Article de revue

Sémiotique, littérature et nouvelle herméneutique : pour une approche formelle et engagée

Pages 67 à 77

Citer cet article


  • Bertrand, D.
(2019). Sémiotique, littérature et nouvelle herméneutique : pour une approche formelle et engagée. Langages, 213(1), 67-77. https://doi.org/10.3917/lang.213.0067.

  • Bertrand, Denis.
« Sémiotique, littérature et nouvelle herméneutique : pour une approche formelle et engagée ». Langages, 2019/1 N° 213, 2019. p.67-77. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langages-2019-1-page-67?lang=fr.

  • BERTRAND, Denis,
2019. Sémiotique, littérature et nouvelle herméneutique : pour une approche formelle et engagée. Langages, 2019/1 N° 213, p.67-77. DOI : 10.3917/lang.213.0067. URL : https://shs.cairn.info/revue-langages-2019-1-page-67?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lang.213.0067


Notes

  • [1]
    Fontanille & Zinna (2019), ici-même.
  • [2]
    Cet ouvrage, issu d’une sélection de textes écrits entre 1942 et 1991 dans la langue maternelle de l’auteur et publiés à Vilnius, en 1991, par le sémioticien et éditeur Zukas, a été édité en français à l’occasion du congrès de l’Association Française de Sémiotique, qui s’est tenu à l’Unesco à Paris du 30 mai au 3 juin 2017, sur le thème « Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure ». Le texte « Larme et poésie. Analyse d’un poème de Marcelijus Martinaitis » a été publié initialement en 1980 et l’ouvrage Maupassant. La sémiotique du texte en 1976.
  • [3]
    Cette conception formelle de la littérature comme « discours à contexte incorporé » ne représente qu’un trait définitoire de la littérarité. Bien d’autres éléments à caractère historique, axiologique et connotatif entrent dans sa définition, et Greimas ne s’est jamais engagé dans une discussion sur la littérarité en elle-même. Mais le trait retenu ici relève de la textualité et d’elle seule. Il renvoie à ce qu’écrit Valéry : « Le secret ou l’exigence de la composition est que chaque élément invariant doit être uni aux autres par plus d’un lien, par le plus grand nombre de liaisons d’espèces différentes. […] Tout est en présence, tout en échanges mutuels et modifications réciproques. » (Valéry, 1974 : 1024).
  • [4]
    Cette cinquième partie de l’ouvrage comporte six études sur des poètes lithuaniens contemporains de Greimas.
  • [5]
    L’étude sur Bernanos est issue d’un travail du sémioticien et écrivain turc Tashin Yücel intitulée « L’imaginaire de Bernanos ». Dans sa note sur « Greimas et la littérature », Arrivé (2017 : 128) observe que, dans cette étude, « sauf erreur, il n’[est] fait nulle part allusion à la <littérarité> du corpus étudié ».
  • [6]
    À noter : le « d » minuscule à l’initiale du titre, marque dans le signifiant du contenu imperfectif, thèse centrale de l’ouvrage.
  • [7]
    Essais de Arrivé, Coquet, Dumont, Geninasca, Gueunier, Houdebine, Kristeva, Rastier, Van Dijk, Zilberberg.
  • [8]
    Dans son « Essai d’autobiographie intellectuelle », Greimas s’explique sur cette problématique lituano-française de « la cohabitation de deux univers culturels qui se complètent et s’opposent ». Il précise : « moi, plus ou moins adulte, j’ai passé toute ma vie comme un schizophrène. Aussi bien du point de vue géographique que spirituel. » (Greimas, 2017 : 20).
  • [9]
    La sémiotique est à la fois spéculative et opérationnelle. Elle intervient dans le monde des institutions, des entreprises et des médias (cf. les travaux initiateurs de Floch, poursuivis par ceux de Bertrand, Bertin, Bordron, Fontanille, entre autres) tout en poursuivant ses recherches fondamentales sur les langages et le sens.
  • [10]
    Nous renvoyons ici aux travaux de Coquet qui développe l’expression du sensible et, dans Phusis et logos (2007), articule les « prédicats somatiques » qui assurent la prise sensible sur le monde, avec les « prédicats cognitifs » qui en sont la reprise, raisonnée et objectivante. Voir aussi Bertrand & Coquet (2011).
  • [11]
    Nancy (2015 : 86).
  • [12]
    Le « je » est bien entendu celui du narrateur (ou de la narratrice) prêté(e) par l’autrice à son texte.
  • [13]
    Le roman de Hugo, Les travailleurs de la mer, est paru en 1865, et celui de Melville, Moby Dick ou le cachalot, en 1851.

