La féminité au mépris de la différence des sexes
Pages 136 à 147
Citer cet article
- CHABERT, Catherine,
- Chabert, Catherine.
- Chabert, C.
https://doi.org/10.3917/lpm.024.0136
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- Chabert, C.
- Chabert, Catherine.
- CHABERT, Catherine,
https://doi.org/10.3917/lpm.024.0136
Notes
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[*]
Psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France. Professeure de psychopathologie clinique à l’université Paris-Descartes, elle est l’auteure de nombreux articles et ouvrages de psychanalyse, dont Féminin mélancolique (PUF, 2003). Elle dirige la collection “Pychopathologie et psychanalyse” aux Editions Dunod et codirige avec Jean-Claude Rolland la revue Libres Cahiers pour la psychanalyse aux Editions In Press.
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[1]
In Freud, La Vie sexuelle, p. 55-56. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
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[2]
Le surmoi est l’instance intérieure qui assure une fonction de juge au regard des idéaux et de la conscience morale, et génère la culpabilité.
1En s’aidant de ces deux romans, La Princesse de Clèves de Mme de Lafayette et Une vieille maîtresse de Barbey d’Aurevilly, l’auteur recueille l’introuvable morale des plaisirs avec laquelle nous n’avons pas fini de nous débattre.
2Le mépris n’est pas un concept analytique, et pourtant, il est régulièrement présent sous la plume de Freud, simplement nommé, sans jamais être l’objet d’une étude clinique ou métapsychologique. En pareille situation, lorsqu’un motif fort s’impose, au-delà de la cure, la littérature offre un puissant détour, et Freud lui-même a ouvert la voie de ces explorations : le cours de nos pensées nous conduit alors en des lieux opposés à ceux qui, au départ, nous avaient orientés ; cette expérience ressemble souvent à une surprise, comme si, par le hasard de pérégrinations indéfinies, un autre paysage se dessinait tout à coup, offrant par les changements subreptices d’ombres et de lumières, une vision différente de ce qui, jusqu’ici, avait guidé nos pas. Comment à partir de l’idée du mépris se sont figurés pour moi deux portraits de femmes, je ne saurais le dire. Je me contenterai de tracer ce qui, au décours de ce choix, s’est déroulé dans mon propre chemin.
3Le mépris a tout d’abord convoqué pour moi les textes de Freud rassemblés dans Contributions à la psychologie de la vie amoureuse (1910), en particulier “Un type particulier de choix d’objet chez l’homme”. Quatre conditions définissent ce choix : la condition du tiers lésé, si inexorable que “la même femme peut passer inaperçue ou même être dédaignée aussi longtemps qu’elle n’appartient à personne, tandis qu’elle devient l’objet d’une passion amoureuse aussitôt qu’elle entre dans l’une des relations désignées avec un autre homme”. La deuxième condition apparaît dans la préférence accordée aux femmes de mauvaise réputation plutôt qu’à celles reconnues vertueuses. La troisième condition complète la précédente, puisqu’elle témoigne de la haute estime accordée “aux putains”, et enfin la quatrième, dans sa tendance manifeste, requiert le désir de sauver la femme aimée.
4Freud déterre, au-delà de ces figures de femmes, la prééminence de la mère et souligne le caractère paradoxal de la troisième condition – l’amour pour les putains – au regard d’une telle source amoureuse. Et pourtant, c’est ce caractère d’opposition qui l’incite à se pencher davantage sur cette configuration mystérieuse, dont seul le clivage permet de saisir les soubassements. Il faut, dit-il, remonter à une période de la vie où pour la première fois, le garçon acquiert une connaissance assez complète des rapports sexuels. “Des informations brutales, qui tendent sans déguisement à provoquer mépris et révolte, le mettent alors au fait du secret de la vie sexuelle, détruisent l’autorité des adultes qui s’avère incompatible avec le dévoilement de leur activité sexuelle. […] Il est un corollaire qui manque rarement aux « explications sexuelles » : c’est la connaissance de l’existence de certaines femmes qui font un métier de l’acte sexuel et sont de ce fait l’objet d’un mépris général. Ce mépris ne peut qu’être étranger à la pensée du garçon ; il n’éprouve à l’égard de ces malheureuses qu’un mélange d’attirance et d’horreur.”
