Langue corse et vecteur médiatique
- Par Dominique Foata
Pages 99 à 108
Citer cet article
- FOATA, Dominique,
- Foata, Dominique.
- Foata, D.
https://doi.org/10.3917/ls.112.0099
Citer cet article
- Foata, D.
- Foata, Dominique.
- FOATA, Dominique,
https://doi.org/10.3917/ls.112.0099
Notes
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[1]
Cet article s’inscrit dans un doctorat en cours, consacré aux nouveaux domaines d’usage du corse oral.
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[2]
Les journaux ont été transcrits et numérisés selon les conventions du Groupe Aixois de Recherche Syntaxique (Blanche-Benveniste & Jeanjean 1987 : 179). Cependant l’orthographe est l’orthographe corse en usage; le soulignement a été utilisé pour noter les accents d’intensité.
-
[3]
N’ont pas été prises en compte les petites stations locales comme celle de Cervione, voce nustrale (“notre voix”), que l’on peut retrouver maintenant sur le Net sur le site de l’ADECEC (Association pour le Développement des Etudes Corses du Centre Est de la Corse).
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[4]
Le Nouvel Atlas Linguistique de la Corse définit cinq aires dialectales, fondées sur le vocalisme tonique : l’aire de Morsiglia (Cap Corse), l’aire centro-septentrionale (toscane), l’aire centro-méridionale, l’aire taravaise, l’aire sarde (extrême sud) (Dalbera-Stefanaggi 1995).
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[5]
Les langues polynomiques sont des « langues dont l’unité est abstraite et résulte d’un mouvement dialectique et non de la simple ossification d’une norme unique, et dont l’existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de lui donner un nom particulier et de la déclarer autonome des autres langues reconnues » (Thiers 1989 : 56 reprenant Marcellesi 1984).
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[6]
Les aires sont basées sur le traitement diachronique du vocalisme tonique : une aire centro-septentrionale, (type toscan à inversion, variétés du nord-ouest à 7 voyelles toniques : {i, e, e, a, o, O, u}, variétés du nord-est à 8 voyelles toniques {i, e, e, a, ae, o, O, u}), une aire cap-corsine (type à neutralisation des voyelles moyennes, 6voyelles toniques : {i, e, e, a, o, u}), une aire taravaise (type taravais : 7 voyelles toniques :{i, e, e, a, o, O, u }), une aire corso-gallurienne, (type sarde : 5 voyelles toniques : {i, e, a, o, u}), (Dalbera-Stefanaggi 2002 :63-105). Dans la plupart des parlers corses, le nombre des voyelles toniques est de sept. Dans l’aire septentrionale, l’inventaire des voyelles antérieures est plus important que dans d’autres régions : aux phonèmes vocaliques antérieurs /i/, /e/, /e/ s’ajoute le /æ/. Ce dernier est reconnu comme marqueur dialectal de l’aire septentrionale ; on peut citer par exemple des phénomènes d’autocorrection comme la forme [‘arku] (arc-en-ciel) qui est immédiatement reprise et prononcée [‘ærku]. Inconsciemment ou consciemment l’ancrage dialectal vécu comme authentique conditionne les choix des professionnels de la radio.
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[7]
D’autres exemples témoignent à l’inverse d’une recherche de la part des journalistes de tournures ressenties comme plus authentiques, avec sujet inversé et répétition du complément : « è pol’hà ricevuti eri i sindicati è i marinari di a SNCM Ghjuvanni Baggioni » (« Jean Baggioni a reçu hier les syndicats et les pêcheurs de la SNCM »)
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[8]
Le chiffre entre parenthèses indique le nombre d’occurrences.
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[9]
G. Durand (Durand 1996 : 85) évoque les ruissellements linguistiques, sociologiques, ou anthropologiques qui permettent de saisir d’ores et déjà les éléments d’une réalité linguistique corse en profonde mutation. Il faudrait prolonger par une étude des choix de programmations (magazines Méditerradio avec la Sardaigne et la Toscane et Qantara avec le Maroc ; présence de la langue italienne sous forme d’une émission hebdomadaire et d’interviews non traduites d’Italiens dans le journal) qui reflètent une volonté très affirmée d’impulser une dynamique de promotion de la langue dans son aire méditerranéenne. Dans ce sens, la radio semble assurer une fonction glottopolitique.
