Sinon vs. Autrement : si proches, si loin...
Pages 129 à 146
Citer cet article
- FLAMENT-BOISTRANCOURT, Danièle,
- Flament-Boistrancourt, Danièle.
- Flament-Boistrancourt, D.
https://doi.org/10.3917/lang.184.0129
Citer cet article
- Flament-Boistrancourt, D.
- Flament-Boistrancourt, Danièle.
- FLAMENT-BOISTRANCOURT, Danièle,
https://doi.org/10.3917/lang.184.0129
Notes
-
[1]
Je tiens à remercier tout particulièrement Jean-Claude Anscombre (CNRS-LDI) pour les nombreuses discussions que nous avons eues à propos de sinon et autrement.
-
[2]
Voir par exemple Hanse & Blampain (2000) pour ces trois emplois : conjonction (dépêche-toi, sinon nous serons en retard), préposition (il n’a salué personne, sinon sa mère) ou adverbe (une fille intelligente, sinon douée).
-
[3]
Voir Flament-Boistrancourt (2009).
-
[4]
Cet exemple est emprunté à Miñones & Slepoy (2003 : 28) qui en font le commentaire suivant : « certainéquivaut à + probable, autrement dit, sinon permet de relier des termes qui font partie d’un même champ notionnel, d’une même échelle graduelle ».
-
[5]
Cet exemple est emprunté à Mauger (1968 : 355) qui rappelle que « autre pouvait avoir dans la langue classique et peut encore avoir aujourd’hui le sens de plus grand, plus fort, meilleur, aussi bien que celui dedifférent ». Dans ces types d’emplois, autrement se range alors dans les adverbes dits d’intensité, qui, comme l’écrivent Wagner & Pinchon (1962 : 405) « évoquent le degré plus ou moins haut qu’atteint une qualité, un état, un sentiment, etc. ».
-
[6]
Nous reprenons ici, simplement de façon synthétique, les résultats de l’étude sur sinon menée dans Flament-Boistrancourt (2009), l’objectif du présent article étant nouveau et portant sur une étude contrastive de sinon etautrement.
-
[7]
Cet exemple, que nous appliquons à sinon, est emprunté à l’étude de Inkova-Manzotti (2002 : 121) surautrement.
-
[8]
L’idée du feu rouge est de J.-C. Anscombre que nous remercions.
-
[9]
L’exemple donné par Haillet est le suivant : « Le produit miracle qui permettrait de passer des nuits blanches sans fatigue et sans baisse de concentration n’existe pas. Les dérivés amphétaminiques sont interdits d’usage et de toute façon ils aboutissent souvent à des catastrophes. » (2007 : 56) Que ces amphétaminiques soient ou non interdits d’usage, là n’est pas le problème, car leur utilisation aboutit à des catastrophes.
-
[10]
Haillet donne l’exemple suivant : « Qui sont ces 42 % de conducteurs européens hostiles aux limitations de vitesse sur autoroute ? Les enquêtes semblent montrer qu’ils ne correspondent pas à un profil social très spécifique. En tout cas, ils ne se recrutent pas seulement dans les rangs de la classe dirigeante et des possesseurs de voitures puissantes. » (2007 : 56)
-
[11]
C’était autrement moins réussi, voir Grevisse (1997 : §948b).
-
[12]
Voir, par exemple, les oppositions : cette solution est (apparemment / visiblement / logiquement / remarquablement) simple vs cette solution est (apparemment / visiblement / *logiquement / *remarquablement) toute simple.
-
[13]
Ainsi, *la nuit dernière Marie dormait profondément mais jusqu’à 2h du matin seulement est inacceptable parce que le processus dormir ne couvre qu’un sous-intervalle, alors l’imparfait exige l’homogénéité, i.e. que le processus soit vrai en chacun des points de l’intervalle de temps considéré (la nuit dernière).
-
[14]
Exemple emprunté à Miñones & Slepoy (2003 : 30).
-
[15]
Exemple emprunté à Chevalier et al. (1964 : 276).
-
[16]
Ces énoncés sont empruntés à Hanse & Blampain (2000 : 533). La réponse en (82) est « enthousiasme », mais « régularité » aurait pu tout aussi bien convenir. En (83), « hostile » est le terme manquant, mais « tiède » aurait pu tout aussi bien apparaître, etc.
1 Sinon et autrement [1] sont deux mots sur lesquels il n’existe pas, à notre connaissance, d’étude comparée. La raison en est sans doute simple : autrement, qui a été amplement étudié par les linguistes (voir Schlyter 1977 ; Guimier 1996 ; Molinier & Levrier 2000, entre autres) est toujours rangé dans la catégorie des adverbes en –ment à laquelle n’appartient pas sinon. Sinon est, de son côté, classé tantôt dans les adverbes, les prépositions ou les conjonctions [2]. Il est syntaxiquement et sémantiquement beaucoup plus polyvalent que autrement : une hétérogénéité qui explique peut-être le peu d’intérêt dont il a fait l’objet [3]. Pourtant,autrement et sinon sont proches, et ce sur plusieurs points.
2 Tous deux semblent, tout d’abord, entretenir, comme en témoignent les nombreux exemples et commentaires des linguistes et des grammairiens, un rapport avec la gradation : c’est fort probable sinon certain [4] ; ma nouvelle voiture est autrement rapide que l’ancienne [5]. Autrement fait même partie des adverbes en –ment qui admettent de porter sur un comparatif (autrement plus), mêmesi J. Hanse et D. Blampain (2000 : 82) estiment qu’il s’agit d’un « pléonasme abusif ». Lorsqu’ils ne se rapportent pas au constituant d’une phrase, mais qu’ils fonctionnent comme des conjonctifs, sinon et autrement sont, par ailleurs, tous les deux susceptibles de commuter pour exprimer « l’hypothèse niée » :dépêche-toi, – sinon/autrement – nous serons en retard. Ensuite, il est tout à fait possible d’étendre à sinon les différents emplois dits de « complémentarité » (voir infra) que décrivent, pour autrement, O. Inkova-Manzotti (2002) et B. Lamiroy et M. Charolles (2005) : (autrement/sinon), rien de neuf.