5Cette relecture m’avait surtout rappelé la tendance paradoxale de certains hommes à s’attacher à des femmes qui, remplissant ces singulières conditions, suscitent une puissante passion et sans doute un mépris concomitant. La survalorisation dont ces femmes sont l’objet peut s’entendre comme le contre-investissement temporaire d’un rabaissement “général” de la vie amoureuse. L’engagement dans une série, une répétition de choix d’objet obéissant aux mêmes critères relèverait donc d’une forme étonnante de fidélité œdipienne, par l’attraction en apparence contradictoire vers des femmes infidèles. Se partageant entre plusieurs partenaires, celles-ci sont en effet hautement désirables, ne serait-ce que par l’extrême jalousie qu’elles déclenchent.
6J’ai très vite associé le texte de Freud au souvenir d’un roman, lu il y a fort longtemps, Une vieille maîtresse de Barbey d’Aurevilly. Dans mon souvenir, l’intrigue romanesque obéissait au schéma freudien classique : un homme, longtemps attaché à une femme possessive et légère – une “putain” –, est déchiré entre cette vieille maîtresse et sa jeune épouse dont il est éperdument amoureux, écartelé entre une femme sans qualité mis à part l’extrême attraction érotique qu’elle exerce sur les hommes, et une autre noble et pure, répondant à toutes les exigences d’une idéale perfection. J’avais conservé l’idée que le héros, Ryno de Marigny, tout en gardant mépris et haine pour sa vieille maîtresse, ne pouvait se défaire de son emprise, si bien qu’il en venait à gâcher sa vie et son avenir, scellant un destin tragique en maintenant, malgré lui, le piège dans lequel il s’était initialement perdu. Il me semblait que le mépris occupait une place essentielle. Je me plaisais à trouver dans ce roman une illustration particulièrement convaincante de la pensée freudienne, et mon projet était d’analyser le roman à l’aune du mépris d’un homme pour une femme. En contrepoint, j’étais tentée de revenir à un autre roman qui, toujours dans ma mémoire, apparaissait en opposition flagrante avec Une vieille maîtresse, je veux parler de La Princesse de Clèves. Elevée dans des principes sévères, Mademoiselle de Chartres épouse sans l’aimer, mais avec le ferme dessein de lui être fidèle, un homme qu’elle estime et qui est éperdument amoureux d’elle, le prince de Clèves. Peu après son mariage, elle s’éprend d’un jeune homme, le duc de Nemours, mais soucieuse de respecter ses vœux, elle se place sous la protection de son mari, à qui elle avoue son émoi. Quand plus tard celui-ci meurt, dans la tristesse de la croire infidèle, la princesse de Clèves, qui serait libre de convoler avec le duc de Nemours, renonce à cet amour par fidélité à cet époux et s’ensevelit dans une retraite précoce. Cette fois, mon argument était de sonder l’irréductible respect d’une femme pour un homme grandement estimé mais non aimé.
7A vrai dire, je me sens assez confuse de m’être laissé emporter par un schéma aussi caricatural – une confrontation simpliste entre le mépris de l’homme et la haute estime de la femme pour le sexe opposé ! Mais si j’exprime cette confusion, c’est parce que le renversement de point de vue me paraît particulièrement attendu dès lors qu’on s’engage dans les réseaux compliqués des liaisons amoureuses et donc de la différence des sexes. La relecture attentive des deux romans a tôt fait de dissiper mes constructions anticipatrices, et pourtant je n’ai pu me défaire de ce projet, peut-être parce que, dans ce mouvement de poursuite, c’est aussi le récit d’une méprise qui apparaissait – un peu comme dans une analyse, où les changements de point de vue sont de puissants moteurs.
