L’émergence du marqueur méta-discursif du coup : de la conséquence à l’actualisation énonciative
- Par Lotfi Abouda
Pages 99 à 116
Citer cet article
- ABOUDA, Lotfi,
- Abouda, Lotfi.
- Abouda, L.
https://doi.org/10.3917/lang.226.0099
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- Abouda, Lotfi.
- ABOUDA, Lotfi,
https://doi.org/10.3917/lang.226.0099
Notes
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[1]
Voir Abouda & Baude (2006).
-
[2]
La comparabilité se base ici sur des facteurs externes, essentiellement diaphasiques et socio-démographiques. Ce choix, qui n’est pas le seul possible – on pourrait par exemple privilégier la proximité communicative vs la distance comme dans le mpf (Multicultural Paris French) –, est, comme tout autre choix, discutable. Voir notamment Gadet (2017) ; Gadet & Wachs (2015).
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[3]
https://txm.gitpages.huma-num.fr/textometrie/files/software/TXM/0.8.1/. Voir Heiden (2010) ; Heiden, Magué & Pincemin (2010).
-
[4]
Parler de « valeur anaphorique » mériterait une justification que le manque de place ne permet pas de développer. Nous nous contentons donc de renvoyer à Berrendonner (1983).
-
[5]
La co-présence de deux connecteurs ne s’interprète pas toujours de la même façon : dans certains cas, nous assistons à un entassement paradigmatique (DC suit et remplace le connecteur qui le précède), dans d’autres cas, à une répartition des rôles et, enfin, dans la plupart des cas, DC apparaît comme un simple mot de remplissage.
-
[6]
En plus de la rupture stylistique qu’elle produit assez couramment, la substitution n’est pas automatique et demande régulièrement une adaptation plus ou moins lourde ne serait-ce que pour tenir compte des contraintes positionnelles qui différencient DC et le terme proposé à sa place.
-
[7]
Voir notamment Lehmann (1995) ; Traugott & König (1991) et Dostie (2004).
-
[8]
Sur les 130 occurrences identifiées comme « fillers », 98 (75 %) sont produites dans le sous-corpus JEUN-INF.
-
[9]
Comme indiqué supra, dans environ 39 % des occurrences, DC ne sert pas à enchaîner avec une proposition ou une situation antérieure.
1. Introduction
1 L’expression adverbiale du coup, dont les premières attestations remontent pourtant au moins au xvie siècle (Malm 2011), n’a pas beaucoup intéressé les grammaires, hormis le Bon Usage (Grevisse & Goosse 2008) qui lui consent quelques lignes dans le paragraphe dédié à tout à coup / tout d’un coup, en affirmant qu’elle « exprime l’idée d’une cause agissant brusquement ; [elle] est proche d’aussitôt » (ibid. : § 1006, f).
2 Des études linguistiques (Jayez & Rossari 1998 ; Rossari & Jayez 2000 ; Cadiot & Lebas 2005) ont permis plus récemment de décrire le fonctionnement sémantico-pragmatique de du coup, considéré comme un connecteur de conséquence, notamment en l’opposant à d’autres connecteurs comme donc ou pour le coup.
3 Il nous semble toutefois légitime de nous demander si les descriptions avancées dans le cadre de ces études, peu nombreuses et se fondant essentiellement sur l’examen d’exemples forgés ou littéraires, restent d’actualité dans le domaine des marqueurs discursifs, qui connaît une variation rapide. Une telle variation, qui pourrait avoir altéré les valeurs sémantico-pragmatiques de l’expression, est nettement visible au niveau quantitatif, puisque l’usage de du coup a connu un net essor au cours des deux dernières décennies. Or, ainsi que l’affirme J. Bybee (2003), la fréquence (à la fois des occurrences et des types d’emploi dans lesquels une expression est possible) est un indice en même temps qu’un facteur important dans le processus de changement linguistique. Parallèlement, cette expression a fait récemment l’objet de nombreux signalements de la part de remarqueurs profanes (Le Figaro 2017 ; Le Télégramme 2015 ; Breau 2013 ; Glad 2018). Or, le signalement par les locuteurs eux-mêmes d’un usage vu comme singulier et/ou exagéré constitue, selon G. Siouffi, A. Steuckardt et C. Wionet (2012), un « événement méta », un mode de repérage utile des micro-variations et un indice possible de leur caractère innovant.
4 Il nous semble ainsi légitime de chercher à dresser une cartographie de l’usage réel de cette expression, de mesurer en « temps réel » et en « temps apparent » l’essor qu’elle a connu en français hexagonal au cours des dernières années et de vérifier si cet essor s’accompagne d’un changement de ses propriétés distributionnelles et/ou sémantico-pragmatiques.
