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Article de revue

L'évolution de la locution “à la turque”

Repenser l'événement sémantique

Pages 39 à 68

Citer cet article


  • Raus, R.
(2003). L'évolution de la locution “à la turque” Repenser l'événement sémantique. Langage et société, 105(3), 39-68. https://doi.org/10.3917/ls.105.0039.

  • Raus, Rachele.
« L'évolution de la locution “à la turque” : Repenser l'événement sémantique ». Langage et société, 2003/3 n° 105, 2003. p.39-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2003-3-page-39?lang=fr.

  • RAUS, Rachele,
2003. L'évolution de la locution “à la turque” Repenser l'événement sémantique. Langage et société, 2003/3 n° 105, p.39-68. DOI : 10.3917/ls.105.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2003-3-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ls.105.0039


Notes

  • [1]
    Une première version de ce travail a été présentée le 5 juin 1999, à une journée d’études du laboratoire d’Histoire des théories linguistiques (Paris VII), consacrée à l’événement linguistique. Les autres participants ont surtout abordé le rôle joué par le réel, en insistant sur les facteurs spatio-temporels, sur la notion d’hyperlangue et sur l’importance d’un positionnement matérialiste du chercheur.
  • [2]
    Disponible sur Internet à l’adresse hhttp :// wwww. ciril. fr/ mastina/ FRANTEXT. L’ensemble des données est consultable dans R. Raus 2000.
  • [3]
    Voir Fiorentino (1982), et Berty (1995) dont la thèse, bien que centrée sur le XIXe siècle, montre ce type de basculement.
  • [4]
    Nous utilisons l’expression “objet de discours” d’après L. Mondada (1994 : 25) : ce terme « renvoie à ce à propos de quoi est énoncé le discours comme à quelque chose de construit (voire co-construit - par opposition à donné ou préexistant) par un énonciateur au travers de modes de formulation spécifiques (i.e. marqués) et en rapport à l’organisation du discours en cours » [les italiques sont dans le texte].
  • [5]
    Le TLF cite le texte dans l’édition Lacour (t.1 : 339). L’édition 1537 fut tirée en 250 exemplaires dont le seul qui soit resté est aujourd’hui à la Bibliothèque de Versailles; il a été réédité à Paris en 1914.
  • [6]
    Il aurait été utile de lire la version latine du Cymbalum. Malheureusement l’exemplaire unique ne nous est jamais parvenu et nous ne pouvons donc pas évaluer la modalité du colinguisme (Balibar 1993 : 7) qui caractériserait l’introduction en français de la locution à la turque.
  • [7]
    Voir Raus 2000 : 133; l’expression d’ennemi mortel de la Chrétientéapparaît chez Thevet (1556). Cette expression deviendra une véritable locution au XVIIIe siècle quand s’introduira l’opposition toute symbolique de la Croix au Croissant.
  • [8]
    A l’entrée Turquesque, Nicot (1606) écrit : « Chose tenant de façon, mode ou naturel de Turc, Comme un cimeterre turquesque » ; à l’entrée Cimeterre : « Est une façon d’espée à la mode turquesque à un trenchant & un dos large, courte & courbe contre la pointe ». A la mode turquesque sera par la suite remplacé par à la turque.
  • [9]
    Sur l’importance de la redénomination en tant que signal de la présence du phénomène de recatégorisation, voir plus bas, section V.
  • [10]
    Les citations des écrivains proviennent du dictionnaire d’Huguet (1946).
  • [11]
    Thevet est l’un des premiers qui parle de la barbe turque comme marque de prestige social : « Or ont ils les longues barbes en si grande recommandacion, que les contreindre à icelles raire, ou copper, leur est un suplice & ignominie » (1985 : 39). A partir du XVe siècle, la barbe turque est constamment présente dans les descriptions, cf. Grelot (1680 : 10), Galland (1780 : I-42).
  • [12]
    Tout particulièrement l’ouvrage de Nicolas de Nicolay (1568), qui connut un succès énorme au XVIe siècle et qui pour cela fit l’objet d’une retranscription par François de Mezeray au siècle suivant (1662).
  • [13]
    Les voyageurs du XVIe siècle évoquent l’habitude turque de battre les gens par des coups de bâton donnés sous la plante des pieds. Voir aussi la description que Quiclet en fera au siècle suivant (1664 : 93).
  • [14]
    Pour ce qui est de l’alternance de la description (les jambes en croix/croisées, d’un côté, sur leurs talons/genoux), mêmes dans les dessins de l’époque, ces deux façons de s’asseoir, l’une plus propre aux Turcs, l’autre aux Persans, finissent par se confondre.
  • [15]
    Il est par conséquent difficile de discerner ce que l’on doit vraiment à Quiclet et ce qui a été remanié par le sieur Promé, marchand, libraire.
  • [16]
    Peut-être marque t-il aussi son positionnement polémique par rapport à la tradition littéraire de son époque, puisque désormais il n’y a plus une véritable séparation entre le discours de voyage et le discours littéraire.
  • [17]
    Destin et fatalité sont considérés comme des synonymes. En 1820, le grammairien Laveaux précise à l’entrée Fatalité que : « Destin et Destinée sont synonymes de fatalité, pris dans le sens que nous venons de lui donner », à savoir « ce qui est déterminé » (cité dans la rééd. 1910).
  • [18]
    « On sortira aisément d’un labyrinthe dont l’esprit humain a été le dédale malheureux, et qui a causé une infinité de désordres, tant chez les anciens que chez les modernes, jusqu’à porter les hommes à la ridicule erreur du sophisme paresseux, qui ne diffère guère du destin à la turque » (1710 : 348). C’est nous qui utilisons les italiques.
  • [19]
    En 1781 l’Abbé Barruel, dans la lettre 46 de Les Helviennes, parle aussi d’une fatalité des « bons croyans », qu’il définit entre parenthèses « fatum christianum ».
  • [20]
    Plusieurs chercheurs en Islamologie, Pareja (1951) tout particulièrement, ont montré que le Coran n’admet ni le fatalisme, ni toute autre sorte de prédestination.
  • [21]
    L’expression n’est pas présente dans les éditions précédentes de l’Académie (1694 et 1718).
  • [22]
    Sur les synonymes, voir Auroux 1984, et Raus 2000, pour le marquage de l’opposition entre Turcs et Arabes (le texte de Guignes, 1756-58, est le texte de référence).
  • [23]
    Tavernier le premier avait signalé que « pour porter le turban, il faut nécessairement se faire raser la tête » (1676 : 180).
  • [24]
    G. Kleiber (1997; 1999) insiste sur un “réalisme modéré” qui reconfigure l'opposition traditionnelle objectivisme-constructivisme, en optant pour une approche interactionnelle. Notre article insiste sur le fait que la reclassification (du côté du constructivisme) et la recatégorisation (du côté plutôt de l'objectivisme) ne sont au fond que deux aspects complémentaires qui se passent également dans l'espace communicationnel de l'hyperlangue.
  • [25]
    L’expression est reprise à J. Guilhaumou (1996) qui baptisait ainsi un programme de travail auxquels linguistes et historiens étaient invités à collaborer.

1Cet article aborde la question de “l’événement sémantique” à partir de l’exemple de l’évolution sémantique de la locution à la turque du XVIe siècle jusqu’à la moitié du XIXe siècle [1].

