L'emploi de juste comme adverbe d'énonciation
- Par Danielle Leeman
Pages 17 à 30
Citer cet article
- LEEMAN, Danielle,
- Leeman, Danielle.
- Leeman, D.
https://doi.org/10.3917/lf.142.0017
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https://doi.org/10.3917/lf.142.0017
Notes
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[1]
Je ne chercherai donc pas à construire l’identité de juste dans tous ses emplois (même seulement adverbiaux) mais à saisir ses propriétés dans cet usage comme modalisateur que j’ai découvert.
-
[2]
Selon la rubrique étymologique du TLF, la « valeur restrictive » est attestée au xixe siècle (1812), ce que confirme le Robert historique, qui paraphrase l’adverbe en ce sens par « de manière trop stricte » – où trop corrobore la connotation négative.
-
[3]
La portée sur l’ensemble du prédicat se vérifie par l’extraction ne faire que, qui concerne le groupe verbal – ainsi en (3. c) : Il ne fait qu’avoir une voiture.
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[4]
On dirait plutôt : C’est tout juste si je vais au cinéma (on y revient plus bas).
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[5]
L’énoncé (3’. b) est possible au sens « il n’a pris que trois pommes, pas davantage (de pommes) » mais non dans l’interprétation qui nous intéresse ; de même (3’. c) prend avec tout l’interprétation « il a une seule voiture » ; tout juste concerne alors une certaine quantité de pommes ou de voitures dans un ensemble de pommes ou de voitures. Cf. sur cet emploi d’adverbe « paradigmatisant » H. Nølke (1983 in 1993).
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[6]
L’énoncé J’ai tout juste téléphoné serait peut-être possible en interprétant le passé composé comme un présent accompli ; le sens serait alors quelque chose comme « je viens (tout) juste de téléphoner ».
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[7]
Cet ouvrage est au moment où j’écris le dernier état de la classification des adverbes en ?ment, c’est pour cela que je le prends comme base ; mais la plupart des critères ont été découverts antérieurement ; cf. pour un tour d’horizon des travaux existants H. Nølke (1990a) par exemple.
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[8]
Dans l’échange (1), simplement serait possible à condition de commencer la réponse par oui : Tu es prête ? — Oui, simplement je ferme les fenêtres. La différence serait à étudier plus attentivement.
-
[9]
Y compris les autres focalisateurs, même les plus proches de juste (seulement, simplement) : on n’aurait pas dans le contexte (15. a) * C’est (tout) seulement s’il me reste à fermer les fenêtres ! ni en (15. b) * C’est (tout) simplement s’il a une voiture ! Etc.
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[10]
S. Bruxelles et al. (1982 : 164) précisent à ce propos : « C’est justement que S équivaut alors à Justement, c’est que S ou à C’est que S, justement ». Le test ne vaut guère pour juste en position détachée en tête de phrase (?? Juste, c’est qu’il me reste à fermer les fenêtres) mais on aurait bien C’est qu’il me reste à fermer les fenêtres, juste.
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[11]
L’adverbe focalisateur peut aussi – toujours pour ces auteurs – « figurer en position initiale détachée : Seulement, Max a feuilleté le magazine » (p. 283), ce qui me paraît douteux ; pour moi, une telle phrase ne peut signifier « Max seulement a feuilleté le magazine » ni « Max a feuilleté seulement le magazine ».
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[12]
Notons que justement dans son emploi « pragmatique » (donc comme adverbe de phrase) admet la focalisation en association avec un autre élément : C’est justement Paul que j’ai rencontré. S. Bruxelles et al. (op. cit. : 164) remarquent, à juste titre selon moi, que c’est en réalité alors l’autre élément (ici Paul) qui est focalisé, ce que montre le fait que la forme de l’extraction « dépend des caractéristiques grammaticales » dudit élément : C’est justement Paul qui est venu.
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[13]
Les emplois (21) et (22) entrent dans ce que H. Nølke (1983 in 1993) appelle les "paradigmatisants". C. Guimier (op. cit.) consacre son chapitre III aux adverbes susceptibles d’un emploi intra-prédicatif comme d’un emploi extra-prédicatif, avec « selon les cas, des différences d’interprétation qui sont minimes ou au contraire très importantes » (p. 69).
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[14]
Qui, sauf erreur, n’apparaît pas dans le classement de C. Molinier et F. Lévrier.
-
[15]
Selon H. Nølke (1990b : 19, note 16), ce serait que « plus un test particulier est facile à employer, plus on a tendance à choisir ce test comme critère » !