3 Quoique jamais étudiée la question de la différence entre sinon et autrementintéresse la typologie, la traduction et l’enseignement des langues. Nous montrons, par exemple, dans D. Flament-Boistrancourt (2009) que c’est en françaissinon qui a pris le relais de autrement pour, comme le fait le anders néerlandais (voir Lamiroy 2005), aller jusqu’au bout du processus de grammaticalisation. De telles analyses permettent alors de comprendre pourquoi, par exemple, le danger de la traduction du néerlandais vers le français est, comme l’atteste l’examen des dictionnaires bilingues, de privilégier autrement morphologiquement apparenté à anders, et de négliger sinon.
4 Sinon et autrement étant tous les deux des mots dont le fonctionnement est fort complexe, nous commencerons par procéder à quelques rappels sur la façon dont ces mots sont habituellement décrits séparément dans la littérature. Puis, nous essaierons de comprendre de quelle manière l’un et l’autre s’enroulent autour des trois grands pôles de l’expression de la gradation, de l’hypothèse contraire et de la « complémentarité », de façon à essayer de déterminer sur quelles valeurs de base ils s’opposent, en dépit de tant d’emplois communs.
5 Au plan méthodologique, l’existence à l’heure actuelle de grands corpus automatisés facilement accessibles a donné lieu à quelques études fort fouillées sur ces deux mots considérés séparément (voir pour sinon, Miñones & Slepoy 2003 ; Charolles 2004 et, pour autrement, Inkova-Manzotti 2002 ; Lamiroy & Charolles 2005). Cependant, comme nous avions nous-mêmes tenté de le faire dans un premier temps, recourir à des corpus pour traquer les différences d’emploi entre sinon et autrement se révèle inopérant, car les deux mots apparaissent toujours dans des contextes où ils sont interchangeables. C’est donc la raison pour laquelle nous avons privilégié une approche par paires minimales qui s’est avérée la seule possible pour faire émerger des différences d’emploi. De plus, comme on le sait depuis Popper, quoique heuristiques, les observables (les exemples attestés dans le cas du linguiste) ne permettent jamais de valider une théorie, tout ce qu’ils peuvent faire étant de l’invalider.
1. RAPPELS [6]
1.1. Sinon
6 Une synthèse des grammaires et des quelques études de linguistes menées sur sinon (Ndiaye 1999 ; Charolles 2004 ; Flament-Boistrancourt 2009) amène à distinguer six valeurs différentes de sinon :
-
un sinon
1 dit d’exception :
(1)Il n’a salué personne, (sinon/sauf) sa mère. -
un sinon
2 dit de la surenchère :
(2)Max était soupçonné, (sinon/peut-être même/voire/si ce n’est/sinon même) accusé.
L’échelle est orientée du moins vers le plus et le terme introduit par sinon est présenté comme probable. -
un sinon
3 dit correctif :
(3)Max était accusé, (sinon/en tout cas/*peut-être même/*voire/*si ce n’est/*sinon même) soupçonné.
L’échelle est orientée du plus vers le moins et le terme introduit par sinon, orienté du côté du moins, est présenté comme certain. -
un sinon
4 du couple sinon... du moins :
(4)Max était, (sinon/peut-être pas) accusé, du moins soupçonné.
L’échelle est à nouveau orientée du plus vers le moins, mais c’est cette fois le premier terme (orienté vers le plus et présenté comme possible) et pas le second présenté comme certain que sinon introduit. -
un sinon
5 conjonctif exprimant « l’hypothèse niée » :
(5)J’ai beaucoup à faire ce soir, sinon j’irais au cinéma.
(6)Dépêche-toi, sinon nous serons en retard.
(7)Les hommes politiques sont oublieux, sinon ils se souviendraient de leurs promesses.
Dans ce cas, sinon peut enchaîner sur un dit à différentes modalités possibles comme sur un dire (voir (7) où q est la preuve par la négative de l’affirmation de p). -
un sinon
6 de « complémentarité » (cela mis à part, voir analyse détaillée infra) :
(8)Sinon quoi de neuf ?
8 Nous montrons (Flament-Boistrancourt 2009) que ce qui relie ces différentes valeurs apparemment très disparates et contradictoires de sinon, c’est une valeur commune de disjonction susceptible de s’exprimer à tous les niveaux :
- sémantique : les sinon 1,2,3,4 (« une mère » vs « personne », « être soupçonné »vs « être accusé ») ;
- syntaxique et pragmatique : le sinon 5 de l’hypothèse niée qui implique une relecture dans un sens opposé de l’énoncé précédent ;
- énonciatif : le sinon 6 qui met en mise en scène une attitude discursive, celle du locuteur qui balaie d’un revers de la main les sujets traités précédemment pour en installer un autre présenté comme à part et différent des autres.
1.2. Autrement
10 Si c’est sur la base de paraphrases et de différences de type sémantico-discursif ou pragmatique que les différentes valeurs de sinon sont souvent distinguées, c’est, au contraire, toujours une approche de type syntaxique qui, dans un premier temps, est convoquée pour aborder autrement. La tradition grammaticale et linguistique (voir, par exemple, Guimier 1996 ou Lamiroy & Charolles 2005) a, en effet, pour habitude de décliner les différentes valeurs de autrement en fonction de la place intra-prédicative ou extra-prédicative de ce morphème, un point de vue qui permet quelques premiers grands repérages.
11 En position intra-prédicative, autrement est considéré comme un adverbe dit de constituant susceptible de se rapporter à un verbe, un adverbe ou un adjectif :
12
(9)Lia a agi autrement.
