Article de revue

La Question humaine de Nicolas Klotz, 144 min, France, 2007. L'humanité dispersée : retour sur La Question humaine

Pages 209 à 212

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  • Vidal, É.
(2008). La Question humaine de Nicolas Klotz, 144 min, France, 2007. L'humanité dispersée : retour sur La Question humaine. La pensée de midi, 26(4), 209-212. https://doi.org/10.3917/lpm.026.0209.

  • Vidal, Éric.
« La Question humaine de Nicolas Klotz, 144 min, France, 2007. L'humanité dispersée : retour sur La Question humaine ». La pensée de midi, 2008/4 N° 26, 2008. p.209-212. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-4-page-209?lang=fr.

  • VIDAL, Éric,
2008. La Question humaine de Nicolas Klotz, 144 min, France, 2007. L'humanité dispersée : retour sur La Question humaine. La pensée de midi, 2008/4 N° 26, p.209-212. DOI : 10.3917/lpm.026.0209. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-4-page-209?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.026.0209


Notes

  • [1]
    François Emmanuel, La Question humaine, Stock, 2000. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
  • [2]
    Sur d’autres registres narratifs et esthétiques, on peut aussi relever L’Intrus de Claire Denis (2004) ou, dans un style plus documentaire, Rosetta (2002) de Jean-Pierre et Luc Dardenne, qui portent le même regard attentif que Paria sur ceux qui ont rompu avec la société.
  • [3]
    De Gilles Deleuze et Jean-Luc Nancy à Georges Didi-Huberman.
  • [4]
    “[…] plus les rapports de deux réalités rapprochées seront lointains et justes plus l’image sera forte”, Jean-Luc Godard, JLG/JLG, Phrases, POL 1996.
  • [5]
    En témoignent exemplairement ses derniers essais documentés, Histoires du cinéma (Gallimard, 1998), The Old Place (47 min, 1998) ou encore L’Origine du XXIe siècle (13 min, 2000).
  • [6]
    De l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 à la capitulation allemande en 1945, le professeur Victor Klemperer tient un journal secret dans lequel il raconte la vie quotidienne d’un Juif allemand sous le IIIe Reich. Il y décrit aussi l’arrivée d’une nouvelle langue issue du national-socialisme qu’il nomme LTI, initiales de Lingua Tertii Imperii.
  • [7]
    La langue ne ment pas, Stan Neuman, 72 min, 2004.
  • [8]
    Sur ce point et parmi les nombreux documents à disposition, lire le compte rendu officiel de la réunion organisée par Hermann Göring (responsable de la préparation économique de la guerre) avec de hauts responsables nazis (dont notamment Goebbels, Heydrich, le ministre de l’Economie, et un expert des assurances Allianz) pour exclure les Juifs de l’économie. Une rencontre qui fait suite à la “Nuit de Cristal” du 9 et 10 novembre 1938 où, dans toute l’Allemagne, 177 synagogues ont été incendiées ou détruites, et 7 500 magasins juifs pillés. International Military Tribunal, Nürnberg, Germany. USA Exhibit 261, File Dec 13, 1945. Copie PS-1816, Théâtre de Gennevilliers – Théâtre/Public, mars 1999.
  • [9]
    “[…] si la paix a succédé à la guerre, la République au Reich, les mentalités, elles, n’ont pas changé. Elles sont soumises aujourd’hui à l’impératif économique comme hier elles l’étaient à l’Etat fasciste”, in Yann Lardeau, Rainer Werner Fassbinder, Editions de l’Etoile/ Cahier du cinéma, 1990.
  • [10]
    Eric Hazan, LQR, la propagande du quotidien, Raisons d’agir, 2006.
  • [11]
    Giorgio Agamben a forgé ce concept à partir, notamment, de la question du camp de concentration qu’il considère comme “la matrice secrète de l’espace politique dans lequel nous vivons”. Et il précise : “Si cela est vrai, si l’essence du camp consiste dans la matérialisation de l’état d’exception et dans la création d’un espace pour la vie nue en tant que telle, nous devrons admettre que nous nous trouvons en présence d’un camp chaque fois que ce type de structure est créé, indépendamment de l’entité des crimes qui y sont perpétrés et quelles qu’en soient la dénomination et la topographie spécifique”, in Giorgio Agamben, Moyens sans fins, Notes sur la politique, Payot et Rivages, 1995.

1Il est rare de rencontrer dans la production cinématographique la plus récente une œuvre aussi ambitieuse que La Question humaine, adaptation du roman éponyme de François Emmanuel [1], et dernière fiction en date de Nicolas Klotz qui clôt la trilogie des temps modernes entamée avec Paria (2000) puis La Blessure (2004). Au voisinage des travaux du couple formé par Nicolas Klotz et la scénariste Elisabeth Perceval, on ne voit guère aujourd’hui en France que le cinéma d’Arnaud des Pallières avec lequel La Question humaine partage un certain nombre de sensations, de préoccupations ou d’inquiétudes [2] : un même effroi glaçant et le sort des clandestins dans Adieu (2003) ; l’extermination des Juifs d’Europe tapie au cœur de Drancy Avenir (1996) ; la volonté enfin d’arrimer des textes littéraires et des réflexions philosophiques [3] aux récits et aux formes cinématographiques.

