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Compte rendu

Malika Temmar, Johannes Angermuller, Frédéric Lebaron. Les discours sur l’économie

Pages 150 à 153

Citer cet article


(2014). Malika Temmar, Johannes Angermuller, Frédéric Lebaron. Les discours sur l’économie. Langage et société, 150(4), 150-153. https://doi.org/10.3917/ls.150.0150.

« Malika Temmar, Johannes Angermuller, Frédéric Lebaron. Les discours sur l’économie ». Langage et société, 2014/4 n° 150, 2014. p.150-153. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2014-4-page-150?lang=fr.

2014. Malika Temmar, Johannes Angermuller, Frédéric Lebaron. Les discours sur l’économie. Langage et société, 2014/4 n° 150, p.150-153. DOI : 10.3917/ls.150.0150. URL : https://shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2014-4-page-150?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ls.150.0150


1 Paris, PUF, 2013, 195 p.
Compte rendu de Philippe Lecornu (Laboratoire Printemps, université de Saint-Quentin-en-Yvelines)

2 Ce qui rend particulièrement intéressant cet ouvrage collectif issu d’un colloque, c’est qu’il engage un dialogue entre des chercheurs en sciences humaines et sociales autour d’un même objet d’étude : les discours sur l’économie. Le matériel réuni dans les différentes contributions est d’une telle diversité qu’on ne peut envisager d’en rendre compte dans tous ses aspects. Comme tout ouvrage riche en données empiriques et en références stimulantes, celui-ci suscite de multiples réflexions. C’est une libre lecture du livre qui est ici proposée. Tout d’abord les chercheurs inscrivent leur recherche dans une grande tradition de l’analyse des discours menée par des auteurs comme Jacques Lacan, Louis Althusser ou Michel Foucault. L’ouvrage se rattache également aux courants de la sociologie pour qui l’étude des croyances économiques (savantes et profanes) des agents qui les produisent et les diffusent fait partie de l’objet de l’économie (Frédéric Lebaron). L’éclairage des sciences sociales et des sciences du langage (deux principaux axes du livre) permet d’examiner un apparent paradoxe : si les théories économiques se sont révélées particulièrement en difficulté pour expliquer les mutations historiques des sociétés, cela ne les a pas empêchées de tenir un rôle social majeur comme l’atteste le développement de cette forme de scientisme qu’est l’économisme. Pour tenter d’en rendre compte les auteurs rappellent que la réalité économique est bien le produit de différents discours. Cela ne signifie pas qu’elle serait pure illusion : il existe bien évidemment une objectivité des faits économiques. Mais comme Michel Foucault a pu le montrer dans l’étude de la folie, on ne peut dissocier les faits des discours porteurs de normes (aliénisme). À la lecture des différentes contributions, on ne peut s’empêcher de penser à la présentation des quatre discours et de leur circulation que Lacan avait proposée au début des années 1970 pour indiquer la spécificité du discours de l’analyse par rapport aux discours du maître, de l’Université et de l’hystérique. Dans un contexte de fortes contestations étudiantes, la topologie des quatre discours avait permis à Lacan de prendre ses distances avec l’Université avec qui il entretenait des rapports ambivalents, se partageant entre respect et critique. Critique car Lacan pointait un risque : voir le discours universitaire se transformer en discours du maître mis en position d’agent du savoir.Ceux qui prétendent détenir un savoir « scientifique » détiennent, au nom de ce savoir, un pouvoir illégitime. Ils veulent assujettir le désir, le guider, le modifier. En 1966, Sartre avait diagnostiqué quelque chose de similaire. Dans un dialogue avec Bernard Pingaud, il disait : « Avant, on s’efforçait d’amener les élèves à prendre conscience des problèmes, en leur laissant le soin de les résoudre eux-mêmes. Aujourd’hui, la philosophie tend à devenir l’apanage des universitaires. Certes, les philosophes, chez nous, ont toujours été des professeurs. Mais maintenant, on les tranquillise. Le philosophe technicien sait, et dit qu’il sait ». Quarante plus tard, c’est un risque similaire que le livre met en exergue. Les discours sur l’économie ne sont-ils pas en train de se transformer en discours du maître ? Comme le souligne Frédéric Lebaron, jusqu’au début des années 1980, malgré la présence du marxisme, la question économique n’avait pas encore envahi l’espace public. Certes, les débats existaient, mais sans réelle volonté de « dresser » le public sur le modèle de la psychologie du comportement. Les chroniqueurs financiers et bulletiniers de la bourse en France à la fin du XIXe siècle voulaient rendre « aimable » la finance et non l’expliquer avec pédagogie et autorité. Ils exposaient dans les journaux les problèmes financiers, mais laissaient au citoyen le soin de choisir (Christophe Reffait). Quant aux débats économiques plus théoriques, ils restaient confinés au sein des universités. Le fait que les discours économiques aient envahi l’espace public ne s’explique pas seulement par la présence accrue des économistes en son sein. Il résulte également de l’activité des hommes politiques qui reprennent à leur compte « les schèmes de pensée et d’actions économiques ». La campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 étudiée par Frédéric Lebaron illustre cette nouvelle donne. C’est la rhétorique de la crise du « modèle social » français qui permet au futur président de la République de s’imposer au sein de l’UMP comme leader incontestable (face à Dominique de Villepin). C’est elle qui fournit au candidat des slogans de campagne dont on ne peut ici que donner un aperçu : mauvaise compétitivité de l’économie, charges sociales trop élevées, « comparaison dépréciative » avec les autres pays, déficits des comptes publics. C’est elle qui consacre en retour tous ceux qui ont parlé depuis les années 1980, sur le « mode de l’évidence », de la crise de légitimité de l’État-social : on pense aux écrits d’Alain Minc et de Pierre Rosanvallon. En l’absence de discours proprement politique (Lacan), c’est l’économie qui est venue en quelque sorte boucher le « trou de la politique ». Hier le philosophe technicien de Sartre savait et il le disait. Aujourd’hui, les porteurs des discours économiques savent. Et ils le disent… Mais que disent-ils ?