(10)Lia a agi (rapidement/probablement) autrement.
(11)Lia est autrement intelligente (que Max).
13 Autrement (autrement 1) est, dans les deux premiers cas, un adverbe de manière. En (11), autrement (autrement 2) a une valeur dite intensive. D’après C. Guimier, cette « intensité » va toujours dans le sens d’un degré élevé. Une réalité autrement troublante signifie, par exemple, une réalité qui trouble différemment des autres, et donc, plus que les autres.
14 On remarquera que le déplacement de autrement vers la gauche de l’énoncé infléchit vers l’intensif, voire l’exclamatif :
15
(12)Lia est intelligente autrement.
(13)Lia est autrement intelligente !
16 En position extra-prédicative, autrement peut être adverbe de phrase ou d’énonciation. Il a alors les mêmes valeurs que sinon avec lequel il peut souvent commuter. Autrement 3 renvoie à l’emploi bien connu de l’hypothèse dite niée :
17 (14)Dépêche-toi, autrement (sinon), nous serons en retard.
18 Autrement 4 et autrement 5, quant à eux, expriment respectivement, selon les termes de B. Lamiroy et M. Charolles (2005), la « complémentarité factuelle » et la « complémentarité énonciative ». Dans le premier cas, le lien implicatif entre p et q se relâche, et le connecteur introduit alors moins la conséquence de la non-réalisation de p qu’une information complémentaire qui n’exclut pas la précédente :
19 (15)Chez tous les Russes que j’ai connus, je n’ai trouvé qu’une chose vraiment remarquable, c’est leur goût pour la boisson. Autrement (sinon) ce sont des gens comme les autres. [7]
20 Dans le cas de la « complémentarité énonciative », autrement (autrement 6) indique un simple changement de topique et est synonyme de cela mis à part :
21 (16)(Sinon/Autrement), rien de neuf.
1.3. Premières constatations
1.3.1. Incidence à un mot ou à une phrase : ‘sinon’ plus extra-prédicatif que ‘autrement’
22 Ce qui est frappant lorsque sinon et autrement sont tous les deux incidents à un mot (voir les sinon 1,2,3,4 et les autrement 1,2), c’est que sinon, au contraire deautrement, n’est jamais syntaxiquement véritablement intégré à un syntagme. Comme le montrent en effet les exemples développés au point 1, sinon est toujours séparé du cotexte précédent par une pause, une virgule ou placé en incise, et les deux termes mis en rapport par sinon peuvent même carrément commuter (voir sinon 2 vs. sinon 3).
23 B. Lamiroy et M. Charolles (2005) se sont employés à quantifier le comportement de sinon et de autrement par rapport aux signes de ponctuation à partir d’un corpus de journaux de langue française. Si l’on s’en tient aux emplois extra-prédicatifs de sinon et de autrement, susceptibles de commuter pour dire l’hypothèse négative, ce qui ressort de leur étude, c’est que autrement est sans ponctuation à droite et à gauche dans 23,5 % des cas, tandis que sinon l’est seulement dans 3 % des cas, à l’égal de mais employé lui aussi sans ponctuation dans 4 % des cas. Ce sont mais et sinon qui arrivent en tête pour les signes de ponctuation à gauche (respectivement dans 96 et 95 % des cas), loin devant autrementextra-prédicatif qui ne comporte un signe de ponctuation à gauche que dans 68,5 % des cas.
1.3.2. Mise en propos : ‘sinon’ plus énonciatif que ‘autrement’
24 La mise en propos constitue une autre grande différence de surface entresinon et autrement :
25
(17)Lia a agi autrement. ? C’est autrement que Lia a agi.
(18)Lia est autrement intelligente. ? C’est autrement intelligente qu’est Lia.
(19)Max est soupçonné, sinon accusé. ? a. C’est soupçonné qu’est Max sinon accusé ; b. C’est soupçonné sinon accusé qu’est Max ; c. *C’est sinon accusé qu’est soupçonné Max ; d. *C’est sinon que Max...
26 Sinon est donc clairement un morphème beaucoup moins intégré que autrement à un cotexte et à un prédicat. Ce que l’on peut toutefois simplement dire à ce stade, c’est que, lorsque tous deux sont incidents à un mot, sinon a, contrairement à autrement, le comportement caractéristique de l’adverbe d’énonciation (comparer (19cd) et franchement, cette cravate te va mal ? *C’est franchement que cette cravate te va mal). Ces propriétés de surface ne nous disent cependant rien des différences profondes qui régissent les mécanismes sémantiques et énonciatifs de fonctionnement de sinon et de autrement. Nous essaierons de les traquer en examinant de façon détaillée le rapport de ces deux mots à la gradation et à l’hypothèse niée.
2. SINON VS AUTREMENT ET LA GRADATION
2.1. Comparés mis en place : une question d’échelles ?
27 On remarquera tout d’abord que, si sinon est capable de parcourir une échelle dans les deux sens (sinon 2,3), il n’en va pas de même pour autrement (autrement 2) qui est souvent orienté dans le sens d’une polarité positive (voir 13).
28 Est-ce pourtant bien de gradation dont il est question dans ces types d’emplois de sinon et de autrement ? Sinon n’accepte, en effet, pas bien de précéder untrès+adj. restant dans le même champ notionnel avec le même mot :
29 ??? (20)Une femme intelligente, sinon très intelligente.
30 Quant à des combinaisons en autrement très où autrement garde son sens dit intensif, elles sont carrément impossibles. On ne peut, en effet, les admettre que si autrement a, dans ce cas, la valeur d’un autrement 4 de « complémentarité factuelle » où il est alors extra-prédicatif, comme l’indiquent l’intonation et la mobilité de l’adverbe dans la phrase :
31 (21)(Autrement), Lia (?autrement) est (?autrement) une fille (?autrement) très intelligente.
