L'expérience du monde
Pages 150 à 158
Citer cet article
- PEILLON, Catherine,
- Peillon, Catherine.
- Peillon, C.
https://doi.org/10.3917/lpm.021.0150
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- Peillon, C.
- Peillon, Catherine.
- PEILLON, Catherine,
https://doi.org/10.3917/lpm.021.0150
1Qui dit musique dit humains, codes, expressions et, depuis longtemps déjà… mélanges.
2Aujourd’hui la sono mondiale engendre les croisements les plus entêtés, les plus insolites (flamenco arabe, japonais, rock et musique baroque, rap en dialectal…), c’est le cross-over, souvent inventé de toutes pièces, objet de spéculation marketing mais aussi fruit de croisements réels. Tout influence, tout bouge et tout se déforme dans le déplacement, tout se meut et se transforme.
3Il y a un peu plus d’un siècle sont nées avec l’industrialisation les musiques urbaines : du tango, du rébétiko, du fado au chaâbi, sous les pressions conjuguées des exodes, des migrations, du déracinement et de la misère.
4Aujourd’hui d’autres musiques se font, se croisent à une vitesse accélérée, au rythme de la technologie et de la mondialisation. A la une du New York Times récemment, le rap iranien d’Hypernova à la conquête de New York, ailleurs des tchatcheurs tziganes, du rap musette, des tarentelles électroniques… La musique dit-elle autre chose qu’elle-même ?
Écoute le monde
5Depuis trois ans, l’équipe du Dock des Suds à Marseille organise un rendez-vous annuel des musiques du monde : Babel Med Music. Sous la forme d’un salon, la manifestation réunit près de 1 500 professionnels sur une surface d’exposition (une centaine de stands regroupant la plupart des métiers de la filière – labels de disques, entrepreneurs, agents, tourneurs, institutions, etc.), mais aussi, à la façon d’un véritable festival ouvert au grand public, une centaine d’artistes du monde entier pour une trentaine de concerts découvertes. Viennent se greffer sur cette dynamique des conférences, des rencontres, des projections cinématographiques, des remises de prix, des réunions annuelles… Bref, Babel Med devient un événement structurant et incontournable.
6“Ecoute le monde”, noté en marge du titre de la manifestation, donne le ton. Expression de la diversité culturelle, réflexion sur le respect et la connaissance, leviers du “vivre ensemble” pour le principal partenaire, le conseil régional PACA, “seuls le dialogue et l’échange sont en mesure de contribuer à la lutte contre tous les replis sur soi, les réflexes identitaires et les tentations communautaristes” (Michel Vauzelle, éditorial du catalogue Babel Med 2007).
7En quelques mots, le président de la plus méditerranéenne des régions de France a tout exprimé des problématiques, dilemmes et désirs qui font notre quotidien et hantent nos imaginaires.
8La pensée de midi a contribué à cet éclairage le samedi 31 mars 2007 en réunissant autour d’une table ronde intitulée “Alger, Beyrouth, Istanbul, Marseille, création musicale contemporaine et nouvelles scènes urbaines” cinq intervenants – chercheurs, journaliste, artiste –, témoins privilégiés de l’essor musical de ces quatre grandes villes méditerranéennes. La rencontre, animée par Thierry Fabre, se donnait pour objectif de “tenter de mieux comprendre comment la musique fait une ville et une ville sa musique […]. Que savons-nous réellement de ce qui se passe à Alger ou à Beyrouth, à Istanbul ou à Marseille ? […] La pensée de midi a fait des villes de la Méditerranée une de ses priorités éditoriales. A travers des numéros sur Alger, Palerme, Athènes et dernièrement Beyrouth (mars 2007), la revue propose chaque fois un portrait inédit, conçu à partir de l’intérieur de ces villes. Cette attention portée au devenir des grandes cités de la Méditerranée a fait naître le désir de concevoir un projet commun avec Babel Med Music. La scène artistique et musicale est en effet aujourd’hui au cœur de ce qui fait une ville.”
9Les intervenants – Daikha Dridi, journaliste algérienne, Zeid Hamdan, musicien libanais, Ali Akay, sociologue turc, Gilles Suzanne, sociologue marseillais, et Alain Hayot, anthropologue, qui plus est vice-président du conseil régional PACA, délégué à la culture et à la recherche – ont tour à tour exposé leur vision de l’interrelation villes-musiques.