2Il cherche à articuler une conception référentialiste – pour laquelle les changements intervenus sur le plan du réel historique ont une influence sur l’évolution sémantique – avec une conception discursive, soucieuse de la matérialité de la langue et des genres de discours. Il s’appuie sur les concepts de reclassification et de recatégorisation proposés par G.Achard-Bayle (2001) à propos des “référents évolutifs”. Deux autres aspects sont pris en compte, l’un relevant de la langue, l’autre des genres de discours : d’un côté, insistant sur la prise en compte de la matérialité de la langue, il montre comment l’invention néologique s’appuie sur une matrice “X à la turque” – aboutissant, entre autres, aux expressions s’asseoir à la turque, destin à la turque, traiter à la turque… De l’autre, il souligne le rôle des différences entre espaces discursifs dans les remaniements sémantiques de la locution. Il s’interroge pour finir sur la compatibilité de ces concepts avec la notion d’“événement sémantique” proposée dans R.Raus 2000.

1. PRÉLIMINAIRES

1.1. Le corpus

3Nous avons suivi l’évolution de la locution à la turque depuis le XVIe siècle, qui correspond à la période où l’empire turc s’établit après la prise de Constantinople (1453), jusqu’à la première moitié du XIXe siècle, qui correspond à l’ouverture de l’empire aux pays européens et au début de la question d’Orient.

4La locution est envisagée dans ses différentes formulations : à la manière des Turcs/à la mode des Turcs, à la manière/mode du pays (en entendant par pays la Turquie), à la turquesque. Il a paru également utile d’observer des locutions proches, comme à la moresque/à l’arabesque ou bien, au XIXe siècle, à l’orientale.

5Volontairement hétérogène, le corpus est constitué de vingt-cinq récits de voyageurs français partis pour le Levant ottoman, de textes littéraires recueillis dans la base de données Frantext [2], enfin, d’articles de dictionnaires. Il se situe donc au croisement de trois genres : le discours de voyage, qui dès le début est un discours milittéraire, mi-scientifique [3], le discours littéraire et le discours lexicographique. Les locutions apparaissent dans les textes de voyage, puis se propagent dès la fin du XVIe siècle dans les textes littéraires avant d’entrer auXVIIe dans les dictionnaires. Selon ces contextes, ils acquièrent une valeur particulière, en fonction des modalités propres à chaque type de discours. Ainsi ils n’échappent pas à ces « mécanismes de remaniement des sémantismes [qui] opèrent entre langues ou entre domaines à l’intérieur d’une langue » :

6

Le réemploi d’un même signifiant dans la langue commerciale, la langue de la philosophie morale, ou la langue religieuse ne va pas sans modification, réinterprétation. Dans les deux cas, langues ou registres, on change d’espace linguistique, ce qui rend les formes porteuses de nouvelles significations et augmente leur pouvoir attracteur (Branca-Rosoff et Guilhaumou 1998 : 42).

7Dans la suite de ce travail, nous tiendrons compte à la fois des remaniements sémantiques que la formule subit en passant d’un espace discursif à un autre et des changements dus à l’évolution du référent.

1.2. Le cadre théorique

8La formule “X à la turque” renvoie aux relations que les voyageurs, puis les écrivains, ont établies avec le “pittoresque turc”. Comme ces relations évoluent au cours des siècles, nous nous sommes trouvée en présence de mécanismes que G. Achard-Bayle (2001) distingue en mécanismes de reclassification et mécanismes de recatégorisation. La reclassification consiste en une attribution ou une perte de traits accidentels de l’objet du discours, tandis que la recatégorisationtransforme des traits essentiels de l’objet.

9

Il faut bien distinguer l’opération subjective qu’est la reclassification – subjective en ce qu’elle est le fait de l’appréciation d’un sujet (locuteur, percepteur) de l’opération de recatégorisation qui porte sur un phénomène objectif – objectif en ce qu’il atteint un ‘objet’ (au sens logico-sémantique du terme) et en ce qu’il l’atteint quel que soit le sentiment du témoin ou du locuteur (y compris d’un narrateur omniscient), qui peut assister à la scène ou la rapporter (Achard-Bayle 2001 :197).

10G.Achard-Bayle applique ces deux notions à l’analyse des évolutions d’un référent objet de discours, à l’intérieur d’un même récit. Il repère les passages où un prédicat transformateur change l’identité sortale de l’objet de discours [4], c’est-à-dire l’une de ses propriétés inaliénables, produisant une recatégorisation du référent, comme il arrive par exemple avec la formule “changer X en Y”. La métamorphose produit une rupture ontologique, ne permettant plus de récupérer le référent à partir des catégories qui l’identifiaient auparavant. La reclassification entraîne seulement un changement d’identité qualitative; elle touche des propriétés ou des traits accidentels, dont la disparition ne remet pas en cause l’identité précédente. Que l’on compare, par exemple, les deux énoncés tirés du récit Celui qui pourrissait de J.-P. Bours :

11

(a) Dans la solitude de sa chambre, un nouveau Jack Davidson voyait le jour…
(b) Sous l’effet des manipulations du Docteur Moreau, le malheureux Jack Davidson devint un homme-singe (Achard-Bayle 2001 : 186-187).

12En (a), le changement de l’objet de discours, Jack Davidson, n’entraîne pas la perte du trait essentiel/humain/. Davidson acquiert un trait accidentel, c’est-à-dire, selon la suite du récit, une sorte de perspicacité qui lui manquait. Dans ce cas, l’auteur parle de reclassification. En (b), c’est le trait essentiel de l’humanité de Davidson qui est touché à jamais. L’auteur parle alors de recatégorisation. Certes, les recatégorisations du Turc ne vont pas jusqu’à des métamorphoses comme la perte du trait/humain/. Pourtant, nous avons gardé la distinction entre identité “sortale” et identité qualitative pour distinguer les changements qui concernent des propriétés essentielles du référent, d’avec les changements secondaires.

13Nous avons étendu cette distinction, qui porte sur les transformations internes à un texte, pour traiter des changements de l’objet qui se produisent à un niveau intertextuel.

14Enfin, G. Achard-Bayle parle de référent évolutif à propos de changements de l’objet de discours qui se produisent à l’intérieur des récits de métamorphoses. Les évolutions sémantiques du Turc relèvent aussi du plan du réel. Pour souligner l’importance de l’ancrage dans le réel, nous parlons d’évolution du référent plutôt que de référent évolutif.

15Par rapport à l’approche de M.-F. Mortureux (1984) qui distingue entre dénomination ex-novo et simple remaniement d’une notion préexistante par l’adjonction de traits sémantiques, les oppositions établies par G. Achard-Bayle nous paraissent utiles. Elles permettent de penser la reclassification et la recatégorisation comme deux procédés complémentaires touchant les sémantismes du mot, ce qui conduit à donner une nouvelle définition de l’événement sémantique.

16Elles permettent aussi de mieux prendre en compte la relation des changements sémantiques avec les acteurs qui les produisent. Elles différencient l’opération subjective qu’est la reclassification et le phénomène objectif qui atteint l’objet dans la recatégorisation.