1L’utilisation du corse oral dans de nouveaux domaines d’usage donne lieu à de profondes mutations et à une diversification des variétés. Nous nous sommes donné pour objectif d’observer et de décrire [1] les évolutions constatables dans le domaine des médias et dans l’enseignement bilingue. L’étude présentée ici s’en tiendra à l’analyse de onze journaux radiophoniques (un par mois) diffusés de septembre 1999 à septembre 2000 sur les ondes de Radio Corsica Frequenza Mora (désormais RCFM) [2]. Le choix de cette radio s’impose en raison de son fort pourcentage d’écoute – que l’observatoire des médias avait évalué à 67,7% – et du fait qu’elle est une des seules à proposer les informations en langue corse [3]. Dans les journaux radiophoniques interviennent simultanément des professionnels bilingues corse/français et de nombreux témoins, d’origines socioprofessionnelles variées dont la compétence en langue corse est très inégale mais dont la démarche participe de la recherche d’authenticité de la radio attestant de la vivacité de la langue corse dans la société.
2Au fil des écoutes se dessine un paysage linguistique complexe.
3Sur la base d’un corse radiophonique élaboré promu par les journalistes, plutôt représentatif de la variété centro-septentrionale [4], se greffent les nombreuses variétés de corse et les alternances de langues reflètent les attitudes des acteurs sociaux sollicités.
Les variétés dialectales diffusées sur les ondes
4Dans son souci d’authenticité, mais également dans sa volonté de refléter les concepts circulant dans la société corse et notamment celui de langue polynomique [5], la radio diffuse toutes les variétés dialectales susceptibles d’être représentées notamment en faisant une place importante aux interviews. Certes, les variétés régionales employées par le personnel de la radio appartiennent, en grande partie, au type centro-septentrional : trois des journalistes, un animateur et deux correspondants emploient cette variété. Le type taravais, que parle un journaliste, et le type extrême-sud représenté par un journaliste et un correspondant sont moins présents. Le champ de la variation est toutefois considérable dans les productions des enquêtés, qui reflètent la société corse. Dans l’échantillon sonore étudié les parlers des quatre aires dialectales sont attestés [6]. De ce fait, on ne peut parler de corse standard à la radio.
1. Le schéma accentuel
5L’accent tonique en corse est semi libre et assure une fonction contrastive; il peut soit porter sur la dernière syllabe (l’accent est alors transcrit par la graphie), soit sur la pénultième, soit sur l’antépénultième. L’accent peut remonter sur la quatrième syllabe lorsque le mot est suivi de deux enclitiques. Les enregistrements attestent de variations du schème accentuel dues soit à des pressions évolutives, soit au contact du français et même de l’italien, soit à une insécurité linguistique.
6Pour les emprunts de mots savants (analisi, sintesi) les deux schèmes alternent dans l’usage. J. Chiorboli note que « les noms du vocabulaire technique qui, dans la plupart des langues romanes, remontent à une désinence latine -is (elle-même issue du grec), présentent dans le lexique corse moderne une voyelle finale -i » (Chiorboli 1985 : 282).
7L’emploi de e sintesi, par un locuteur appartenant à l’aire septentrionale, atteste d’une nouvelle classe de noms à féminin pluriel en -i. L’alternance a sintesa, e sintesi, avec déplacement de l’accent, souligne la coexistence de variantes, dont l’emploi n’est pas codifié. La désinence de féminin singulier en -a pourrait résulter d’un alignement morphologique (généralisation des désinences en -a pour le féminin singulier, phénomène de métaplasme observable par ailleurs dans des productions courantes actuelles), et le schème paroxytonique d’une influence de la forme française analyse.
8Les exemples isolés (camini, pulitica) relèvent probablement pour le premier de la valorisation du schème proparoxytonique et, pour le second, d’un alignement sur la forme française politique. S’agissant de maritimi et marittime, le déplacement de l’accent, dû au contact avec le français, entraîne un renforcement de la consonne intervocalique. Lorsque l’accent est porté par l’antépénultième, la dentale est sonorisée. La désinence du pluriel en -e, influencée par la finale du français, fait apparaître, en contexte : affare marittime (affaires maritimes) alors qu’il n’y a pas de pluriel masculin en -e dans les variétés traditionnelles du corse. Les doublets auropa/auropa(prononcé également europadans les variétés septentrionales, où eprétonique est possible, mais aussi dans certaines variétés méridionales sous l’influence du français) attestent également d’un flottement dans l’usage. Les deux formes apparaissent dans l’aire septentrionale.