10Les grandes villes de Méditerranée sont des lieux d’immigrations et d’influences, qui se renouvellent sans cesse. Elles accueillent, absorbent, mélangent et transforment les exilés, les voyageurs, les étrangers, et recomposent en permanence les identités. Dans ce mouvant et ce pluriel, elles ont forgé leur image, pérenne et changeante. Chacune a sa couleur, sa tonalité en liaison invisible avec son histoire, sa mémoire, ses mythes fondateurs. Marseille, Alger, Istanbul, Beyrouth, quatre cités références, toutes chargées d’histoire, quatre ports où se croisent cultures et économie, dominantes et parallèles, minoritaires et alternatives.
La musique comme rapport au monde
11La vitalité, l’inventivité, la densité des scènes musicales, donnent le pouls des villes. Traversées par la sono mondiale, brassant les grands courants qui ont secoué le XXe siècle et les multiples hybridations, toutes ont développé un rapport original à leurs traditions, populaires, rurales, savantes. Tantôt branchées, tantôt ringardes, ces sources, nées de l’histoire, irriguent en profondeur toutes les formes d’expression artistique, et la musique en particulier, lieu propice aux rêves, à la révolte, à la parole…
12Alger a vécu dans les années 1990 un véritable drame, bâillonnée pendant une décennie de terreur. Nombreux chanteurs tués (Cheb Hasni, le premier martyr, Cheb Aziz, Matoub Lounes…) ou exilés, les créateurs en général entrés en “sidération”, paralysés. Aujourd’hui encore on n’en finit pas de panser les blessures. La digestion n’a pas eu lieu, travail de deuil inachevé, pas encore de recul, juste ce trauma, cette profonde cicatrice face au “génocide culturel”, comme le dira le chanteur Idir. Daikha Dridi en a encore le blues et la colère. Le moral en berne. Daikha Dridi est journaliste. Elle a collaboré aux principaux journaux francophones algériens : Le Matin, Le Quotidien d’Oran, et a récemment brossé dans son livre Alger, blessée et lumineuse (Autrement, 2006, collection “Villes en mouvement”) le portrait du maître Maalem Benaïssa. Pour elle, la musique gnawa, bien que minoritaire, est produite par la ville. Cette musique noire des anciens esclaves est totalement indigène, elle est de la Casbah, des quartiers populaires. Peu connue, car elle n’a pas d’albums pour la véhiculer, elle émerge pourtant grâce aux concerts liés au succès de Gnawa Diffusion en France (dont le leader n’est autre que le fils de Kateb Yacine) et à la personnalité de Maalem Benaïssa. Le maître du goumbri (basse à trois cordes) a créé en 1999 son groupe, le Diwan Erdzayer et fait sortir le gnawa de son cadre strictement rituel. Repoussant les frontières communautaristes, il estime que cette mémoire est autochtone, qu’elle appartient à tout le monde, et il la porte au-delà des limites de son quartier, de sa fonction, de son genre.
13Pour revenir à l’histoire récente, difficile de se laisser réduire au silence quand on sait qu’Alger – comme sa sœur jumelle Marseille – a une tendance surdéveloppée à la “tchatche”. Le rap et le raï s’y sont implantés si facilement ! Les textes fusent, dans la fraîcheur, le désespoir, la dénonciation, le plaisir et la pugnacité du verbe, ils deviennent cultes, on y charge la révolte, la rage, on y célèbre le plaisir d’exister, on y forge la résistance.
14Nombreux sont ceux qui sont passés de l’autre côté de la Méditerranée pour survivre et s’exprimer, comme le groupe Intik (“ça baigne” en argot, et par association “ça baigne dans le sang”). Intik a embarqué pour Marseille, à l’invitation d’Imhotep (architecte sonore d’IAM) au festival Logique hip-hop en 1998. Et c’est d’ici que ces quatre jeunes gens ont continué à dénoncer le couvre-feu, la haine, les morts, les bombes. “Je parle des enfants qui ont été calcinés /et de mes sœurs qui ont été violées.” L’idiome : l’argot algérois, un rap mâtiné de ragga, de chaâbi. Les Hamma Boys, devenus Hamma tout court (nom d’un quartier d’Alger), aussi se sont installés en France. Mais la scène rap locale a résisté également en Algérie. MBS (le Micro Brise le Silence) fait partie des pionniers. Ici aussi quatre jeunes de Hussein Dey, autre quartier populaire d’Alger, potes de lycée, se sont lancés dans un mixage inédit. Au hip-hop urbain de référence, français et américain, ils ont intégré des éléments de la culture arabe. Leurs textes reflètent le malaise de toute une génération d’Algériens, son désespoir, les mots sont un “tremplin à [sa] colère”. En 1997, le premier album de rap algérien “Ouled El Bahdja” (“Les Enfants de la Radieuse”) rencontre un immense écho (60 000 cassettes vendues en quelques mois), les propulse dans une carrière nouvelle. Invités par Beur FM à participer au concert “L’Algérie à Paris”, ils “mettent le feu” et signent presque aussitôt chez une major.