2. LE XVIE SIÈCLE : PREMIÈRES ATTESTATIONS DE LA FORMULE

2.1. Le Cymbalum de Périers

17Selon le TLF (AA.VV. 1979), c’est dans le Cymbalum mundi de Périers (1537 [5] ) que l’on trouve la toute première occurrence de la locution à la turque. Elle apparaît dans l’expression accoustrer à la turque, qu’il est possible de paraphraser par “s’accoustrer à la manière des Turcs” [6], d’autant que la locution à la turque/turquesque est souvent reformulée au XVIe siècle par à la manière/mode des Turcs ou par à la manière/mode du pays, (pays renvoyant à la Turquie, ou à l’ensemble de l’empire ottoman). Au XVIIe siècle, à la turque/turquesque se figera définitivement sur le modèle de à l’arabesque, grâce à Vaugelas, qui préfère cette expression au syntagme à la mode d’Arabie (Vaugelas 1880 : 430 ). Pourtant, ce qui semble si simple se complique soudain, si nous observons le contexte d’occurrence de à la turque. Dans son livre, Périers, sympathisant de la réforme de Calvin, camoufle des intentions très hétérodoxes pour l’époque. Il met en scène Rhetulus, un philosophe, qui vante les pouvoirs de la pierre philosophale, capable de changer la façon de vivre d’autrui :

18

Non seulement je transmue les metaulx, comme l’or en plomb (je vous dy le plomb en l’or), mais aussi j’en fais prendre autre façon de vivre : car à ceulx qui n’osaient n’a gueres regarder les Vestales, je fay maintenant trouver bon de coucher avec elles; ceulx qui se souloient habiller à la Bohemienne, je les fay accoustrer à la Turque; ceulx qui par cy devant alloient à cheval je les fay troter à piedz; ceux qui avoient coustume de donner, je les contrains de demander. [Les italiques sont de R. Raus]

19Or, l’expression à la turque forme un couple antonymique avec à la bohémienne qu’il faut interpréter. L’interprétation de l’éditeur de 1858 est que le philosophe « traite mal (à la Turque) ceux qui sont attachés aux doctrines de Jean Husse (habillés à la bohémienne)». L’éditeur cite toutefois Bloi Johameau pour qui ces Bohémiens sont des moines et des prêtres catholiques, et non des Hussites, dont il [le philosophe] avait entièrement changé la costume, la règle et la manière de vivre. Dans la mesure où à la turque ne semble avoir acquis le sens de “traiter sans égard” qu’au XVIIIe siècle, après l’introduction de l’expression traiter à la turquecalquée sur traiter de Turc à More, la thèse de Johameau semble préférable : à la turque s’opposerait donc à la périphrase désignant les Chrétiens, puisqu’au XVIe siècle le Turc était par antonomase l’ennemi des Chrétiens [7].

2.2. Les voyageurs

20Dans les textes des voyageurs, les expressions dessinent un paradigme néologique, qui correspond à la formule “X à la turque”, où “X” est saturé tantôt par des syntagmes verbaux (désormais SV) comme vivre, accoutrer/vêtir/habiller, équiper/armer, dîner, peindre, jouer; tantôt par des syntagmes nominaux (désormais SN) comme les vêtements caleçon, escarpin/ceinture, ou les monuments décrits dans les récits de voyage, ouvrage/mosquée.

21Lorsqu’il s’agit d’un SV, la locution se paraphrase de façon adverbiale, “à la manière des Turcs”. On peut d’ailleurs rencontrer, l’expression habillez à la façon des Turcs à côté de vestu à la turque. Cette équivalence ne vaut qu’en partie pour les SN. Si escarpin à la turque peut se gloser par “escarpin à la façon des Turcs”, la traduction adjectivale “fait par les Turcs”, est également possible. Cela est dû sans doute au fait que la présence d’un SN produit une cohésion remarquable de l’expression qui alterne même avec des néologismes, comme dans le cas des escarpins, dits, babouches. Cette double valeur est confirmée par la classification des dictionnaires des siècles suivants. Richelet (1680) introduit une entrée à part pour à la turque, en lui attribuant la catégorie d’adverbe, alors que Furetière (1690) insère habit à la turque à l’intérieur de l’article Turc-Turque, en tant qu’adjectif et substantif masculin.

22Au plan sémantique, ces expressions renvoient au pittoresque turc. Vivre à la turque se réfère à la coutume des hommes turcs de vivre avec plusieurs femmes, selon les mœurs musulmanes; accoutrer/vêtir/habiller à la turque désigne une façon de s’habiller avec des chemises sans col et étroites, des souliers pointus par le bout (les escarpins ou babouches), des caleçons particuliers et des ceintures enrichies de pierres précieuses (voir Nicolay 1568, ou le Chevalier de Villamont 1602 : 280); équiper à la turque, équivalent de enhercher à la turque [graphie ancienne pour harnacher], renvoie à la façon particulière des Turcs d’apprêter leurs chevaux; armer à la turque, à l’utilisation de cimeterres utilisés à l’époque par les seuls Musulmans [8]; dîner à la turque signifie manger autour de tables très basses sans recourir aux chaises. Les renseignements fournis par les voyageurs permettent de décoder ces expressions.

23Peindre et jouer à la turque posent un problème différent, car les voyageurs attribuaient le pittoresque des peintures plutôt aux Arabes et celui des danses ou des musiques, plutôt aux Mores. Dans le corpus, danses ou instruments sont souvent dits à la moresque; peintures ou azur sont à l’arabesque. Aussi, l’émergence de peindre/jouer à la turque doit-elle être interprétée comme une trace du statut nouveau du Turc, en passe de devenir le prototype du Musulman ce qui s’explique par sa puissance et par son pouvoir sur les autres peuples de l’Islam (Raus 2000 : 110-124). De fait, le XVIe siècle représente l’apogée de l’empire ottoman. Les Turcs deviennent la “nation” la plus connue d’Orient, au point que Guillaume Postel précise :

24

quand je di Turque j’enten generallement Muhamedique, de quelque nation (Postel 1560 : 39).

25Le rapprochement des peuples orientaux autour du paradigme de la religion autorise une sorte de filtrage de traits distinctifs d’une ethnie à l’autre. Par conséquent, que des traits du pittoresque more ou arabe soient attribués aux Turcs dès le XVIe siècle n’est pas surprenant. Ce serait là un cas de recatégorisation du référent, déclenché par un changement concret de l’objet de discours : le Turc. L’hégémonie des Ottomans sur les autres populations orientales produit la recatégorisation des Turcs, des Mores et des Arabes. Elle détermine un changement d’identité que nous classons comme sortale et pas seulement qualitative. Cette métamorphose se termine au XVIIe siècle : le Turc devient le symbole de l’homme musulman. Ou plutôt, le Musulman se transforme en Turc, au point que nous assistons à la redénomination du premier par le second [9]. Voilà pourquoi les expressions à la moresque, à l’arabesque sont de plus en plus remplacées par à la turque.

2.3. Les écrivains

26À partir de 1578, la locution est présente dans le discours littéraire [10], tout particulièrement dans les Dialogues du langage françois italianisé d’H. Estienne. Nous y trouvons habillé à la turquesque, expression déjà rencontrée chez les voyageurs, mais aussi barbe faicte à la marquizotte, ou à la turque [en ne gardant que les moustaches]. L’écrivain prend sans doute modèle sur les textes des voyageurs [11], où l’on trouve des descriptions, et des dessins des barbes turques [12]. La citation montre que la barbe ne renvoie qu’aux moustaches, ce qui produira plus tard une confusion dans les descriptions de la barbe/des moustaches turque(s). Montaigne dans ses Essais et Agrippa d’Aubigné dans ses Guerres civiles puisent aussi aux sources des récits de voyage, le premier indiquant le cimeterre par l’expression glaive à la turquesque, le second nous parlant de gens qui « ont le ventre à terre pour être battus à la turquesque [13] ».