5 C’est à ce double objectif que s’attellera cette étude. Après une première partie méthodologique (§ 2) où seront exposées les données et les méthodes suivies pour les explorer, nous présenterons (§ 3) les détails de notre démarche d’annotation linguistique, qui vise à spécifier les propriétés syntaxiques et sémantico-pragmatiques des occurrences. Parallèlement, la qualité du corpus exploré rendra possible l’établissement d’une cartographie (§ 4) de l’usage de du coup (désormais DC), mobilisant cette fois-ci un certain nombre de paramètres externes, principalement micro-diachroniques et diaphasiques. Le croisement des paramètres internes et externes nous permettra (§ 5) de tenter une interprétation de l’essor quantitatif de cette expression en termes de « changement linguistique » : un certain nombre d’indices suggèrent l’existence d’un processus de pragmaticalisation au cours duquel DC émerge comme un nouveau marqueur discursif se spécialisant dans l’actualisation énonciative.
2. Corpus et méthodologie
6 Cette étude se base sur une exploration exhaustive et outillée d’un sous-corpus oral extrait des Enquêtes SocioLinguistiques à Orléans (eslo) [1], dont il convient de souligner deux principales caractéristiques :
- les données ont été collectées en deux temps, à 40 ans d’intervalle (eslo1 entre 1968 et 1971 ; eslo2 depuis 2010), ce qui rend possible une comparaison micro-diachronique ;
- elles sont enrichies de métadonnées qui spécifient pour chaque enregistrement ses paramètres diastratiques et diaphasiques (différents modules, représentant différentes situations communicationnelles, complètent les entretiens notamment les repas, les conférences et le module 24h).
2.1. Corpus
8 Baptisé eslo-mds (Eslo Micro-Diachronique et Synchronique), le corpus de cette étude contient 120 heures d’enregistrements, soit environ 1,3 million de mots, structuré en deux parties (eslo-md et eslo2-s) présentant chacune une coupe particulière des données en fonction de la perspective projetée, micro-diachronique ou synchronique.
Architecture du corpus eslo-mds : perspectives micro-diachronique (eslo-md) & synchronique (eslo2-s)a
Architecture du corpus eslo-mds : perspectives micro-diachronique (eslo-md) & synchronique (eslo2-s)a
a. ENT : entretiens ; REP : repas ; CONF : conférences ; 24H : module 24 heures ; ENT-JEUN : entretiens jeunes.9 La partie eslo-md correspond à un sous-corpus micro-diachronique d’environ 1 million de mots, contenant des données comparables [2] prélevées à parts égales dans les eslo1 et eslo2 (Abouda & Skrovec 2018). Il est pensé pour étudier le changement linguistique selon la méthode dite « en temps réel », qui consiste en l’occurrence à comparer entre elles des données recueillies à 40 ans de distance, en combinant études de tendances (profils de locuteurs comparables) et par panel (7 locuteurs ont pu être interviewés dans les eslo1 et eslo2). Toutefois, pour rendre plus robustes les résultats, il a été nécessaire d’étoffer ce corpus par des données nouvelles issues d’eslo2.
10 La partie eslo2-s de notre corpus, contenant environ 800 000 mots, se trouve ainsi composée, d’une part, de la partie MD2 de eslo-md et, de l’autre, d’un nouveau sous-corpus, JEUN-INF (jeunes, genres informels). En plus de garantir une meilleure couverture diaphasique (intégration des « entretiens jeunes » et du « module 24h »), l’intégration de ces données permet de compléter la méthode dite « en temps réel » par la méthode basée sur le « temps apparent », qui permet de déduire les mécanismes du changement à partir de données synchroniques.
2.2. Méthodologie et annotation
11 614 occurrences de la suite du coup (DC) ont été identifiées automatiquement dans le corpus eslo-mds. Une cartographie de l’usage de cette expression nécessite l’exploration exhaustive de notre corpus structuré par un croisement des propriétés externes des occurrences (genre interactionnel, date de production, profil du locuteur en termes d’âge, de sexe et de catégorie socio-professionnelle) avec leurs propriétés linguistiques (distribution et caractéristiques sémantico-pragmatiques).
Schéma d’annotation de la suite du coup dans le corpus eslo-mds
Schéma d’annotation de la suite du coup dans le corpus eslo-mds
12 Une fois identifiées, les 614 occurrences de DC ont fait l’objet d’une annotation affinée menée avec le logiciel d’analyse textométrique txm [3]. Huit propriétés hiérarchisées, qui correspondent à des attributs pour lesquels on avait défini des valeurs, ont ainsi été annotées (cf. Fig. 2).