8En premier lieu, il y a un élément de ressemblance étonnant entre ces deux livres. C’est l’organisation similaire autour d’un couple de femmes : Madame de Chartres et sa fille, la princesse de Clèves ; Madame de Flers et sa petite-fille, Hermangarde de Marigny. Les deux figures tutélaires – figures maternelles – offrent des points d’appel vers lesquels convergent l’attachement des jeunes femmes, certes, mais aussi l’attraction des jeunes hommes. Si le prince de Clèves se présente comme un double masculin de sa belle-mère, Madame de Chartres, c’est une attirance autrement puissante et compliquée qui s’empare de Ryno de Marigny pour la grand-mère de sa fiancée. Cependant, chacune de ces femmes assure des positions contrastées quant à la sexualité : en héritière des Lumières, Madame de Flers se veut curieuse, tolérante, prête à se laisser séduire pour peu qu’un discours l’enchante par sa sincérité aventureuse ; mais Madame de Chartres, elle, prône une grande suspicion vis-à-vis des hommes et de l’amour ; d’ailleurs, à l’instant de sa mort, et n’ignorant rien de l’inclination de sa fille pour le duc de Nemours, elle la conjure de se reprendre : “Si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j’espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes”, lui dit-elle. En écho, identique, le prince de Clèves, blessé à mort par sa conviction d’avoir été trahi par sa femme, lui déclare : “Je mourrai […] mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et qu’après m’avoir ôté l’estime et la tendresse que j’avais pour vous, la vie me ferait horreur.”
9De cette double mort et de ces principes qui ne laissent à l’amour et à la sensualité qu’une place misérable, puisqu’ils sont d’emblée disqualifiés par un dédain, une méfiance et un mépris grandement affirmés, la princesse de Clèves conserve un héritage pesant : le sacrifice des plaisirs sexuels au nom de leur incompatibilité avec la tendresse et l’estime, le renoncement au bonheur d’une passion amoureuse partagée, sont les seules voies qu’elle peut emprunter, croyant ainsi, par la force de son identification à ses objets morts, conserver le respect d’elle-même dont seul un idéal de privation permet d’assurer le maintien. Mais l’amour du duc de Nemours – qui ne perd rien en grandeur – dévoile chez la jeune femme l’intensité de la sexualité et de ses effets. La princesse se défait de l’indifférence où l’avait laissée son mariage pour éprouver la force et le trouble de l’attraction amoureuse. Ce faisant, la sexualité porte violemment atteinte à la sérénité prônée par sa mère, à cet état sans éclats d’absence d’excitation qui constituerait l’idéal de la vie d’une femme. Idéal narcissique s’il en est, puisqu’il promeut l’évitement des modifications déterminées par l’autre et dénonce, méprise la sexualité, non pour se confondre, selon une dévaluation moralisante classique, avec le péché, mais pour menacer cette sérénité hautaine que garantit une formidable protection narcissique.
10Le refus de la princesse de Clèves de se rendre à l’amour du duc de Nemours, avant mais tout autant après la mort de son mari, n’en fait pas une héroïne prude ni frigide : elle ne craint l’aveu de sa passion ni à son époux, ni à son prétendant. C’est même l’épreuve de sa sensualité exacerbée qui donne à son renoncement sa tragique immensité. Et il est probable que cette mesure-là, sa mère ne l’a pas prise : veuve très tôt, et décidée à le rester, il semble qu’elle ait gagné à cet état la tranquillité à laquelle elle aspirait. La princesse de Clèves, elle, ne se défait pas de ce joug maternel : il lui faut se montrer à la hauteur des exigences de sa mère, et c’est une contrainte d’autant plus puissante qu’elle est sans doute nourrie par la culpabilité inconsciente de l’avoir trahie et fait mourir, comme le prince de Clèves a voulu le lui faire croire pour lui-même. Double mort, double crime dont le renoncement à la vie – jusqu’à en mourir – s’offre comme châtiment irréductible.
11Un pas de plus peut être franchi alors : si la retenue et le renoncement qui l’ordonne provoquent immanquablement le respect, c’est leur absence qui suscite le mépris. Le libre cours laissé aux fantasmes de désir et à leur satisfaction serait donc à l’origine du mépris : pas de frein aux mouvements pulsionnels, pas de latence, pas de détour, pas de prise en compte des interdits, voilà qui pousse au rabaissement de l’objet sexuel et au renversement de ce rabaissement en idéalisation. Il y a là une sorte d’emboîtement inévitable : le mépris de la satisfaction des désirs – au sens que l’on donne au mépris du danger – engendre estime et respect. L’obéissance aux mouvements pulsionnels engendre le mépris pour l’objet et pour le moi, car il s’agit généralement d’un système en miroir excessivement tyrannique et contraignant. On peut alors rapprocher la réaction de la princesse de Clèves des propositions de Freud concernant l’échec devant le succès : la mort de son époux comme celle de sa mère permettent à la princesse de réaliser tous ses rêves ; plus d’obstacle à la noble passion amoureuse qui la lie à Nemours, la voie est ouverte vers le plaisir, voire le bonheur. Et pourtant elle refuse, et les raisons qu’elle avance auprès de Nemours peuvent tout à fait être déterminées par l’effroi d’une réalisation de désir qui, une fois levé l’obstacle externe, se heurte à des pressions internes autrement despotiques. Epouser Nemours serait trahir le prince de Clèves, bien sûr, mais surtout trahir la mère. Et à cela, la princesse de Clèves ne peut sans doute se résoudre. Son triomphe ne lui est pas pour autant retiré : il lui reste un triomphe masochiste qui préserve la pérennité d’un amour idéal, car la crainte est vive que sa liaison avec Nemours ne résiste pas au mariage (ni à la sexualité ?).