27Ces trois écrivains s’inspirent des voyages, seule documentation disponible à l’époque sur le monde ottoman. Pourtant, le passage d’un discours de voyage à un discours littéraire produit des changements, d’abord limités, dans l’utilisation de la locution. En effet, les écrivains l’utilisent dans des cas où les voyageurs se servent plutôt des descriptions, sans recourir à la formule. Le paradigme néologique commence peut-être à être ressenti comme ordinaire et le Turc lui-même devient une figure plus familière.

3. LE XVIIE SIÈCLE : À LA CROISÉE DES DISCOURS

3.1. Le discours de voyage

28Au XVIIe siècle, des remaniements sémantiques se produisent lors du changement d’espace discursif, et notamment lors de la réutilisation de la formule dans des textes littéraires et lexicographiques. En ce sens, le discours littéraire produit un effet de “filtre” par rapport à la littérature de voyage, entraînant une reclassification du Turc, par le biais de la locution.

29Dans les discours de voyage, de nouvelles occurrences de la locution apparaissent. Pour la série des SV, s’asseoir à la turqueconnaît du succès. En fait, cette locution – ainsi que d’autres dont nous parlerons plus avant – se forme à partir d’un paradigme apparu dès le XVIe siècle :

30

(1) Ils [les Turcs] se mettent assis dessus la terre à plat à la manière des couturiers (Belon 1553 : L. 2-Ch.49 - 227).
(2) Ils [les Turcs] s’assient les jambes en croix à la manière des couturiers (Thevet 1556 : 144).
(3) On [chez les Turcs] s’assied à terre les iambes croisées à la mode des couturiers (Postel 1560 : 16).
(4) C’est une maxime generale que les Turcs ne mangent point sur tables esleuues, ains sont assis contre terre comme cousturier (Villamont 1602 : L. II-125) [les italiques sont de l’auteur de l’article].

31La structure du XVIe, « les Turcs + s’asseoir + description (les jambes en croix/contre terre) + à la manière des couturiers » donne, au siècle suivant :

32Soit la même structure (6,7,8);

33Soit la structure “sujet + s’asseoir + description (les jambes en croix/sur leurs genoux) + à la turque(sque)/à la mode du pays/à la manière des Turcs/à leur mode” (5,9-12).

34

(5) nous asseoir à ceste table sur les genoux à la turquesque (Beauvau 1608 :
72).
(6) Les Turcs sont assis sur ces tapis comme sont les tailleurs qui trauaillent en France les iambes croisées (Du Loir 1654 : 70).
(7) Ils [les Turcs] s’assoyent sur leurs talons à la façon des tailleurs autour du sofra (Thévenot 1664 : 61).
(8) Ils [les Turcs] sont assis, leurs iambes croisées comme des tailleurs (Poulet 1667 : 339).
(9) Le grand Seigneur est assis les iambes en croix à la turque (Baudier 1662 :
L. I–18).
(10) I’estois assis à la mode du pays, les iambes croisées en tailleur (Grelot 1680 :
141).
(11) il s’assit à la turque (Galland 1780 : L. II–93).
(12) Il se mettoit sur un tapis de Turquie ou de Perse les iambes en croix à la manière des autres Turcs (Spon 1678 : 243).
(13) Ils [les Turcs] sont assis à leur mode les iambes en croix (Tavernier 1678 :
198).

35La locution à la turque remplace l’expression à la mode des couturiers/tailleurs moins exotique : ce changement suppose un Turc devenu familier aux Français, alors qu’il était peu introduit dans l’espace mental de la première moitié du XVIe siècle [14].

36La série des SN qui se substituent à l’“X” de la formule, comporte plusieurs nouveautés : robe, botte, patin, turban… couteau… fossé… lit, siège… oraison, profession de foi, action de pitié, prière, almanach perpétuel… tambours ; lettre ; chapiteau, peinture. Le regroupement par domaines sémantiques souligne les nouveaux contextes d’occurrences, particulièrement le domaine religieux qui s’observe à un niveau intertextuel, ce qui prouve qu’il s’agit bien d’un nouveau domaine sémantique. Tout se passe comme si l’on était en présence d’une reclassification du Turc, par adjonction du trait concernant la religion, ce qui confirme l’hypothèse de la recatégorisation du Turc en tant que prototype du Musulman. D’ailleurs, comme le précise Achard–Bayle (2001 : 231ss.), la reclassification et la recatégorisation peuvent être considérées comme des procédures complémentaires, l’une pouvant anticiper ou bien suivre l’autre. Nous pensons, que c’est bien la présence de la recatégorisation du Turc en Musulman qui a produit l’effet de reclassification dont nous venons de constater les effets en discours.

3.2. Deux voyageurs : Quiclet et Galland

37Parmi les autres cooccurrences nominales, les SN fossé et peinture présentent de nouvelles caractéristiques : la locution réfère non pas tant au substantif, qu’à la description appréciative que les auteurs en fournissent :

38

(14) fossez, mais peu soignez, à la turquesque (Quiclet 1664 : 110);
(15) peinture assez mal ordonnée à la façon des Turcs (Galland 1780 : 161).

39Il n’existe pas, à proprement parler, de fossés particuliers aux Turcs et la locution n’est utilisée que pour indiquer leur “négligence”. Elle anticipe sur la tendance de la fin du XVIIe siècle, et surtout du siècle suivant, qui attribue aux Turcs des caractéristiques appréciatives et qui les naturalise par le biais de la locution en question.

40Un cas paraît même quelque peu extravagant, l’expression lit à la turque, inaugurée par Quiclet. En effet, il n’y a pas véritablement de lits à la turque, pas plus que de fossés à la turque, et les voyageurs ne fournissent pas de descriptions de tels objets. Il est vrai que les Turcs avaient pour habitude d’utiliser des matelas disparaissant pendant le jour, ce qui produisait un effet d’étrangeté chez les voyageurs qui remarquaient l’absence de lits dans les chambres des natifs. Pourtant il n’y a pas à proprement parler de lit particulier au Turc. Pour cet objet, de même que pour le fossé, la locution introduit quelque chose qui n’a pas de correspondance dans la réalité turque. Ce qui semble changer, c’est le point de vue du voyageur qui n’attribue pas aux Turcs quelque chose qui leur est propre, et qui, par conséquent, est ressenti comme inhérent au pittoresque ottoman ; mais qui leur attribue plutôt des qualités appréciatives. Ces énoncés appréciatifs apparaissent – non par hasard – dans le contexte d’un discours qui n’est plus seulement un discours de voyage. Le texte de Quiclet, en effet, est le produit d’une réélaboration faite par le libraire chez qui l’œuvre a paru. À l’ouverture du texte, on lit cet avis au lecteur :

41

Si l’auteur du voyage de Constantinople ne fut point mort comme beaucoup de personnes l’ont sceu, on aurait eu de luy tout le voyage entier; mais n’ayant pû avoir que ce qu’il en avoit écrit jusques à son arrivée dans la ville d’Adrinople, on a esté obligé de le faire continuer, & d’y goûter la description de la ville de Constantinople, avec quelques Annotations à la marge, pour l’intelligence du Lecteur [15].