32 En fait, s’il est plus grave en (2), (3) et (4) d’être « accusé » que « soupçonné », ce n’est pas d’échelles dont il est question avec sinon. Ce qu’introduit sinon, c’est un autre regard, une autre évaluation sur un état de faits : « soupçonné » pourles uns, « accusé » pour les autres. Imaginons, en effet, un automobiliste [8] arrêté pour être passé à un feu orange un peu « mûr ». Le policier dira :
33
(22)Le feu était orange, sinon (déjà) rouge.
tandis que le conducteur dira :
34
(23)Le feu était orange, sinon (encore) vert.
D’un côté, on est dans le domaine de l’interdit, dans l’autre dans celui du permis et pas dans un état de faits objectivement constatable. D’ailleurs, des énoncés comme (24) et (25) seraient inacceptables :
35
(24)*Le feu était vert, sinon rouge.
(25)*Le feu était rouge, sinon vert.
36 Cette différence de regard et d’étiquetage explique pourquoi sinon, contrairement à voire (cf. Flament-Boistrancourt 2009), ne peut pas enchaîner sur un degré à l’intérieur d’une même notion :
37
(26)Une idée originale, sinon (*très originale/géniale).
(27)Une femme charmante, sinon (*très charmante/merveilleuse).
(28)Une chance étonnante, sinon (*très étonnante/inouïe).
Le génie est autre chose que l’originalité, une femme merveilleuse n’a rien à voir avec une femme charmante, tout comme une chance inouïe avec une chance étonnante.
38 Meilleur étant le comparatif synthétique de bon, on pourrait penser que (29) est un contre-exemple à ce que nous avançons :
39
(29)Ce vin est bon, sinon meilleur que celui d’hier.
Énoncer (29) ne revient toutefois pas pour le locuteur à valider la catégorie « bon vin ». Ce serait le cas avec un enchaînement en et même :
40
(30)Ce vin est bon et même meilleur que celui d’hier (le déjà bon vin d’hier).
mais pas forcément avec sinon qui accepte tout à fait une suite en de toute façon moins mauvais, i.e introduite par un connecteur qui, comme le montre P. Haillet(2007 : 54 sqq.) [9], installe dans une séquence A de toute façon B un point de vue Bindépendant, « dissocié tant de A que de son contraire non-A » :
41
(31)Ce vin est bon, sinon meilleur que celui d’hier et de toute façon moins mauvais.
Que le vin d’hier soit jugé bon ou mauvais, là n’est pas le problème, ce qui compte c’est que l’on soit dans une amélioration. Semblable décrochage ne serait pas possible avec autrement qui implique que l’on reste dans le même point de vue :
42
(32)Ce vin est bon, autrement meilleur que celui d’hier *et de toute façon moins mauvais.
Par contre, un enchaînement avec en tout cas rétablit l’acceptabilité. Or, comme le montre P. Haillet (2007), ce qui caractérise une séquence A en tout cas B, c’est un Aet un B co-orientés où B ne fait que limiter la portée de A [10]. Cette co-orientation explique donc l’acceptabilité de autrement en (33), puisque que l’on reste alors dans la même notion :
43 (33)Ce vin est bon, autrement meilleur que celui d’hier et en tout cas moins mauvais.
44 Autrement, quant à lui, ne dit pas non plus la gradation, mais l’exception : le hors-norme à l’intérieur d’une catégorie. La preuve en est que, compatible avec le comparatif de supériorité (voire d’infériorité [11]), autrement ne l’est jamais avec un comparatif d’égalité :
45
(34)Je vaux autant que lui et même autrement (*autant/mieux).
Il y a, en effet, dans l’ensemble de « ceux qui sont mieux » un hors-norme possible : ceux qui sont encore (autrement) mieux, tandis qu’il n’y a pas dans l’ensemble de « ceux qui sont autant » de hors-norme possible.
46 Contrairement à sinon, autrement reste le fait du même énonciateur qui reste à l’intérieur de la même notion, raison pour laquelle le comparé peut ne pas apparaître :
47
(35)Lia est autrement intelligente (que Max est *doué/intelligent).
(36)Lia est intelligente, sinon douée.
48 En résumé, avec sinon il y a donc rupture : deux énonciations différentes qui sont le fait de deux locuteurs différents qui mettent en place deux jugements différents sur le même état de faits (d’où les pauses et les signes de ponctuation nombreux à gauche observés). Avec autrement, au contraire, on reste dans du même : un même énonciateur qui reste dans la même notion dont il dit le hors-norme. Ce hors-norme est-il cependant assimilable à l’« intensité » souvent évoquée par les linguistes et les grammairiens ? Un examen du comportement deautrement avec très, l’adverbe intensif par excellence des grammaires, s’impose donc.
2.2. Autrement et l’« intensité » : *très autre vs. tout autre
49 *Très autrement étant impossible, c’est le comportement de l’adjectif autre qui sera ici examiné. C. Guimier (1996) propose de considérer que Lia est autrement intelligente est l’équivalent de l’intelligence de Lia est autre. Or, ce qui caractérise l’adjectif autre, distinct sur ce point d’autres adjectifs de sens voisin commespécial et particulier qui indiquent eux aussi une entité isolée d’un ensemble et donnent lieu à une dérivation adverbiale en –ment, c’est que autre ne tolère comme renforçateur que tout et jamais très :
50
(37)L’intelligence de Lia est (tout/*très) autre.
(38)L’intelligence de Lia est (toute/très) (spéciale, particulière).
51 J.-C. Anscombre (2009) s’est penché sur les emplois de tout comme renforçateur. Ce que montre cet auteur, à la suite d’une étude très fouillée sur les différentes propriétés de tout+adj., c’est que tout dit l’homogénéité par le biais d’une attitude énonciative d’exclamation. Dire, par exemple, cette solution est toute simple, c’est mettre en scène une voix à qui la situation d’énonciation arrache (tout manifeste beaucoup d’affinités avec l’impression produite) [12] l’exclamation :qu’est-ce que cette solution est simple !, cette solution n’étant en somme que simplicité, i.e vue comme simple en chacun de ses points. Tout ne renvoie donc pas à l’expression d’une intensité (ce que fait très), mais à l’homogénéité.