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13En 1912, dans “Sur le plan général des rabaissements de la vie sexuelle [1]”, Freud écrit : “Je pense que la condition de l’interdiction dans la vie amoureuse de la femme est assimilable au besoin, chez l’homme, de rabaisser l’objet sexuel. Tous deux sont des conséquences du long délai qui intervient entre la maturité et l’activité sexuelles et est imposé, au moyen de l’éducation, par la civilisation. Tous deux cherchent à supprimer l’impuissance psychique qui résulte de la non-confluence des motions tendre et sensuelle. Si les mêmes causes ont, chez la femme et chez l’homme, un résultat si différent, peut-être pouvons-nous nous référer à une autre différence dans le comportement des deux sexes. La femme civilisée ne transgresse généralement pas l’interdit portant sur l’activité sexuelle pendant la période d’attente et ainsi s’établit chez elle la liaison étroite entre interdit et sexualité. L’homme, lui, enfreint la plupart du temps cet interdit, sous la condition du rabaissement de l’objet et, dès lors, sa vie amoureuse comportera cette condition.”
14On peut tout à fait illustrer cette proposition par le roman de Barbey d’Aurevilly, Une vieille maîtresse, roman scandaleux s’il en fut à l’époque, même s’il n’a pas connu le succès à venir de La Princesse de Clèves : ici ce n’est pas une femme déchirée par l’amour de deux hommes, c’est un homme qui s’égare entre deux femmes. Si le roman conte l’amour pour une putain dans toute sa force négative, il montre paradoxalement les soubassements de ce rabaissement en découvrant, dans la progression du récit, la générosité et l’amplitude d’un lien dont seul l’amour d’une mère pourrait se reconnaître le rival.
15“La señora Vellini n’était plus jeune et n’avait jamais été jolie. […] elle n’était pas belle, non jamais ! Mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté chez les autres ! […] Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu.” C’est sans doute parce qu’elle condense plusieurs figures que la Vellini (on ne connaîtra jamais son prénom) possède une si grande puissance d’attraction : androgyne et extraordinairement féminine tout à la fois, elle tient son pouvoir de la sexualité qu’elle incarne ; mère mortifère et intensément aimante, elle scelle des liens insondables et intouchables. Le pacte de sang qu’elle impose à son amant est indéfectible, en dépit de la haine féroce qui, autant que leur amour d’antan, les unit irrémédiablement.
16De manière un peu hâtive, on pourrait assigner à la Vellini une fonction diabolique : elle représente la sexualité et ses démons, mais en même temps, elle révèle les qualités les plus profondément enracinées de la féminité maternelle, tolérante à tous les excès, pardonnant toutes les trahisons et tirant de cette acceptation absolue l’immensité de son emprise. Si la Vellini peut devenir objet de mépris, c’est justement parce qu’elle ne renonce à rien. Elle est capable d’une infinie patience, elle s’enferme en elle-même et s’abîme dans sa tristesse, mais elle attend toujours et elle est toujours présente malgré ses comportements apparents de femme volage et vénale. C’est là que se tend le piège : au-delà du personnage méprisable, sa possessivité tient dans ses griffes son objet d’amour et ne le lâche pas.