-
[16]
Démarche également adoptée pour les circonstants dans D. Leeman (1998).
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[17]
I. Serça (1996) range ce justement dans les « conjonctifs » – qui supposent nécessairement un cotexte (enchaînent obligatoirement sur un énoncé préalable).
-
[18]
Cette propriété le rapproche des adverbes (exophrastiques) dits « métalinguistiques » (C. Guimier, op. cit.) ou adverbes (de phrase) appelés « disjonctifs de style » (C. Molinier et F. Lévrier, op. cit.).
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[19]
De même leur est commune la focalisation associée à un constituant, de type C’est peut-être Max qui a fait le coup.
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[20]
Il peut aussi être associé à une phrase impérative ; ainsi (23. c) pourrait se reformuler : Reste juste ici sans bouger, histoire de le surveiller.
-
[21]
Exemples adaptés de H. Bat-Zeev Shyldkrot, op. cit. – cf. (3) ci-dessus.
-
[22]
K. Sandfeld (op. cit. : 62) illustre le cas d’une proposition interrogative indirecte sujet (extraposé) par (entre autres) C’est étonnant ce que je me sens las ; on pourrait forger sur le même modèle C’est rare si elle ne tombe pas (cf. la phrase d’Arland citée par M. Grevisse 1993 : 1034).
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[23]
Cf. par exemple : C’est à peine s’ils dépensent le tiers de leurs rentes (Mirbeau), C’est tout juste s’ils ne se dévorent pas (Dorgeles), C’est au plus s’il connaissait Beaucaire (Daudet), C’est tout au plus s’ils avaient pu se dire en une éloquente pression de main que… (Lavedan).
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[24]
Il est tout petit inclut en effet un point de vue sur le constat, impliquant qu’on ne s’attendait pas à le voir aussi petit.
-
[25]
Selon H. Bat-Zeev Shyldkrot (op. cit.), tout aurait un rôle pour ainsi dire aspectuel, renforçant le caractère ponctuel de juste, sa précision. Son incompatibilité avec à peine viendrait donc, selon cette interprétation, de ce que ce dernier serait imperfectif.
-
[26]
Sans (c’est)… si, tout fait de juste un spécificateur de l’un des éléments de l’énoncé, mais la combinaison n’est pas toujours acceptable ; dans Il a tout juste pris trois pommes, il paraît porter sur le déterminant plutôt que sur le verbe (« trois pommes, pas davantage »), en revanche dans Il a tout juste pu prendre trois pommes, il semble limiter l’extension de pouvoir (« il n’a pas pu davantage »), et dans d’autres cas, l’addition de tout ne paraît pas naturelle : (4. c’) ?? C’est tout juste un moyen de vérifier (cf. aussi la note 5). On voit que la combinaison de tout et juste comme adverbe intraprédicatif mérite aussi une étude détaillée !
-
[27]
Ni d’ailleurs celle de permettre l’emphase par c’est… que sans contraste.
-
[28]
Je remercie pour leur amitié et leur disponibilité J.?C. Anscombre, D. Flament-Boistrancourt et P. P. Haillet ainsi que, pour leurs remarques et suggestions, les relecteurs anonymes de la revue.
1L’objectif est simplement ici de faire émerger une donnée qui, semble-t-il, n’a pas été étudiée jusqu’à présent : juste, employé adverbialement, est susceptible d’être un adverbe d’énonciation qu’on définira provisoirement comme le moyen, de la part du locuteur, de minimiser aux yeux de l’interlocuteur la portée de l’énoncé [1]. Ainsi dans :
- A. — Tu es prête ?
- B. — Je ferme juste les fenêtres.
2Dans le GLLF (tome 4, 1975), cet emploi n’est pas enregistré : juste comme adverbe est illustré aux sens 1. « conformément à la justice ou à la vérité » (parler juste, La Bruyère), 2. « avec justesse, précision » (chanter juste, deviner juste), 3. « avec à propos » (un soupir poussé juste, Corneille), 4. « exactement » (avoir juste soixante-douze ans, cf. tout juste, juste assez), 5. Bien juste, tout juste : « à peine suffisamment » (Il peut tout juste se tenir debout). Les gloses ou synonymes définissant ces cinq rubriques ne sont pas applicables à juste en (1).