1Sur l’horizon thématique général où s’inscrit le projet de ce volume – les relations « entre la sémiotique structurale et les sciences » –, nous souhaitons ici engager un dialogue en quelque sorte inversé entre cette discipline et l’actualité théorique en littérature : la sémiotique y occupe la position de « science », science des formes du sens, face à un champ de recherche qui proclame son rejet du formalisme et reproche souvent à ses tenants, dont les sémioticiens, de réduire, de désincarner et de dessécher son objet, la littérature. Ce formalisme se trouve condensé dans un mot qui semble aujourd’hui désuet aux oreilles des humanistes, comme si son sort était historiquement et définitivement réglé : le mot structure. J. Fontanille et A. Zinna l’indiquent avec force dans leur introduction, cette notion, loin de désigner une position idéologique qui de toutes façons n’a plus guère de défenseurs, caractérise une « attitude qui vise un certain ordre de construction dans l’approche des phénomènes étudiés »  [1]. On peut dire que c’est dans ce sens général qu’A. J. Greimas comprenait le mot, en souhaitant même, pour une raison évidente, qu’il ne figure en rien comme tête d’affiche. Il a souvent évoqué l’anecdote du titre de son ouvrage fondateur, Sémantique structurale (1966), où il n’a accepté que sur l’aimable et commerciale insistance de son éditeur que figure cet adjectif après le nom sémantique : « structure » à l’époque, en 1966, était promotionnel. Mais, pour l’auteur, le projet de sa sémantique étant par nature scientifique, l’ajout de l’adjectif paraissait pléonastique. La structure, pour le chercheur en sciences exactes, est inhérente à la saisie de ses objets : parle-t-on en effet de physique ou de chimie « structurale » ?

2Déjà le problème est posé : quel dialogue peuvent entretenir aujourd’hui la sémiotique et la théorie littéraire, pour autant que l’on puisse écrire ce mot au singulier ? Quels sont les enjeux de ce qui les sépare, concernant aussi bien le statut du texte que les propriétés de la littérature et la pratique de la lecture ? Quel apport l’approche d’origine structurale peut-elle encore revendiquer, certes pas en termes didactiques – on connaît le triste sort pédagogique des schémas narratifs et des structures actantielles – mais dans d’autres perspectives, touchant notamment les questions axiologiques ? Comment les développements importants qu’a connus la sémiotique post-greimassienne depuis un quart de siècle, à partir de ce que l’on a appelé le tournant phénoménologique, peuvent-ils rejoindre, ou non, les évolutions cognitives et les pratiques de la théorie critique, s’y conjoindre ou s’en disjoindre ?

1.  Greimas et la littérature

3Le dernier chapitre de Du sens en exil, anthologie de textes d’A. J. Greimas diffusés au sein de la diaspora lithuanienne de 1942 à 1991 et parus en français en 2017 à l’occasion du centenaire de sa naissance, présente une étude sémiotique minutieuse sous le titre : « Larme et poésie. Analyse d’un poème de Macelijus Martinaitis » (Greimas 2017 : 272-300)  [2]. L’écriture de cet essai coïncide, à quelques années près, avec la publication de l’ouvrage Maupassant. La sémiotique du texte (Greimas 1976), qui analyse, énoncé après énoncé, la nouvelle « Les deux amis » de l’auteur éponyme : illustration remarquable de la démarche sémiotique en ce qu’elle révèle sa relation étroite et exigeante avec la textualité. L’analyse du poème met en œuvre la même méthode et relève d’un même état de la réflexion théorique sur la littérature : celle d’une élucidation sémantique dans l’immanence du texte reposant sur une conception toute valéryenne de la littérarité comme discours se suffisant à lui-même en raison de l’incorporation de son contexte  [3].

