif qui caractérise la famille lexicale de signe, on pourrait généraliser le propos comme suit : « les signes non verbaux informent les signes verbaux correspondants ». L’idée, travaillée dans le domaine de la sémiologie, mériterait d’être approfondie davantage dans celui de la linguistique, mais ce n’est pas là notre propos.
4. CONCLUSION
38 Les termes formés à partir des trois bases lexicales étudiées (–appel–, –sign–, – nom–) se répartissent l’espace sémantique de la dénomination d’après des caractéristiques qui leur sont propres, et en fonction de l’état des connaissances dans les domaines auxquels ils se rapportent. L’examen des valeurs sémantiques des unités formées à partir de chacune de ces trois bases a permis d’apprécier les distinctions établies entre des mots ou des termes qui, souvent, sont pris pour synonymes. On a tout d’abord pu constater que les trois familles lexicales présentent des liens étroits avec le domaine du droit. Servant à la catégorisation d’une partie de la réalité, les termes correspondants sont utilisés pour distinguer un individu du groupe auquel il appartient, ou plus généralement pour faire ressortir une entité d’un ensemble qu’elle intègre. Le processus de discrimination qui participe de l’acte de nommer se rapproche en cela d’un procédé juridique, ce qui explique alors les valeurs particulières que prennent les syntagmes être désigné ou être nommé pour parler d’une affectation à un poste, à une fonction, etc. Les descriptions lexicographiques récentes montrent que les unités lexicales qui se rapportent au verbe désigner comportent le sens le plus vaste du champ notionnel examiné : réduit à l’instant, l’acte de désigner est plus général que l’acte de nommer ou que le fait d’appeler ; il n’implique pas nécessairement le recours à un nom caractéristique (on peut désigner d’un geste), ni l’intention d’entrer en relation avec l’objet désigné. La signification des unités constituées autour du verbe appeler se distingue en cela assez nettement des autres significations lexicales par le type de rapport interlocutif qu’elle manifeste : il y a dans le fait d’appeler une dimension vocative, qui oriente fortement l’attention vers la source agentive (la personne qui appelle) ; étant donné la place tenue par cette dernière, appeler comporte une plus grande latitude que nommer (on peut appeler sans nommer). Appeler touche moins à l’essence de la réalité présentée qu’au rapport qui s’instaure entre un « appeleur » et un « appelé ». Par contraste, nommer se rapporte à la catégorisation à proprement parler : le nom s’attache à la personne ou à la réalité qu’il représente, jusqu’à se confondre avec elle (d’où sans doute la tendance répandue consistant à ne pas distinguer le nom de la chose) ; le sens de « réputation » – que l’on trouve dans plusieurs expressions comportant le mot nom – confirme la forte identification qui existe entre le nom d’une réalité et la réalité nommée.
39 En outre, comme on pouvait s’y attendre, la description lexicographique des termes relatifs à la notion de dénomination a évolué au fil du temps. Cette évolution tient en partie à la systématisation du traitement lexicographique qui s’est opérée depuis le XVIIe siècle. Ainsi, la façon dont les informations sont synthétisées et organisées dans les articles du Dictionnaire général de la langue française [Hatz.] se détache particulièrement par rapport à la tradition antérieure ; c’est aussi le cas du GLLF, qui accorde un soin particulier aux définitions de la terminologie linguistique. Pour autant, divers indices montrent que l’évolution des articles de dictionnaires ne relève pas uniquement de l’histoire du discours lexicographique, mais que la conception de la dénomination s’est aussi précisée avec le temps. Plusieurs termes, tels que dénomination ou appellation, résultent d’un affinement conceptuel dans la façon de (se) représenter la réalité. L’unité lexicale dénommer et ses dérivés, d’abord utilisés dans un sens précis en droit, se trouvent spécialisés dans divers champs du savoir, en particulier dans des domaines scientifiques. Ces unités lexicales sont aussi les unités les moins polysémiques du champ lexical étudié. Cette spécialisation-précision va de pair avec l’émergence et le développement de nouveaux domaines, scientifiques et techniques, dans lesquels la dénomination constitue un outil terminologique de première importance, à tel point que dans certains cas la nomenclature spécialisée intègre des termes qui font explicitement référence à l’acte de (dé) nommer ou au fait d’appeler (par exemple, appellation d’origine et appellation d’origine contrôlée en droit et dans le domaine agricole, ou bien dénomination commune et dénomination commune internationale dans le domaine pharmaceutique). Cet affinement conceptuel découle aussi de l’influence que la grammaire, la logique, et, plus près de nous, la linguistique et la sémiologie ont exercée sur les champs lexicaux étudiés. Liés donc à la progression des savoirs dans des domaines en développement, un certain nombre de changements dans l’univers des idées ont interféré avec le champ dénominatif, laissant par conséquent des traces remarquables dans les articles étudiés ; parmi celles-ci figurent de nouvelles marques de domaines technoscientifiques ainsi que l’ajout de précisions sémantiques dans les définitions. L’examen du corpus de dictionnaires a, par exemple, montré qu’à partir du XIXe siècle une conception ensembliste de la référence a intégré la définition des termes exprimant la notion de dénomination : il n’est alors plus seulement question de nommer « des personnes » ou « des choses », mais également de faire référence à « un ensemble », à « une classe » ou encore à « une catégorie » d’individus.
40 Il est de l’évidence de le dire, mais rappelons que les dictionnaires, généraux ou spécialisés, participent à l’élaboration des dénominations, en offrant des moyens pratiques de vérification et de normalisation. Par leur nomenclature, par les définitions qu’ils donnent des unités qu’ils décrivent, mais aussi par les systèmes de marques et de remarques qu’ils emploient (vieux, populaire, argotique, vulgaire, etc.), les dictionnaires guident l’usager dans son utilisation de la « dénomination immédiate » la « plus adéquate » (Pottier, 1987 : 45) [27]. Les ouvrages à vocation onomasiologique en particulier (dictionnaires analogiques, dictionnaires de synonymes...) facilitent ainsi l’accès aux dénominations les plus à même d’exprimer une notion donnée. Cet aspect de la normalisation lexicale par des instruments de « grammatisation » (Auroux), s’il va de soi, mériterait que l’on s’y intéresse plus avant. La définition de la notion de dénomination doit certes beaucoup à l’évolution des domaines dans lesquels l’acte de nommer revêt une importance capitale. Mais la consignation de ses divers aspects, la description de ses traits caractéristiques dans les dictionnaires ont sans doute joué un rôle, ne serait-ce que renforçateur, dans l’histoire du lexique.
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Mots-clés éditeurs : dénomination, français, histoire, lexicographie, signification
Date de mise en ligne : 19/07/2012
https://doi.org/10.3917/lf.174.0059