17Un autre personnage de femme, faussement secondaire, est le reflet inverse de la Vellini : Madame de Mendoze, jeune, belle et noble, a, elle aussi, été passionnément aimée par Marigny, qui s’en est cependant vite lassé. La figure fantomatique, dévorée par le désespoir d’un amour perdu, de Madame de Mendoze hante le roman, comme l’incarnation la plus excessive d’un destin masochiste. Elle est, en quelque sorte, le double – mort – de la Vellini, mais cette fois pris dans les filets d’un triomphe mélancolique. Il est sûr qu’une forme de mépris l’accompagne : une telle exhibition des ravages de la passion justifie la critique implicite que ses comportements appellent, car un si grand mépris de soi, un si violent mépris de la vie, un mépris aussi obsessionnel des convenances et de la contenance, se condensent pour donner à ce personnage une image misérable et peu digne, comme si, en effet, un abandon radical du respect de soi ne pouvait, au nom d’une passion amoureuse, que se heurter à une absence totale de reconnaissance et d’admiration. Madame de Mendoze n’est pas la princesse de Clèves !
18Mais le grand portrait de femme, celui qui surplombe les autres, c’est celui de Madame de Flers, la grand-mère d’Hermangarde : curieuse, patiente, ouverte, sage, dont la féminité traverse le temps, sans doute du fait de son immense capacité à accepter l’imprévu, peut-être parce qu’elle a été l’objet d’un grand amour, probablement parce qu’elle incarne la séduction au sens plein du terme (elle séduit et elle est séduite). C’est à Madame de Flers que Ryno de Marigny conte sa passion pour la Vellini, et la nuit complice qui rassemble la vieille dame et le jeune homme comble l’un et l’autre d’excitation et de félicité : une rencontre exceptionnelle absout Marigny de son passé sulfureux, pour sa franchise et l’authentique sincérité de ses confidences. Ainsi, aux yeux de Madame de Flers, il reste digne de devenir l’époux de sa petite fille.
19Hermangarde de Polastron, marquise de Marigny, aurait pu être l’héroïne de ce roman. Belle et passionnée, jeune et riche, ses qualités pourtant ne construisent qu’un personnage banal : celui d’une noble jeune fille séduite et trompée par un mauvais garçon, illustrant la classique attraction de la vertu pour le péché. Curieusement, cette jeune femme un peu plate à force d’être si idéale, et qui pourrait représenter le masochisme féminin, est celle qui manifeste aussi de la manière la plus coupante le mépris qu’elle éprouve pour l’homme faible qu’elle découvre en Marigny. Sa position se dévoile à la fin du roman, lors d’un ultime dialogue avec son mari :
20“Ah, s’écria Marigny, […] j’ai été bien coupable, bien entraîné, mais je n’oppose à cela qu’un mot vrai : je t’aime ! Est-ce que ce mot-là, dit comme je le dis – et il le disait avec la séduction d’un amour sincère – ne peut donc pas tout effacer ?
21– On n’aime pas deux femmes, répliqua-t-elle […].
22– Mais, répondit-il, la tenant toujours bien de ses deux bras. Je n’en aime pas deux, je n’en aime qu’une, Vellini n’a que les souvenirs, mais toi tu as l’amour.
23– Tant pis, alors, dit-elle sans amertume, se levant toute droite dans les bras de Ryno, inexorable comme la justice, triste comme les derniers mots du destin. Il vaudrait mieux qu’elle eût tout, vous pourriez m’oublier, moi qui n’ai pas de souvenirs de dix ans pour vous captiver ! Vous ne souffririez pas comme je souffre. Vous ne sauriez pas à votre tour ce que c’est que l’amour sans l’espoir et sans la confiance, car, Ryno, je ne vous crois plus.”
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25Le mépris n’est pas un concept analytique. Il s’oppose à l’estime, à l’admiration et encore au respect, mais ne compte pas dans les couples d’opposés qui fondent l’ambivalence de l’amour et de la haine. Il pourrait être à la haine ce que l’indifférence est à l’amour, parce qu’il est fortement drainé par les courants narcissiques. La proximité du mépris et de la méprise souligne le fait de “ne pas prendre” ce qui pourrait être appréhendé, vu ou connu. Ainsi le mépris est un mouvement qui consiste à ne pas prendre en considération, notamment, une personne humaine. La méprise, elle, relève d’un mal vu, ou d’un mal entendu, au sens de l’erreur, et il est possible que sa composante inconsciente soit plus facilement saisissable (même si les motifs en échappent) que dans le mépris, lui dont on peut penser qu’il s’actualise davantage dans un comportement. S’il s’approche du déni – et peut-être plus précisément du déni d’altérité –, il s’en différencie nettement par sa connotation singulière : dans le registre des relations, il témoigne d’une volonté de se différencier à tout prix de l’autre, en adoptant une position de supériorité, de dédain, ou encore de raillerie ou de moquerie. Il implique donc un rabaissement de l’objet qui apporte de forts bénéfices narcissiques. En même temps, l’autre est absolument nécessaire, comme dans la haine : l’interlocuteur méprisé est toujours présent, qu’il soit réellement interpellé ou mentalement projeté. C’est à lui que sont adressés les mots bien sûr, mais aussi le regard, le ton, la posture exprimant le jugement négatif et hautain. Tel est le paradoxe du mépris : il refuse de voir l’autre et en même temps exige sa présence pour assurer le pouvoir du moi.