4Ajoutons que cette analyse, dans le recueil Du sens en exil (Greimas 2017), clôt tout un ensemble d’études, « À la recherche de la poésie lithuanienne » (ibid. : 235-300)  [4], qui attestent, plus encore que l’œuvre théorique du sémioticien en français, de l’importance que revêtait à ses yeux la question littéraire, présente par ailleurs dans les essais sur Cervantès, Corneille et Verlaine à l’intérieur de l’ouvrage. On peut du reste constater une différence frappante entre la place accordée à la poésie et celle qui revient à la prose dans les travaux d’A. J. Greimas en français. Outre le Maupassant, la littérature narrative occupe en effet une place importante – mais non centrale – dans son œuvre de sémioticien : en son commencement, elle apparaît sous le titre modeste d’« Un échantillon de description », sur « l’univers de Bernanos » à la fin de Sémantique structurale (Greimas, [1966] 1986 : 222-256)  [5] et, en son achèvement, avec les cinq essais qui forment la première partie de son ouvrage de l’imperfection – « La fracture » (Greimas, 1987 : 11-68) – et qui analysent, de manière toujours aussi serrée, des textes de Tournier, Calvino, Rilke, Tanizaki et Cortázar, pour dégager de ces récits d’expérience esthétique le modèle sémiotique aspectuel de son avènement : « l’attente de l’inattendu » – la perfection… – « qui se dérobe » – … sur l’horizon de l’imperfection  [6]. Mais, en dehors du poème de Rilke dans cet ouvrage, la place de la poésie est très modeste dans les écrits théoriques d’A. J. Greimas en français. Elle se réduit à un texte, aujourd’hui introuvable, « Pour une théorie du discours poétique » (Greimas (éd.), 1972 : 6-24) qui introduit l’ouvrage collectif Essais de sémiotique poétique, paru en 1972  [7]. Cette différence de traitement entre les deux versants de la vie intellectuelle d’A. J. Greimas constitue en elle-même un titre de problème, susceptible d’être appréhendé en termes socio-politiques – le statut de l’exilé –, voire psychanalytiques – la schizie identitaire  [8]. Le double sort réservé ainsi à la poésie dans la théorie sémiotique du langage est évidemment significatif en termes de pratique scientifique au sein du champ littéraire. Seule l’insertion dans cette pratique donne la mesure de son rôle culturel et politique, et même de l’engagement du chercheur, nous y reviendrons au terme de notre réflexion.

2.  La nouvelle herméneutique

5Qu’il s’agisse de poésie ou de prose, de France ou de Lituanie, le structuralisme immanentiste que le travail du sémioticien illustre semble aujourd’hui, du moins dans la communauté littéraire, sorti du champ de pertinence de la réflexion théorique. S’il est davantage considéré que par le passé, ou en tout cas moins vilipendé, c’est qu’il a acquis un statut « patrimonial » et s’est rangé dans l’histoire des idées intellectuelles, comme marque d’une époque. Or, nous le savons par les publications en France comme à l’étranger, ce secteur reste très dynamique, il a su évoluer en profondeur au cours des dernières décennies, il suscite des événements de recherche avec régularité (séminaires, congrès, colloques…), il intervient dans le champ de la communication sociale  [9], il forme nombre de doctorants et prouve ainsi sa vitalité.