9On note par ailleurs une variation de l’accent en liaison avec le
traitement de la séquence -ia :
Dans le cas de tragedia et patria, l’incertitude de l’accentuation renvoie au traitement de la diphtongue -ia, avec une attraction du schème
du suffixe grec (-ìa), mais également à une incertitude sur le découpage syllabique pour la réalisation d’une synérèse ou d’une diérèse.
10Pour les emprunts à des langues autres que le français, le mot est
souvent repris avec son accent d’origine, et les finales sont maintenues pour les emprunts anglo-saxons :
u blues, u show biz, u sporting.
11Les variations du schéma accentuel concernent aussi bien les professionnels de la radio que les interviewés. Dans l’incertitude, le choix des journalistes est souvent celui du schéma proparoxytonique, ce dernier étant perçu comme plus authentique. S’agissant des emprunts au français, le mot est intégré tel quel (u budget, u climat, u quotidien) ou plus rarement corsisé. Dans certains cas, des variantes apparaissent, avec, pour une des formes, une réinterprétation du schéma accentuel : u clima /u climat.
2. Faits de langue : emprunts, innovations
12Une grande différence, dans les constructions de phrases et les tournures syntaxiques, se remarque entre l’oral travaillé des journalistes, et les discours intégrés des personnes interviewées. Les emprunts sont également plus fréquents dans les productions des enquêtés. J.Chiorboli note que « le lexique permet d’observer les directions multiples que peut prendre l’élaboration linguistique. Il est en effet concevable que, dans son processus d’élaboration, le corse tende à s’aligner sur le modèle des langues officielles. On comprend qu’il puisse osciller entre français et italien. » (Chiorboli 1992 : 188). Les faits enregistrés dessinent ainsi « une trajectoire de l’emprunt » (Santucci 1988 : 72) et l’on note :
- des innovations en continuité (les références à l’italien sont en gras) : una vasca (« une piscine »), e barracche (« les paillotes »), intrenore (« entraîneur »), u ricorsu (« le recours en justice »), u disimpiecu (« le chômage »), e turie (« l’abattoir »), l’agenzia (« l’agence »)…
- des emprunts en rupture (conservés avec leur prononciation, ou bien corsisés) : u budget, u mazout, l’abattoir (/ e turie), i pagliotti (/ e barracche), a villa (la ville / a cità), privilegiati…
- l’apparition du suffixe -ismu (-isme) qui concurrence le plus ancien -isimu : clanismu (« clanisme »).
- l’extension du suffixe -menti / -mente (-ment) (adverbes ou noms) aux emprunts : piùfirmamenti («plus fermement »), soladimente (« seulement »).
13S’agissant de tournures idiomatiques, le futur périphrastique, largement représenté dans les productions quotidiennes, est souvent employé : nous avons dénombré quarante cinq occurrences de hà (avoir) da (de) + infinitif : hà da esse (« il va être »)/ hà da falà (« il va descendre ».
14On observe une interférence dans l’emploi du pronom interrogatif
«quale » (qui), employé pour les personnes, avec l’adjectif interrogatif
« qualessi » (quels) attendu : quale sò i prudutti…, (« qui sont les produits »…), au lieu de qualessi sò i prudutti (« quels sont les produits »…).
Des constructions apparaissent, calquées sur le français, dans les
productions (en italiques dans le tableau ci- après) des journalistes.