2La Question humaine met en scène Simon (Mathieu Amalric), psychologue au sein du département des ressources humaines d’un complexe pétrochimique multinational. Dans le cadre de ses fonctions, il a élaboré et mené à terme un plan de restructuration qui a considérablement réduit le nombre d’employés, à la grande satisfaction des actionnaires du groupe. Discipliner les cadres, rendre les corps dociles par l’organisation de séminaires et de rites cathartiques, ou licencier le personnel le moins performant sont autant de besognes que Simon applique sans aucun état d’âme. Cet engagement sans faille au service de son entreprise se dérègle avec la réception d’une note technique rédigée en juin 1942 qui, “ouvrant” le temps, consigne dans le détail comment gazer des milliers de Juifs dans des camions. Les correspondances troublantes entre le contenu technique et froidement numérique de l’archive et le travail effectué par le psychologue vont plonger celui-ci dans les tourments d’une crise identitaire. Au seuil de la folie, Simon n’aura plus d’autre choix, pour s’en sortir, que celui de la quête de sa propre humanité.

3Si, à défaut d’emporter d’emblée l’adhésion, La Question humaine perturbe ou crée un fort dissensus, au point de libérer des paroles et des prises de positions plus ou moins virulentes chez les spectateurs, c’est d’abord parce que le film ose rapprocher deux systèmes a priori sans liens apparents. Traquer les reviviscences des mécanismes du nazisme dans le capitalisme contemporain, tel est en effet le programme politique et esthétique à haut risque d’un film travaillé dans ses épaisseurs par l’Histoire et les circonvolutions de la mémoire. En ce sens, Nicolas Klotz se tient ici au plus près du cinéma de Jean-Luc Godard dont le travail de montage en forme de sédimentation d’espaces et de temps rapproche, le plus souvent à partir d’images déjà existantes, des éléments de réalités plus ou moins éloignés [4] pour tenter malgré tout de penser l’impensable [5].

4A l’instar de beaucoup d’œuvres importantes privées du tranchant de l’évidence, la force de La Question humaine réside dans tout ce que le film permet, par ricochets, de mettre en écho ici et maintenant, dans tout ce qu’il fait surgir comme images ou matériaux textuels dans d’autres disciplines, domaines de la pensée ou catégories esthétiques, et qui contribue par là à élargir le champ de la réflexion. Parmi les multiples pistes explorées, celle de la langue contrainte par une idéologie, ou verrouillée par une propagande, est capitale. “Combiner le facteur humain avec les nécessités économiques de l’entreprise”, “affiner les critères d’évaluation du personnel”, “définir les critères de sélection”, “passer de 1 500 à 1 200 unités”, certains dialogues tirés du film sont explicites. Pour emprunter à Stan Neuman le titre du beau documentaire qu’il a consacré au récit du philologue juif allemand Victor Klemperer [6], on est tenté de dire que “la langue ne ment pas [7]”. Bien évidemment, La Question humaine ne dit pas que l’extermination, qui est l’un des fondements du nazisme, s’avère l’objectif du capitalisme, une telle analogie serait complètement fausse et d’une extrême gravité. Le film ne pose pas non plus d’égalité entre la vie dans une entreprise et les camps de la mort car, il faut le répéter, l’idéologie qui a planifié et organisé l’extermination massive de millions de personnes reste dans l’Histoire sans équivalent [8]. En revanche, on peut penser que l’élimination des Juifs hier et celle, aujourd’hui, des alcooliques d’une entreprise dans le cadre d’un plan de restructuration participe d’un processus de déshumanisation des individus qui autorise, finalement, les pires violences. Au nom de la rentabilité et de la performance, c’est de cette déshumanisation commune aux deux systèmes dont parle notamment La Question humaine. Le film fait en effet l’hypothèse que cette négation de la personne (qui peut conduire à sa destruction) entamée d’abord dans la langue (puis encadrée par des procédures juridiques et des dispositifs politiques), a traversé les époques pour se reproduire dans nos économies libérales de plus en plus déréglementées. Sur ce point, l’hypothèse de La Question humaine résonne avec certaines des œuvres du cinéaste allemand Rainer Werner Fassbinder qui adoptait une position encore plus radicale en ne voyant, comme le souligne Yann Lardeau [9], aucune coupure entre le IIIe Reich et la République Fédérale de l’époque. Pour s’en convaincre, il faut revoir, entre autres, le sketch de L’Allemagne en automne (1978) ou L’Année des treize lunes (1978).

5Dans son court essai intitulé LQR, la propagande du quotidien[10], Eric Hazan a montré comment le sens et la valeur des mots dans la langue du néolibéralisme sont tordus et dévoyés par les économistes, les publicitaires et les experts en communication à des fins de “soumission, de conformité et de maintien de l’ordre”. Dans cette langue, qu’il nomme Linguae Quintae Reipublicae en hommage à Victor Klemperer, on ne parle plus par exemple de “licenciements” mais de “restructurations” ou de “plans sociaux” ; de même que les “exploités” ont cédé la place aux “exclus”, ce qui permet non seulement d’évacuer toute forme de lutte des classes, mais aussi l’histoire et la mémoire de ces luttes. Dans la phase et la phraséologie actuelles du capitalisme financier, ce qui reste d’humain n’apparaît donc plus que sous la forme strictement comptable de “capital humain” ou de “ressources humaines”. Dès lors, considérer l’homme comme une “pièce” (hier, dans la langue nazie) ou une “unité” (de nos jours, dans la langue des directeurs des ressources humaines), contribue à faire accepter toujours plus de pauvreté. Et aussi toujours plus de “vie nue [11]”, lorsque survivre devient le seul horizon pour celui qui est dépossédé de tout et à qui tout peut arriver : le sans-abris jeté à la rue, le clandestin retenu dans la zone d’attente d’un aéroport, ou l’immigré parqué dans un centre de rétention administrative. La force, et la difficulté, de La Question humaine est de se tenir à l’intersection de toutes ces convergences.

6Eric Vidal est critique, membre de l’association Peuple et Culture Marseille et programmateur aux Ecrans documentaires d’Arcueil.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.026.0209