42Pour sa part, Galland inaugure une écriture de “cabinet” ; il est peut-être le premier de ces écrivains-voyageurs, qui partiront pour l’Orient deux siècles plus tard. Galland est un orientaliste qui a connu l’Orient, mais il élabore son écriture à partir d’une tradition littéraire qui commence à jeter ses bases. On distingue dès lors un orientalisme de terrain et un orientalisme de cabinet qui caractérise en particulier le XVIIIe siècle après le ralentissement des voyages en Orient (AA.VV. 1988).

3.3. Le discours littéraire et lexicographique

43Dans la base de donnée Frantext, on trouve les expressions couverture de soie de barbarie, faite à la turque/(joueurs d’)instruments à la turque(sque)/révérences à la turque/cacher ses moyens à la turquesque/ sorbet à la turquesque/esguiere de cuir bouilly à la turquesque. Tout se passe comme si la littérature prolongeait les tendances des récits de voyage : ainsi, à côté de l’expression jouer à la turque du siècle précédent, apparaissent les instruments à la turque dont Molière fera le succès ; de même, les révérences à la turque anticipent saluer à la turque qui apparaîtra au XIXe siècle; la couverture […] faite àla turque, suppose une façon de broder particulière aux Turcs, ce qui serait confirmé par la présence, depuis 1694, de l’expression point à la turque en broderie (TLF 1979, à l’entrée Turc). Pour ce qui est des autres expressions, il n’y a que le sorbet qui est décrit dans les récits des voyageurs, et on ne peut pas établir d’où viennent les expressions cacher ses moyens/esguiere de cuir bouilly + à la turquesque comme si les écrivains ajoutaient des traits exotiques sans se référer à une réalité très documentée.

44Pour tout ce qui concerne la civilisation ottomane, les ouvrages de lexicographie tirent leurs exemples de la littérature du XVIIe siècle. C’est donc le discours littéraire qui favorise la reclassification du Turc.

45Ainsi, Richelet puise-t-il dans le Bourgeois gentilhomme de Molière :

46

A la turque, adv. A la maniere des Turcs (vivre à la turque, joueurs d’instruments à la turque. Molière, Bourgeois Gentilhomme).
A la turquesse, adv. A la turque (Ils dansent & chantent avec plusieurs instruments à la turquesse. Mol.).

4. LE XVIIIE SIECLE

4.1. L’extravagance est turque

47Avec le XVIIIe siècle, les voyages en Turquie ralentissent, même si cette diminution est compensée par la production de textes littéraires qui alimenteront l’orientalisme de cabinet (voir Raus 2000 : 200-203).

48La production de cette période se caractérise par la présence d’une tradition par rapport à laquelle les voyageurs tiennent à se positionner. La formule « On/Tout le monde sçait », les nombreuses citations empruntées aux voyageurs précédents, ainsi que les préfaces où les voyageurs précisent leur rapport à leurs prédécesseurs, attestent de la présence de cette tradition que l’on adopte ou que l’on rectifie. Ainsi, c’est en polémique ouverte avec Les Lettres de Milady Montague, une dame anglaise qui avait, la première, visité un harem turc et dont les lettres connaissaient un succès grandissant en Europe, que le baron De Tott introduit la locution à la turque à l’intérieur d’un énoncé fort critique par rapport à l’usage de l’époque :

49

On ne reconnaîtra pas dans cette description la race de chiens que nous nommons chiens turcs; ils ne sont pas plus connus en Turquie que les lits à la turque, les robes à la turque, & toutes les nouveautés auxquelles on donne ce nom (Le baron de Tott 1785 : Vol. I - 171).

50Dès la seconde moitié du siècle précédent, l’utilisation de la formule avait parfois produit des objets sans référent dans la réalité ottomane. Dans la citation précédente, De Tott met en cause les chiens turcs, autrement dit turquets, et les robes à la turque, (qui au début avaient un référent précis) [16]. Au-delà, il vise une utilisation excessive de la locution qui réfère à tout et n’importe quoi, finissant par désigner tout objet étranger : à côté des locutions courantes souper/dîner à la turque, s’asseoir à la turque, office à la turque, siège à la turque, on trouve dans Frantext des habits et des robes à la turque qui ressemblent plutôt à de véritables ethno-stéréotypes, comme dans les exemples tirés de Lesage (17) et de D’Argensons (18) :

51

(17) […] plusieurs hommes qui avaient des moustaches épaisses, des turbans et des habits à la turque.
(18) Il portoit une robe à la turque; il avoit à son côté une épée à l’espagnole, sur sa tête une perruque à l’angloise, et un grand chapeau à l’allemande.

52Diderot joue sur le flou sémantique de l’expression qui s’insère de façon inattendue dans la série des orifices naturels du corps :

53

Les jeunes filles, depuis l’âge de treize ans jusqu’à dix-huit, vingt et par delà, se levèrent un beau matin le doigt du milieu pris, devinez où, madame ? dit Sélim à la favorite. Ce n’était ni dans la bouche, ni dans l’oreille, ni à la turque : on soupçonna leur maladie, et l’on courut au remède (Les bijoux indiscrets).

54L’allusion sexuelle charge la locution d’une valeur connotative qui renforce l’idée du mirage voluptueux des harems turcs, présente dans la littérature de l’époque (Raus 2000 : 263-291). Prévost parle de « cour à demi-turque » où l’on s’expose à d’« injurieux rebuts » ; Voltaire introduit d’improbables « montres à la turque »; le comte de Mirabeau décrit le « lit à la turque » tant critiqué par le baron de Tott. La lexicographie garde la trace de tant d’objets à la turque. Il suffit de comparer les articles que l’Académie rédige au début et à la fin du siècle :

55

A la Turque : Façon de parler adverbiale & populaire. Traiter quelqu’un à la Turque. Le traiter sans ménagement [= sans égard] (Académie 1740 et 1762).
A la Turque : Façon de parler adverbiale & populaire. Peigné à la Turque, Torché à la Turque, coiffé, habillez d’une façon étrange. On dit Traiter quelqu’un à la Turque. Le traiter sans ménagement (Académie 1798).

56En 1798, l’Académie introduit plusieurs locutions, dont les couplages autonymiques confirment que à la turque sert moins à indiquer un trait du pittoresque turc, qu’à renvoyer à toute chose paraissant étrange. À l’exemple des textes littéraires, l’Académie attribue au Turc le trait de peuple-autre, d’étranger par excellence, et cela justement par le biais de la locution à la turque. Il s’agit là d’une reclassification proche de celle que nous allons analyser pour l’expression destin à la turque/fatalité à la turque[17].

4.2. Le destin à la turque

57L’élaboration de la notion de destin à la turque s’effectue dans le discours littéraire et lexicographique. Les voyageurs de la période, en effet, n’ajoutent guère d’expressions, à part sofa à la turque qui se sub-stitue au siège à la turque du siècle précédent, viande rôtie à la turque qui indique un procédé de cuisson du mouton, et meublé à la turque, expression doublée d’un couplage autonymique expliquant le sens de la formulation, « c’est-à-dire de tapis assez beaux, & d’un divan fort propre garny de coussin » (Lucas 1704 : Vol. I – 95). Ces SN et ces SV ont le trait concret. Avec destin, un nom qui a un trait abstrait, nous assistons à un changement de point de vue, et par conséquent à une reclassification forte du Turc.