3Dans le TLF (tome 10, 1983), cet emploi de type (1) n’est pas non plus enregistré, mais on pourrait le relier à l’acception 4 : 1. « conformément à la réalité, comme il convient, sans erreur » (raisonner juste, toucher juste) ; 2. « avec exactitude, précision, rigueur » (calculer/viser juste, chanter juste) ; 3. « [marque une coïncidence, une corrélation] précisément, exactement » (c’est juste le contraire, juste à l’heure, juste à ce moment, juste à côté, juste entre les deux yeux) ; 4. « [avec une valeur restrictive] exactement, mais pas plus ; seulement, à peine » (avoir juste le temps de, venir juste de, avoir juste de quoi vivre, être juste bon à, etc.). La différence qui empêche d’assimiler juste en (1) à cette acception 4 du TLF, c’est que, d’une part, cette dernière oriente vers une conclusion plutôt négative [2] (si on a juste le temps, il n’y a pas une minute à perdre ; si l’on a juste de quoi vivre, c’est qu’on ne roule pas sur l’or ; si l’on est juste bon à une chose, c’est que l’on est limité dans ses capacités) : il est paraphrasable par à peine, dont O. Ducrot (1972 rééd. 1984 : 255 sqq) a montré la valeur minimisante, dévalorisante ; et, d’autre part, juste peut être spécifié par tout (avoir tout juste le temps de, venir tout juste de, avoir tout juste de quoi vivre, être tout juste bon à, etc.), alors que l’on dirait moins facilement au sens (1) :
- Je vais juste au cinéma
(au sens « je ne fais pas grand-chose, je ne fais qu’aller au cinéma ») - Il a juste pris trois pommes
(au sens « il n’a fait que prendre trois pommes ») - Il a juste une voiture
(au sens « son seul luxe est d’avoir une voiture »)
- J’ai juste téléphoné [6]
- Je voudrais juste faire une petite remarque
- C’est juste un moyen de vérifier
- J’avais juste le temps de prendre une douche
- Tu as juste un quart d’heure pour bouffer
Son petit-fils était tout juste en train de se réveillerÀ vingt-quatre ans, Aznavour on sait tout juste qui c’est ».
5On retrouve la connotation négative signalée plus haut, et en fait dans ces exemples, juste n’illustre pas le type (1) : il apporte une spécification au verbe (aspectuelle dans le premier cas, quantitative dans le second) plutôt que de modaliser l’ensemble de l’énoncé (le sens de la première phrase par exemple n’est pas que l’éveil de l’enfant n’a pas de grande conséquence). La différence d’emploi s’observe encore au changement de sens qui affecte Paul est juste un ami si on le modifie en Paul est tout juste un ami : dans le premier cas, juste porte sur le prédicat être un ami et délimite le statut de Paul par rapport à d’autres possibles (Rassure-toi, ce n’est pas mon amant !) ; dans le second cas, juste ne porte que sur l’attribut (« Paul mérite à peine le nom d’ami »).
6En résumé, on avance l’hypothèse d’un emploi « atténuatif » de l’adverbe juste, qui consiste à présenter le contenu de l’énoncé comme n’ayant pas l’importance que l’interlocuteur serait tenté de lui attribuer (en l’absence de juste). Cette minimisation n’est pas négative, c’est-à-dire qu’elle n’introduit pas un jugement défavorable sur ce que rapporte la phrase : il s’agit au contraire d’amener l’interlocuteur à une conclusion positive ; on peut donc parler d’orientation argumentative de juste, et même plus particulièrement d’inversion argumentative – définition générale qu’il faut préciser pour distinguer juste de justement, également analysé comme un « inverseur argumentatif » par S. Bruxelles et al. (1982). Ainsi, dans la situation où je pénètre dans le bureau d’un collègue plongé dans son travail, je lui dirai :
1 – Quand la syntaxe ne corrobore pas l’intuition sémantique…
7Il ressort de ce qui précède que juste, dans l’emploi (1) ou (6), relève de ce que l’on appelle habituellement « les adverbes d’énonciation » (O. Ducrot, 1980), caractérisés par un certain nombre de propriétés syntaxiques.
