Liban : les libertés déchirées
- Par Najwa Barakat
Pages 8 à 13
Citer cet article
- BARAKAT, Najwa,
- Barakat, Najwa.
- Barakat, N.
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0008
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- Barakat, N.
- Barakat, Najwa.
- BARAKAT, Najwa,
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0008
1Le Liban, qu’une nouvelle guerre vient de frapper, pourra-t-il redonner du sens à cette “liberté” qui lui semblait enfin acquise ? Désenchantement d’une écrivain qui n’a plus confiance en un mot au nom duquel s’exerce la violence.
2Je ne suis pas le porte-parole d’un pays, d’un parti, d’un clan, ni d’une communauté. Mais si cette charge m’incombait un jour, pour une raison ou pour une autre, ou ne serait-ce que pour jouer, je pourrais tout au plus être le porte-parole de mon humble personne et courir, de ce fait, le risque réel de commettre une volte-face contre moi-même, reniant ardemment et sans la moindre hésitation une vérité que j’aurais, à peine quelques heures auparavant, fortement affirmée, soutenue, défendue.
3C’est dire que nous, inventeurs de créatures en papier, habitants de pays inexistants, citoyens de mondes imaginaires, voyageant sur les radeaux infortunés de l’écriture, sommes si peu fiables. Voguant au gré des vents qui malmènent les barques de nos sensibilités imparfaites, couvant des volcans assoupis sous les cendres de nos paisibles apparences, nous fuyons toutes les certitudes, contredisons toutes les évidences, abhorrons les vérités absolues, luttons contre les attitudes péremptoires, les positions tranchées, les valeurs qui jugent, les vertus qui tuent.
4Et puis, il y a les mots auxquels nous… auxquels je ne fais plus confiance. Des mots-phares, qui furent longtemps mon pain quotidien, ma boussole et ma substance, se vident de leur sens, mutent, se désagrègent. J’entends le mot “liberté”, et j’ai comme l’impression de percevoir un son creux, une sorte de bruit, l’écho évanescent de quelques syllabes qui se côtoient puis s’entrechoquent.
5Que je le pêche sur les rives dorées d’un Occident fier de l’avoir érigé en valeur suprême, en gardien absolu d’un temple sacré où trône une divinité des temps modernes nommée Démocratie, soi-disant juste et infaillible, ou que je le chasse sur les terres brûlées d’un Orient arabe qui l’exhibe tel un trophée de chasse, une bête inanimée, vidée de ses entrailles, asséchée de tout sens, suspendue sur les places publiques des capitales emprisonnées, portant presque toutes – drôle de coïncidence – le nom place de la Hurriyah (liberté) ou de la Tahreer (libération), cet étrange mot continue à mépriser ma connaissance, à offenser ma conscience. Entre les extrêmes, il n’y a pas de véritable choix. Sans choix, la liberté a-t-elle lieu d’être ?
6Lorsque la réalité dans ce qu’elle recèle de plus barbare, de plus cruel, me frappe en pleine figure et me submerge, lorsqu’elle vainc l’océan pourtant immense de mon imagination et surpasse d’une manière si disproportionnée ma fantaisie créative, mes mots me lâchent. Sans les mots, je ne suis rien. Ma tête, une cruche remplie de poissons morts. Mon cœur, un ramassis de débris et de rouille. Ma voix, un cri calciné sillonnant le champ de mon silence.
7A l’aube des secondes guerres qui frappent mon pays et qui risquent, encore une fois, de s’éterniser, je n’ai pas honte de déclarer que je n’ai plus de résistance, plus de force, mis à part celle d’accomplir les cérémonies d’adieu, de m’emmurer dans un total mutisme, dans l’ultime et désespérée tentative d’entamer enfin mon deuil : laver le corps de mes mots morts, nettoyer leurs blessures, laver leurs membres endoloris et leur rendre, rien qu’un laps de temps, une infime parcelle de leur sens originel, de leur enfance.
8Nombreux seront ceux qui, parmi les miens, me jetteront des pierres – j’en suis certaine – et me reprocheront mon défaitisme, mon repli, mon indignité.
9A ceux-là, je répondrai : mon royaume est peuplé de mots que vous massacrez à longueur de journée, que vous poignardez, piétinez, farcissez de venins d’idées dont vous me gavez sauvagement. A leurs arguments patriotiques, logiques, et peut-être justes, j’opposerai les années de ma vie dilapidées entre les ruines d’une guerre, de guerres subies, imposées. Je brandirai la liste des êtres chers que j’ai perdus, des séquelles de violences incrustées dans ma mémoire, des saletés obscènes qui ont transformé mon âme, ma si jolie petite âme, en décharge remplie d’ombres noires et de cadavres.
10Et je dirai : toi, le Libanais que je suis, comment arrives-tu à rassembler autant de contradictions, à concentrer autant d’antagonismes ? Epris de liberté, capable de te soulever et de refuser toute forme de domination, de tutelle et de tyrannie, tu te soumets le lendemain, rentrant au bercail de tes confessions bien gangrenées. Quand te décideras-tu à choisir le meilleur et non pas le pire ? Jusqu’à quand oscilleras-tu entre modernité et archaïsme, légèreté et fanatisme, ouverture et isolationnisme ? Auras-tu un jour le courage de choisir de t’aimer et d’aimer tes enfants aux dépens de ton chef, de ton clan, de ta communauté, de ta confession ?
