El Hadj N'Diaye
Pages 202 à 205
Citer cet article
- PEILLON, Catherine,
- Peillon, Catherine.
- Peillon, C.
https://doi.org/10.3917/lpm.027.0202
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- Peillon, C.
- Peillon, Catherine.
- PEILLON, Catherine,
https://doi.org/10.3917/lpm.027.0202
Notes
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Catherine Peillon est directrice artistique, éditrice, auteur, photographe et fondatrice du label de disques l’empreinte digitale.
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[1]
Le cinéaste Ousmane Sembene en fera un film, Camp de Thiaroye (1988, 147 minutes), dans lequel d’ailleurs joue El Hadj N’Diaye. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
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[2]
“Sant Yalla”, deuxième chanson du disque Géej est consacrée à cet événement.
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[3]
Les citations d’El Hadj N’Diaye proviennent du site de l’artiste (hhttp:// www. elhadjndiaye. com) et d’un entretien diffusé le 14 mars 2008 sur RFI, “El Hadj N’Diaye prend la mer. Géej, chronique sociétale du Sénégal”.
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[4]
Ecouter l’emblématique cinquième chanson du disque : “Géej”.
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[5]
La kora, harpe luth à vingt et une cordes, est à l’origine l’instrument des Socés du Gabu. Née du bolombata (harpe malinkée à trois cordes) et du singbing (guitare mandingue de trois à sept cordes).
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[6]
Le n’goni en langue bambara, ou xalam en langue wolof, est sans doute originaire de l’Ancienne Egypte ; l’instrument est un luth qui s’apparente au gumbri d’Afrique du Nord. Il est doté d’un long manche, possède de une à cinq cordes et une caisse de résonance rectangulaire faite d’une peau tendue. Le résonateur sert aussi de percussion. C’est un instrument joué par les hommes.
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[7]
Paroles issues d’“Adduna”.
Il ne leur restait plus d’espoir, il ne leur restait plus que la mer...
1Il avait appelé son premier album Thiaroye, du nom de sa ville située dans la banlieue de Dakar, au Sénégal. Une ville dure, tristement célèbre à cause du camp de transit où furent massacrés par l’armée française, le 1er décembre 1944, les “tirailleurs sénégalais” (soldats de différents pays de l’Afrique occidentale ayant combattu pour la France), alors revenus des camps de prisonniers de guerre allemands et en attente de leur solde et de leur prime de démobilisation. Cette rétribution leur étant refusée ainsi que l’établissement de leurs papiers militaires, ils s’étaient mutinés le 30 novembre. Le lendemain avant l’aube, le bataillon de Saint-Louis de l’armée française donnait l’assaut au camp, tuant et blessant un grand nombre d’entre eux [1].
2C’est ici à Thiaroye qu’enfant, El Hadj N’Diaye vendait des noix de cola sur le marché pour aider ses parents avant d’étudier l’économie à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar.
3C’est ici aussi, dans le quartier aujourd’hui rebaptisé Sant Yalla (Grâce à Dieu), qu’eurent lieu il y a plus de vingt ans les fameux événements du “25 mars”, manifestations massives de refus de la haine et de la violence, et la prise en main par les habitants de leur propre destin [2].
4C’est dire si ce nom est un symbole vivant de la résistance. Cette résistance, l’auteur-compositeur-interprète El Hadj N’Diaye s’en est fait le chantre et le héraut.
L’émigration, un rêve africain
5Dans les années 1990, le jeune chanteur, inquiété au Sénégal après qu’une de ses chansons a été censurée, part s’installer au Canada. Pourtant l’aventure ne dure pas, et il rentre au pays. “Je n’y suis pas resté plus de six mois parce que j’ai réalisé que ma voie n’était pas là. Autant revenir chez moi, dans mon quartier de Thiaroye, et montrer qu’il y est possible de faire des choses. Même si je gagne peu, je sais que c’est mieux. Mais quand j’en discute avec les jeunes, que je leur dis qu’ils ne vont pas trouver en Occident l’eldorado dont ils rêvent, ils me répondent que je peux toujours parler ! [3]”
6Et pourtant, El Hadj sait de quoi il parle, même si en Occident son talent et son statut d’artiste lui ont préparé un accueil bien plus chaleureux et respectueux que celui réservé aux migrants. Mais chez les jeunes, l’appel de l’ailleurs est devenu un fléau. Les conditions de vie sont si épouvantables, les perspectives et l’avenir si bouchés que les jeunes sont obsédés par l’horizon de l’ailleurs.
7El Hadj veut témoigner, lui qui a fait l’aller et le retour, qu’on peut vivre ici, que ces rêves sont vains et les risques, immenses.
8En quelques mots, voilà la profession de foi d’El Hadj : dénoncer la corruption, la misère et les rêves illusoires. Rester au pays, donner l’exemple. Aujourd’hui et malgré sa carrière internationale, le chanteur a choisi. Il est devenu agriculteur et exploite un champ de manguiers à 80 kilomètres de Dakar.