1.1 – Premier problème
8La plupart des études centrées sur l’adverbe portant sur les adverbes en ?ment, la première idée est de comparer le comportement de juste avec celui de ses équivalents (sémantiques) : seulement et simplement. Selon C. Molinier et F. Lévrier (2000) [7], seulement est susceptible d’appartenir à deux classes, d’une part celle des adverbes « de phrase », et plus particulièrement la sous-classe des « conjonctifs » (Il peut aller le voir ; seulement, il ne doit pas s’attarder), d’autre part celle des adverbes « intégrés à la proposition », et plus précisément la sous-classe des adverbes « focalisateurs » (Paul seulement boit du vin). Simplement connaît, lui, quatre emplois, deux comme adverbe de phrase (conjonctif : Il peut venir ; simplement, il devra annoncer son arrivée, et « disjonctif de style » : Simplement, il a été malhonnête), et deux comme adverbe intégré à la proposition (orienté vers le sujet : Elle s’habille simplement, et focalisateur : Il boit simplement de l’eau). Or si l’on compare (7. a) et (7. b, c), puis (8. a) et (8. b, c), on voit que juste, comme (hypothétique) adverbe d’énonciation, est en fait plutôt à rapprocher de seulement et simplement focalisateurs, donc adverbes intégrés à la proposition :
- Je ferme juste les fenêtres
- Seulement, je ferme les fenêtres
- Je ferme seulement les fenêtres
- Je veux juste te demander si tu déjeunes à midi
- Simplement, je veux te demander si tu déjeunes à midi
- Je veux simplement te demander si tu déjeunes à midi
1.2 – Deuxième problème
9C. Molinier et F. Lévrier (op. cit. : 44) opèrent la partition entre adverbes de phrase et adverbes intégrés à la proposition sur la base de deux critères : celui de la possibilité de la position frontale devant une phrase négative et celui de l’extraction par c’est… que ; s’il était (syntaxiquement) adverbe d’énonciation, juste devrait avoir la première propriété mais non la seconde, or il exclut les deux ; il n’apparaît pas facilement en tête de phrase – qu’il s’agisse d’ailleurs d’une phrase positive ou d’une phrase négative :
- ?? Tu es prête ? — Juste, je n’ai pas mis mon manteau
- ?? Juste, je ne reste pas là à midi
- * C’est juste (et non entre autres choses) que je ferme les fenêtres
- * C’est juste (et non entre autres choses) que je veux te demander si tu déjeunes à midi
- Max sait pertinemment cela
- Max travaille beaucoup
- Max a raté complètement la cible
- Alors, tu es prête ? — Ben… c’est juste qu’il me reste à fermer les fenêtres…
- Tu t’en vas déjà ? Tu t’ennuies ? — Non : c’est juste que je dois aller chercher mon fils à l’école
- * Qu’est-ce qui fait problème ? — Ben… c’est pertinemment que Max sait cela…
- * Il y a un ennui : c’est complètement que Max a raté la cible
- Alors ? tu es prête ? — Ben… c’est simplement qu’il me reste à fermer les fenêtres
- Tu t’en vas déjà ? Tu t’ennuies ? — Non : c’est seulement que je dois aller chercher mon fils à l’école
- Mais enfin, qu’est-ce que tu fabriques ? Ça fait une heure que je t’attends ! — Ça y est, je suis prête : c’est tout juste s’il me reste à fermer les fenêtres !
- Il a beaucoup d’argent ? — Penses-tu ! C’est juste s’il a une voiture !
- C’est grave, ce qu’il a fait ? — Mais non : c’est juste s’il a pris trois pommes…
- * C’est (tout) pertinemment si Max sait cela !
- * C’est (tout) beaucoup si Max travaille !
- * C’est (tout) complètement si Max a raté la cible !
- ?? C’est occasionnellement si Max va au concert
- ?? C’est rarement si Max va au concert
1.3 – Une conclusion peu encourageante
10Au vu d’exemples tels que (1) ou (6), on a avancé l’hypothèse que juste était susceptible d’un emploi comme adverbe d’énonciation, sur une base sémantique intuitive. De fait, cette intuition rencontre les définitions que donne C. Guimier (1996) des adverbes « exophrastiques », et parmi eux plus spécialement ceux qui témoignent de la part du locuteur d’une caractérisation ou d’un commentaire de l’intention qui préside à son énonciation : les adverbes « illocutifs » (op. cit. : 141). De même en effet que confidentiellement, dans Confidentiellement, tu vas avoir une promotion au mois de juin (id. : 155), présente l’énoncé comme une confidence et donne à son destinataire « une instruction relative à l’attitude que ce dernier doit adopter vis-à-vis de l’énoncé produit » (ibid.), de même juste dans Il me reste juste à fermer les fenêtres porte sur Il me reste à fermer les fenêtres un jugement d’ordre restrictif (quelque chose comme « ce n’est pas important ») destiné à rassurer l’interlocuteur qui doit donc en conclure qu’il n’a rien à craindre, contrairement à ce qu’il pouvait attendre de ce qu’on lui annonce.