Elles sont dues certainement à une traduction littérale rapide et à la
difficulté de rendre la même idée. Dans les réalisations des acteurs
sociaux, elles illustrent davantage une maîtrise imparfaite de la
langue (les interférences de langues sont importantes) :
• Journalistes :
ùn si cunnoscenu ancu e cundizione in laquale hè statu tombu (« on ne connaît pas encore les conditions dans laquelle il a été tué »)
Parlemu prima di tuttu di l’afluenza turistica in stu principiu di vacanze estivale (« parlons avant tout de l’affluence touristique en ce début de vacances d’été »)
u Cunsigliu Generale di Corsica suprana vene di smentela un dispositivu di sviamentu di soldi inde i so servizii suciali (« le conseil général de Haute-Corse vient de démanteler un dispositif de détournement d’argent dans ses services sociaux »)
16• Acteurs sociaux :
chì soladimente(/ solu) u mantenimente di a calata (« que seulement le maintien de la baisse »…)
à u niveddu de la validation des aides chè chè come no dimu chì saria un mumentu… (« au niveau de la validation des aides que que ainsi que nous le disons il serait temps »…)
hè veramente dangeurosu primamente per per a natura per per l’aqua suttana per l’aria è per surtuttu per a ghjuventù (« c’est vraiment dangereux premièrement pour la source souterraine, pour l’air, et surtout pour la jeunesse »)
heu una nuvella visioni di sa villa donc nò pinsemu chè una canditatura…
(« une nouvelle vision de cette ville donc nous pensons qu’une candidature »…) [7]
18On soulignera par ailleurs la confusion du pronom réfléchi « si » (“se”) avec le pronom neutre « ci » (“y”) pour l’expression de l’indéfini (notons également l’accord du verbe au singulier alors qu’un pluriel est attendu) :
ci sapia chì u cantu cum’è a musica si vende bè… (« on savait que le chant comme la musique se vendent bien »)
20Il intéressant de constater, dans l’oral spontané, l’emploi du sub-jonctif imparfait dans la subordonnée exprimant une action postérieure à celle énoncée dans la principale :
hè statu occupatu sta volta da l’agricultori da a coordinazione rurale azzione per dumandà ch’elle fussinu piantate e prucedure di a banca (« a été occupé cette fois par les agriculteurs de la coordination rurale action pour demander que fussent abandonnées les procédures de la banque ») là où l’on attendrait plutôt sianu piantate (« soient abandonnées »).
22Ces exemples illustrent la diversité de la langue diffusée sur les ondes et donc employée dans la société corse actuelle, et on peut se demander dans quelle mesure la radio légitime l’ensemble de ces formes. De la part des journalistes, on note un souci de respecter des tournures ressenties comme authentiques dans leurs traductions ou, dans leurs innovations lexicales, d’ajuster l’objectif de compréhension maximale à celui de justesse de l’expression dans la langue cible. Ils proposent un écrit oralisé qui soit le reflet le plus fidèle d’un oral quotidien.
23S’agissant des acteurs sociaux, la radio joue le rôle de révélateur de l’état de la langue dans les différentes catégories sociales. Elle représente un véritable espace de liberté dans lequel aucune production n’est sanctionnée et stimule l’usage de la langue corse. Toutefois, on peut voir ainsi que le bilinguisme des acteurs sociaux est très inégal : les alternances de codes concernent l’ensemble des informateurs quelle que soit leur maîtrise du corse, soulignant l’imbrication des langues corse et française avec une domination marquée du français. L’oral corse des professionnels se caractérise par une langue travaillée, des énoncés courts, souvent nominaux; les difficultés sont surtout lexicales avec des finales de mots peu marquées. On note aussi l’absence de déterminants, une tendance à l’élision et aux abréviations, aux phrases nominales, ainsi que de nombreuses reprises et hésitations.
3 . Le niveau discursif (le traitement des noms propres).
24Christian Bromberger (Bromberger 1982) souligne que la toponymie et l’anthroponymie ne sont pas seulement des indicateurs, mais des « lieux » où s’investissent les enjeux symboliques de l’identité. L’alternance des désignations, le choix des variables renvoient à une référence ou norme définie par J.-B. Marcellesi et B. Gardin comme « inhérente au langage » (Marcellesi & Gardin 1974 : 5). Le journaliste opère, de façon consciente (ou inconsciente), une réappropriation identitaire en corsisant des prénoms et des noms de lieux. Cette démarche témoigne du conflit qui se joue entre la dénomination imposée par « l’autre », et la reprise et la revalorisation d’une dénomination enracinée dans son territoire.
25Les exemples sont nombreux; ils concernent [8] :
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Les prénoms d’hommes politiques insulaires :
Camille (1)/Camillu (et non Camellu) (2), Jean (1)/Ghjuvanni (13), Paul (7)/ Paulu (4), Francescu (1), Iviu, (1) ;
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les prénoms des personnels de la radio :
Ghjuvan Michele (11), (prénom de l’animateur corsisé systématiquement), Santu (6), Petru (3), Mariu (4), Ghjuvanni (1), Tumasgiu (1), Patriziu (1), Ghjilormu (3);
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les prénoms d’acteurs sociaux :
Jean-Paul (1)/Ghjuvan Paulu (1), François(1)/Francescu (2), Petru Ghjuvanni (1), Petru Luiggi (1), Ghjuvan Lucca (1).
