Article de revue

Le possible est accomplissement

Pages 85 à 91

Citer cet article


  • Sucary, Y.
(2010). Le possible est accomplissement. La pensée de midi, 31(2), 85-91. https://doi.org/10.3917/lpm.031.0085.

  • Sucary, Yossi.
« Le possible est accomplissement ». La pensée de midi, 2010/2 N° 31, 2010. p.85-91. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2010-2-page-85?lang=fr.

  • SUCARY, Yossi,
2010. Le possible est accomplissement. La pensée de midi, 2010/2 N° 31, p.85-91. DOI : 10.3917/lpm.031.0085. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2010-2-page-85?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.031.0085


Notes

  • [*]
    Né en 1959, Yossi Sucary est un auteur israélien de Tel-Aviv. Sa première publication traduite en français, Emilia et le sel de la terre (Actes Sud, 2006), était un essai autobiographique qui a fait l’effet d’une bombe dans les cercles intellectuels israéliens. Il enseigne par ailleurs depuis 1996 la philosophie à l’Académie des arts Camera Obscura.
  • [1]
    Actes Sud, 2006.
  • [2]
    Histoiriettes collectées et mises en forme par Renaud Ego, avec la complicité de Jennifer Hasaé, Iñaki Martín Díez, Gérard Mossé, Eric Faye et Philippe Di Méo.

1Où l’on comprend l’inépuisable et épuisante persistance du désir quand les frontières ne sont pas des mots mais des murs, parce qu’on est un Israélien qui souhaiterait juste visiter le pays de ses ancêtres, la Libye.

2L’idée qu’une dizaine d’écrivains de divers pays méditerranéens écrivent un texte en rapport avec le 20 janvier 2010 m’excite. Elle s’écoule peu à peu hors de ma conscience pour laisser la place à une chose que toute ma vie j’ai souhaité accueillir en moi : la possibilité concrète qu’un jour les pays méditerranéens deviennent un bloc autonome avec son propre ordre du jour. Cette possibilité est pour moi un rêve qui remonte à ma petite enfance. Au fil des années, il s’est amplifié pour atteindre de telles dimensions que s’il ne s’accomplissait pas, j’ai senti que je serais gravement atteint.

3A présent, il est en train de s’accomplir, la possibilité qu’un jour les pays de la Méditerranée deviennent un bloc autonome habite ma conscience. Cela ne veut pas dire que cette possibilité s’accomplira un jour, mais ce n’est plus important, du moins pas pour le moment. Pour le moment, il suffit qu’elle habite en moi en toute sécurité.

4Que je puisse me contenter du possible sans tenir compte de son accomplissement a de quoi surprendre certains, mais c’est parce qu’ils ne connaissent pas le lieu où j’habite. C’est parce qu’ils ne savent pas qu’en Israël la possibilité d’une paix régionale est le maximum auquel on peut aspirer. Parce qu’en Israël, depuis un certain temps, le possible est devenu l’accomplissement même.

5Mon aspiration effrénée à voir un jour Israël devenir partie intégrante d’une entité méditerranéenne indépendante est enracinée en moi pour trois raisons étroitement liées. La première est le lieu de naissance de mes parents, ou pour être plus précis, la manière dont ils me l’ont présenté : la Libye n’a jamais été pour eux un pays ennemi. Ils l’ont toujours considérée comme une patrie à part entière. Non pas une ancienne patrie qu’ils auraient échangée pour une nouvelle, mais une patrie à l’égal de l’israélienne. Ils ont oscillé entre ces deux entités, non pas afin d’incliner en faveur de l’une ou de l’autre, mais afin de faire comprendre à leur entourage que la chose était possible. C’était une tentative vouée à l’échec : personne ne voulait rien en savoir, du moins pas ici. Aucun Israélien autour d’eux n’était prêt à accepter l’idée que pour des Juifs, un pays arabe pouvait avoir la même valeur qu’Israël.

6Sauf moi. Je me suis totalement imprégné de ce sentiment. Je me souviens de ma réaction quand une de leurs patries a porté atteinte à l’autre. C’était en février 1973. Le 21 de ce mois-là, les avions militaires israéliens avaient abattu un avion civil libyen au-dessus du désert du Sinaï, provoquant ainsi la mort de 108 passagers innocents. Lorsque je l’ai appris par la bouche de ma mère, j’ai senti qu’un de mes poumons perçait l’autre. Ma respiration partielle m’a accompagné le lendemain jusqu’à l’école primaire polyvalente où j’étudiais. Les grappes d’enfants joyeux qui bourdonnaient dans la cour m’ont fait l’effet d’un bloc de mazout. J’ignore jusqu’à aujourd’hui comment je me suis frayé un passage parmi eux, avec toujours un seul poumon en moi, mais ce n’était rien comparé à la montée des escaliers jusqu’au troisième étage. C’était en fait une descente souterraine, je sentais que chaque marche gravie était une descente de plus en plus profonde vers la racine du conflit qui embrasait mon souffle. J’ai senti en moi ce qu’aujourd’hui je sais par ma raison : j’étais condamné pour le restant de ma vie à me mouvoir entre les diverses variantes de l’étrangeté, à m’enraciner en elles, à en faire les pièces de ma maison.

