Article de revue

Camus et la pensée de midi

Pages 113 à 116

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2010). Camus et la pensée de midi. La pensée de midi, 31(2), 113-116. https://doi.org/10.3917/lpm.031.0113.

  • Fabre, Thierry.
« Camus et la pensée de midi ». La pensée de midi, 2010/2 N° 31, 2010. p.113-116. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2010-2-page-113?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2010. Camus et la pensée de midi. La pensée de midi, 2010/2 N° 31, p.113-116. DOI : 10.3917/lpm.031.0113. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2010-2-page-113?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.031.0113


1C’est une image, un songe, un creux qui appelle un plein sans jamais être une entité, sinon venue de l’Ouvert…

2C’est une quête, un désir, une volonté de ne pas démissionner face à la bêtise du monde et à l’absurdité d’un nihilisme grandissant…

3C’est un éclat, un souffle et même une braise parmi les cendres de l’histoire…

4La pensée de midi est pour Camus un cap, une façon de retrouver une boussole dans un monde complètement déboussolé où l’homme est supposé se soumettre aux lois implacables de l’histoire.

5La pensée de midi est un éloge de la mesure face à la démesure. Pensée solaire, inscrite dans les entrailles d’un grand héritage méditerranéen, elle n’est en rien une pensée tiède. Elle cherche au contraire à midi, moment de haute lumière, un équilibre fait de tension entre des pôles contradictoires.

6La pensée de midi a pris forme, dans l’imaginaire de Camus, au sein de la constellation de figures qui ont compté pour lui : Jean Grenier, Friedrich Nietzsche, les tragiques grecs, René Char enfin, cette “haute et belle figure de la pensée de midi”.

7Jean Grenier fut, après Paul Germain (l’instituteur qui a formé Camus et à qui il rendit un hommage bouleversant dès l’attribution de son prix Nobel), le premier maître en pensée et en littérature de Camus, le destinataire des premiers textes, l’accoucheur d’une pensée encore précaire. Grenier, professeur de philosophie au lycée d’Alger, a été l’inspirateur de Camus, celui par qui s’éveille le goût d’écrire et se confirme qu’il est possible de publier, à commencer par la revue d’étudiants Sud, initiée par Grenier. Les Iles, publié en 1933, a été pour Camus un premier aimant, un livre qui dessine un paysage de l’âme et donne un élan à ce qui deviendra la pensée de midi. Dans sa préface à la réédition du livre de Grenier en 1959, Camus écrit : “Il nous fallait des maîtres plus subtils et qu’un homme, par exemple né sur d’autres rivages, amoureux lui aussi de la lumière et de la splendeur des corps, vînt nous dire, dans un langage inimitable, que ces apparences étaient belles, mais qu’elles devaient périr et qu’il fallait alors les aimer désespérément. […] Les Iles venaient, en somme, de nous initier au désenchantement ; nous avions découvert la culture.”

8Autre grand désenchanté, qui n’a pas cessé d’accompagner Camus, Friedrich Nietzsche, dont il garda toujours près de lui une photo. Héritage profond, vivifiant et léger qui l’invite à s’échapper de tout “esprit de lourdeur” et à “accoucher d’une étoile qui danse”. Il y trouve, comme il l’écrit dans L’Eté, une “force de caractère, […], de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit”. Parmi ses fruits, la pensée de midi est dans la droite ligne du Gai Savoir, cette gaya scienza venue du provençal qui donne à Nietzsche une possible issue face au nihilisme. L’absurde est là et il demeure, persistant, inévitable. “Il faut imaginer Sisyphe heureux”, pourtant, et c’est l’échappée qu’offre la pensée de midi, pensée solaire inspirée à Nietzsche par la découverte de Carmen et son “goût bref et périlleux de la gaîté fataliste”, Gai Savoir qui se conclut par une belle Ode au Mistral.

9

Dansons donc de mille manières,
Libre soit nommé notre art !
Gai nommé notre savoir !
[…]
Dansons comme les troubadours
Parmi les saints et les putains
La danse entre Dieu et le monde !

10C’est cette danse que Camus va tenter de mettre en musique et qui sera le foyer vivant de son œuvre. La révolte en est l’emblème, défi souverain à partir duquel se construit une pensée en actes qui ne consent jamais à l’ordre des choses. La pensée de midi est cet éclat de conscience lumineuse, cette source bien vivante que l’absurde ne parvient pas à obstruer, définitivement. Il reste une “marge humaine”, une possibilité de combat dans le monde et dans l’histoire qu’aucun affaissement ni aucune démission collective ne sauraient jamais justifier. “Poser la question du monde absurde, c’est demander : « Allonsnous accepter le désespoir, sans rien faire ? » Je suppose que personne d’honnête ne peut répondre oui.” Camus révèle dans ses Carnets que la chute ne peut être que momentanée. “La révolte prouve par là qu’elle est le mouvement même de la vie et qu’on ne peut la nier sans renoncer à vivre”, écrit-il dans L’Homme révolté.

11Renoncer à vivre, c’est justement ce à quoi Camus n’a jamais consenti. Le goût de la vie, le sens des plaisirs, l’amour des femmes, la beauté du monde, sont autant de noces dont Tipasa est à la fois l’origine et l’horizon… “Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure.”