6Mais, dans le domaine spécifiquement littéraire, un débat qui n’existe pas vraiment dans les faits mérite pourtant à nos yeux d’être engagé. Ces dernières années ont connu un véritable renouveau de la théorie littéraire autour de ce que l’on peut appeler la « Nouvelle herméneutique ». Nous nommons ainsi un courant de réflexion, certes informel mais que des topoï partagés rendent manifeste, autour de la lecture, de l’interprétation, de la transmission et de l’appropriation littéraires. Ce courant peut être (diversement) illustré par les travaux, entre autres auteurs, de M. Macé, d’H. Merlin-Kajman, d’Y. Citton, de W. Marx et plus loin, d’A. Compagnon. Or, si l’on recherche une définition différentielle de ce mouvement, on observe, comme un trait constant, sa relation problématique avec le « formalisme », dans la mesure où, précisément, c’est le formalisme structural qui se présente comme l’antagoniste naturel, au moins implicite, de la Nouvelle herméneutique. Ainsi, M. Macé (2011 : 236) demande d’abandonner « la sémiotique de la lecture pour une politique, en y fondant l’exercice actif de la subjectivation » ; Y. Citton (2017 : 30) suggère de « théoriser une autre pratique de l’interprétation », désignée sous le terme de « lecture actualisante », contre l’explication « en termes causalistes » ; H. Merlin-Kajman (2016 : 53-54) souhaite voir le « plaidoyer pour l’autotélicité de la littérature » céder devant « l’importance du partage dans l’échange littéraire ». Celle-ci, fondant donc sa démarche sur « l’aire transitionnelle » d’où émerge la subjectivité du lecteur, propose une typologie des approches de la lecture. Elle en distingue trois (ibid. : 281-282) : la première interroge les ressorts d’actualisation des significations dans les textes, selon leurs contextes de réception (Jauss, Charles) ; la deuxième rattache la pratique de la lecture à l’histoire du livre et de l’édition qui déterminent les modes d’appropriation (Chartier) ; la troisième s’intéresse à la subjectivité de la lecture individuelle dans sa relation avec les prescriptions textuelles, ce « corps à corps entre un individu et des directions formelles » (Macé, 2011 : 90) dans un souci d’approfondissement de l’expérience sensible, individuellement vécue, ou mise en partage par la transmission.

7Quoi qu’il en soit de ces variantes, on se trouve globalement dans une lignée herméneutique qui, sans être foncièrement éloignée de la sémiotique – toutes deux s’attachant à l’objet textuel –, a cependant la particularité de focaliser le lecteur et le sens, et plus exactement le sens à travers le lecteur, en n’envisageant le texte qu’à l’horizon de ses « effets » et en croisant les productions cognitives qu’il engendre avec les résonances somatiques et émotionnelles qu’il suscite : le sujet « se donne forme par la façon même dont il habite d’autres formes » (Macé, 2011 : 96). La ligne de rupture entre les deux approches apparaît vite : elle concerne ce qu’en sémiotique on assume comme le principe d’immanence. Si rigoureusement revendiqué – même lorsqu’il est critiqué au nom du « principe de réalité » qui étend, en définitive, le principe d’immanence à la signification somatique  [10] –, ce principe s’interdit de fondre en un seul objet le langage et l’activité situationnelle de sa réalisation et de son appropriation. À l’inverse, la démarche herméneutique prend en charge les environnements extra-linguistiques des discours, leurs sites de production, leurs conditions de lecture. Ce faisant, elle présuppose, comme l’écrivent A. J. Greimas et J. Courtés, « une position philosophique de référence comme critère d’évaluation » (id., 1979 : 171, s.v. herméneutique). La réflexion théorique sur le sens et sur ses niveaux d’articulation, reconstruits dans un parcours génératif de la signification, est centrale en sémiotique du discours ; elle intègre la perception du monde naturel compris comme une sémiose et rejette, par conséquent, toute conception référentielle qui ne problématiserait pas le supposé référent, aussi labile et articulable, du point de vue du sens qu’il donne à éprouver, que l’est le langage lui-même. Dès lors le sujet, même s’il est appréhendé comme instance sensible – doté d’un corps sentant, en proie à ses sémioses perceptives –, reste néanmoins conçu avant tout comme opérateur de conversion d’un plan de l’expression en un plan du contenu, et inversement. Cette ascendance philologique et linguistique, d’où découlent tant de conséquences y compris sur l’esthétique du langage, semble largement occultée au sein de la théorie littéraire d’ascendance herméneutique telle qu’elle apparaît actuellement. Il conviendrait, bien entendu, de nuancer et de prendre acte d’une diversité des approches. Ainsi, Y. Citton s’interroge subtilement sur les rapports entre « condition » et « con-diction », jetant, si l’on peut dire, une passerelle entre immanence et expérience vive, ou même faisant des contraintes immanentes le foyer de cette expérience. La condition est celle de la clôture. Il écrit :