7Quand j’ai franchi le seuil de la classe, j’ai vu sur le tableau une phrase sur l’événement dont m’avait parlé ma mère. Je me souviens de la phrase, mais la phrase m’avait oublié. Elle n’avait pas remarqué qu’un des enfants de la classe savait lire : “Bravo à Tsahal qui a abattu hier un avion ennemi.” Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait dans la classe un enfant qu’on ne pouvait pas tromper. Je l’ai effacée du tableau, mais ce n’était pas assez : j’ai rincé l’éponge avec laquelle je l’avais effacée. Je ne supportais pas l’idée de la voir habiter sur un objet qui meublait la classe. Je ne supportais pas l’existence de la poussière qui polluerait avec ce mensonge grossier la conscience des élèves de ma classe.

8La deuxième raison pour laquelle j’ai toujours aspiré à une entité méditerranéenne indépendante tient à mes voyages dans les pays de ce bassin et dans l’absence de voyages dans quelques autres.

9Parmi les nombreux pays que j’ai visités, seuls ceux de la Médi -terranée ont donné une forme concrète à cette chose abstraite qui s’appelle mon moi. Seuls ces pays ont réussi une intégration parfaite des diverses composantes de mon être et l’ont libéré de sa prison faite de détachement et d’éparpillement. Je pouvais toucher cet être : il était étendu sur les rives de Marseille, il sentait le contact chaleureux et intelligent des habitants d’Istanbul, il était chez lui sur les Ramblas de Barcelone, il s’étalait de bonheur quand je me serrais dans les taxis de Casablanca, il permettait à l’histoire de l’architecture de Barcelone de se moquer de sa temporalité, il s’opposait aux calomnies que j’ai entendues contre les Juifs dans la rue principale de Tunis, il fondait de plaisir en fumant le narguilé dans les cafés du Caire, il conversait sur les positions des philosophes présocratiques dans les environs d’Athènes et réfléchissait à l’histoire romaine dans la baie de Sorrente.

10Mais les pays que je n’ai pas visités ont contribué de manière décisive à la cristallisation de mon moi. Eux aussi m’ont fait passer de l’état liquide à l’état solide. L’impossibilité de flâner le long de la promenade de Beyrouth et d’aller au spectacle de Samira Tawfiq que j’aime tant a provoqué en moi de la frustration. Tout comme celle d’aller chez mon ami, Mahar, de Damas que j’ai rencontré à la London School of Economics, me met en colère. Mais ce qui a sans doute le plus contribué à mon sentiment d’accomplissement est le fait de ne pas pouvoir aller dans la maison de mes parents à Benghazi. Il ne serait pas exagéré de dire que la nostalgie pour un lieu où je ne suis jamais allé a harmonisé mon moi. Après tout, c’est une nostalgie des histoires de mes parents sur leur enfance là-bas, le désir d’un point d’appui solide pour ceux qui m’ont élevé. Je me souviens qu’un jour où je traînais au crépuscule sur la promenade de Bat-Yam, ma nostalgie pour le Lungo mare de Benghazi a soudain été si puissante que je me suis presque imaginé en train d’y marcher. Les pots de fleurs alignés sous mes yeux se sont transformés en palmiers élancés, le vilain béton crevassé s’est habillé de belles dalles gravées, les surfeurs sur les vagues sont devenus autant de cargos italiens, la vulgaire musique israélo-orientale a été remplacée par la musique arabe classique, si paisible et profonde qu’elle apprivoise le temps du désert saharien ; les jeunes filles à moitié nues qui se dandinaient devant moi sont devenues des femmes arabes vêtues de robes longues, portant sur la tête des paniers pleins de dattes, et l’hébreu (que j’aime tant et que j’ai souvent trahi pour des langues dans lesquelles je pouvais lire la philosophie) qui s’échappait librement de la gorge des passants est parvenu à mes oreilles comme un mélange nonchalant d’italien et d’arabe.