13 La première étape de notre annotation (« connecteur ») a consisté à identifier les occurrences où DC fonctionne comme un connecteur : sur les 614 suites identifiées automatiquement par txm, 607 ont reçu le statut de « connecteur », objet de cette étude. Il a alors été question de spécifier les propriétés distributionnelles et sémantico-pragmatiques de chacune des occurrences.
3. Propriétés linguistiques du connecteur : quelques tendances quantitatives
14 Tout en présentant et illustrant chacune des propriétés annotées, nous chercherons à quantifier les valeurs les plus significatives des occurrences.
3.1. Position syntaxique
15 Si l’on fait abstraction de quatre cas dans notre corpus où DC apparaît seul, sur les 603 occurrences restantes, on dénombre 497 cas (soit environ 82 %) de position frontale, comme dans l’exemple (1), où NR390, caissière dans un magasin de vêtements, ouvre un nouvel échange avec cliente4 en commençant son tour de parole par du coup :
[cliente3] merci
[NR390] merci à vous
[NR390] au revoir bon week-end
[NR390] du coup c’est bon vous avez trouvé euh ?
[cliente4] oui oui oui oui
16 DC peut également occuper une position médiane (dans 44 cas sur 603, soit un peu plus de 7 %) mais, quelle que soit la profondeur syntaxique de sa position, il garde intacte sa portée sur l’énoncé :
[NR390] je vous offre moins vingt pour cent du coup sur l’article de votre choix
17 Enfin, dans 62 énoncés (environ 10 %), DC occupe la position finale :
[CT418BBSIT] je pense que il va y avoir des beaux cadeaux en dessous du coup
[CT418PER] en dessous ?
[CT418BBSIT] bah y a un beau sapin alors euh normalement euh il devrait y avoir des beaux cadeaux
3.2. L’antécédent
18 Si l’on part du traitement de DC comme connecteur, l’une des questions importantes qui se posent concerne l’existence elle-même d’une entité-source (soit un contenu propositionnel occupant un segment discursif, soit une situation saillante) avec laquelle il enchaîne.
19 Trois propriétés sont annotées. La première, étiquetée « antécédent », cherche à préciser si DC pointe vers une source propositionnelle ou situationnelle antérieure. En plus de la valeur « erreur » attribuée aux occurrences où DC n’est pas identifié comme connecteur, cette étiquette peut recevoir deux valeurs possibles : la valeur « anaphorique » et la valeur « inaccessible ». La valeur « anaphorique » [4] est attribuée à une occurrence qui renvoie à une entité propositionnelle ou situationnelle antérieure, clairement identifiable, comme dans l’exemple (4) où le connecteur renvoie à la proposition entre crochets qui le précède immédiatement :
[NR390] [vous avez perdu] mais du coup vous avez moins vingt pour cent sur l’article de votre choix
20 L’écrasante majorité des occurrences de DC sont de type anaphorique (516 sur 607, soit environ 85 %).
21 Dans les 91 occurrences restantes, l’antécédent a reçu la valeur « inaccessible » pour signifier qu’aucun antécédent n’a pu être « clairement » identifié. Dans certains de ces cas, l’antécédent est considéré comme inaccessible parce qu’il est flou (Landragin 2007) et DC semble pointer vers différentes sources potentielles, sans qu’il soit possible de privilégier l’une d’entre elles ni de hiérarchiser les différentes possibilités interprétatives que cela engendre.
22 Dans l’exemple (5), on peut hésiter entre différents antécédents possibles (la proposition d’aide, le refus de cette proposition ou tout autre événement antérieur qui explique la situation (c’est blindé)). Mais on peut également penser que DC a, en l’occurrence, un fonctionnement déictique et se contente d’embrayer avec la situation occurrente :
[collegue2] tu veux que je t’aide ?
[NR390] non t’inquiète à moins que tu aies rien à faire mais sinon c’est bon
[NR390] Aliette par contre euh c’est blindé là les maintenant du coup les les sous-pulls
23 Aucune de ces interprétations ne s’imposant naturellement, nous avons décidé de considérer l’antécédent « inaccessible ». Cette incertitude est éprouvée même pour les occurrences de DC qui apparaissent en début d’interaction, comme dans l’exemple (6) où la collègue6 interrompt avec DC la double interaction de NR390 avec une cliente et sa collègue5 :
[NR390] ça te dérange pas de finir pendant que j’encaisse euh du coup merci je suis désolée
[collègue5] ouais ouais ouais il y a pas de souci
[NR390] tu as tout passé parfait donc ça vous fait quatre-vingt-neuf euros quatre-vingt-cinq s’il vous plait
[collègue 6] du coup ça tu le mets à l’intérieur ou tu le prends ?