11Cependant, comme adverbe exophrastique, juste devrait admettre la position frontale (ce devrait même être sa place « canonique », selon C. Guimier), ce qu’il ne permet pas naturellement – cf. (9) et (10). Qui plus est, s’ils peuvent apparaître dans le corps de l’énoncé, les adverbes illocutifs sont alors « toujours isolés intonativement du reste de la phrase » (op. cit. : 157), ce qui n’est pas le cas de juste – lequel n’exclut toutefois pas d’être encadré de virgules, mais ce n’est pas son mode d’être le plus naturel :
- Il me reste, juste, à fermer les fenêtres
- Je veux, juste, te demander si tu déjeunes à midi
- ? Je vais, juste, au cinéma
- ? Il a, juste, pris trois pommes
12En revanche, comme les autres adverbes de phrase, il refuse la focalisation, du moins si celle-ci consiste à le mettre en valeur en l’opposant à d’autres points de vue possibles – cf. (10) – et, lorsque le verbe est auxilié, juste apparaît entre l’auxiliaire et le verbe (Il m’a gentiment raccompagnée chez moi : « il m’a raccompagnée chez moi, c’était gentil de sa part ») – ce qui n’est toutefois pas propre aux adverbes exophrastiques (Il m’a gentiment répondu : « il m’a répondu de manière gentille »).
13Mais à nouveau juste se singularise en admettant une emphase que nous dirons « non contrastive » – cf. (12) –, propriété qu’il a néanmoins en commun avec les modaux :
14En somme, il n’est pas clair, à l’issue de ces différents tests, que l’on puisse effectivement considérer juste – en ses emplois de type (1) et (6) – comme un adverbe d’énonciation, du moins sur des bases syntaxiques.
1.4 – Cela se complique…
15Mais réciproquement, il n’est pas non plus évident que juste soit classable dans les adverbes « intraprédicatifs » (selon le terme de C. Guimier, op. cit.) puisque, on l’a vu, il ne peut être extrait par c’est… que (dans le cadre d’une emphase contrastive). Qui plus est, il partage avec justement dans son emploi « pragmatique » (donc comme adverbe de phrase, ou exophrastique, ou extraprédicatif) la possibilité d’une emphase non contrastive [10].
16Selon C. Molinier et F. Lévrier toutefois, l’adverbe focalisateur n’admet l’extraction qu’en compagnie d’un GN constituant majeur d’une phrase, propriété qu’il a en commun avec les modaux – eux adverbes de phrase (op. cit. : 273 sqq.) [11] :
- * C’est principalement que Max boit du vin
- C’est principalement Max qui boit du vin/C’est principalement du vin que boit Max
- C’est certainement Max qui boit du vin/C’est probablement du vin que boit Max
- C’est juste les fenêtres qu’il me reste à fermer
Ce sont juste les fenêtres qu’il me reste à fermer
- C’est juste à moi qu’il reste à fermer les fenêtres
- ?? Juste, je dois aller chercher mon fils à l’école.
1.5 – Bilan des observations
17Finalement, tous nos malheurs viennent de ce que la position détachée en tête de phrase est considérée comme typique de l’adverbe extra-prédicatif (alors qu’en fait elle vaut aussi pour des adverbes de manière, y compris devant un énoncé négatif, cf. C. Guimier, op. cit. : 79). C’est le seul point qui distingue par exemple juste et justement « inverseur argumentatif » (S. Bruxelles et al., op. cit.) [14], rassemblés par ailleurs par le rejet de la focalisation avec contraste mais l’acceptation de l’emphase sans contraste, que connaissent aussi les modaux – considérés comme des adverbes de phrase.
18Outre qu’on ne sait pas bien pourquoi tel critère serait définitoire et non tel autre [15], on ne se résigne pas à devoir ranger tel adverbe dans telle classe sur la base de tel test formel mais à l’encontre de l’intuition, corroborée par les définitions sémantiques avancées pour caractériser les classes en question. Il paraît plus intéressant d’interpréter les propriétés observées, ainsi que nous y engage H. Nølke (op. cit.) [16].
2 – Vers une confirmation de l’hypothèse que juste est susceptible d’un emploi d’adverbe d’énonciation
19La définition que l’on a donnée de juste en (1), et autres du même type, en fait un adverbe composite : il n’est pas uniquement un commentaire sur l’énoncé (comme heureusement dans Heureusement, il me reste un ticket), ni uniquement une caractérisation de l’énonciation (comme franchement dans Franchement, comment tu me trouves ?) ; il consiste à la fois à juger le contenu de la phrase (« ce n’est pas important ») et à engager l’interlocuteur à tirer une conclusion (« donc : ne pas s’inquiéter »). Si, par conséquent, lien il y a entre propriétés sémantiques et propriétés syntaxiques, il ne faut pas s’étonner que ces dernières ne relèvent pas uniquement de telle ou telle classe ; et l’on peut prévoir de même que les comportements formels inattendus par rapport aux classements existants s’expliquent par quelque raison sémantique que l’on n’a pas pensé à intégrer dans la définition de départ (formulée de manière intuitive).