11Et comme je sais d’emblée que mes mots n’ont aucune portée et qu’à peine sortis de ma bouche, ils tomberont par terre comme des oisillons mort-nés, je prendrai mon couteau et, par une nuit sans étoiles, je détacherai mon pays de la terre ferme. Je le découperai selon le tracé de ses frontières et vers la mer, je le pousserai. En enjambant les vagues, je monterai dessus. En ramant obstinément, je m’éloignerai de mes voisins, de mes amis et ennemis.
12Seuls tous les deux, dans la Méditerranée bleue, lumineuse et calme. Pas la peine de regarder en arrière. Je verrai bien, en fermant les yeux, l’énorme trou noir que j’ai laissé derrière moi. Un trou béant. Un néant. Puis, une fois la fatigue installée, je m’étendrai sur ma patrie, tanguant au gré des vents de mes souvenirs. Et dans le ciel sans nuages, j’observerai des colonnes de “dates” en plein vol qui, en sillonnant le firmament, viendront me tenir compagnie :
13Le 12 juillet 2006. Le 13 avril 1975. Le 14 février 2005. Le 2 août 1982. Le 24 avril 2005… Je ferai des soustractions, des additions, je me perdrai dans mes calculs, je m’énerverai et je pesterai : Combien ? Combien ?… Puis je reprendrai :
Avril-mai 2006, Beyrouth
14J’y étais et j’y ai cru. Quelle conne ! J’ai cru à la fin du cauchemar. Pour la première fois, seize ans après, l’ombre noire s’éloignait, s’évanouissait. Tout m’accueillait, me parlait. La mer, les gens, le ciel, les rues. La beauté insoutenable d’un paysage de paix retrouvée. J’en pleurais. Une catharsis longuement espérée. L’envie ressuscitée de réapprendre un pays : le mien.
12 juillet 2006
15Victime de la guerre à la télé, je touche la surface froide de l’écran pour m’assurer que je suis de l’autre côté. Ici. Là. Loin. Rien n’y fait. Je suis au cœur de l’image. Dans ses parcelles. Dans ces particules scintillantes qui s’assemblent, se bousculent, assaillent mes yeux, détruisent dans mon cerveau des connexions, des ponts, brûlent des nerfs, des villages, des vies. C’est la moitié d’un petit cadavre carbonisé qu’on brandit face à la caméra. Je regarde le visage de l’homme qui hurle. Je n’entends rien. Je ne comprends pas ce qu’il articule. Je ne devine pas ce qu’il porte entre les mains. Je plonge dans des eaux profondes. Ça m’aide à fermer les yeux, la bouche. Ça calfeutre les oreilles. Ça enlève au corps son poids, son fardeau. Ça dure à peine quelques secondes. Je remonte…
14 mars 2006
16Mon pays est une herbe folle. Hallucinante. Capable du pire, mais du meilleur aussi. Scotchée à la télé, je regarde les miens. La jeune femme enveloppée du drapeau libanais, hissée sur les épaules de son copain, lève deux doigts aux ongles vernis de rouge, en signe de victoire. Belle comme le jour, gaie comme une lumière, elle chante sa liberté à pleine gorge. On ne verra jamais cela dans un pays arabe. Ma fierté touche le ciel. Ma peur joue de mon cœur comme on joue d’un ballon. Il faut y croire. Alors, ça y est ?!
Juillet-août 2006
17Les bombes continuent à pleuvoir, nous couvrant d’une nuit précoce. Le visage de l’ennemi, que je maudis doublement parce qu’il me force tous les jours à le haïr encore plus, noircit l’écran. Il réitère ses ultimatums. Le mot “droit” qui revient sans cesse, écume dans sa bouche. Je répète : d-rrr-oit ! Un mot de plus. Un mot-carcasse vide de sens. Un mot piège. Un mot farce. Un mot chewing-gum. Le droit, d’accord, mais lequel ? Celui d’humilier, d’écraser, de détruire, de tuer ? Celui de punir et d’être impuni ?
18Je le contemple. Ses bottes. Ses tanks. Son rictus froncé, forcé. Ses menaces. Son insolence. Sa lâcheté qui veut se faire passer pour du courage. Sa folie démesurée nourrie de peur, d’arrogance, de sentiment de supériorité. C’est du déjà-vu… Une répétition d’août 1982, en plus hard…
19Pauvre Israël ! Ton insouciance m’horrifie, me glace. Je comprends que tu veuilles ma mort. Mais ça me dépasse que tu veuilles celle de tes enfants. Tu clames haut et fort que tu fais partie du monde libre. Est-ce pour cela que tu marches sans réfléchir derrière tes chefs, militaires fous et sanguinaires, que tu pousses tes enfants dans le précipice de la haine de l’autre ? Ne sais-tu donc pas que le mal engendre le mal et qu’en multipliant les victimes, tu fabriques les futurs bourreaux de tes propres fils ? Victimes d’antan, bourreaux d’aujourd’hui. Quand t’en rendras-tu compte ?…
20Et lorsque les colonnes des dates ailées perdront leur équilibre, bercées par la douceur de ma solitude, balayées par la nuit de ma mélancolie, j’arrêterai de ramer. Et dans un ultime soubresaut, dans un dernier souffle, j’aurai peut-être encore le courage de susurrer à mon oreille, si elle veut bien l’entendre :
21“Ecoute-moi bien, l’oreille. La liberté d’enterrer nos vies, c’est tout ce que l’on nous accorde !”