24 Rien ne garantit qu’il n’y soit pas fait référence à un échange antérieur. Une partie du contexte interactionnel manque et aucune des deux analyses concurrentes n’échappe à la circularité : le risque d’attribuer artificiellement un antécédent à DC est comparable à celui de son traitement comme déictique parce que l’on n’a pas réussi à identifier son antécédent. Les deux cas seront donc, à ce stade, considérés comme faisant partie de la même famille (« inaccessible »). Le fonctionnement déictique de certaines occurrences de DC sera, en revanche, récupéré à travers d’autres propriétés annotées (notamment, celle de l’enchaînement).
3.3. Nature et origine de l’antécédent anaphorique
25 Lorsque DC est considéré comme « anaphorique », deux nouvelles propriétés sont annotées. La première concerne la nature – propositionnelle ou situationnelle – de l’antécédent. Dans notre corpus, il y a enchaînement avec une proposition dans 479 cas (soit environ 93 % des occ. anaphoriques) et avec la situation dans 37 occurrences, comme dans l’exemple (7) où la caissière NR390, après avoir clôturé son échange avec une première cliente, procède au scan des articles de la cliente suivante à laquelle elle annonce le prix à payer. Le marqueur DC embraie avec un fait concret nouveau, non verbalisé, intervenant dans la situation occurrente :
[NR390] et voilà votre ticket bon après-midi merci au revoir
[NR390] merci donc du coup ça vous fait dix-neuf euros quatre-vingt-quinze
26 La deuxième propriété concerne l’origine de l’antécédent, lorsqu’il est de nature propositionnelle. Si, dans la majorité des cas, le locuteur utilise DC pour embrayer avec sa propre proposition (353 occ., soit environ 68 % des emplois anaphoriques), dans une proportion non négligeable de cas, ce marqueur enchaîne avec un énoncé émis par l’interlocuteur (126 occ., soit environ 24 % des emplois anaphoriques) et, dans les cas restants (37 occ.), l’enchaînement ne s’opère pas avec une proposition précise mais avec la situation ou l’échange entre interlocuteurs. Ainsi, dans presque un tiers des occurrences (126+37), DC fonctionne comme un connecteur interactionnel.
3.4. Enchaînement
27 Une fois les deux propriétés précédentes renseignées, il devient plus aisé d’annoter les deux propriétés sémantico-pragmatiques suivantes, à savoir la nature de l’enchaînement qu’opère DC et son apport sémantique, deux propriétés intimement liées, auxquelles s’ajoute une troisième propriété de contrôle (i.e. substitution) qui cherche à identifier le terme le plus adapté susceptible de remplacer DC dans son contexte.
28 Les différentes valeurs de l’enchaînement identifiées dans le corpus se répartissent quantitativement comme illustré dans la Figure 3 :
Répartition quantitatives des valeurs de la catégorie « enchaînement »
Répartition quantitatives des valeurs de la catégorie « enchaînement »
29 Considéré habituellement comme un marqueur de conséquence, DC ne fonctionne comme tel que dans environ 45 % des occurrences (274 sur 607), où il opère un enchaînement de type déductif, qui implique la validité d’une conséquence à partir de sa cause (Rossari & Jayez 1997). Conformément à P. Cadiot et F. Lebas (2005), l’enchaînement de type « abductif », qui consiste à inférer les causes à partir d’une conséquence – assez commun avec donc comme dans Paul est alité, donc malade –, apparaît beaucoup plus contraint avec DC. Nous avons identifié dans notre corpus 18 cas de ce type (environ 3.5 % des emplois anaphoriques), où DC véhicule un sens explicatif et peut être remplacé par puisque, comme dans l’exemple (8) où collègue5 se propose de ranger la moumoute oubliée sur le portant par une employée :
[collègue5] [euh ouais passe-moi la moumoute] [du coup elle l’a pas pris la dame du siège]
30 Dans environ 6 % des cas (38 sur 607 occ.), l’enchaînement opéré par DC, paraphrasable dans ces cas par en l’occurrence, n’est ni déductif ni abductif mais instaure une sorte d’équivalence entre deux propositions (ou entre une proposition et une situation), et la proposition introduite par DC vient expliciter un aspect du contenu de l’antécédent, comme dans l’exemple (9) :
[GJ845MER] je pensais que c’était encore euh cinquante pour cent sur la totalité des achats
[GJ845] non non non c’est dix pour cent c’est pas énorme mais du coup hors soldes donc ça vaut le coup y a toujours hors soldes
31 L’enchaînement thématique a été identifié dans 24 occurrences du corpus, comme dans l’exemple (10) :
[NR390AMIE] on aurait pu te mettre un truc dans la chaussure
[NR390] [=!rire /instantaneous/N] oui oui
[NR390AMIE] non mais j’y crois pas
[NR390] on va s’arrêter là hein on voulait mettre une mi- mini-caméra c’est ça oui
[NR390AMIE] hm hm on avait dit pas de jupe quand on met la caméra dans la chaussure
[NR390] bah oui c’est [=!rire /instantaneous/N] bah du coup j’ai hésité je fais je mets la jupe ou je mets pas la p- jupe je fais bah en même temps ça va rien changer
[NR390AMIE] non
32 Dans cet extrait, comme dans la plupart des cas de ce type, DC est paraphrasable par à propos et sert à embrayer avec le thème abordé (en l’occurrence, le thème de la jupe, traité d’abord sur le mode humoristique). Très souvent, DC dans ce type de contexte a un rôle de gestion de l’échange : il sert en l’occurrence à clôturer une plaisanterie, jugée assez gênante, mais en prétendant développer le thème abordé par l’interlocuteur pour ne pas lui faire perdre la face.