2.1 – Retour sur la difficulté de détachement de juste en tête de phrase
20Formellement, juste s’oppose à justement (tel qu’étudié par S. Bruxelles et al., op. cit.) en ce que ce dernier admet très bien la position frontale ; l’appellation « inverseur argumentatif » se justifie par le fait que, dans un échange où A dit X et B répond justement, l’adverbe signifie que l’énoncé X « s’inscrit dans une argumentation en faveur d’une conclusion r » et que B « tire de ce même X un argument en faveur d’une conclusion non-r » (p. 153) [17]. En revanche, juste ne s’appuie pas nécessairement sur une parole antérieure : mettant mon manteau et prenant mon sac, je peux lancer à mon époux plongé dans sa lecture et qui n’a rien perçu de ces préparatifs Je sors juste chercher des cigarettes. Il en va de même si, téléphonant à quelqu’un, je commence (après m’être présentée) par Je t’appelle juste pour avoir de tes nouvelles, la simple initiative de l’instauration d’un contact, fût-elle le témoignage d’une marque d’intérêt, étant susceptible d’être ressentie comme de l’indiscrétion (comme une « invasion territoriale », selon les termes d’E. Goffman, 1974 : 65). Ainsi que dans les exemples précédemment étudiés, juste est là pour devancer une réaction possible de l’interlocuteur afin de le rassurer ; il ne s’agit pas comme pour justement de tirer argument de tout ou partie de ce qui vient d’être dit (et d’en inverser l’orientation).
21Autrement dit, l’inversion s’opère avec juste à partir des conclusions que l’interlocuteur pourrait tirer du seul énoncé qui comporte juste (s’il ne le comportait pas) : on ne peut donc pas dire pour lui ce qui vaut de l’adverbe d’énonciation tel qu’il est généralement défini, à savoir qu’il porte « sur le dire sans établir directement une relation au cotexte » (H. Nølke, 1990 : 25), ce qui expliquerait sa position détachée en tête de phrase ; juste au contraire est étroitement lié à son cotexte, puisque sa présence n’est justifiée que par l’énoncé où il apparaît : il en constitue une évaluation, et c’est cette évaluation qui est reliée au dire, en tant que son intention est d’inciter l’interlocuteur à opérer telle inférence plutôt que telle autre.
22Cette hypothèse d’une existence tributaire du cotexte me paraît être étayée par le fait que juste est susceptible d’être en tête dans une formulation cataphorique, qui annonce donc le lien (et la dépendance interprétative) de l’adverbe par rapport à l’énoncé qui le suit [18] :
- Juste une chose : est-ce que tu déjeunes à midi ?
- Juste une précision : il ne s’est pas présenté au boulot ce matin
- Un conseil, juste : reste ici sans bouger, histoire de le surveiller
23Notons que juste, comme d’autres adverbes d’énonciation, est compatible avec une phrase interrogative ou négative, sans entrer dans leur portée (il n’est pas focalisable là non plus) [20] :
- A-t-il juste pris trois pommes ?/Est-ce qu’il a juste pris trois pommes ? [21]
- Il ne s’est juste pas présenté au boulot ce matin
- Il est gentil, ce garçon, on n’a rien à lui reprocher…
— Il ne s’est juste pas présenté au boulot ce matin !
2.2 – Que peut signifier la compatibilité de juste avec l’emphase (sans contraste) c’est… si ?
24On ne cherchera pas ici à mener l’analyse précise de si et de la proposition introduite dans les exemples qui nous intéressent – étude nécessaire pourtant vu le flou des grammaires usuelles sur la question – : conjonction conditionnelle mais « à valeur de complétive » (K. Sandfeld, 1977 : 362) ? Ou conjonction d’interrogation indirecte [22] ? Le propos est plutôt d’avancer une hypothèse expliquant pourquoi juste (le plus souvent en l’occurrence spécifié par tout) est le seul adverbe parmi ceux que l’on a rencontrés jusqu’ici à admettre ce type de combinaison.