9Il intervient toujours régulièrement sur les plateaux de télévision et à la radio. Sa présence irradiante témoigne comme ses chansons, inlassablement.
10Pendant des années, il a sillonné les quartiers pour faire de la formation aux enfants, au Sénégal mais aussi en France. Il a milité au sein de l’Enda tiers-monde, une ONG qui œuvre pour le développement, en dirigeant pendant plus de dix ans ses activités artistiques, appelant son secteur Siggi Enda Art, siggi signifiant “relever la tête” en wolof.
11Géej est son troisième album. Ce mot wolof qui signifie “la mer” donne son nom et son imaginaire au disque.
12“Mer, tu tentes tes enfants, Mer tu engloutis tes enfants… L’espoir s’est noyé en mer…
13Puisque l’espoir s’est dissous, Aujourd’hui je plonge dans tes flots, Mer, Mer, Je vais juste chercher du travail / Mer, Mer, donne-moi la main… [4]”
14“Pour moi Géej symbolise ou me rappelle ces milliers de jeunes qui ont bravé la mer dans des pirogues de fortune et continuent à la braver, mais c’est aussi l’espoir, car ils n’en ont plus, d’espoir, dans leur pays, ils vont le chercher ailleurs… l’espoir… Il ne leur restait plus d’espoir, il ne leur restait plus que la mer…”
15Pour faire face à cette hémorragie, pour lutter contre le désenchantement, le musicien, porte-voix du peuple, le poète engagé reprend sa guitare. Douze chansons “à textes”, avec des mélodies simples, entêtantes. Douze chansons pour dénoncer, encourager, honorer aussi.
16Dénoncer la corruption, la misère rampante, l’emprise de la dette sur la vie quotidienne. “Nous on ne vit pas, nous on en souffre.” Une révérence à Thomas Sankara et sa sagesse, le “Che Guevara africain”, celui qui disait “que cette dette nous perdrait”, considéré comme un modèle pour la jeunesse africaine aujourd’hui.
17Dénoncer les tortures infligées aux victimes du conflit en Casamance, aux Touaregs dans le nord du Mali. Honorer la mémoire de Cheikh Anta Diop, intellectuel, historien et anthropologue sénégalais, aux thèses contestées en Occident. Rappeler le naufrage du ferry Joola, reliant Ziguinchor à Dakar, symbole du désenclavement de la Casamance (qui permettait d’amener marchandises et hommes à Dakar sans passer par la Gambie) et qui coula, un jour de retour de vacances, le 26 septembre 2002, avec plus de deux mille personnes à son bord : 1 953 morts et 64 rescapés…
18Le troubadour chante aussi le quotidien des vendeurs de rue, les histoires d’amour, l’ironie, le dégoût… Le verbe est beau, et sonne. Le wolof, la langue la plus parlée au Sénégal, El Hadj en est un maître, une référence. Il utilise des mots de l’ancien wolof que les jeunes ont délaissés au profit d’une langue très francisée. Le français apparaît dans ses chansons pour insister ou introduire, créer un effet particulier.
19Musicalement, ce sont de jolies ballades, des chansons épurées, intimes, aux tonalités feutrées accompagnées à la guitare, à la kora [5], au n’goni [6], et des morceaux plus remuants où les instruments traditionnels acoustiques sont rejoints par des percussions, une basse électrique, voire un violoncelle et des flûtes.
20En Afrique, il faut être un griot pour chanter. N’Diaye lui n’a pas reçu ce don en partage et pourtant il porte partout haut et clair son chant, défiant les conventions.
21“Pour moi, le chanteur a un rôle à jouer dans la société : parler de ces choses que vivent des milliers de gens qui n’ont pas la possibilité de les exprimer. On est en quelque sorte la voix du peuple. Quand j’ai commencé, c’était extrêmement difficile. Nous n’avons pas de tradition de chansons à message au Sénégal. En principe, si tu n’étais pas griot, tu ne devais pas chanter. Mais j’ai voulu faire des chansons à thèmes, pas laudatives, contrairement à ce qui se faisait, et c’était nouveau. Depuis, avec la mouvance rap, les jeunes se sont mis à parler de plus en plus de faits de société.”
22Sa mère vient de la région de Matam, dans l’extrême nord du Sénégal, près de la frontière avec la Mauritanie. Son père est originaire de Casamance, dans l’extrême sud, où le Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) lutte pour son indépendance depuis 1983. Cette mixité, cette position entre deux ethnies d’inégale importance politique, lui a d’emblée ouvert l’esprit. Cet enfant des banlieues prêche l’éveil des consciences : “Que notre pays prospère / Nous devons nous mettre au travail / Eveiller les consciences / Un pays est agréable quand les esprits sont ouverts [7].”
23El Hadj N’Diaye, Géej, Marabi/Harmonia Mundi, 2008
24Coup de cœur de l’Académie Charles-Cros, 2008.