12Reste l’immense question du tragique qui n’a pas cessé de travailler l’œuvre de Camus et d’habiter sa pensée. La présence des Grecs est restée première, ils lui ont permis de regarder le monde sans être prisonnier de ses apparences et de ses contradictions. La conférence qu’il donne à l’Institut français d’Athènes en 1955 est à cet égard éloquente : “L’homme d’aujourd’hui qui rit de sa révolte en sachant que cette révolte a des limites, qui exige la liberté et subit la nécessité, cet homme contradictoire, déchiré, désormais conscient de l’ambiguïté de l’homme et de son histoire, cet homme est l’homme tragique par excellence.” C’est cet homme-là qui est le messager de la pensée de midi.

13René Char en est la figure même. La pensée de midi apparaît pour la première fois en 1948, dans un texte qui lui est dédié, publié dans le numéro spécial des Cahiers du Sud “Permanence de la Grèce”, où Camus conclut : “L’igno rance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D’une certaine manière, le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. Ô pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille !”

14Le voisinage et la proximité de René Char deviennent décisifs pour Camus, dès après la guerre et la publication dans sa collection “Espoir”, chez Gal - limard, des Feuillets d’Hypnos. Fraternité puissante et délicate, entre l’écrivain et le poète, qui se noue au cœur de la Provence, là ou l’un et l’autre recherchent la postérité du soleil. La pensée de midi est le fruit de leur dialogue multiplié, l’expression juste pour dire leur attente et leur refus, au lendemain d’une guerre qui a enténébré l’Europe. L’un et l’autre connaissent jusque dans leur chair le sens du tragique, ils y ont été confrontés de près durant la guerre et ils découvrent, abasourdis, l’ampleur inégalée de la destruction humaine. Mais ils ne renoncent pas, car il demeure ce que Char a appelé “la flamme d’une chandelle”. Camus le sait bien qui écrit de son ami, dans une conférence radiophonique de 1948, publiée comme premier inédit de cette revue, il y a dix ans : “Seul survivant parmi les survivants, il reprend, à nouveau frais, la dure et rare tradition de la pensée de midi.

15Char est né dans cette lumière de vérité. Et il est profondément significatif que les paroles de guérison nous viennent de cette Provence hautaine et tendre, funèbre et déchirante dans ses soirs, jeune comme le monde dans ses matins et qui garde, patiemment, comme tous les pays de la Méditerranée, les fontaines de vie où l’Europe épuisée et honteuse reviendra un jour s’abreuver.”

16C’est à cette source qu’il nous appartient de puiser aujourd’hui si nous voulons espérer sortir de la “tristesse européenne”… Le poids de la destruction, l’ampleur inégalée dans l’histoire des charniers produits par le nazisme et le stalinisme, la destruction des Juifs d’Europe et les meurtres de masse, le dévoiement de l’idée de civilisation pour justifier la conquête, notamment coloniale, tout cela obscurcit profondément la conscience européenne du xxe siècle et rend bien difficile de “s’autoriser un avenir”…

17Camus, avec la pensée de midi, dessine un cap et ouvre un horizon pour le xxie siècle, au croisement des civilisations de Méditerranée et d’Europe. Sa pensée de midi n’est pas plus un slogan qu’une idéologie, c’est un appel à ne pas subir la démesure et à rechercher sans cesse la mesure.

18La démesure, il a pu en prendre l’exacte dimension avec la guerre, à travers l’empire de la race imposé par un Reich de mille ans supposé indestructible, ou avec les nécessités de l’histoire infligées par le communisme soviétique aux peuples d’Europe centrale et orientale. Mais il fut l’un des rares à percevoir également cette démesure dans les moyens employés pour mettre un terme à la guerre avec le Japon à travers l’usage de la bombe nucléaire à Hiroshima et Nagasaki : “Nous nous résumerons en une phrase. La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.”

19Nous sommes toujours confrontés à ce dilemme, et la pensée de midi, comme pensée des limites, peut être l’inspiratrice d’un nouveau mode de vie plus respectueux des équilibres de la nature, du paysage et des hommes. Une pensée des limites qui, face au bricolage génétique ou aux artifices de l’humain, considère que tout ce qui est scientifiquement possible ne doit pas nécessairement être réalisé. Une pensée de midi qui lutte contre l’obscurantisme, mais qui dans le même temps ne se soumet pas au soleil noir de la nécessité technologique et scientifique.
Après la chute du nazisme puis du communisme, il demeure, dans notre monde né de l’après-1989, un nouvel empire de la démesure qui a pris le masque du camp de la liberté et des bonheurs factices de la “mondialisation heureuse” : le capitalisme. Il gouverne désormais notre monde, organise son système de valeurs et définit même à quel rythme nous devons vivre, car “time is money”
Ce temps apparaîtrait comme bien étrange à Albert Camus. Il nous a légué la pensée de midi, il nous a ouvert cet horizon, il nous a transmis cet élan… Comment aller plus loin, maintenant, à partir de ce qui est entre nos mains ?
“Revenir de tout l’avenir au présent et le garnir de son espoir même jamais réalisé.” C’est ce que René Char écrit à Albert Camus le 4 octobre 1947. C’est ce qui reste pour nous encore d’une vive actualité, au printemps de l’année 2010.


Date de mise en ligne : 10/06/2010

https://doi.org/10.3917/lpm.031.0113