15Aujourd’hui, le rap a explosé sur la scène algérienne. Le “bled rap” s’est développé de manière fulgurante : plus de 1 200 groupes, Les Messagères, MLG (formations féminines), K. Libre, K2C, CT16… dont le critère de qualité vanté sur les publicités assure : “100 % algérien”.
16Mais le son d’Alger, son identité, c’est aussi et toujours le chaâbi. Le chaâbi chante, nostalgique, l’immigration, la souffrance, l’amour, le vin, tout comme le raï et le chaoui. Aujourd’hui, tous ces genres se rencontrent, se mêlent aux vagues reggae et ragga, mouvements liés au phénomène de migrations, aux rencontres entre Arabes, Berbères, Africains, et au mythique modèle jamaïcain…
17En fait les influences font miroir et constellation. Tonton du bled, titre conçu et réalisé en France par les 113, fait tube dans toute l’Algérie ; Rachid Taha et nos maîtres du raï franco-maghrébin font rêver des deux côtés de la mer commune. Le rap d’origine algérienne exporté vers la France a très vite été récupéré par l’industrie du disque, et notamment chez les majors. A partir de ce moment-là, pour Daikha : “C’est mort !” La journaliste voit dans les majors companies une grande machine à broyer les personnalités, à spolier et étouffer l’énergie populaire ; victoire des logiques du show-business et de l’industrie des rêves sur des victimes manipulées. Pour elle, on assiste in vivo à la dégénérescence de l’expression, à la mise en échec de l’émergence d’une scène musicale à Alger.
18Une vraie baisse de moral, logique quand sur le moment la souffrance efface les perspectives et qu’on ne voit pas plus loin que son histoire récente, qu’on s’embourbe dans la douleur, le sang, le ressentiment.
19Mais autour de cette table, on est là aussi pour s’écouter, se comprendre et éventuellement calmer le jeu. Gilles Suzanne, chercheur qui interviendra un peu plus tard sur les problématiques marseillaises, rappelle qu’Alger est très cosmopolite, qu’elle contient plusieurs continents : l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie…, que la mise en embargo de la ville, cet étouffoir épouvantable, n’a pas tué son âme. Que ceux qui sont partis ont continué à vivre ailleurs et à créer. Phénomène qui bien sûr sera évoqué à nouveau au chapitre Beyrouth.
20Un autre élément important et qui échappe souvent aux Occidentaux, ce sont les rapports Est-Ouest qu’entretiennent les régions de la rive sud de la Méditerranée. L’Algérie, très technologique et satellitaire, est branchée sur toutes les scènes arabes. De l’Egypte à la Jordanie, de l’Irak au Liban. On voit aussi des carrières de “stars” s’élaborer en autarcie.
Douleur locale
21Sœur d’infortune, Beyrouth est évoquée à travers le témoignage de Zeid Hamdan, musicien, fondateur en 1998 avec Yasmine Hamdan du légendaire groupe de rock-électro-arabe Soap Kills et du label beyrouthin Mooz Records, organisateur de concerts, stimulateur de la nouvelle scène électro-rock qui émerge actuellement au Moyen-Orient.
22Beyrouth s’est éveillée un matin de juillet dernier avec un drôle de goût dans la bouche, comme un relent de malheur. La guerre ici on connaît intimement. En été en particulier, l’odeur est forte et tenace. La nuit beyrouthine, à peine remise de sa longue clandestinité, se trouve à nouveau “clivée”. Le Liban, qui avait peine à compter 4 millions d’âmes, connaît une nouvelle hémorragie. Beyrouth en particulier, hors cette folle période d’exode depuis le Sud où elle s’est démesurément enflée en accueillant près de 1 million de personnes jetées sur les routes de la misère et de l’errance, a perdu à la suite de cette guerre estivale un grand nombre de ses habitants, qui sont partis en exil. Notamment ceux qui étaient “revenus” avec l’expérience du monde et qui sont à présent repartis…
23Le printemps de Beyrouth en 2005 avait pourtant joué son effet jubilatoire, son effet movida, et la ville s’était sentie parcourue de tous les frissons possibles : du rap à la techno, du hard rock au heavy metal, la house, le punk alternatif, sans oublier la musique traditionnelle arabe, le mouwashah, la pop et la “bubble gum” sirupeuse… La nouvelle scène musicale alternative investissait des lieux étranges : Luna Park, hangars, garages, entrepôts, restaurants indiens… “On se déchaîne plus que jamais.”