52 On comprend dès lors ce qui en (37) et (38) sépare autre de spécial et particulier. Ces deux derniers adjectifs peuvent être envisagés à la fois sous l’angle de la complétude et du haut degré, tandis que autre ne peut être envisagé que sous l’angle de la complétude, i.e de l’homogénéité ; ce que confirment les paraphrases possibles de tout par totalement, complètement ou entièrement :
53
(39)L’intelligence de Lia est (tout/totalement/complètement/entièrement) autre.
De la même façon, dire (40), c’est dire que l’intelligence de Lia est autre en tous points :
54
(40)Lia est tout autrement intelligente.
Certains locuteurs peuvent avoir des réticences à accepter (40). Par contre, ils en auront beaucoup moins à accepter (41) que nous empruntons à Frantext :
55
(41)Quelque chose s’abattait sur la ville passive et stupéfaite : les rues de 1934 ou de 1936 dans ma jeunesse m’avaient paru tout autrement fiévreuses et explosives.(Gracq, Lettrines 2, 1974)
Or, ce qui diffère entre ces deux énoncés, c’est que (40) fait intervenir un adjectif intrinsèque et (41) un adjectif de type extrinsèque. On peut à nouveau vérifier cette sensibilité à l’acceptabilité sur la paire suivante :
56
(42)? La voiture de Max est tout autrement rapide.
(43)Max est tout autrement bouleversé par l’accident.
Cette différence dans les acceptabilités n’étonnera pas, car, comme le montre J.-C. Anscombre (2009), c’est avec les adjectifs extrinsèques, et pas avec les intrinsèques, que la construction en tout+adj. est possible, l’homogénéité (voir, par exemple, l’imparfait tel que le décrit Anscombre 1992 [13]) présupposant un processus :
57
(44)*Lia est tout intelligente.
(45)Lia est toute bouleversée par cette affaire.
58 On comprend également maintenant mieux pourquoi le terme d’intensité souvent employé à propos de autrement 2 est malheureux. Ce que dit autrement 2, ce n’est pas l’intensité, mais le hors-norme, l’exception à l’intérieur d’une catégorie. Cela explique pourquoi autrement plus est possible et n’est pas un pléonasme :plus renvoie à la catégorie de la supériorité à l’intérieur de laquelle autrementsignale des comportements exceptionnels.
2.3. Autrement+adj. : une polarité positive ?
59 Si en combinaison avec tout, autrement préfère les adjectifs extrinsèques, employé seul autrement n’admet pas pour autant tous les types d’adjectifs. Considérons, par exemple, les paires suivantes :
60
(46)a. Avec ce maquillage, Marie fait (jeune/vieille).
b. Avec ce maquillage, Marie fait autrement (jeune/*vieille).
(47)a. Avec cette coiffure, Marie est (belle/laide).
b. Avec cette coiffure, Marie est autrement (belle/*laide).
(48)a. Avec ces chaussures, Marie fait (grande/petite).
b. Avec ces chaussures, Marie fait autrement (grande/*petite).
61 Autrement ne régit donc pas à une opposition adjectif marqué/adjectif non marqué, car vieux (how old) et grand (how tall) sont tous les deux des non-marqués, mais à de l’axiologiquement positif : être jeune, beau, grand. Il nous suffira, à ce stade de notre exposé, d’observer ces propriétés sur lesquelles nous reviendrons plus loin pour une interprétation.
62 En résumé, contrairement à ce que pourraient suggérer les exemples des grammairiens et la valeur dite d’intensité si souvent attribuée à autrement, ce n’est pas un rapport à la gradation ou à des échelles que sinon et autrement manifestent. Sinon met en place à propos d’un même état de faits deux énonciations évaluatives différentes, d’où sa moins bonne intégration à l’intérieur d’un prédicat. Dire sinon, c’est renommer. Avec autrement, on ne renomme pas, mais on reste dans la même notion dont est pointée une manifestation exceptionnelle et qui l’est en chacun de ses points : une question plus d’homogénéité que d’intensité.
3. SINON VS. AUTREMENT ET « L’HYPOTHÈSE NIÉE »
3.1. Sinon : le prototype de « l’hypothèse niée » ?
63 C. Guimier (1996 : 131) considère que, dans leurs emplois conjonctifs dits de « l’hypothèse niée », c’est sinon, et pas autrement, qui est « l’adverbe prototypique » pour assumer cette fonction. Une étude statistique de B. Lamiroy et M. Charolles (2005) confirme cette idée. Ces deux auteurs ont, en effet, comparé dans un échantillon de journaux francophones la fréquence d’emploi desautrement adverbes de manière et celle des autrement connecteurs d’hypothèse négative, et ils mettent en évidence que les autrement dits d’hypothèse négative ne représentent que 3 % des usages de l’adverbe. À l’inverse, ils trouvent sur un échantillon du CD édité par Le Monde Diplomatique 126 emplois de sinon d’hypothèse négative sur 313 ; soit, d’après leurs calculs, « un pourcentage 5 fois plus élevé des usages de cette forme que ceux de autrement avec la même valeur » (voir note 3).