11La troisième raison est un homme. Il serait même plus exact de dire que c’est l’esprit d’un homme : celui d’Albert Camus. Le jour où je me suis retrouvé nu et exposé face au monde de la pensée, je me suis déplacé comme une balle de tennis entre le coup fort et bref de la philosophie analytique et celui, long et profond, de la philosophie continentale. Toutes les deux m’ont marqué de leurs coups : tantôt la pensée de Ludwig Wittgenstein s’est imprimée en moi, tantôt celle d’Edmund Husserl. Seul un philosophe n’a pas eu à me frapper par son enseignement : c’est Albert Camus. Je ne l’ai jamais jugé sur un plan intellectuel. Mon rapport à lui est émotionnel, je l’ai accueilli de manière inconditionnelle et je ne me suis jamais senti étranger en sa compagnie. Son étrangeté m’était familière. Je m’y suis glissé, j’y ai vu un appui sur lequel je pourrais construire un monde chaleureux. Sa vision de l’absurde m’est aussi familière qu’une mère et une sœur, elle m’a permis d’y poser ma tête dans les moments de perplexité insupportable. Et tout cela grâce à une seule chose : au fait qu’il fût l’homme méditerranéen par excellence. L’homme révolté. Le premier homme. Il était doué de tout ce à quoi j’aspirais : une pensée d’une rare acuité, une écriture dénuée de tout signe superflu, un horizon de pensée infini, une chaleur humaine manifeste et, par-dessus tout, un homme qui avait l’Occident dans le cœur et l’Afrique du Nord dans la tête et le contraire, c’est-à-dire, la Méditerranée dans tout le corps.

12Ces trois racines se sont parfaitement entremêlées pour donner une plante unique le 20 janvier 2010. Ce jour-là, j’ai reçu par cour -rier une invitation officielle rédigée en anglais et en arabe pour participer à un colloque sur la Méditerranée, qui se déroulera à Tripoli en décembre prochain. Au-dessous du titre figurait la liste des participants et le titre de la communication de chacun. Il y avait aussi mon nom et l’intitulé de mon exposé : “Albert Camus et la Méditerranée”. Je les ai relus quatre fois à voix haute pour bien m’assurer qu’il s’agissait de moi. Mais ma voix ne m’a pas déchiffré. Elle n’a pas décelé la tension qui s’était emparée de moi. Elle a rajouté la sienne à la mienne : elle tremblait. Puis j’ai considéré attentivement le bas de la page où figurait en gros caractères une invitation personnelle du gouvernement libyen qui s’engageait à prendre en charge tout mon séjour dans son pays. Je n’en croyais pas mes yeux.

13L’invitation a parcouru un long chemin avant de se poser tranquillement devant moi. Aussi absurde que cela paraisse, son voyage a commencé en quelque sorte avant même qu’elle existe. Dans ce sens, elle ressemblait à un enfant dont l’histoire commence à l’endroit même où ses parents se sont rencontrés. Au mois de juillet 2009, par un jour d’été plutôt gris, j’étais assis à Herzlia, sur un banc écaillé du bord de mer et je pensais à l’intrigue du livre que je m’apprête à écrire, mon téléphone mobile a sonné et le numéro affiché m’a indiqué que l’appel émanait de l’étranger. Je me suis empressé de répondre, comme si par ce geste je reliais en un clin d’œil Israël au monde de la raison. J’ai entendu la voix d’un homme adulte qui s’efforçait de parler un hébreu correct avec un accent français. En vain. Ses phrases étaient truffées d’erreurs, mais son hébreu déficient m’a transmis la chose la moins erronée qui soit : il m’a annoncé la nouvelle que j’avais attendue toute la vie.

14L’homme s’est présenté à moi comme Roger Mounin, avocat auprès de l’ambassade de Libye en France. Il m’a dit qu’après avoir lu en français mon livre autobiographique, Emilia et le sel de la terre. Une confession[1], il avait décidé de faire son possible pour m’aider à reconstruire ma vie défectueuse (je suis presque sûr que c’est le terme dont il s’est servi) et à visiter la Libye. “Je vais vous refermer ce cercle”, a-t-il dit (cette fois-ci, je suis sûr de ses mots, car malgré son hébreu approximatif, j’ai remarqué qu’il avait employé cette expression familière sans hésitation). Je ne lui ai pas demandé comment il allait procéder. Je ne souhaitais pas la présence de la lucidité, mon amie proche, j’ai préféré celle de la fantaisie, ma vieille ennemie.

15Elle m’a récompensé à sa manière, les jours suivants je n’ai vu qu’elle, elle m’a inondé, elle a fait fi de la lucidité, elle s’en est moquée, au point que j’ai fini moi aussi par la considérer comme inexistante. J’ai répondu sans réserves à l’invitation du Français hébraïsant et je lui ai transmis le sujet de ma communication à ce colloque sur la Méditerranée qui doit se tenir en Libye.