24Le hip-hop arabe est un mouvement qui grandit, qui émerge de toutes les régions, des quartiers, des camps palestiniens… Véritable appropriation de la parole par ceux qu’on n’entend jamais, il ne s’agit pas d’un “hip-hop gangster”, il est porteur d’une véritable dimension démocratique, politique, il vient de la rue et ne trouve pour l’instant aucune résonance médiatique. Mais les Libanais de la diaspora (10 millions de personnes) ont distillé l’esprit d’une expression artistique libre, non tributaire du succès à tout prix.
25Selon les moments, explique Zeid Hamdan, Beyrouth se gonfle ou se vide de ses intellectuels, de ses artistes, de ses forces vitales, et laisse la place aux milices. On est toujours dans la radicalisation… d’une folie à l’autre.
26Mais si les chiffres démographiques tendraient à reléguer Beyrouth au rang d’une grande ville de province, la capitale reste un pôle central au Moyen-Orient et continue de jouer son rôle de “prototype” de toutes les modernités.
27La preuve qu’une ville-monde ne tient pas cette qualité de sa taille, mais plutôt de son énergie, de son expérience, de son histoire, de son pouvoir de fascination.
Le modèle de la ville-monde
28Bien sûr rien de comparable avec Istanbul… Quoi que… Ali Akay, sociologue et critique d’art, commissaire d’expositions indépendant, au Musée d’Istanbul Modern et au Akbank Sanat Art Center, traducteur, essayiste, spécialisé dans les effets de la mondialisation sur le développement de l’art et sur les artistes du Sud et du monde de la nuit, rappelle que dans les années 1950 Istanbul comprenait 1 million d’habitants et ronronnait au son des musiques romantiques. A partir des années 1970, la musique “arabesque”, pétrie de misère et de souffrance, émerge, se mélange à la musique indienne, turque, méprisée par les intellectuels et le pouvoir. Puis une nouvelle bourgeoisie crée la musique populaire officielle. Vient la période sombre : deux coups d’Etat en début et fin de la décennie 1980.
29Début 1990, la perestroïka et la chute du mur de Berlin, entre autres, provoquent une nouvelle vague d’immigration en provenance des pays de l’Est (majoritairement des femmes). Sous la pression culturelle des migrants, les mentalités se transforment, on change, on passe notamment et discrètement de la culture machiste méditerranéenne à la “culture de la séduction”.
30“Les stars de l’arabesque se modernisent.” La mégalopole d’un monde globalisé est en œuvre et implique la création d’un “mode de vie pluraliste”. On a besoin de lieux, et de lieux branchés. Il en faut pour les gens à la mode. De nouvelles identités “postmodernes” se dessinent. Transformations identitaires lisibles sous le scalpel de la microsociologie.
31Dans les années 1990 pas un café, pas un bar musical. Deux lieux vont ouvrir en précurseurs : Taksim Night Club, et un bar à jazz sur le Bosphore qui rassemblent bientôt les intellectuels, les artistes, les créateurs.
32Quinze ans plus tard la ville compte 17 millions d’habitants… et 3 000 lieux de musique. Beaucoup de cafés rock, de clubs de jazz, de temples de la musique électronique, de la world music. On assiste à l’apparition en masse du phénomène pop-arabesque, à l’essor de l’expression des femmes. Nouvelles modes dans la société turque. Les lieux, sous l’effet d’une incroyable vivacité, se déplacent dans le temps, investissent toutes sortes de bâtiments, inventent des formes nouvelles. Synthèse, syncrétisme, alliage, la ville se réconcilie avec son héritage, notamment ottoman. La société a profondément évolué. L’économie a redémarré et avec elle, de nouvelles façons de vivre, d’habiter la ville – d’habiter la nuit et le jour –, de nouveaux riches et donc de nouvelles pratiques de divertissement, de nouvelles valeurs.