2.2.1 – Première sous-hypothèse : la valeur de si
25Le mot si est susceptible d’être adverbe ou conjonction, et dans ce dernier cas conjonction d’hypothèse ou conjonction d’interrogation indirecte. Si l’on essaie de voir ce qui est sémantiquement commun aux trois emplois, on peut avancer l’idée qu’il inclut la prise en compte d’une alternative. En effet, dans un échange tel que :
- Tu n’as pas faim ? — Si !
qu’il s’agissait d’« opposer une bonne situation, antérieure, à une mauvaise situation, postérieure, quelle que soit l’origine du changement et ce sur quoi il porte » (p. 7). Du côté des conjonctions, si, comme le dit B. Pottier (1982 : 31), « faire une hypothèse, c’est accorder un certain degré d’existence à un être ou à un événement », alors si hypothétique suppose également un choix entre deux possibilités (cela est ou cela n’est pas), et pareillement le si d’interrogation indirecte pose la question de savoir si cela est ou n’est pas : Je me demande si Max viendra. De même, C’est juste que j’ai un article à relire présente une seule tâche à accomplir, tandis que C’est juste si j’ai un article à relire situe implicitement le travail parmi d’autres envisageables (je m’attendais à avoir d’autres choses à faire).
26On ne manquera pas d’observer que cette double prise en compte qui paraît caractériser si concerne aussi juste tel qu’on l’a défini : comme inverseur argumentatif, il introduit une conséquence qui s’oppose à celle que l’interlocuteur serait en droit d’attendre.
2.2.2 – Deuxième sous-hypothèse : les adverbes introduits par c’est… si
27K. Sandfeld (op. cit. : 362) donne quatre adverbes susceptibles d’être mis en valeur par c’est… si : à peine, tout juste, au plus, tout au plus [23], et remarque que « très souvent, c’est est omis », ce qu’illustrent entre autres À peine s’il m’avait regardée (Mirbeau) ; Rien ne bougea, tout au plus si un des lévriers remua la tête […] (Daudet). Sans préjuger de la représentativité de cette liste (qu’on ne peut établir qu’en vérifiant pour chaque adverbe s’il permet la construction), on remarque la présence de à peine et l’absence de presque, dont O. Ducrot (1972 rééd. 1984) a montré en quoi ils s’opposent : les deux indiquent que la complétude de la prédication n’est pas atteinte de manière satisfaisante (Le café est presque chaud/Le café est à peine chaud), mais presque correspond à une pro--gression (on est sur le chemin d’atteindre le haut degré), tandis que à peine décrit une régression (on s’éloigne – qualitativement – du haut degré). Le premier est donc orienté positivement : on peut enchaîner Pierre a presque la moyenne, c’est bien !, mais l’autre négativement : * Pierre a à peine la moyenne, c’est bien ! (O. Ducrot, op. cit. : 254-266).
28On pourrait faire le même commentaire sur au moins (absent des exemples de K. Sandfeld) comparé à au plus : Il gagne au moins 2 000 euros par mois présente la somme comme importante, et l’on pourrait enchaîner par Il peut bien se payer ça !, ce qui n’est pas le cas de Il gagne au plus 2 000 euros par mois ; ainsi, au moins se comporte comme presque et au plus comme à peine, or ce sont ces derniers seuls qui peuvent être combinés à (c’est)… si. Il y a donc un lien entre l’orientation argumentative et cette forme d’emphase :
- À peine s’il m’a remarquée
C’est à peine s’il m’a remarquée - * Presque s’il m’a remarquée
* C’est presque s’il m’a remarquée
29Il resterait à expliquer pourquoi juste est compatible (dans ce cadre) avec tout, mais non à peine (* Tout à peine s’il m’a remarquée). J.?C. Anscombre (1995) mène une étude de tout combiné aux adjectifs, dont il ressort que l’adverbe s’associe à l’expression de propriétés extrinsèques « subjectives » : dans Ton café est tout froid, froid dénote une qualité résultant de facteurs extérieurs ; on n’a pas * Sam est tout peureux (propriété intrinsèque) ni * Ce remède est tout efficace (propriété extrinsèque « objec--tive » : c’est le remède qui a un effet sur l’extérieur). Si l’on transpose (peut-être imprudemment) ces analyses à la modification des adverbes, tout signifierait que juste signale une propriété extrinsèque subjective ; par exemple, dans C’est tout juste si l’exposition a été remarquée, le peu d’importance (juste) de l’événement (l’exposition a été remarquée) serait présenté comme issu de sa situation parmi d’autres possibilités (l’exposition a été très remarquée, l’exposition est passée inaperçue) : l’attribution du jugement dépendrait de facteurs extérieurs, étant le résultat d’une comparaison.