26Dans la grammaire compliquée des mouvements amoureux, le mépris tient à une procédure manifeste de désinvestissement qui affecte le narcissisme de celui qui en est l’objet : c’est bien ce que fait Hermangarde en refusant tout lien sexuel avec son époux infidèle. La défaillance de l’autre, à l’origine de la déception, appelle le mépris ; l’intolérable reflet du moi offert par l’autre et la reconnaissance d’une méprise convergent dans une déqualification de l’objet, antérieurement admiré. Ce n’est donc pas chez Marigny, contrairement à ce que je pensais, que le mépris se découvre. Chez lui, le désenchantement de son amour pour la Vellini suscite davantage la tristesse, l’ennui, la colère ou le désarroi.
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28Je voudrais donc dégager deux grandes intrigues qui nourrissent peut-être tous les germes du mépris. J’ai déjà évoqué, à propos d’Hermangarde de Marigny, les potentialités masochistes de son personnage. Celles-ci suggèrent une interprétation possible de son rôle : comment ne pas penser, en effet, qu’Hermangarde a été traitée comme un petit enfant à qui la réalité de la vie doit être cachée, qui doit rester innocent, aussi longtemps que celle-ci ne s’impose pas à lui, ravivant alors impuissance et détresse ? Comment ne pas penser que la princesse de Clèves a, elle aussi, été traitée en enfant, dans l’organisation hautement maîtrisée de son mariage, et que l’interdiction jetée par Madame de Chartres sur son amour pour Nemours la ramène, une fois de plus, à cette place d’enfant vertueuse à qui l’accès aux plaisirs de la sexualité doit être fermé ?
29Dans les deux romans, les partenaires au sein des couples s’échangent comme dans un ballet, et des configurations se dessinent à côté des protagonistes majeurs que sont les héroïnes. Dans La Princesse de Clèves, le couple formé par sa mère, Madame de Chartres, et par son mari, le prince de Clèves, accorde la rigueur d’une morale intraitable et ses effets meurtriers. Dans Une vieille maîtresse, Madame de Flers et Ryno de Marigny offrent une autre image de couple, plus libertine et incestueuse, dont la complicité explicite s’exerce au détriment de leur commun objet d’amour. Au sein de ces configurations, n’est-ce pas, d’abord, la petite fille qui, au-delà de la survalorisation qui la travestit, est soumise à un mépris – insu – de la part de ces couples, avertis, eux, de la sexualité et de ses dangers ?
30On peut alors s’interroger sur l’identification de ces jeunes femmes au mépris dont elles ont été l’objet. Elevées – avec quelle passion – par deux femmes au caractère particulièrement affirmé, la princesse de Clèves et la marquise de Marigny demeurent, l’une et l’autre, aliénées au discours maternel. Qui a imposé à la princesse de Clèves une fidélité inébranlable à son époux mort, sinon sa mère ? Qui a trompé Hermangarde, qui a organisé sa méprise à propos de son mari sinon sa grand-mère, complice et bienveillante ? A quelle emprise sont-elles soumises, l’une et l’autre, sinon à l’emprise de femmes-mères dont elles ne sont, l’une et l’autre, que le prolongement identificatoire d’une idéalité implacable ? De quelle cruauté sont-elles les victimes, sinon de la cruauté de deux veuves magnifiquement aimées par des hommes qui leur ont été fidèles jusqu’à la mort ? Fallait-il donc que ces veuves conservent seules cette place unique de femmes désirées et aimées, en détournant leurs descendantes d’un bonheur analogue ? Chemin faisant, les interprétations se croisent et se densifient. Le mépris des femmes pour les hommes, parce qu’ils font valoir avant tout le désir et sa satisfaction, reviendrait à un mépris pour les femmes elles-mêmes, pour les femmes-enfants, bien sûr, mais aussi, au-delà, pour les mères.