8

La réflexion herméneutique débouche donc sur un apprentissage […] de coexistence en situation d’enfermement. Qu’est-ce qu’un texte sinon un ensemble de mots et de phrases qui se trouvent être enfermés-les-uns-avec-les-autres […] dans un espace qui doit forcément être clos […] ? (Citton, 2017 : 507)

9 Et, corollaire de cette contrainte, il ajoute plus loin :

10

L’interprète fait le choix de s’enfermer avec un texte, de s’enfermer dans la clôture de ce texte […], de ne parler donc lui-même qu’à travers la voix d’autrui. La condition du critique littéraire est celle d’une con-diction : je ne parle qu’avec la voix d’un autre. (Citton, 2017 : 509)

11 Mais force est alors de reconnaître, et c’est ce qu’assume Y. Citton, que cette formidable pluralité des voix critiques, qui s’expriment avec bonheur à travers la sienne, relève d’un éclectisme raisonné et d’une hétérogénéité de manières que seules des « notions intermédiaires », médiatrices donc, permettent de relier et de faire tenir ensemble (Citton, 2017 : 521).

3. La structure et le sensible

12C’est bien cette situation, un peu « désespérée » au dire de l’auteur, que cherche à éviter le sémioticien – même s’il ne se fait pas plus d’illusion sur la plénitude du sens que délivrent nos langages, et peut-être, et sans doute, moins. Car le métalangage n’est qu’un filet tendu sur les mailles d’un autre filet qui lui-même, etc. La récursivité est le bien lot de nos énonciations.

13 Il n’est pas surprenant qu’A. J. Greimas, visant l’univocité des sémèmes propres au langage scientifique, fasse un usage modéré des métaphores. Mais il reconnaissait, comme les herméneutes, la toute puissance de la connotation et ce fait que la langue naturelle, loin d’être dénotative, est par nature multiplane. Dès lors, écrit-il, « vivre sous la menace constante de la métaphore est un état normal, une condition de la <condition humaine> » (« Introduction » à Greimas 1970). Il s’y soumet donc. Et deux métaphores complémentaires reviennent souvent sous sa plume pour figurer le langage, à la fois « écran de fumée » et « morsure sur le réel ». Il y a, d’un côté, le paraître imparfait des formants qui nous donnent accès au sens, et sur lesquels (le paraître, les formants, le sens) il convient de ne pas s’illusionner ; de l’autre, il y a la prise sur le monde et le partage malgré tout, et même le pouvoir.

14 Ce jeu de métaphores éclaire peut-être la manière de comprendre le mot « structure », par-delà sa définition purement formelle comme « entité autonome de relations internes, constituées en hiérarchies » (Greimas & Courtés, 1979 : 361). La structure, c’est la forme de l’écran… qui dispense d’assumer au sein de la théorie elle-même, ce qu’il y a derrière. Dès lors, la structure est comprise comme suspension, épochè, la mise entre parenthèses phénoménologique, la non-assignation de réalité sans y regarder à deux fois, sans démêler ce qu’il y a de savoirs et de croyances indistinctement entrelacées dans la moindre désignation. On peut dès lors comprendre la structure comme une triple suspension : suspension référentielle, suspension différentielle et suspension subjectale.