33 Mais ce qui nous paraît le plus significatif quantitativement c’est l’absence de tout lien entre la proposition introduite par DC et ce qui précède. En plus de 36 occurrences notées zéro où DC n’est suivi par aucune proposition, généralement suite à une interruption provoquée dans l’échange, dans 198 occurrences (notées « non » pour la propriété « enchaînement »), DC n’embraie pas avec une proposition ou une situation saillante antérieure et se contente d’introduire un nouveau topique dans l’échange. Dans l’extrait suivant, où le serveur du restaurant n’a pas été agréable dans son échange avec collègue2, NR390 introduit un nouveau topique pour ne pas faire durer une situation gênante :
[NR390] ça faisait longtemps qu’on vous a pas vu
[NR390serveur 2] bah oui je recommence
[NR390] ah
[NR390collègue2] ah c’est pour ça vous êtes parti
[NR390serveur 2] non je suis resté [=!pi /instantaneous/PHO]
[NR390] [=!rire /instantaneous/N] tu es dég
[NR390collègue2] [=!rire /instantaneous/N] [=!rire /instantaneous/N]
[NR390] il va revenir
[NR390] ah du coup tu vas bientôt au bled ça se rapproche ça se rapproche hein
[NR390collègue2] ouais
[NR390] tu as intérêt de m’acheter un cadeau hein
34 Sur 198 occurrences pour lesquelles la propriété enchaînement a été notée « non », l’absence d’enchaînement est explicable dans environ un tiers de cas (71 occ.) par l’absence de tout lien anaphorique (antécédent jugé « inaccessible »). Dans les 127 cas restants, DC pointe clairement vers un antécédent identifié mais n’assure aucun lien avec lui, parce que ce lien est explicité par un autre connecteur anaphorique comme donc (71 occ. de donc DC), mais (26 occ.), alors (16 occ.) ou parce que (19 occ.). Si, dans certaines de ces suites, il a été possible d’attribuer à chacun des connecteurs co-présents un rôle distinct [5], souvent, ils se situent très exactement sur le même plan et l’on a dû considérer DC comme un mot de remplissage (ou filler), non substituable par un autre mot de liaison, et donc supprimable sans affecter le sens de l’énoncé. Ce cas explique pourquoi les occurrences considérées comme « anaphoriques » sont plus nombreuses que celles qui assurent un enchaînement avec ce qui précède.
3.5. Rôle sémantico-pragmatique : sens et substitution
35 La propriété « sens » cherche à identifier le rôle sémantico-pragmatique de DC. Les valeurs identifiées entretiennent souvent des rapports étroits avec celles de l’enchaînement, ce qui est attendu pour un connecteur, mais ne se confondent pas totalement avec elles. Elles se répartissent quantitativement comme l’illustre la Figure 4.
36 La plupart de ces familles sémantico-pragmatiques d’emplois ont été illustrées supra : la « conséquence » en (4), la « gestion » en (11), l’« explicitation » en (9) et l’« explication » en (8). Nous nous contentons ici d’illustrer la catégorie « filler » en (12) et l’« actualisation » en (13) :
[WZ853] ma mère qu’est-ce que je lui ai acheté ? je lui ai acheté un cadre pour mettre euh une photo agrandie de mon chien
[WT075] ah oui bah oui
[WZ853] du coup
[WT075] du coup
[WT075] ça c’est une bonne idée
[AU49] voilà quand on a trouvé cette maison euh elle était euh euh j’ai pas envie j’ai pas acheté parce que c’était ça bah à ce moment-là je l’ai achetée parce qu’elle me convenait et que le rapport qualité prix était correct mais du coup j’apprécie vraiment le fait d’avoir des arbres et d’avoir la vue sur des arbres
37 Dans ce dernier exemple, DC, qui pourrait être remplacé par maintenant (en fait) ou là (en fait), pointe clairement vers la situation actuelle et se présente comme un actualisateur déictique.