30Autrement dit, tout juste s’expliquerait comme tout petit dans Il est tout petit : tout fait du constat Il est petit (où petit dénote a priori une propriété intrinsèque) l’attribution d’une qualité extrinsèque subjective, c’est-à-dire un jugement qui résulte de la situation de la taille parmi d’autres attendues [24]. Cette interprétation rejoint ce que l’on a dit précédemment de l’inversion opérée par juste adverbe d’énonciation, en tant qu’il s’oppose aux inférences normalement générées par l’énoncé sans juste. En revanche à peine ne se prêterait qu’à l’indication d’une qualité extrinsèque « objective » : une exposition à peine remarquée ne signalerait que l’impact de l’événement sur l’extérieur, sans inclure la prise en compte des facteurs qui autorisent ce jugement (sa situation parmi d’autres possibilités envisageables) [25].
31Toutefois, la compatibilité ainsi postulée de tout avec juste ne permet pas de prévoir ni d’expliquer pourquoi tout juste n’est naturel qu’avec (c’est)… si – cf. (2), (3’), (4).
2.2.3 – L’interprétation de (c’est) (tout) juste si…
32En 2. 2. 1. ci-dessus, on a avancé l’hypothèse que, quelle que soit son analyse grammaticale exacte, si inclut une alternative et marque le choix de l’une des possibilités qu’elle renferme. En 2. 2. 2., on a postulé que tout présente le jugement (minorant) véhiculé par juste comme le résultat issu d’une comparaison. Si tout n’est naturel avec juste adverbe d’énonciation que dans la construction (c’est)… si, c’est donc que, en dehors d’elle, juste exhibe le jugement (minorant) comme une qualité extrinsèque objective, c’est-à-dire sans prise en compte de facteurs extérieurs.
33Est-ce qu’on n’aboutit pas alors à une contradiction avec la définition que l’on s’est donnée de juste, puisque l’on a considéré qu’il s’oppose aux inférences possibles que l’interlocuteur pourrait tirer de l’énoncé sans juste ? En fait non, parce que « facteurs extérieurs » et « inférences » n’interviennent pas au même niveau : les premiers conditionnent l’appréciation tandis que les secondes sont devancées par elle ; les deux formulations ne s’inscrivent pas dans le même co(n)texte : nous avons d’ailleurs éprouvé le besoin de modifier (15. a) par rapport à (1) pour que c’est… si soit tout à fait naturel. Soit donc :
- Il me reste juste à fermer les fenêtres
- C’est tout juste s’il me reste à fermer les fenêtres
34De même (3. a) Je vais juste au cinéma informe sur les loisirs que je m’accorde, et juste est là pour bloquer d’avance les conclusions que l’interlocuteur pourrait en tirer (« ah bon ? tu prends le temps de sortir ? On s’embête pas ! »), tandis que (3. a’) C’est (tout) juste si je vais au cinéma présuppose un tel point de vue (et le contrebat). L’opinion à laquelle juste s’oppose est de l’ordre du préalable en (3. a’) mais de l’ordre de la conséquence, de l’effet qu’est susceptible de produire l’énoncé, en (3. a) [26].
3 – En guise de conclusion
35Cette tentative de caractérisation de juste comme adverbe d’énonciation montre que ce sont moins les critères formels en eux-mêmes et la classification syntaxique qu’on peut (éventuellement) en tirer que la mise en relation, pour un emploi donné, des propriétés formelles et des propriétés sémantiques qui permet d’accéder (par hypothèse) à l’identité d’un terme (cf. H. Nølke, op. cit. ; C. Guimier, op. cit.) : le fait qu’il n’admette pas la position détachée en tête de phrase, censée définitoire des adverbes dits « de phrase », ou « exophrastiques », ou « extra-prédicatifs » (etc.) n’empêche pas juste d’en être un ; il faut alors expliquer pourquoi il n’est guère acceptable à cette place, selon l’interprétation que l’on attribue à cette dernière et le rôle que l’adverbe joue dans la phrase.
36De même, la propriété (c’est)… si n’est pas prise en compte dans les classifications existantes [27], peut-être du fait de son peu de « rentabilité » (elle ne semble acceptée par aucun des adverbes en ?ment et donc ne peut constituer un critère général de partition) ; elle n’en reste pas moins une construction possible pour juste (entre autres) et, donc, contribue à éclairer son identité – en particulier en l’opposant à seulement, simplement ou autres « paradigmatisants » ou « focalisateurs » [28]…
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