58Le nouveau syntagme est introduit en France par les Essais de Théodicée du philosophe allemand Leibniz (1710) [18]. Par la suite, l’Encyclopédie explicitera la valeur qu’il a acquise :

59

Fatalité: Cette opinion de fatalité, appliquée à la conduite de la vie, est ce qu’on appelle le destin à la turque, fatum mahumetanum; parce qu’on prétend que les Turcs, & parmi eux principalement les soldats, se conduisent d’après ce principe.

60La citation confirme que le Turc est le prototype du musulman.

61Les mots Turc et Mahométan sont traités comme des synonymes, d’où la traduction de fatum mahumetanum par destin à la turque[19]. Ce syntagme, devenu pour un temps une locution, renvoie à l’opinion des Français sur les Turcs sans se prononcer sur la réalité des faits (« on prétend que… ») [20]. Mais, malgré cette modalisation, la formule “X à la turque” naturalise le fatalisme supposé des Turcs. L’opération est d’autant plus aisée que les écrits des philosophes, et de Montesquieu en particulier, ont introduit l’idée d’un Turc soumis au despotisme du sultan et à la religion musulmane de manière presque aveugle. S’impose ainsi l’opinion de la prédestination et du fatalisme dus au manque de discernement attribué aux Turcs. Il suffit ici de se rapporter à l’Encyclopédie, notamment à l’entrée Liberté qui oppose par définition le fatum des Turcs à l’idée de liberté conçue comme pouvoir de s’autodéterminer :

62

Le pouvoir qu’un être intelligent a de faire ce qu’il veut, conformément à sa propre détermination [...par contre] Le fatum des Turcs vient de l’opinion où ils sont que tout est abreuvé des influences célestes, & qu’elles règlent la disposition future des événements.

63Jusqu’à ces emplois, la locution à la turque donnait une valeur hyponymique au terme “X”. En présence d’un SN comme d’un SV saturant le “X” de la formule, l’objet – ou la notion – constituait un hyponyme par rapport à l’“X” tout court : les escarpins à la turque dénotaient des escarpins “appartenant aux Turcs”, l’expression était donc hyponymique par rapport à “escarpin” tout court; de même, vêtir à la turque indiquait la façon de s’habiller typique des Turcs, le sens de la locution étant spécifique par rapport au “vêtir” en général. La préposition à de la formule fonctionnait de droite à gauche, l’élément à droite de la préposition spécifiant le sens de l’élément de gauche.

64Avec destin à la turque, le point de vue change : le fatalisme est une caractéristique attribuée par les Français; c’est un trait que la locution rend naturel chez les Ottomans. Il s’agit d’une évolution du procédé de reclassification, proche des commentaires appréciatifs du XVIIe siècle. Dans ces emplois, la locution fonctionne de gauche à droite. L’expression n’est plus simplement hyponymique par rapport à destin. Elle attribue l’élément de gauche (le destin) à l’élément de droite (le Turc). La reclassification du Turc se fait alors par l’adjonction d’un trait que la locution rend naturel. La création néologique du syntagme destin à la turque rentre dans « le zèle que le dix-huitième siècle met à développer le vocabulaire de la langue française, [qui] lui vient de sa conviction que les mots non seulement représentent des idées, mais qu’ils les créent, principe auquel toute la philosophie, française ou étrangère, la française éclairée par l’étrangère, s’attache avec insistance » (Brunot 1905 : T.VI- première partie- 1280; les italiques sont de R.Raus).

65Si l’on considère en outre que l’expression a été introduite en France à la suite de la traduction d’un texte étranger, celui de Leibniz, on peut souscrire entièrement à l’observation de Brunot.

4.3. L’expression traiter à la turque

66L’expression traiter quelqu’un à la turque, attestée dans l’Académie (1740), est une reformulation de l’expression traiter de Turc à More – présente notamment chez Molière et Saint Simon – à savoir traiter quelqu’un de la façon dont les Turcs étaient censés autrefois traiter les Mores. La substitution s’opère entre la première édition de l’Académie et celle de 1740 [21] :

67

Turc : […] On dit aussi prov. Traiter quelqu’un de Turc à More, pour dire sans quartier avec toute sorte de rigueur (Académie 1694).
A la Turque : Façon de parler adverbiale & populaire. Traiter quelqu’un à la Turque. Le traiter sans ménagement [= sans égard] (Académie 1740).

68Ce qui pourtant est remarquable, c’est que la locution traiter à la turque se substitue à traiter de Turc à More dans l’Académie (1740). La reformulation n’est pas inutile, parce qu’elle produit un mécanisme de remaniement sémantique semblable à ce qui s’est passé pour fossé au XVIIe siècle, ou encore pour destin au XVIIIe siècle. La locution naturalise le trait de cruauté censé caractériser les Turcs. Elle apparaît en 1680 dans la littérature de voyage :

69

Un Marchand Turc nous ayant apperceu & reconnu pour estre Européens [...]
vouloit nous y traitter à la Turque (Grelot 1680 : 223).

70D’après Frantext, traiter de Turc à More est attesté dans les textes littéraires (Scarron, Molière, …) et précède l’expression à la Turque. Le procédé de reformulation a sans doute eu lieu au sein de la littérature de voyage. Ce type de substitution s’apparente à celui qui concerne la locution s’asseoir à la manière des couturiers/tailleurs, remplacée au XVIIe siècle par s’asseoir à la turque. Dans les deux cas, l’expression figée se substitue aux expressions plus descriptives à la manière des couturiers-tailleurs/de Turc à More. On peut aussi penser au processus de reformulation qui opère dans le paradigme à la mode du pays/à la mode des Turcs/à la turque/à la turquesque.

71Les deux processus produisent une reclassification, par la naturalisation des traits de cruauté et de fanatisme qu’ils attribuent aux Turcs.

5. LA PREMIERE MOITIE DU XIXE SIECLE : LA PERTE DU PITTORESQUE TURC

5.1. La locution “à l’orientale”

72Pendant la première moitié du XIXe siècle, les écrivains-voyageurs en Turquie sont normalement des écrivains célèbres. La littérature de voyage relève à ce moment de l’écriture littéraire et la différence entre le discours de voyage et le discours littéraire, qui avait déjà commencé à s’atténuer au XVIIIe siècle, s’efface et finit presque par disparaître. De nouvelles cooccurrences touchent la locution à la turque : des SV comme enterrer, décorer, mettre la main sur son cœur, et des SN comme nattes et coussins, toit évasé, salut. Certains éléments font couple, comme mettre la main sur son cœur/salut, puisque la façon de porter la main sur le cœur était justement la manière musulmane de saluer ; de même décorer/toit évasé, qui relèvent tous les deux de l’architecture, tout comme le chapiteau à la turque du siècle précédent, et l’ouvrage/la mosquée à la turque.

73Ce qui pourtant retient l’attention, c’est l’expression mettre la main sur son cœur à la façon des Turcs, parce qu’il en existe deux autres formulations en corpus, porter la main sur son cœur à la façon des Arabes, et, plus tard, saluer à l’orientale. À partir de la fin du XVIIIe siècle, le souci de différencier les synonymes [22] conduit à distinguer les populations musulmanes, et donc à renoncer à faire du Turc le Musulman par excellence. Voilà pourquoi réapparaît la locution à l’arabe.