Répartition quantitatives des valeurs de la catégorie « sens »
Répartition quantitatives des valeurs de la catégorie « sens »
38 Avec la propriété « substitution », nous avons cherché à identifier le terme le plus approprié susceptible d’être employé à la place de DC dans son contexte. Bien qu’il s’agisse d’une manipulation qui s’écarte de la démarche basée sur les données (Biber 2009), et malgré toutes les difficultés que la procédure de substitution n’a pas manqué d’engendrer [6], nous avons cherché à renseigner systématiquement cette catégorie de contrôle parce qu’elle permet de mesurer la cohérence des annotations et de contribuer à l’identification des familles d’emploi en fonction du type de connexion que le connecteur établit.
4. Une cartographie de l’usage de du coup
4.1. Émergence micro-diachronique
39 Si l’on envisage d’abord la piste micro-diachronique en « temps réel », en nous concentrant sur le sous-corpus eslo-md, qui confronte des données comparables mais avec un empan diachronique de 40 ans, on peut d’abord affirmer que, sur les 146 occurrences du connecteur DC que comporte cette partie de nos données, 5 appartiennent à MD1 (la partie eslo 1 du sous-corpus eslo-md) et 141 à MD2 (eslo2).
40 Les tendances dégagées en « temps réel », qui témoignent d’un essor quantitatif fulgurant, sont confirmées par la perspective dite en « temps apparent ». En répartissant les occurrences de DC dans MD2 en trois tranches d’âge (15-35, 35-55, plus de 55 ans), on obtient les tendances représentées Figure 5.
41 Pour des raisons de gestion des entretiens, l’emploi de DC était surreprésenté chez les enquêteurs des eslo2, qui avaient en majorité entre 35 et 45 ans. Si l’on fait abstraction de l’usage des chercheurs, les tendances corrigées confirment ce que l’on a pu observer en « temps réel » : l’usage du connecteur est d’autant plus fréquent que le locuteur est jeune et baisse avec l’âge, jusqu’à disparaître au-delà de 60 ans.
42 D’autres facettes de nos données confirment ces tendances. D’une part, sur les 380 occurrences dont l’âge du locuteur est documenté, 256 (67 %) sont produites par des locuteurs appartenant à la tranche d’âge 15-25 ans. D’autre part, alors que le sous-corpus JEUN-INF, constitué d’enregistrements réalisés dans des contextes informels auprès de locuteurs issus de la tranche d’âge 15-25 ans, ne correspond qu’à 26 % du corpus global, il totalise 76 % des occurrences du connecteur (461 sur 607).
43 Pointé du doigt régulièrement par les remarqueurs profanes qui parlent à son propos d’un tic de langage, ce phénomène d’émergence ne s’observe pas uniquement sur le plan quantitatif mais également au niveau des types d’emploi. S’il n’est pas possible, vu le nombre extrêmement faible d’occurrences de DC dans MD1, de procéder à une comparaison systématique par type d’emploi entre MD1 et MD2, il paraît clair que les emplois les plus novateurs de DC ne se rencontrent que dans la partie la plus récente de nos données : par exemple, la totalité des 32 emplois comme « filler » et les 21 occurrences comme « actualisateur » de DC du corpus eslo-md se rencontrent exclusivement dans MD2.
Répartition des occurrences de du coup par tranche d’âge dans MD2
Répartition des occurrences de du coup par tranche d’âge dans MD2
4.2. Variables diaphasiques et diastratiques
44 Il n’est pas possible d’étudier ici la répartition de l’emploi de DC en fonction du profil sociologique des locuteurs. Celui-ci n’étant documenté que dans les entretiens, le nombre d’occurrences obtenu (76 une fois éliminées les productions des enquêteurs) n’est pas suffisant pour mener à bien les investigations projetées.