15

  • ­ La suspension référentielle consiste à ne pas décider tout de suite du réel, sachant que lui-même fonctionne comme un langage, qu’il dispose sous nos yeux pour faire sens les deux plans de toute sémiose – plan de l’expression et plan du contenu – et que les artifices du visible n’ont rien à envier à ceux du dicible. Le rejet de l’ontologie chez A. J. Greimas ne manifeste pas seulement le souci de ne pas empiéter sur le territoire de la philosophie, il exprime avant tout un souci de méthode et on pourrait presque dire de « préservation ».
  • ­ La suspension différentielle remonte à F. de Saussure et au sens négatif. Toute émergence de sens n’est que sélection définie par différence, projetant dans l’ombre tout ce qui est innommé ou non perçu ; cela conditionne même notre Umwelt, au sens que donne J. von Uexküll ([1956] 2010) à ce concept : le monde propre, fait de sélections perceptives et actantielles si bien enracinées qu’elles donnent à chacun de nous – que l’on soit tique, chauve-souris ou humain – le sentiment d’une suffisance du sens. La catégorisation résultant d’une opposition binaire n’est évidemment qu’une variété parmi les différences. L’intensité en est une autre, avec toute la gradualité de ses polarisations possibles. Cette modulation invite à suspendre l’assignation des différences, comme celles du référent.
  • ­ La suspension subjectale enfin. La structure n’annule pas le sujet, elle le met en réserve. D’une certaine façon, elle le protège. D’ailleurs, les écrans du sens qui se tissent devant lui comme une toile d’araignée, autre métaphore greimassienne, avec toute la finesse réticulaire de ses structures, le préservent de la lumière trop crue et « insoutenable » de l’accès direct au réel. Mais évidemment, le sujet est là, tout vibrant et prêt à bondir, trop soucieux de se représenter comme de se présenter.

16J.-L. Nancy écrit : « nous nous représentons que l’on croyait naguère à un langage traducteur du réel, nous nous représentons aujourd’hui le réel comme l’abyme de notre création ». Et il poursuit, ce qui rejoint à nos yeux la nécessité de cette triple suspension : « [c]hacune de ces représentations est un échafaudage élevé par un empressement idéologique » (Nancy, 2015 : 80).

4. « On n’achève pas le sens »  [11]

17Ces considérations justifient à nos yeux la nécessité de se tenir au plus près du langage et de se doter d’instruments qui nous maintiennent à son bord – ce que sont les concepts descriptifs. Sans ambitionner de capturer un réel qui se dérobe, le regard sémiotique permet d’observer comment fonctionne cette dérobade et, par là, d’accompagner le regard phénoménologique. C’est le « expliquer plus pour comprendre mieux » que reconnaissait P. Ricœur à la sémiotique. Elle est à l’œuvre dans les œuvres, et dans les plus grandes. On s’arrêtera un instant ici, pour terminer, sur un cas.

18

Lorsque je lis Moby Dick, je le lis comme si j’avais pu l’écrire. Ma propre bibliothèque devient illimitée. Mais j’accorde pleinement à Ishmaël que mes mains n’ont jamais eu affaire aux baleines et n’auront jamais affaire à elles. Cette différence m’émerveille et me donne de l’effroi. Moby Dick réveille en moi la conscience que les vies humaines sont innombrables, innombrables les rêves ou cauchemars de mer, de tempêtes, d’hommes à la jambe d’ivoire, de cannibales, de monstres marins. (Merlin-Kajman, 2016 : 269-270)  [12]

19 Ce « je » est peut-être représentatif de la nouvelle herméneutique. Mais Moby Dick est aussi, par-delà les thèmes et le pathos, ou plutôt bien en amont d’eux, le foyer d’une interrogation sur le langage, le savoir et le sens. On n’en prendra, faute de place, qu’un seul exemple : la cétologie. Comme V. Hugo allait le faire quelques années plus tard en ouvrant Les travailleurs de la mer  [13] par un long prologue sur « L’archipel de la Manche » qui apparaît plutôt comme un archipel des savoirs, tant s’y dessinent toutes les disciplines des sciences humaines (philologie, religion, politique, etc.) et des sciences exactes (botanique, météorologie, géologie, etc.), de même H. Melville fait dialoguer, dans Moby Dick, la littérature avec la science. Notamment dans le chapitre XXXII de son roman, intitulé « Cétologie ». Il y présente, en naturaliste disciple de J.-B. de Lamarck, une taxinomie détaillée des cétacés, sur fond de théorie transformiste, en attendant C. Darwin. Or, de manière apparemment surprenante, les critères qui fondent cette taxinomie se réfèrent à l’univers du livre et de l’édition. Les cétacés sont classés par dimension décroissante – du grand cachalot au modeste marsouin – selon le pliage des feuilles pour la fabrication des livres : in-folio, in-octavo, in-douze, chacune de ces grandes classes définissant les « livres » qui se subdivisent en « chapitres » où entrent les types et les espèces. Savoirs croisés. La nature entre dans l’ordre du langage et de sa modeste grammaire matérielle. Le pliage peut alors être compris comme métaphore du lexique et des récits qui déploient les noms.