16Les jours ont passé et je n’ai plus entendu parler de Roger Mounin. Au bout de quelques mois, la lucidité s’est vengée de ma trahison. Au début du mois de novembre dernier, un jour d’été brûlant où j’étais terrassé par la chaleur, la pensée que je n’irais jamais en Libye m’a cloué au lit, me laissant à la merci de l’humidité qui régnait dans la chambre. Ce n’étaient plus mes pensées qui coulaient sur moi, mais moi qui coulais sur elles. Il n’y avait personne pour les penser, je n’étais plus que du rien, du vide.
Quelques jours plus tard, la vague de chaleur est passée, l’automne a frappé à nos portes, et je suis allé au musée des Juifs de Libye, à Or Yehuda. Je le connaissais déjà et savais qu’il procurait à ses visiteurs l’illusion d’un vrai séjour en Libye. J’ai ri à l’idée qu’en Israël, où la possibilité est l’accomplissement même, l’illusion de l’accomplissement en est un degré supérieur et par conséquent, a un degré de réalité supérieur. Mais dès que j’ai franchi le seuil du musée, il m’a dérobé cette idée par la force du spectacle précieux qui s’offrait à mes yeux. Les nombreux tableaux accrochés aux murs, les sculptures placées le long des murs, les vêtements pendus dans une armoire aux portes ouvertes, un fiacre et une vieille voiture disposés au milieu du musée m’ont inspiré une véritable nostalgie de la Libye.
Je suis rentré à la maison, mais la maison n’est pas entrée en moi. Au milieu de ma chambre trônait, comme une pierre inamovible, la déception provoquée par le fameux citoyen français. Les jours brûlants de novembre avaient eux aussi disparu et je n’avais rien à quoi m’accrocher. Les jours suivants, la nostalgie de la Libye réelle a percé comme une flèche toutes mes activités. Elle les a fendues par le milieu. Pendant mes cours, l’espace de quelques secondes, je croyais voir un auditoire arabe à la place de mes étudiants. Sur le terrain de sable où des jeunes jouaient au football devant mon immeuble, j’imaginais l’équipe de Maccabi Benghazi dont mon père était le meilleur joueur. Quand je regardais un film israélien à la télévision, j’avais une envie irrépressible de connaître le théâtre Bérénice où ma mère avait manifesté un rare talent théâtral.
La nostalgie ne s’estompait pas. Elle grandissait en moi comme une tumeur maligne. Pour l’extraire, il fallait que je subisse une opération spirituelle. Une telle intervention est impossible avec la technologie existante. Il ne me restait qu’à attendre ce que me réservait l’avenir. Il a frappé à ma porte le 20 janvier 2010. Désormais, il faut attendre de voir si l’invitation tranquillement posée sur ma table sera effective, ou bien si en Libye, comme en Israël, le possible est aussi accomplissement.
Traduit de l’hébreu.


Histoiriettes… [2]

17Vieilles branches

18Réputé être âgé de deux cent quarante ans, Herbie, le plus vieil orme du Maine (Etats-Unis), a été abattu sous les yeux de quelques habitants de Yarmouth ayant bravé la neige et le froid. Parmi eux se trouvait l’horticulteur responsable depuis un demi-siècle des soins prodigué à cet arbre, Franck Knight, lui-même âgé de cent un ans. (New York Times)

19Adieu rituel

20Dans la ville de Muroran, au Japon, le grand magasin de la chaîne Marui-Imai, fondé en 1891, a fermé ses portes. A dix-neuf heures, le directeur s’est présenté à l’entrée de l’établissement, suivi de tous ses employés qui, derrière lui, se sont immobilisés, le buste raide, les bras le long du corps, les pieds ouverts en angle droit. Devant les caméras de télévision et une foule silencieuse, il a remercié les clients pour leur fidélité et s’est excusé d’en être arrivé à une telle décision. Son discours achevé, il s’est courbé, imité par ses employés, et tous ont conservé cette position, le corps plié en équerre, tandis que lentement le rideau de fer descendait une dernière fois jusqu’au sol. (Télévision japonaise)

21Concordance des temps

22Le 20 janvier 2010 est aussi appelé 4 Sefar de l’an 1431 après l’Hégire, selon le calendrier Hijri, 30 Dey 1388 selon le calendrier iranien Jalali, et 5 Sh’vat 5770 selon le calendrier juif.


Date de mise en ligne : 10/06/2010

https://doi.org/10.3917/lpm.031.0085