3 En la matière, l’ouvrage montre que c’est le plus souvent un savoir sur le savoir (une sorte de métalangage) qui circule dans l’espace public. Ainsi, sur les marchés financiers, les opérateurs mobilisent des textes « scientifiques » mais ce ne sont pas des « stocks de connaissances prêts à être utilisés » qui guident l’achat ou la vente de titres. C’est au contraire un savoir hybride, contextualisé, fruit d’un dialogue avec d’autres documents, d’autres acteurs : un « savoir » porteur d’une rationalité de « bazar » (Olivier Godechot). Il en est de même dans la presse écrite où les propos économiques correspondent à une mise en forme utilisée pour faire naître un sentiment « d’évidence » chez le lecteur. Il y a nous dit Thierry Guilbert comme une « forme de didacticité » dans les articles, « même s’il s’agit d’une didacticité implicite […] moins au service d’une transmission stricte de connaissances que de la persuasion ». Mais avec « quels procédés discursifs de légitimisation… » ?

4 On observe dans les articles de presse une quasi-absence du « je » et au contraire une présence du « on » comme projet commun (Isabelle Laborde-Milaa et Malika Temmar). C’est donc une voix collective qui prend en charge les discours sur l’économie : la voix de tel ou tel journal avec son « identité discursive », celle des institutions économiques (par exemple les banques centrales) souvent assimilées à des « personnes » avec tout ce que cela comporte de références à la vocation, au projet, à la mission, à la biographie. Des personnes, c’est-à-dire quelqu’un et justement personne. Ce qui permet d’éviter de voir l’état réel des rapports de domination. Ajoutons, que cette voix collective véhicule une vision de la société. Le « sujet supposé savoir » du néolibéralisme ne se contente pas de développer le discours des « effets pervers », de « la mise en péril » ou de « l’inanité » que toute politique alternative au néolibéralisme ne manquerait pas de faire courir à la société (A. O. Hirschman). C’est à l’édification d’un monde fasciné par le chiffre (Johannes Angermuller), totalement imprégné par la culture du résultat, qu’il travaille. Un monde consensuel puisque gestionnaire. Un monde qui entend bien se débarrasser d’une certaine conception de la démocratie fondée originellement sur l’idée que certains (les experts) ne sont justement pas mieux placés que d’autres pour décider du commun.

5 L’article de Julien Dufour sur l’imposition de la question actionnariale dans le journal Le Monde (1985-2005) aborde implicitement la question démocratique dans un monde où la critique du néolibéralisme peine à se faire entendre. L’auteur étudie les prises de position de Nicole Notat et de Bernard Thibaud à l’égard de l’épargne salariale. Ce qu’il est frappant d’observer, c’est combien ce qui est dénoncé (le capitalisme financier) finitpar le « perfectionner », ou pour le moins le laisser intact. La distinction établie entre une bonne épargne au service du financement de l’investissement, de la croissance économique, de l’emploi et une mauvaise dirigée vers la spéculation financière fonctionne comme une pure rhétorique. Qui en effet pourrait s’opposer aux propos des deux dirigeants syndicaux ? Un message transparaît : venir contester le néolibéralisme en se situant sur un même terrain discursif se révèle particulièrement risqué tant la technicité des propos contribue à minimiser les rapports de domination. La faiblesse des oppositions à la mise en œuvre du programme néolibéral malgré (ou à cause de) la montée de l’expertise économique syndicale et politique mérite en tout cas d’être interrogée. Pour cesser de regarder toujours le même film, n’est-il pas urgent de sortir de l’emprise linguistique du néolibéralisme ? C’est ce que semble penser Johannes Angermuller. D’où sa proposition de « désunifier le sujet », de « libérer les voix alternatives », « les potentiels utopiques du discours tout en les confrontant aux rapports de domination de notre société ». Ces propos rejoignent les préoccupations de Lacan qui invitait à capter « l’héritage structuraliste » tout en redéployant le concept de sujet : chacun étant invité à « s’engager dans un libre risque de nature éthique » à ne « rien céder sur son désir ». Lisons ce livre.


Date de mise en ligne : 23/12/2014

https://doi.org/10.3917/ls.150.0150