20 Ou plutôt : la nature est pliée dans notre langage. Et ce pli est si prégnant dans l’écriture d’H. Melville qu’il s’ouvre, au terme de la taxinomie, sur une interrogation décisive relative au pliage du monde par les mots. La confrérie des Léviathans, en effet, se prolonge au-delà des classes et des types connus et identifiés :

21

En se référant à des sources islandaises et hollandaises, ou à de vieux auteurs anglais, on pourrait dresser d’autres listes de baleines incertaines, qui ont le bonheur de porter les noms les plus invraisemblables. Je les crois totalement obsolètes et m’abstiendrai donc d’en faire état ; j’irai même jusqu’à les soupçonner de n’être que des sons, pleins de fureur léviathanesque, mais qui ne signifient rien. (Melville, 2006 : 170)

22 De purs signifiants, donc. Qui ouvrent sur l’océan du monde innommé et innommable sur lequel flottent nos précaires petits drapeaux lexicaux. Et le chapitre scientifique s’achève sur l’inachèvement, comme condition de l’œuvre. Les lecteurs de de l’imperfection d’A. J. Greimas (1987) feront aisément le lien entre les deux textes que presque un siècle et demi sépare :

23

Je laisse mon système cétologique inachevé, comme est demeurée inachevée la grande cathédrale de Cologne, avec sa grue oisive au sommet de la tour incomplète. Car si les petits édifices peuvent être terminés par leur architecte primitif, les grands, les vrais, confient toujours la pose du couronnement à la postérité. Dieu me garde de jamais rien parfaire ! Ce livre tout entier n’est qu’une esquisse… même pas : l’esquisse d’une esquisse. Ô Temps, Force, Argent, Patience ! (Melville, 2006 : 170)

24 On aimerait s’arrêter sur cet élan rimbaldien. Mais disons plus modestement que l’ouverture indéfinie du sens de l’œuvre, ainsi déclarée, a son modèle dans l’ouverture indéfinie du langage. L’une parle de l’autre, inexorablement : « on n’achève pas le sens ». La littérature creuse un abîme dans la langue ou ouvre la langue sur l’abîme, cela a souvent été dit, de M. Proust à G. Deleuze. C’est pourquoi, l’analyse ne peut s’arrêter aux émois du lecteur : l’attitude herméneutique a pour limite la confiance qu’elle fait à la langue de bien dire le réel ; l’attitude sémiotique suspend cette confiance et entreprend d’objectiver les formes qui la suscitent.

5. Pour conclure : sémiotique et engagement

25L’ascendance philologique et linguistique du matériau « langage » est au cœur de l’analyse sémiotique comme elle est aussi, ce que montre l’exemple cétologique de Moby Dick, l’objet central dans la fabrique littéraire. Cette ascendance est largement occultée, au nom de la verve interprétative, au sein de la théorie littéraire telle qu’elle apparaît actuellement : l’entour pragmatique du texte l’emporte sur la supposée littéralité, même polysémique et imparfaite, du sens. Comment la sémiotique, sans se départir de ses fondements théoriques (principe d’immanence et règles de pertinence), prend-elle en compte cette dimension situationnelle, inévitablement politique ? Revendiquant le statut particulier de la littérature dans ce domaine, J. Rancière (2000 : 63) affirme : « [l’]homme est un animal politique parce qu’il est un animal littéraire, parce qu’il se laisse détourner de sa condition naturelle par le pouvoir des mots ». Le sémioticien, par ses voies analytiques propres, partage cette assertion en reliant ce pouvoir, négativement, à la vacance que les mots détourent (« écran de fumée ») et, positivement, à l’affirmation d’existence qu’ils rendent possible (« morsure sur le réel »). L’exemple d’A. J. Greimas est, à ce propos, à nouveau suggestif. On s’interrogeait, en commençant, sur la raison de l’écart entre la présence de la poésie dans son œuvre en lithuanien et son absence relative dans ses travaux en français. L’explication est évidemment politique :