3.2. Une question de statut syntaxique : sinon plus conjonctif que autrement ?
64 C’est la conclusion que l’on pourrait tirer des tendances relevées supra, mais qu’une étude des propriétés syntaxiques de sinon ne vient pas confirmer. Dans leur étude comparée sur autrement adverbe de constituant (autrement 1,2) et autrement adverbe de phrase (autrement 3), B. Lamiroy et M. Charolles (2005) se posentla question de savoir si autrement 3 n’aurait pas acquis le statut d’une conjonction. Ils passent alors ce morphème au crible des propriétés syntaxiques bien connues qui distinguent les adverbes des conjonctions (position en fin de phrase ou entre le verbe et l’auxiliaire, mobilité dans la phrase, combinaison avec une conjonction antéposée, insertion dans une relative, ellipse), et ils concluent queautrement 3 « occupe une position plus clairement adverbiale que conjonctive » et « n’a pas atteint le statut de véritable conjonction ». Or, sinon 5 a, comme autrement 3, le comportement syntaxique d’un adverbe et pas celui d’une conjonction comme mais :
65
(49)Il est à l’étranger, il serait là (autrement/sinon).
(50)Il est malade, il est venu néanmoins.
(51)Il est à l’étranger, (mais il s’est fait remplacer/*il s’est fait remplacer mais).
(52)Max a offert un livre à Lia dont l’anniversaire serait (autrement/sinon) passé inaperçu.
(53)Lia est célèbre, *son anniversaire est mais passé inaperçu.
(54)Max a offert un livre à Lia, car (autrement/sinon) personne n’y aurait pensé.
(55)Lia a recommandé à Max un film que (sinon/autrement) il ne serait jamais allé voir.
(56)*Lia a recommandé à Max un film que (*mais/finalement) il n’est pas allé voir.
(57)Max a été invité, mais n’est pas venu.
(58)Paul n’a pas été invité, * (autrement/sinon) serait là.
Déterminer à quelle catégorie grammaticale se rattachent sinon et autrement n’est donc pas un débat pertinent pour éclairer le fonctionnement sémantico-discursif de ces deux mots, et l’on comprend sur ce point les hésitations d’un grammairien comme J. Hanse (voir note 2).
3.3. Sinon vs autrement hypothétiques : une question de niveau de langue ?
66 C’est l’hypothèse qui est souvent avancée pour rendre compte du choix fait par les locuteurs. “Autrement belongs more to the spoken language and sinon to the written”, écrivent A. Judge et F.–G. Healey (1985 : 173). Autrement est lié à « un registre de langue familier », dit C. Guimier (1996 : 131) :
67
(59)Qu’on ne vienne pas nous empêcher de tirer, autrement ça tournera mal.
On peut cependant se demander si cette valeur apparemment familière ne tient pas plutôt au contexte d’emploi du mot qu’à la valeur même de autrement.
3.4. Rapports entre p et q dans p (sinon 5/autrement 3 ) q
68 La question des rapports entre p et q dans le cas de sinon et autrement hypothétiques est habituellement traitée soit dans une perspective anaphorique (recherche dans p du segment d’appui de q), soit dans une perspective pragmatique (détermination de la valeur illocutoire ou de la modalité qui affecte p ;voir Charolles (2004) et Miñones & Slepoy (2003) pour sinon ; Inkova-Manzotti (2002) pour autrement). Dans les deux cas pourtant, comme le reconnaissent eux-mêmes les auteurs de ces travaux, la finesse des analyses menées n’épuise jamais la question.
69 Ce qui est sûr en tout cas, c’est que lorsque les deux membres de phrases reliés sont dans un rapport de mutuelle exclusion, seul sinon (avec le sens de si... ne... pas..., alors...) est possible :
70
(60)C’est un mâle, (ou/sinon/*autrement) une femelle : l’anatomie le dira.
(61)C’est une vipère, (ou/sinon/*autrement) une couleuvre : la gravité de la blessure le dira.
En clair, sinon est compatible avec p, ce qui n’est pas le cas de autrement, qui se situe toujours dans le cadre installé par p, même dans le cas d’apparentes alternatives :
71
(62)Quand il est malade, Max prend généralement de l’aspirine. Autrement il prend (aussi) de l’efferalgan.
Ce que dit en effet (62), comme le montre l’insertion possible de aussi, c’est qu’il arrive à Max malade qui prend généralement de l’aspirine de prendre de l’efferalgan les fois où il ne prend pas d’aspirine, et pas que, quand Max est malade, il prend de l’aspirine ou de l’efferalgan, ce que dirait sinon. Ce queautrement dit, ce n’est pas une alternative, mais une exception à l’intérieur d’une règle générale, qui n’est pas invalidée pour autant.
72 En conclusion, ce qui différencie les sinon et autrement de l’hypothèse dite niée, ce n’est ni une question de statut syntaxique, ni une question de niveau de langue, mais le fait que sinon est des deux le seul à pouvoir dire l’alternative à l’état pur, tandis que autrement dit du différent à l’intérieur d’un cadre. On comprend dès lors mieux pourquoi, puisqu’il dit l’alternative à l’état pur, sinonse prête autant à l’ambiguïté et est, comme l’ont noté de nombreux auteurs, susceptible à la fois de pouvoir co-orienter et de pouvoir anti-orienter p et q :
73
(63)Ce défaut peut être atténué, sinon (= et même/=mais pas) supprimé.
[14]
On comprend également mieux pourquoi autrement, dans ses emplois dit intensifs, manifeste autant d’affinité avec la gauche des énoncés (voir l’exemple (13)) ainsi qu’avec les polarités positives (voir le point 2.3), positions frontales et polarités positives étant toutes les deux caractéristiques des cadres et des thèmes :(Très/*peu) franchement, cette cravate te va mal. C’est donc sous cet angle que nous allons maintenant revenir sur autrement adverbe de constituant et quelques constructions particulières propres à autre et autrement.
4. AUTREMENT « CADRATIF » VS SINON « DISJONCTIF » ?
4.1. Autrement adverbe de constituant et les cadres
74 Lorsqu’il est adverbe de constituant, le rapport de autrement à un cadre est évident. Agir autrement présuppose une manière d’agir, être autrement intelligentprésuppose un point de vue comparatif dans le domaine de l’intelligence. Preuve supplémentaire de l’affinité de autrement pour les cadres, le domaine envisagé peut même être spécifié :
75
(64)Lia est politiquement autrement intelligente.