33De nouveaux fossés sociaux aussi. Même si la nuit stambouliote explose et que toute la ville devient une “fête dominée par la culture pop”. Mais surtout, d’après ce spécialiste des aficionados de la nuit, elle devient le seul “espace démocratique” où riches et pauvres, nantis et marginaux se croisent. On peut entrer dans les bars sans payer, l’offre est pléthorique : bars gays, lesbiens, travestis, toutes les tendances sont représentées et coexistent. La proximité, la chaleur, la musique, l’alcool, tout favorise les rapprochements. La ville se couche tard, et le monde de la nuit génère de nouvelles richesses.
34Les islamistes au pouvoir suivent le cours de ces phénomènes sociaux d’une ville-monde en plein essor, d’ailleurs ils ont pris fait et cause pour la mondialisation, ses modes de vie et ses dérives… Alors que dans le monde arabe, les intellectuels sont le plus souvent contre. Ici la bourgeoisie musulmane, conservatrice, s’est beaucoup enrichie, elle a développé l’idée d’une culture de loisir, d’une “urbanité” nouvelle et s’en accommode.
35Les phénomènes identitaires et culturels alévis, kurdes, soufis, arméniens, grecs, s’expriment à travers la musique, alors que d’un autre côté on assiste au retour à l’ottomanité, valeur étouffée, voire méprisée tout au long du XXe siècle. Sans oublier l’ombre de l’Empire byzantin. On entre dans une phase de restauration des cultures anciennes. L’intérêt de la ville-monde est qu’elle peut tout absorber, tout intégrer. Les tendances sont l’objet de rapports de forces et d’équilibres culturels entre toutes les voix minoritaires. De plus beaucoup sont éphémères. La prédominance s’établit dans le temps, l’impact et la densité d’existence.
36D’après Ali Akay, les groupuscules nationalistes sont comme les “derniers tirs” d’un monde agonisant. On entre de plain-pied dans la modernité globale et ses relations local-global d’une grande complexité, garante d’une certaine liberté d’expression et d’“identités” mouvantes…
Marseille la xénophile
37Evidemment Marseille, comme sa sœur Beyrouth, ne fait pas non plus le poids démographique ! Mais Gilles Suzanne, docteur en sociologie, chercheur et enseignant au laboratoire d’études en sciences des arts à Aix-en-Provence, consacre ses travaux à la créativité artistique de la ville, et a toujours intégré lui aussi non seulement la dimension historique, mais aussi son tempo.
38Il réfléchit sur la grande mobilité des personnes, cette hypermobilité des migrants qui traversent les temps et dont a parlé abondamment Alain Hayot.
39Pour Gilles Suzanne, les circulations viennent “s’encocher sur des scènes dans des villes”, s’expriment et génèrent des productions artistiques à plus long terme. Les cycles historiques, esthétiques, urbains, demandent du temps pour se façonner et devenir lisibles.
40La scène intellectuelle et artistique dans son va-et-vient se recompose en “réaffirmant des choses”. Gilles Suzanne rappelle le code génétique de Marseille, intégrant toujours l’étranger (son mythe fondateur). Le premier numéro de la reparution de Jazz Hot à la Libération en 1945 titrait : “Marseille, nouvelle capitale du jazz”, après avoir été l’une des capitales du music-hall européen dans les années 1930. Mélange de racati local et du jazz des marins américains, elle invente de nouvelles formes, comme dans les années 1980 elle accueillera et inventera à partir du raï, de la musique d’Afrique de l’Ouest, du reggae et des sound systems. Les formes étrangères s’insèrent facilement dans le corps symbolique de la ville, s’ancrent, tout en créant par contrecoup des exacerbations identitaires. C’est dans la même décennie qu’on assiste à la montée du Front national et à celle du refus massif de ce repli sur soi.
41Marseille innove, ce n’est pas un vain mot. Les rappeurs d’IAM sont les premiers en France à utiliser l’idiome national, rompant avec la toute-puissance de la langue anglo-américaine ; les Massilia Sound System travaillent sur la langue occitane, réhabilitent la poésie des troubadours du Moyen Age, l’incorporant peu à peu au reggae jamaïcain, et créent le genre raggamuffin, qui fera fortune bien plus tard, tout en lançant la pratique des sound systems. Dès les années 1970, le terrain était défriché, labouré, notamment avec Jan-Mari Carlotti (l’un des papes de la musique occitane) qui sur des formats modernes créait en occitan. Lui aussi est avant tout inspiré par cette topologie légendaire de la lyrique courtoise. Dans ce même sillage, la scène marseillaise, bien après la période forte du revival, a donné dans les années 1990 les Gacha Empega, puis vers 2000 le Cor de la Plana, un chœur d’hommes fondé par Manu Théron pour un répertoire traditionnel à peine revisité, Dupain et toujours les Massilia et leurs nébuleuses : Oïa Stars, Moussu T, les Chourmettes… et engagé un autre rapport au monde, une culture et une économie alternatives (Mic Mac, Bouducon Production et de nombreux autres opérateurs locaux…). Gilles Suzanne parle de transnationalisme, cette dimension qui opère à partir des Suds. Le choix des majors devient optionnel, les milieux artistiques s’autoproduisent et résistent à l’économie mondiale… Marseille cosmopolite invente, innove, ville ancrée, ville d’histoire qui pourtant perd souvent son souffle, prise en étau entre le centralisme français qui l’étouffe et des politiques municipales culturelles mortifères…
42Vue d’ici, Marseille est un concentré de création.