74L’expression salut à l’oriental mérite une analyse plus fine. Cette expression n’est pas la seule de son genre; elle est associée à un nouveau paradigme : “X à l’orientale”, avec “X” saturé par vêtir, s’asseoir pour les SV, et minaret élancépour les SN. La formule “X à l’orientale” est utilisée pour décrire l’empire ottoman, plus précisément Constantinople, que les voyageurs de toutes les époques ont considérée comme la ville-symbole des Turcs. Elle apparaît dans des contextes où nous aurions auparavant trouvé “X à la turque”. Cet événement discursif n’est pas isolé. Par exemple, les grands yeux noirs, attribués aux femmes turques, deviennent caractéristiques des femmes orientales (Raus 2000 : 404ss.).

75Nous avons déjà évoqué un processus de recatégorisation lors de l’acquisition du statut prototypique de Musulman par le Turc : la sub-stitution de la dénomination Musulman par Turc nous est apparue comme le signal d’une recatégorisation possible en amont, responsable du changement sémantique et des effets en discours conséquents.

76La substitution de l’Oriental au Turc doit relever d’une recatégorisation semblable. Si tel est le cas, il faut également s’interroger sur le changement qui a dû se produire dans le réel et qui le justifie. En effet, il ne s’agit plus seulement d’un changement du point de vue français sur le référent à décrire; on se trouve en face d’une nouvelle “métamorphose”, accompagnée de l’indispensable redénomination.

77D’un point de vue historique, au XIXe siècle, l’on assiste à l’affaiblissement du “géant ottoman” à un point tel, que les autres pays européens cherchent à intervenir afin de préserver un certain équilibre en Europe. L’épisode le plus caractéristique de l’histoire turque de la période est l’ouverture de la Turquie à l’Occident, ouverture qui culminera avec la signature du Tanzimat. Le syntagme “Turc réformé”, introduit par Gérard de Nerval (1839 : 4) résume bien les effets de cette ouverture qui produit une perte du pittoresque turc, symbolisée dans les textes de voyage par la perte du turban chez les hommes et du voile chez les femmes (Raus 2000 : 330ss.). Cette perte justifie, à notre avis, la recatégorisation du Turc, et la création parallèle d’un mythe de l’Orient. Voilà pourquoi dans les textes analysés, les traits autrefois essentiels aux Turcs, sont de plus en plus attribués à l’Orient par le biais de la formule “X à l’orientale”.

5.2. La lexicographie

78Ce changement se produit également au niveau des représentations normatives de la langue, comme le montrent les sources lexicographiques de l’époque. Bien que caractérisées par une forte intertextualité appuyée sur la lexicographie des siècles précédents et sur les textes littéraires, elles témoignent de la réalité du basculement sémantique. Dans le Larousse de 1876, nous trouvons à la turque, sous l’entrée Turc (adj. et subst.), suivie de la définition et des exemples de l’Académie : « A la façon des Turcs : Etre habillé, coiffé à la turque (Acad.)». Désormais la locution est considérée comme adverbiale, et l’on n’hésite plus entre la valeur adjectivale et la valeur adverbiale. Dans le même ouvrage, sous l’entrée Oriental (adj. et subst.), la locution à l’orientaledonne lieu à la définition : « Loc. adv. À la manière des peuples d’Orient » suivie des exemples « vêtir/croiser les jambes à l’orientale », syntagmes auparavant associés à turc. De même, entre l’édition 1798 du dictionnaire de l’Académie et la réédition de 1878 le Turc semble perdre son pittoresque comme son statut d’étrangeté et le dictionnaire de l’Académie enregistre cet appauvrissement sémantique :

79

À la Turque : Façon de parler adverbiale & populaire. Peigné à la Turque, Torché à la Turque, coiffé, habillez d’une façon étrange. On dit Traiter quelqu’un à la Turque. Le traiter sans ménagement (Académie 1798).
A la turque loc. adv. À la façon des Turcs. Être habillé, coiffé à la turque. On dit populairement, Traiter quelqu’un à la Turque. Le traiter sans ménagement (Académie 1878).

80En plus de la nouvelle précision grammaticale en accord avec les préoccupations métalexicographiques de l’époque, il faut noter que la définition a entraîné la disparition du couplage autonymique de 1798 « de façon étrange ». Le dictionnaire de Littré, se voulant un dictionnaire “classique”, ne fait que rapporter la définition de l’Académie, c’est-à-dire, « Loc. adv. A la façon des Turcs. Fig. Sans ménagement. Traiter quelqu’un à la turque ». Au contraire le dictionnaire de Bescherelle, « Prototype des “accumulateurs de mots” qui connurent une grande vogue pendant la première moitié du siècle » (Wagner 1967 : II - 115) enregistre des attestations curieuses de la locution à la turque. Bescherelles cite Alfred de Vigny qui emploie une « tête rasée à la turque» selon la tendance des écrivains, attestée depuis le début, à utiliser la locution là où les voyageurs décrivent [23]. Il cite aussi le Monte-Cristo de Dumas père :

81

Comment prétendez-vous votre café ? À la française ou à la turque, fort ou léger, sucré ou non sucré, passé ou bouilli ? À votre choix.

82Il faut préciser que le café est une boisson arabe que l’Europe connaît depuis le XVIIe siècle grâce justement aux Turcs, qui l’offraient à tout étranger venant leur rendre visite. Avec le sorbet et le tabac, le café était offert aux ambassadeurs en visite officielle au Sultan, visite qui donnait lieu à une véritable cérémonie. Au XIXe siècle, la boisson se répand en France avec la création de cafés, lieux de rencontre à l’imitation de ceux qui existaient en Turquie. Le café du boulevard du Temple est sans doute le café le plus célèbre de l’époque. Il y a pourtant une différence entre le café turc, plus serré et sans sucre, d’après la façon arabe, et le café français, d’où l’énoncé de Dumas. Dans les citations de Bescherelle, on remarque les dernières attestations d’un pittoresque turc dont la perte entraîne la plainte des écrivains, entre autres de Flaubert qui le synthétise de la façon suivante : « Adieu, mosquées ! adieu, femmes voilées ! adieu, bons Turcs dans les cafés !» (1948 : 341).

83Cette perte du pittoresque sera compensée par la création d’un véritable mythe d’Orient, causant une forte recatégorisation du Turc, qui se métamorphose alors, pour ce qui est de ses traits particuliers et de son étrangeté, en Oriental.

6. REPENSER L’ÉVÈNEMENT SÉMANTIQUE

6.1. Faisons le point

84Dans notre thèse de doctorat, ainsi qu’à la journée d’études du 5juin 1999, nous avions avancé la notion d’événement sémantique pour insister sur le travail cognitif de catégorisation du référent et sur le fait que les bouleversements lexicaux résultent de nouvelles conceptualisations. Nous voudrions revenir sur cette position en fonction des leçons à tirer de l’histoire de la locution à la turque.

85Lorsque notre objet de discours a subi des changements sur le plan du réel historique, on a pu assister à sa recatégorisation, ce qui a entraîné l’apparition de nouvelles dénominations en discours. C’est ce qui se passe lorsque le Musulman se transforme en Turc au XVIe siècle ou lorsque le Musulman se transforme en Oriental au XIXe siècle. Ces transformations sont suivies par des reclassifications avec perte de traits sémantiques. Ainsi, après la transformation du Turc en Oriental, le terme turc s’appauvrit du pittoresque et du statut d’étrangeté. G.Achard–Bayle remarquait dans le même sens que « le changement d’identité sortale peut être précédé par une série de changements, ou la perte successive, de traits qualitatifs aussi bien que sortaux » (Achard-Bayle 2001 : 182).