Dans ce cas, c’est l’adverbe dit de « cadrage » (cf. Guimier, 1996 : 141) qui précède nécessairement autrement, ce qui n’étonnera pas, l’une des propriétés bien connues des cadres étant de tirer vers la gauche et les positions frontales :
76
(65)??? Lia est autrement politiquement intelligente.
Une autre construction propre à autrement adverbe de constituant témoigne également de l’affinité de cet adverbe pour les cadres : la construction en autrement de (cf. Grevisse, 1997 : §607, 2°) :
77
(66)Du champagne, il y en a ici autrement de versé.
Cette construction est du type de celles en de+adj. étudiées par V. Lagae (1998) :il y a un porto de versé vs. un porto a été versé. Or, ce que montre cetauteur, c’est que la construction en de+adj. thématise l’adjectif, preuve une fois de plus de l’affinité de autrement pour un cadre.
4.2. Nous autres vs sinon nous
78 L’énoncé (67) est un énoncé synonyme de (68) :
79
(67)Nous travaillons, nous autres !
[15]
(68)Personne sinon nous ne travaille.
avec toutefois cette différence que (67) présuppose vous autres, vous ne travaillez pas, ce qui n’est pas le cas de (68) comme le montrent bien les possibilités d’enchaînements qui, comme on le sait, se font toujours avec le posé, mais pas avec le présupposé :
80
(69)*Nous travaillons, nous autres et d’ailleurs tout est désert.
(70)Personne sinon nous ne travaille et d’ailleurs tout est désert.
81 Autres renvoie donc moins à un déterminatif (« opposer le groupe de personnes désignées au reste du monde » comme l’indique la GLFC) qu’à un cadre processif : vous autres qui ne travaillez pas.
4.3. Autrement vs. sinon : les mots pour le dire ?
82 Sinon et autrement manifestent des différences claires de comportement avec les interjections :
83
(71)Taisez-vous, (sinon/*autrement) dehors !
(72)Taisez-vous, (sinon/autrement) je vous mets à la porte.
(73)Est-ce que tu peux fermer la fenêtre ? (Sinon/Autrement) on va être malade.
(74)La fenêtre ! (Sinon/*Autrement) on va être malade.
84 Or, ce qui caractérise (72) et (73), c’est que les énoncés d’appui sont textuellement restituables (je mets à la porte ceux qui ne se taisent pas, quand on ne ferme pas la fenêtre, on est malade), ce qui n’est pas le cas avec (71) et (74).
85 De même, O. Inkova-Manzotti (2002 : 136) remarque qu’il n’est pas très naturel pour autrement d’enchaîner sur une interrogation partielle, alors que l’enchaînement sur une totale est plus facile :
86
(75)?? Où aura lieu le colloque ? Autrement, je ne peux pas envoyer les invitations.
(76)Est-ce que tu as une voiture ? Autrement, je te raccompagne chez toi.
L’on remarquera que (75) redevient très naturel à partir du moment où il y a dans p les mots pour le dire :
87 (77)Dis-moi où aura lieu le colloque. Autrement [si tu ne me dis pas où aura lieu le colloque], je ne peux pas envoyer les invitations.
88 À l’inverse, sinon n’a pas besoin d’un ancrage dans du textuellement restituable. Ainsi, une étudiante qui craignait de ne pouvoir être présente à ses examens nous écrit :
89
(78)Tout est arrangé : mon avion a atterris.
On pourrait lui répondre :
90
(79)Tout est arrangé, sinon votre –s à atterris.
Mais pas :
91
(80)*Tout est arrangé autrement votre –s à atterris.
(81)*Il n’y a pas de –s à atterri, autrement tout est arrangé.
92 Sinon peut donc passer d’un plan à un autre (de la langue à la métalangue), ce que autrement ne saurait faire.
93 Cette absence d’ancrage de sinon, dans du textuellement restituable, explique pourquoi les segments introduits par sinon peuvent être imprévisibles. Ainsi, le locuteur francophone à qui l’on propose les deux énoncés tronqués suivants aura bien du mal à restituer le terme manquant [16] :
94
(82)Il travaillait avec conscience, sinon...
(83)Une attitude froide, sinon...
95 En conclusion, s’ils sont tous les deux susceptibles d’entretenir un rapport à l’« intensité », l’hypothèse dite niée, un complément d’information ou un changement de topique, c’est de façon très différente que sinon et autrement disent ce rapport. Fondamentalement, sinon renomme et évalue (d’où son rapport apparent à une gradation). Il introduit une nouvelle énonciation qui fait table rase avec ce qui précède et il excelle donc à dire les vraies alternatives (p vs. p), les oppositions (exclusions mutuelles dans les dénominations, co-orientations et anti-orientations argumentatives) et les ruptures (passage du plan de la langue à celui de la métalangue ou d’une attitude énonciative). Autrement lui s’inscrit toujours dans un cadre à l’intérieur duquel il ne dit pas une gradabilité, mais un comportement différent, hors-norme. Cette inscription de autrement dans un cadre (qui ne peut donc pas être invalidé) explique pourquoi autrement n’est pas un vrai connecteur alternatif et pourquoi il manifeste une affinité avec les polarités positives et l’homogénéité. Enfin, contrairement à sinon qui, libre de rejeter tout avant, peut enchaîner sur des suites imprévisibles, autrement a besoin de s’appuyer sur un antécédent textuellement restituable, trace sans doute de sa valeur première d’adverbe de constituant.
