Editorial
Drapeau rouge/croissant vert. Le basculement du monde
- Par Thierry Fabre
Pages 6 à 7
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.031.0006
Citer cet article
- Fabre, T.
- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.031.0006
Notes
-
[1]
“Ce siècle avait dix ans…”, Le Monde, numéro spécial, jeudi 14 janvier 2010. (Sauf mention contraire, toutes les notes de ce numéro sont des auteurs.)
1Avec un art saisissant du dessin qui résume toute une époque, le dessinateur Plantu croque à la une du journal Le Monde [1] un soldat, fusil en avant, qui part combattre le drapeau rouge, frappé d’une faucille et d’un marteau, et juste à côté, le même soldat, dix ans après, qui s’en va au combat contre le croissant vert de l’islam… 2000-2010.
2Notre génération a assisté au basculement du monde, à un changement profond de la figure de l’ennemi.
3Souvenons-nous, c’était il n’y a pas si longtemps, c’était au xxe siècle. Nous étions alors, inévitablement, “devant la guerre”, face à la “stratocratie” de la puissance soviétique qui allait engloutir toute l’Europe “finlandisée”, désarmée par la peur et le renoncement, car “les missiles [étaient] à l’Est et les pacifistes à l’Ouest” selon une formule restée célèbre de François Mitterrand lors de la crise des Euromissiles.
4Souvenons-nous de la configuration stratégique Est-Ouest, de ce monde divisé en deux camps, de Brejnev et de Reagan, d’une bipolarité qui définissait l’essentiel de l’organisation du monde. Et puis ce monde s’est fissuré, grâce à Solidarnosc, à la Charte 77, à Vaclav Havel, à Lech Walesa, à Andreï Sakharov et Alexandre Soljenitsyne… L’Empire soviétique s’est effondré, le drapeau rouge a été mis en berne, la faucille et le marteau ont été remisés au magasin des accessoires. L’Amérique est alors devenue triomphante, hyperpuissance qui dessine un nouvel ordre international au nom de la liberté, du marché et d’un capitalisme conquérant. “Amérique mercenaire”, comme l’a bien vu Alain Joxe, qui redéfinit les lois de la guerre et impose, au besoin par la force, sa vision du monde autant que la maîtrise des ressources pétrolières : guerres du Golfe I, II et III, avec l’Irak, encore et toujours, au centre du jeu…
5La révolution islamique en Iran va de son côté provoquer une immense onde de choc qui entre en résonance avec le “désenchantement national” produit par les régimes autoritaires arabes et leurs échecs répétés face à Israël. Le temps de l’islamisme politique, du djihadisme et du terrorisme devient le temps du monde. Le 11 septembre 2001 en est le signe retentissant et tragique. Le basculement du monde a bien eu lieu sous nos yeux… Le croissant vert de l’islam, transformé en cimeterre du terrorisme mondialisé, est devenu le nouveau symbole de la peur et la nouvelle figure de l’ennemi.
6En sommes-nous toujours là aujourd’hui, alors que ce siècle vient d’avoir dix ans et que s’annonce, sans doute, un nouveau basculement du monde, avec la Chine pour centre et l’Inde comme puissance rivale ?…
7Quel avenir imaginer pour “nous”, européens et méditerranéens ? Toute la question, justement, dans les dix ans à venir, est de savoir si nous allons réussir à constituer ce “nous”, à sortir du face-à-face, actuellement si vif, pour inventer bien mieux qu’un simple côte à côte.
8C’est un horizon partagé et un monde de significations communes qu’il s’agit de faire naître et d’instituer entre Europe et Méditerranée, loin des replis identitaires, des rejets nationalistes et des prosélytismes politico-religieux. Nous en sommes encore bien loin aujourd’hui, mais le pire n’est jamais sûr.
A La pensée de midi, durant ces dix dernières années, nous n’avons pas cessé de dessiner un possible monde commun entre les villes et les cités de la Méditerranée, de rechercher une concordance des temps, comme en témoigne ce numéro, et de vouloir, résolument, un avenir convergent entre les deux rives… Notre principe espérance serait d’être enfin entendu !