45 Si l’on se focalise sur la répartition des occurrences de DC en fonction du genre interactionnel, d’abord dans le sous-corpus MD2, on obtient les chiffres bruts qui figurent dans le Tableau 1 :
Fréquence de du coup par module interactionnel dans MD2
| nombre de mots | nombre d’occurrences | |
| conférences | 30 030 | 1 |
| entretiens | 444 257 | 106 |
| repas | 404 29 | 34 |
Fréquence de du coup par module interactionnel dans MD2
46 Puisqu’il est attendu que la fréquence soit plus élevée dans les entretiens qui composent 86 % du corpus que dans les 14 % restant, il est impératif, pour avoir une idée précise de l’impact du genre sur la fréquence du connecteur, de lisser ces chiffres bruts en fonction de la taille respective de chacun des modules qui composent le sous-corpus eslo-md. Le graphique suivant (Fig. 6), intégrant la proportion de la fréquence (rapport entre nombre d’occurrences de DC et nombre de mots du module interactionnel), permet de mieux mesurer la variable diaphasique :
Proportion des occurrences de du coup selon le genre interactionnel
Proportion des occurrences de du coup selon le genre interactionnel
47 On constate que le genre « conférence », plus formel et moins interactif, est particulièrement imperméable au connecteur DC (la seule occurrence enregistrée se trouve d’ailleurs dans la partie « questions-intervention du public », non dans la conférence elle-même). Par ailleurs, la fréquence de DC est 3.5 plus élevée dans les « repas » que dans les « entretiens » (0.084 % contre 0.023 %), une tendance comparable à ce que l’on observe dans MD1, où 4 des 5 occurrences de DC sont identifiées dans les « repas ».
48 De ces observations se dégagent ainsi les contours d’un connecteur qui, d’une part, semble particulièrement adapté à un usage interactif et, d’autre part, prospère dans les interactions informelles. L’extension de nos investigations au sous-corpus JEUN-INF, particulièrement adapté à l’observation des pratiques familières et à l’effet du facteur générationnel (tranche d’âge 15-25, interactions informelles, proximité communicative) permet, en plus de fournir un nombre suffisant d’occurrences, de confirmer ces observations : c’est dans cette partie de nos données, qui représente le quart du corpus global, qu’ont été identifiés les trois quarts de nos occurrences. La fréquence du connecteur s’y répartit en fonction du genre interactionnel de la manière suivante :
Fréquence de du coup par module interactionnel dans JEUN-INF
| Module | Taille | Nb. occ. | Proportion | Rappel : MD2 |
| 24H | 78 565 | 234 | 0,30 % | n.c. |
| REPAS | 166 138 | 166 | 0,10 % | 0,08 % |
| ENTRETIENS | 100 093 | 61 | 0,06 % | 0,02 % |
Fréquence de du coup par module interactionnel dans JEUN-INF
49 On y observe des proportions assez comparables dans les « repas » mais une différence nette dans les « entretiens » où la fréquence est 3 fois plus élevée dans le sous-corpus JEUN-INF que dans les entretiens classiques. Cela s’explique par le facteur générationnel (aussi bien les interviewers que les interviewés sont jeunes) et par une plus grande proximité communicative (ce sont des jeunes qui se connaissent et appartiennent aux mêmes réseaux).
5. Une pragmaticalisation en cours ?
50 La cartographie de l’usage esquissée supra aura montré l’essor indiscutable de du coup (DC), visible à la fois en « temps réel » et en « temps apparent ».
51 Particulièrement clair dans les interactions informelles entre jeunes, cet essor pourrait s’interpréter de deux manières différentes. D’abord, il pourrait s’agir d’un phénomène éphémère de mode langagière (Siouffi, Steuckardt & Wionet 2012 ; Siouffi 2016), récurrent (générationnel) ou non, et notre étude aurait simplement documenté le pic de fréquence d’une séquence dont l’usage finira par décroître, soit parce que, en atteignant l’âge adulte, la génération qui l’utilise cessera de l’employer sans qu’une autre génération n’en prenne forcément le relai, soit malgré une diffusion plus large, une phase de « ringardisation » stoppera une innovation fugace empêchant son usage de s’installer définitivement. Mais, comme l’affirme J. Bybee (2003), la fréquence d’un phénomène pourrait également être l’indice d’un changement linguistique en cours et, dans ce cas, l’essor de DC pourrait refléter un véritable processus de pragmaticalisation, qui finira par installer dans l’usage cette expression comme un nouveau marqueur discursif.
52 Si seules des enquêtes futures en « temps réel » pourront apporter une réponse ferme à ces interrogations, certains indices suggèrent l’existence d’une pragmaticalisation en cours. En plus d’un emploi particulièrement fréquent chez les locuteurs les plus jeunes – détenteurs d’un état futur de la langue–, nombre de propriétés syntaxiques et sémantiques de DC évoquent certains paramètres de pragmaticalisation tels que décrits dans des travaux antérieurs [7].