26

Il semble que, ces dernières décennies, la culture lithuanienne soit exprimée de la manière la plus radicale par le langage poétique. C’est un phénomène étrange, dangereux mais prometteur aussi. (Greimas, 2017 : 271)

27De fait, l’importance qu’il reconnaissait à la poésie dans le contexte de la Lituanie sous occupation soviétique est un indicateur fort de ce que le poème, par ce qu’il fait avec et pour la langue, porte d’affirmation culturelle au sein d’un projet politique – en l’occurrence, l’indépendance de son pays. Cet engagement est porté par l’analyse immanente du texte qui donne au matériau toute sa présence et même sa résistance, métonymie de ce même mot, mais en acte, dans le champ politique. Ainsi, se trouve illustrée la complémentarité nécessaire entre approche formelle du sens dans les textes – condition d’un projet scientifique pour la sémiotique, y compris littéraire –, activité interprétative de lecture et intervention sur la scène politique. De cette manière, la sémiotique d’origine structurale apporte aujourd’hui des éléments de réponse à la question insistante, et même lancinante, de la justification de la littérature dans le champ social.

Références

  • Arrivé M. (2017), « Greimas et la littérature », dans Livre des résumés, Congrès international de l’AFS, Greimas aujourd’hui : l’avenir de la structure, Unesco, Paris (France). [à par. dans les Actes du Congrès]
  • Bertrand D. & Coquet J.-C. (éds) (2011), Littérature no 163 (3) : Comment dire le sensible ? Recherches sémiotiques, Paris, Larousse/Armand Colin.
  • Citton Y. (2017), Lire, interpréter, actualiser : pourquoi les études littéraires ?, Paris, Éditions Amsterdam.
  • Coquet J.-C. (2007), Phusis et Logos : une phénoménologie du langage, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes.
  • Fontanille J. & Zinna A. (2019), « Le dialogue entre la sémiotique structurale et les sciences. Hommage à Algirdas Julien Greimas », Langages 213. (ce volume)
  • Greimas A. J. (éd.) (1972), Essais de sémiotique poétique, Paris, Larousse.
  • Greimas A. J. ([1966] 1986), Sémantique structurale : recherche de méthode, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Greimas A. J. (1970), Du sens I : essais sémiotiques, Paris, Seuil.
  • Greimas A. J. (1976), Maupassant. La sémiotique du texte : exercices pratiques, Paris, Seuil.
  • Greimas A. J. (1980), « Ašara ir poezija. Vienos Marcelijaus Martinaičio poemos analizé », Metmenys 40, 44-73. [« Larme et poésie. Analyse d’un poème de Marcelijus Martinaitis »]
  • Greimas A. J. (1987), de l’imperfection, Périgueux, Pierre Fanlac.
  • Greimas A. J. (2017), Du sens en exil : chroniques lithuaniennes, textes présentés par I. Darrault-Harris & D. Bertrand, traduit du lithuanien par L. Perkauskyté, Limoges, Lambert-Lucas.
  • Greimas A. J. & Courtés J. (1979), Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie du langage, Paris, Hachette.
  • Macé M. (2011), Façons de lire, manières d’être, Paris, Gallimard.
  • Melville H. ([1851] 2006), Moby Dick / Pierre ou les Ambiguïtés, tr. P. Jaworski, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».
  • Merlin-Kajman H. (2016), Lire dans la gueule du loup : essai sur une zone à défendre, la littérature, Paris, Gallimard.
  • Nancy J.-L. (2015), Demande : littérature et philosophie, Paris, Galilée.
  • Rancière J. (2000), Le partage du sensible, Paris, La Fabrique.
  • Uexküll J. von ([1956] 2010), Milieu animal et milieu humain, Paris, Payot-Rivages.
  • Valéry P. (1974), Cahiers, t. II (1894-1945), Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».

Mots-clés éditeurs : énonciation, Greimas, herméneutique, phénoménologie, sémiotique

Date de mise en ligne : 04/04/2019

https://doi.org/10.3917/lang.213.0067