86Lorsque c’est le point de vue de l’énonciateur qui varie nous assistons à la reclassification de l’objet c’est-à-dire à l’adjonction de qualités, sous forme de traits sémantiques. Nous renvoyons à nouveau à G. Achard-Bayle pour qui « Le processus de perception métamorphique [la recatégorisation] met deux objets de discours non coréférentiels en relation avec un seul objet du monde, alors que le métaphorique [la reclassification] met en relation deux référents du monde dans un seul et même espace de discours » (Achard-Bayle 2001 : 237). Ainsi, le Turc et Oriental, qui n’étaient pas coréférentiels aux XVIIe -XVIIIe siècles, se mettent à référer à un même objet. Orientalse substitue alors à Turc dans plusieurs contextes. De même, lors de la reclassification du Turc, deux éléments distincts sur le plan du réel – le fatalisme et le Turc – finissent par être étroitement associés dans un même espace discursif produisant l’expression destin à la turque.

6.2. La relation de l’événement sémantique au discours

87L’exemple d’à la turque semble bien indiquer que la recatégorisation suppose un discours fortement ancré dans la réalité. De fait, les redénominations analysées sont d’abord apparues dans les discours de voyage, certainement plus proches du réel que les discours littéraires puisque les voyageurs faisaient l’expérience directe des changements du référent. Les reclassifications paraissent en revanche pouvoir se passer de cet ancrage, puisqu’elles relèvent des points de vue du locuteur. De fait, des changements dans les traits attribués au Turc se sont produits dans les discours littéraires : par exemple, lorsque le Turc a acquis le trait d’un homme inapte à l’autodétermination à partir du syntagme destin à la turque. Au XVIIIe siècle, cela vaut également pour les objets qui saturent l’“X” de la formule sans qu’existe de référent ce qui ajoute à l’Ottoman le trait d’étrangeté. Le discours littéraire, et sa stabilisation par la lexicographie ont donné lieu à de telles reclassifications du Turc. Les choses se passent de façon légèrement différente lors de la recatégorisation du Turc en Oriental : la recatégorisation opère à partir d’une base réelle, mais aboutit à l’élaboration d’un mythe, sans correspondance véritable sur le plan extralinguistique; et ce sont des écrivains-voyageurs qui élaborent ce scénario au XIXe siècle où la distinction se brouille entre récits de voyage et fiction. On peut se demander si la notion d’événement sémantique est encore utile alors qu’existent les deux concepts de recatégorisation et de reclassification. Pour aborder ce dernier point, nous revenons d’abord aux rapports qu’entretiennent la notion d’événement sémantique et la notion d’hyperlangue (Auroux 1997).

6.3. La relation de l’événement sémantique à l’hyperlangue

88L’hyperlangue peut être considérée comme un « espace […] défini par la communication, par l’interaction des individus possédant des compétences linguistiques diversifiées » (AA.VV. 2000 : 128 ).

89Dans le cas de la recatégorisation, cet espace communicationnel se configure comme fortement ancré au réel socio-historique, tandis que la reclassification est essentiellement un phénomène discursif, la réalité se constituant alors dans et par le discours [24]. Dans les deux cas, comme le rappelle la notion d’événement sémantique, il y a une « nouvelle conceptualisation qui entraîne une reconfiguration de l’hyperlangue, se reflétant par conséquent en discours et éventuellement en langue (événement discursif et linguistique) ». Cette mise à jour de la définition que nous proposons à présent permet de concevoir la recatégorisation et la reclassification comme deux aspects complémentaires basculant l’hyperlangue, et produisant par conséquent des effets en discours, voire en langue. Cette redéfinition permet également d’éviter la question d’un positionnement matérialiste, garanti par la notion même d’hyperlangue, cette dernière étant conçue en termes d’espace communicationnel.

90Cette hypothèse laisse ouverte la question du statut linguistique ou discursif de l’événement. En particulier, la relation de la reclassification à la langue et au discours est incertaine dans la mesure où certaines expressions (comme destin à la turque) semblent se stabiliser dans la langue tandis que d’autres restent au niveau du discours.

91Une autre piste de recherche concerne la façon dont un état d’hyperlangue conditionne le suivant : il est apparu qu’aucun changement de sens n’est radical dans la mesure où tout événement sémantique se produit à l’intérieur d’un état d’hyperlangue qui encadre les réalisations discursives et linguistiques. L’apparition des locutions étudiées doit être rapportée à l’état d’hyperlangue existant. Par exemple, destin à la turque apparaît à l’intérieur du discours des philosophes, et tout particulièrement de Montesquieu, à propos du total assujettissement des Turcs au sultan-despote (Raus 2000 : 255ss.).

92Bien sûr, nous devrions considérer la totalité de l’hyperlangue pour mieux situer l’événement sémantique justifiant le basculement. Pour destin à la turque, il faut aussi tenir compte de l’expression latine fatum mahumetanum, et remarquer que la traduction suppose la conceptualisation du Turc comme prototype du Musulman… et il faudrait considérer encore d’autres éléments relevant de la conviction de l’époque d’une sorte de passivité propre à l’Ottoman. Il faut toujours poser l’événement discursif à l’intérieur d’une évolution sémantique qui ne se fait jamais ex-nihilo, mais toujours ex-novo.

93Une telle recherche dans l’hyperlangue permettrait peut-être de répondre à des questions comme l’absence en corpus de l’expression silence à la turque, alors que le silence des réunions en Turquie était considéré par les voyageurs de toutes les époques comme absolument étrange et spécifique aux Ottomans.

94Même dans les cas où l’on assiste à une véritable métamorphose, le discours semble s’auto régler pour rendre ce changement naturel et souple. Ainsi, les passages du Musulman au Turc et du Turc à l’Oriental, se sont-ils produits en douceur, les réalisations discursives étant possibles avec les deux éléments pendant un certain espacetemps jusqu’à ce que la nouvelle conceptualisation soit acceptée par tout le monde. La présence de la locution à l’orientale à côté du traditionnel à la turque est accompagnée par d’autres substitutions qui rendent plus simple l’acceptabilité du nouveau syntagme, comme, par exemple le goût, le luxe turcs qui deviennent le goût, le luxe orientaux.

CONCLUSION

95L’évolution d’une formule – ou de tout syntagme – constituant un paradigme néologique, fournit des éléments pour observer de près la relation de l’événement sémantique à l’hyperlangue et au discours. Ce type d’étude conduit à tenir compte à la fois d’une diachronie large, marquant dans l’espace-temps les étapes favorables à l’apparition de l’événement sémantique, et de moments de corpus une fois que s’est produit le changement dans l’hyperlangue pour observer des événements en discours-langue. Une telle démarche pourrait ouvrir sur un « nouveau protocole d’accord » [25] entre linguistes et sémanticiens.

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Mots-clés éditeurs : Approche discursive, Approche référentialiste, Evénement sémantique, Evolution sémantique, Hyperlangue, Recatégorisation, Reclassification

Date de mise en ligne : 01/05/2008

https://doi.org/10.3917/ls.105.0039