53 Alors que, sur le plan syntaxique, à la fois la décatégorisation de DC (son passage de syntagme prépositionnel à connecteur) et sa coalescence (dans notre corpus, seules deux occurrences sur 609 de la suite ‹du + coup› sont non figées) sont des phénomènes déjà entérinés, parce que liés à son émergence ancienne comme connecteur, sur le plan sémantico-pragmatique, on peut observer que l’essor quantitatif de DC s’est accompagné d’un élargissement de ses gammes d’emploi. Sans que disparaisse sa valeur classique de « connecteur de conséquence », qui, ainsi que nous l’avons vu, reste bien représentée avec environ 45 % des occurrences, il a gagné de nouvelles possibilités d’emploi. La cohabitation synchronique de ces différentes valeurs différenciées diachroniquement est le signe d’un processus de pragmaticalisation en cours (critère de persistance). La plupart de ces valeurs nouvelles semblent résulter d’un glissement sémantique qui affecte le type de relation qui lie l’énoncé introduit par DC à son antécédent (voir Cadiot & Lebas 2005). L’enchaînement déductif, qui constitue l’emploi initial, ne disparaît pas totalement mais perd progressivement du terrain au profit de relations nouvelles, moins rigides (thématique, temporelle ou encore explicitative). L’affaiblissement du rôle de relateur de DC se manifeste à la fois par la multiplication de types d’enchaînement possibles et par l’absence, pour une proportion non négligeable d’occurrences, de tout type de lien avec un antécédent propositionnel ou situationnel. Il se manifeste également par la nature des éléments reliés. Si à l’origine DC relie des événements, dans de nombreux emplois nouveaux, il a acquis un statut métadiscursif clair, qui lui permet de relier entre elles des énonciations, ce qui le rend particulièrement apte à la gestion de l’interaction et au traitement des topiques. C’est particulièrement visible dans les entretiens des eslo2, où les interviewers en usent régulièrement pour légitimer les questions en les rattachant au dire des enquêtés.
54 Parmi les nouvelles valeurs identifiées, on signalera d’abord l’emploi de DC comme « mot de remplissage » (ou filler). Surreprésenté chez les locuteurs les plus jeunes [8], cet emploi correspond à un blanchiment sémantique, sans doute étape ultime dans le processus du changement linguistique, où l’expression devient simple ponctuant.
55 De nombreuses autres valeurs sémantico-pragmatiques nouvelles de DC semblent avoir pour point commun de permettre à l’énoncé introduit de s’enraciner dans le contexte énonciatif occurrent et de se présenter comme en phase avec l’interaction en cours. Souvent substituable par un élément qui pointe vers la situation occurrente (en l’occurrence, là, maintenant), DC devient dans ces emplois moins connecteur qu’actualisateur déictique [9].
56 Ce statut sémantico-pragmatique d’actualisateur qui n’est pas sans rappeler le concept de « current relevance » de S. Fleischman (1983) est particulièrement clair pour les familles de sens d’« actualisation » et d’« explicitation » identifiées supra. Chez les locuteurs les plus jeunes, DC fonctionne comme introducteur d’une étape attendue dans un script de l’expérience (il est très fréquent dans les routines transactionnelles, comme chez cette jeune caissière qui l’utilise quasi systématiquement pour introduire la somme due par le client : du coup, ça vous fait x euro). Nous sommes ici bien loin du caractère inattendu que C. Rossari et J. Jayez (2000) attribuaient à la conclusion introduite par DC et qui permettait de le distinguer de donc. Cela suggère que DC connaît un fonctionnement émergent comme marqueur discursif se spécialisant dans l’actualisation énonciative.
6. Conclusion
57 Cette étude, basée sur un corpus micro-diachronique structuré et documenté, visait, d’une part, à dresser une cartographie de l’usage de DC et, d’autre part, à décrire en les quantifiant ses principales propriétés linguistiques. La méthode suivie, qui permet de croiser variables internes, via l’annotation, et externes grâce aux données situées, a permis ainsi (i) de mesurer l’usage de cette locution et son évolution en micro-diachronie et (ii) de situer cet usage en fonction d’un certain nombre de variables, notamment le genre interactionnel et l’âge des locuteurs. L’essor en micro-diachronie de DC, documentée à la fois en « temps réel » et en « temps apparent », semble en corrélation avec un processus de pragmaticalisation à l’œuvre, au cours duquel l’expression élargit ses gammes d’emploi, dont les plus récents l’érigent comme marqueur discursif.
Références
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Mots-clés éditeurs : du coup, français oral, marqueur discursif, micro-diachronie, pragmaticalisation
Date de mise en ligne : 03/06/2022
https://doi.org/10.3917/lang.226.0099