31La déception tient, finalement, à l’écart entre la rigueur que ces mères (ou grands-mères) ont imposée à des filles et la faiblesse dont elles ont fait preuve à leur propre égard. Ainsi il manque à ces deux filles une figure de père, séducteur et aimant, susceptible d’atténuer la violence d’un surmoi [2] essentiellement héritier d’une seule figure parentale. Comme si l’identification au père et à la mère, si nécessaire, restait difficile, sinon impossible, si bien que c’est dans l’enclos maternel que les désirs de femme s’aliènent. Ni la princesse de Clèves ni la marquise de Marigny ne sont un tant soit peu aimées de leur surmoi. C’est ce qui les pousse à exercer sur elles-mêmes un pouvoir autodestructeur qui les conduira toutes les deux à une fin précoce.
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33Avant de terminer, je voudrais revenir à une autre configuration, présente dans les deux romans et dont le caractère central peut nous éclairer. Il s’agit d’une part de la scène imaginaire, construite à partir d’une méprise qui fait croire au prince de Clèves que sa femme lui est effectivement infidèle, puisque par un jeu d’ombres et de lumières, il est convaincu que Nemours a passé, par deux fois, une nuit entière auprès d’elle. Il s’agit d’autre part, dans le roman de Barbey d’Aurevilly, d’une scène sexuelle violemment érotique, entre Marigny et la Vellini, à laquelle Hermangarde assiste mais qu’elle n’évoque qu’à travers le délire et la fièvre qui s’emparent d’elle immédiatement.
34Aucun analyste ne récusera le fantasme sous-jacent à ces deux scènes : en l’occurrence, il se retrouvera en paysage connu, puisqu’il s’agit, dans les deux cas, de productions déterminées par un fantasme de scène primitive parfaitement orchestrée – trois personnes, l’étreinte d’un homme et d’une femme, un troisième qui regarde. Ici encore, la distribution des places n’est pas la même dans les deux romans : la princesse de Clèves occupe la place de l’amante de Nemours, et c’est le prince de Clèves qui regarde (par les yeux de son guetteur) ; la marquise de Marigny, elle, reste derrière la porte, comme l’enfant exclu de la chambre parentale. Mais ces distributions en elles-mêmes n’ont pas grande importance : ce qui compte, c’est effectivement cette scène primitive qui traverse les deux romans et qui constitue l’enjeu majeur de leur évolution. Elle renvoie bien sûr à la sexualité infantile, à la place première de l’enfant en détresse et de son excitation face au spectacle sexuel : si l’enfant est solitaire, débordé et démuni tout à la fois, c’est du fait du mépris dans lequel il est tenu (ou se représente tenu), dans une scène (un fantasme) où sa présence n’est pas prise en considération.
35Lorsque Freud évoque le mépris de l’enfant découvrant la sexualité parentale – et surtout maternelle –, il ne l’inscrit pas encore dans la répétition et le renversement de ce qui a pu précéder cette découverte. Le mépris pour la mère relève pourtant d’un changement de position : d’objet méprisé, l’enfant devient sujet méprisant. Mais ce qui importe surtout, c’est la liaison du mépris avec la sexualité et son essence, et donc aussi avec la mort. Qu’il s’agisse d’une mort réelle ou d’un renoncement si puissant qu’il écarte de la vie, ils apparaissent l’un et l’autre comme effets d’une punition radicale : pour la princesse de Clèves et pour la marquise de Marigny, la transgression sexuelle doit implacablement être payée par un sacrifice, celui justement de la sexualité et de l’amour. En s’identifiant à leur objet mort – la mère –, elles le laissent triompher, elles laissent son ombre tomber sur leur moi, elles abandonnent l’appétence et le goût pour la vie. Leur mépris pourrait leur apporter une sorte de revanche, mais en vérité, il n’offre qu’une misérable consolation – ni plaisir, ni jouissance véritables, sauf éphémères, transitoires, très vite débordés par l’amertume. En ce sens, le mépris pourrait constituer aussi une méprise : il se trompe d’objet, il se trompe d’adresse, il revient en force sur le moi lui-même, assailli par les fantômes d’objet défaillants et déceptifs, en dépit des efforts acharnés pour défendre leur idéalité.