43Si la scène rap marseillaise conserve toute sa singularité (nouvel album détonant d’IAM, les succès de la Fonky Family, de Troisième Œil, de Carré Rouge, de Prodige Namor, de Psy 4, etc.) et qu’elle est extrêmement célèbre (percée dans l’industrie de masse), sur les 10 000 concerts produits ces dernières années et étudiés par Gilles Suzanne, les concerts de rap sont loin d’être majoritaires. En fait Marseille est massivement rock et blues… Mais dans la plupart des domaines expérimentaux, Marseille tire son épingle du jeu : la scène électronique, interurbaine, a donné de grands noms au genre, de Jack de Marseille à Trouble Makers. Sans parler du raï qui, au contact d’autres esthétiques, a créé et renforcé le rap, le hip-hop, le slam… Ici fleurissent aussi la musique improvisée, la musique contemporaine, les laboratoires électroacoustiques…
44Les flux informels sont importants, créent une forme de résistance à un monde totalitaire.
45Pour Gilles Suzanne, le cerveau marseillais est inventif et synthétique. En termes esthétiques : syncrétisme, iconoclasme, Marseille fait et défait de l’icône, fabrique en permanence de l’authenticité musicale. Et célèbre le cosmopolitisme. Les nuits sont des lieux de croisements ethniques, intergénérationnels. Pendant que s’opère une autre synthèse urbaine. La plus grande salle de concert à Marseille est un quartier, la Plaine, qui favorise l’émergence de ces mondes musicaux, culturels, créatifs, transdisciplinaires.
Entre intégrismes et mondialisation
46Alain Hayot a quitté le calme du laboratoire scientifique pour se lancer dans l’arène politique, son point de vue est donc doublement intéressant, comme si on réunissait enfin recherche fondamentale et recherche appliquée pour cimenter un développement et un épanouissement en synergie entre “la raison et la foi”.
47Pour le “marxiste tendance braudélienne”, comme il se présente lui-même, ce qui caractérise l’histoire urbaine en Méditerranée est l’échange. Pourtant, à la logique du cosmopolitisme (plus complexe que la logique de l’immigration) succède souvent celle du repli, de l’entre-soi. D’ailleurs cet espace de repli est politique et institutionnel plus que social et réel. Mais l’entre-soi est un creuset, les formes de vitalité et de résistance s’attisent, l’appropriation des différences et la recherche de la mixité, la circulation des formes musicales, tissent le front du refus de l’enfermement. L’identité nationale se débat dans la dialectique du repli et de l’ouverture. Entre intégrismes et mondialisation. L’affaire du raï à Marseille dans les années 1980 a manifesté l’ambivalence, le parallélisme entre la montée des logiques de fermeture (Front national) et l’émergence de nouveaux courants musicaux multiculturalistes. Chacun garde en mémoire le formidable impact du festival “Nuits blanches pour la musique noire”…
48Au niveau politique, les bonnes et pieuses intentions euroméditerranéennes n’ont eu qu’un temps. Début du XXIe siècle, “Barcelone + 10”, la messe est dite, ce sera la sécurité au détriment de la circulation, donc contre la culture et le commerce (couple inséparable). Paradoxalement, car la mondialisation est censée pousser à la circulation des biens, des marchandises, des personnes, des valeurs…
49On vit une époque où les villes, organiquement, sont dans une logique de circulation, d’échange, de regard mutuel. Les grands déplacements et les micromigrations agissent alors par capillarité, effet latéral, horizontalité… circulation de modes de vie urbains, modèles de la résistance. Les acteurs politiques mais aussi culturels se mondialisent. L’underground, les avant-gardes aussi. Il s’agira d’utiliser les outils technologiques et médiatiques, notamment Internet, pour pousser à la roue l’échange de vitalité entre créateurs.