96 Ce que l’on peut de façon plus large se demander à propos de la difficulté souvent rencontrée par le linguiste pour mener les analyses, c’est si cette difficulté ne tient pas aux catégorisations grammaticales dont nous sommes les héritiers. G. Moignet (1976 : 123) relève par exemple l’emploi suivant de autres :
97
(84)Ce chastel sei ge moult bien, car ge i fui une foiz en prison, et avoie doute de mort, quant Lancelos m’en gita et moi et mes autres compaignons.
où le mot autres est « apparemment inutile ». De fait, il l’est effectivement si, comme le proposent les grammaires, l’on donne à autres le statut d’un déterminant complémentaire censé apporter une contribution référentielle à l’actualisation du nom. Mais autres prend tout son sens et n’est plus du tout inutile à partir du moment où l’on considère qu’il ne renvoie pas à une référence spécifiée par la non-identité entre deux GN, mais à un processus-état évoqué antérieurement dans l’énoncé : le fait d’être en prison (pour le narrateur comme pour ses compagnons). De façon plus contemporaine, Nous Autres est dans larégion Sambre-Hainaut le nom du bulletin syndical des industries électriques et gazières. On ne sait pas très bien à qui exactement ce nous autres s’oppose, mais comme on peut s’en douter, c’est constamment à l’action que Nous Autres invite dans ses éditoriaux (« ne pas laisser faire », signer les pétitions, obtenir le droit de vote pour les veuves dans les assemblées professionnelles...). On est donc à nouveau en structure profonde du côté d’une lecture processuelle et pas dans la sphère de la détermination nominale, preuve sans doute que, comme l’écrivait déjà G. Guillaume, il y a certainement également de l’aspect à chercher sous les déterminants.
Références
- ANSCOMBRE J.-C. (1990), « Thème, espaces discursifs et représentation événementielle », inJ.-C. Anscombre & G. Zaccaria (éds), Fonctionnalisme et pragmatique : à propos de la notion de thème, Milan : Edizioni Unicopli, 43-150.
- ANSCOMBRE J.-C. (1992), « Imparfait et passé composé : des forts en thème/propos », L’information grammaticale 55, 43-53.
- ANSCOMBRE J.-C. (2009), « Des adverbes d’énonciation aux marqueurs d’attitude énonciative : le cas de la construction tout+Adjectif », Langue française 161, 59-80.
- CHAROLLES M. (2004), « Sinon d’hypothèse négative », in A. Auchlin et al. (éds), Structures et discours. Mélanges offerts à Eddy Roulet, Canada : Éditions Nota Bene, 167-182.
- CHEVALIER J.-C., BLANCHE-BENVENISTE C., ARRIVÉ M. & PEYTARD J. (1964), Grammaire Larousse du français contemporain, Paris : Larousse.
- FLAMENT-BOISTRANCOURT D. (2009), « Sinon marqueur énonciatif pour parler salaires et plus si affinités », Langue française 161, 81-96.
- GREVISSE M. (199713), Le bon usage, Louvain-la-Neuve : Duculot.
- GRIEVE J. (1996), Dictionary of Contemporary French Connectors, New-York/London : Routledge.
- GUILLAUME G. (1919), Le problème de l’article et sa solution dans la langue française, Paris : Hachette.
- GUIMIER C. (1996), Les adverbes du français. Le cas des adverbes en ‘–ment’, Paris/Gap : Ophrys.
- HAILLET P. (2007), Pour une linguistique des représentations discursives, Bruxelles : De Bœck & Larcier.
- HANSE J. & BLAMPAIN D. (20004), Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Louvain-La-Neuve : Duculot (1re éd. 1983).
- INKOVA-MANZOTTI O. (2002), « Les connecteurs accommodants : le cas de autrement », Cahiers de linguistique française 24, 109-141.
- JUDGE A. & HEALEY F.-G. (1985), A Reference grammar of modern French, Londres : Edward Arnold.
- LAGAE V. (1998), Les constructions en « de » +adjectif. Typologie et analyse, Leuven : Presses Universitaires de Leuven.
- LAMIROY B. (2005), « La grammaticalisation des adverbes autrement vs. anders : comparaison entre le français et le néerlandais », in M. Bras, I. Choi-Jonin, A. Dagnac & M. Rouquier (éds), Question de classification en linguistique : méthodes et descriptions. Hommages à Christian Molinier, Berne : Peter Lang, 177-195.
- LAMIROY B. & CHAROLLES M. (2005), « Utilisation d’un corpus pour l’évaluation d’hypothèses linguistiques : étude de autrement », in A. Condamines (éd.), Sémantique et corpus, Paris : Hermès, 109-147.
- MAUGER G. (19687), Grammaire pratique du français d’aujourd’hui, Paris : Hachette.
- MIÑONES L. & SLEPOY S. (2003), Études sur la connexité en français écrit : le cas de ‘sinon’, ‘en fait’, ‘de fait’ et ‘en réalité’, Muenchen : LINCOM Studies in French Linguistics.
- MOIGNET G. (1976), Grammaire de l’ancien français, Paris : Éditions Klincksieck.
- MOLINIER C. (1990), « Une classification des adverbes en –ment », Langue française 88, 28-40.
- MOLINIER C. & LÉVRIER F. (2000), Grammaire des adverbes. Description des formes en ‘–ment’, Paris/Genève : Droz.
- MONGI K. (2009), « Autrement : un connecteur autrement polyfonctionnel », Langue française 161, 147-163.
- NDIAYE M. (1999), « Les deux statuts de sinon », L’information grammaticale 80, 8-12.
- RIEGEL M., PELLAT J.-C. & RIOUL R. (1994), Grammaire méthodique du français, Paris : Presses Universitaires de France.
- SCHLYTER S. (1997), La place des adverbes en ‘–ment’ en français, Thèse, Constance.
- WAGNER R-L. & PINCHON J. (1962), Grammaire du français classique et moderne, Paris : Hachette.
Mots-clés éditeurs : adverbes en –ment, alternatives, antécédent textuel, autrement, connecteurs, digressions, gradabilité, homogénéité, polarité, sinon
Date de mise en ligne : 02/03/2012
https://doi.org/10.3917/lang.184.0129