26Certains journalistes alternent les deux variables, d’autres optent pour la corsisation de tous les prénoms même étrangers (marocains, portugais). Les prénoms sont soit traduits en corse, soit corsisés (exemple de Camillu). Certains journalistes comme l’animateur de la radio sont uniquement nommés en corse. Il n’y a pas ce jeu de la dénomination dans les interviews des acteurs sociaux. Il participe à l’ancrage identitaire que les professionnels de la radio impulsent dans leur démarche de valorisation de la langue corse.
27Cette étude a permis, nous l’espérons, de susciter une réflexion sur le rôle des médias, dans l’enseignement et la diffusion d’une langue. La présente recherche n’a porté, certes, que sur onze enregistrements d’une même plage horaire, ce qui est relativement peu, mais toute-fois suffisant pour circonscrire des orientations qui d’ores et déjà se dessinent [9]. Les productions radiophoniques illustrent les différents facteurs extralinguistiques auxquels on peut référer la variation linguistique : la variation régionale ou diatopique (avec une volonté de promouvoir l’ensemble des variétés du corse), la variation sociale (avec les productions des différents acteurs sociaux interviewés), la variation situationnelle ou diaphasique (avec les échanges journalistes/animateurs en fin de bulletin radiophonique). Une description plus complète que celle qui a été effectuée ici conduirait à s’intéresser davantage à la parole bilingue corse /français qui correspond, ainsi que le souligne une journaliste de la station dans une émission de l’année 2002, « à la réalité de la rue », c’est-à-dire à l’entrecroisement libre des deux langues (français/corse) dans la communication du quotidien.
28Les journalistes, qui, outre la compétence orale acquise dans leur famille, ont suivi une formation en langue corse dans les années 1990 en milieu scolaire ou universitaire, retravaillent les informations fournies par l’Agence France Presse en vue de les diffuser en langue corse. C’est pourquoi les phénomènes de code-mixing sont moins importants dans leurs discours; on les retrouve dans les enregistrements spontanés pris sur le vif, ce qui met d’autant plus en valeur le paysage sonore dessiné par la radio. Les contacts de langue s’observent à tous les niveaux de l’expression ; tous n’ont pas fait l’objet d’une description (comme la forme, très contestée, du gérondif précédé de in, ou la fluctuation du renforcement de la consonne initiale dans l’aire septentrionale … ).
29La création du site internet de Radio France et des antennes régionales permet entre autres l’écoute du Nutiziale sur le réseau; un résumé écrit des informations est fourni quotidiennement. Le passage à l’écrit va certainement renforcer le rôle des médias dans la diffusion d’une norme (Gueunier & coll. 1978). La radio (comme la télévision) apparaît comme une des sources à exploiter dans l’élaboration et la diffusion d’une langue corse moderne.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
- BLANCHE-BENVENISTE C. & JEANJEAN C.(1987), Le Français parlé, transcription et édition, Paris, Inalf, (Didier érudition).
- BROMBERGER C.(1982), « Pour une analyse anthropologique des noms propres », in Langages n°66, Paris, Larousse.
- CHIORBOLI J.(1985), La langue corse entre l’usage et le code, fonctionnement et tendance de l’évolution, Studii Corsi n°1.
- — (1992), La langue des corses, notes linguistiques et glottopolitiques, JPC Infograffia, Bastia.
- DALBERA-STEFANAGGI M.-J.(1995), Nouvel Atlas linguistique et ethnographique de la Corse, volumeI, CNRS édition, Paris.
- — (2002), La langue corse, Paris, Puf, Que-sais-je ?
- DURAND G. (1996), Introduction à la mythodologie, Mythes et société, Paris, Albin Michel.
- GUEUNIER N., GENOUVRIER E. & KHOMSI A. (1978), Les français devant la norme, Paris, Champion.
- MARCELLESI J.-B. & GARDIN B. (1974), Introduction à la sociolinguistique, Paris, Larousse.
- MARCELLESI J.-B. (1984), « La définition des langues en domaine roman; les enseignements à tirer de la situation corse » in Actes du XVIIème Congrès de Linguistique et de Philologie Romanes, vol.5 (Sociolinguistique), Aix-en-Provence : 307-314.
- SANTUCCI P.-M., (1988), « La pénétration du français technique dans le langage pastoral corse » in PULA 0, GRIC, Université de Corse : 70-76.
- THIERS J. (1989), Papiers d’identité(s), Levie, Éditions Albiana.
Mots-clés éditeurs : Contact de langues, Corse, Identité, Oral radiophonique, Variation dialectale
Date de mise en ligne : 01/02/2008
https://doi.org/10.3917/ls.112.0099