Jacques Ferrandez, ou la légèreté profonde
- Par Thierry Fabre
Pages 155 à 160
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.022.0155
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- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.022.0155
1Avec son regard doux et son air de ne pas y toucher, Jacques Ferrandez a développé un art peu commun de saisir l’instant. Il suffit de feuilleter ses Carnets d’Orient [1] pour s’en rendre compte. Il voit et capte au premier coup d’œil ce qui fait une ville, ses métiers, ses paysages et ses personnages, qu’il croque avec une généreuse gourmandise. Le sens du détail, du motif et de la couleur donne à ses aquarelles et à ses dessins une touche qui se reconnaît immédiatement. Comme Hugo Pratt, qu’il a accompagné dans les Balades de Corto Maltese en Bretagne [2], Ferrandez donne aux visages et aux lieux un caractère. C’est un immense bonheur de suivre ses traces sur le chemin de Damas et de partager son Voyage en Syrie, à Istanbul ou à Alger. Si l’on ne connaît pas une ville ou un pays, c’est la meilleure façon d’y entrer, de goûter la saveur et l’intensité d’un lieu. Chaque fois, une relation de complicité est créée. Et si l’on connaît bien les villes et les paysages qu’il traverse, c’est une joie plus grande encore ! Les vapur d’Istanbul, le Balikpazari de Besiktas, la baie d’Alger, l’hôtel Aletti ou le quartier Belcourt trouvent dans ses images un écho qui éveille la mémoire et vous replonge immédiatement dans l’univers intérieur de ces lieux.
2Ce qui frappe dans le regard de Jacques Ferrandez, c’est une forme de fraternité qu’il sait créer. L’univers de l’autre rive ne lui est pas étranger, bien au contraire, il fait pleinement partie de son imaginaire, de sa façon de voir le monde. Venu d’Alger, sa ville natale, et parti très jeune, au moment de l’indépendance de l’Algérie, il n’a jamais entretenu une forme de nostalgie pied-noire. Il suffit de lire sa magnifique série qui renoue avec l’histoire de ce pays pour s’en rendre compte : Djemilah ; L’Année de feu ; Les Fils du Sud ; Le Centenaire ; Le Cimetière des Princesses ; La Guerre fantôme ; Rue de la Bombe ; La Fille du Djebel Amour et Dernière Demeure, qui est sorti en 2007. Chaque fois l’exactitude est au rendez-vous, une exigence de documentation historique, un travail sur soi pour tenter de voir et de comprendre, et surtout le plaisir de faire partager, de raconter en images la complexité des liens qui se sont créés et la violence des déchirements produits par l’histoire. La préface que le génial humoriste Fellag donne à ce dernier album en est une magistrale illustration, intitulée “Le miroir de la mémoire commune”. Fellag ne dissimule rien des violences ni des tortures de l’occupant français, et pourtant, comme il le souligne à propos de son ami Ferrandez : “Lui et moi nous sommes des frères reliés à la même matrice mémorielle.
Maroc, avril 2006
Maroc, avril 2006
Alger, le Bardo été 2003
Alger, le Bardo été 2003
Syrie, printemps 1999, la moto dans la maison
Syrie, printemps 1999, la moto dans la maison
Damas, le café Nofara
Damas, le café Nofara
3Face à face, chacun de son côté, nous regardons les mêmes choses aux mêmes moments. Deux frères qui voient l’Histoire se faire au détriment d’eux, sans eux, incapables d’arrêter son cours ou de glisser un grain de sable pour en arrêter les rouages. Alors on dessine, on fait rire, on fait rêver pour mettre du baume sur « tout ça ».”
4Cette part de rêve n’a pas cessé d’accompagner l’œuvre de Jacques Ferrandez. Héritier des carnets de Delacroix au Maroc, il compose par petites touches une Méditerranée imaginaire qui devance le réel et ainsi le préfigure.
5Les dessins inédits de ses Carnets, qu’il nous invite ici à découvrir, sont un des signes de sa faculté à rêver le monde pour le faire exister.