Le Coran : à lire sans soumission
- Par Youssef Seddik
Pages 50 à 55
Citer cet article
- SEDDIK, Youssef,
- Seddik, Youssef.
- Seddik, Y.
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0050
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- Seddik, Y.
- Seddik, Youssef.
- SEDDIK, Youssef,
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0050
Notes
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[1]
Philosophe et anthropologue, Youssef Seddik a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels, aux éditions de l’Aube, Qui sont les barbares ? Itinéraire d’un penseur d’islam (2005) et Nous n’avons jamais lu le Coran (2006)
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[2]
Voilà que je m’énerve et que je me mets à parler comme Molière dans L’Ecole des femmes : “Ah, que je n’ai de dépit que la loi n’autorise que l’on change de mari comme on change de chemise.” (Toutes les notes sont de l’auteur.)
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[3]
A lire : Jacques Berque, L’Islam au temps du monde (onze essais publiés entre 1975 et 1982 et réédités par Sindbad/Actes Sud en 2002).
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[4]
Coran, sourate II, verset 30.
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[5]
Coran, s. XXXIII, v. 72.
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[6]
Coran, s. XXI, v. 37.
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[7]
Coran, s. XX, v. 115.
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[8]
Coran, s. XXIX, v. 26.
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[9]
Coran, s. VI, v. 79.
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[10]
Cette parole du prophète, un hadith des plus crédibles puisqu’il est classé qûdusî (“saint”, car il provient quasiment, comme le Coran, directement de Dieu), met en scène Muhammad, en présence de nombreux compagnons, visité par un Gabriel incarné qui lui a tenu ce langage : “Qu’est-ce que l’islam ? Et au prophète de répondre : attester qu’il n’y a de dieu que Dieu, célébrer la prière, s’acquitter de l’aumône, jeûner le mois de Ramadan et faire un pèlerinage au moins vers la Demeure pour celui qui en a les moyens. Et qu’est-ce que la foi ? poursuit Gabriel. C’est craindre Dieu, comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, sache que Lui Il te voit. Et qu’est-ce que le Bel-Agir ? C’est quand tu veux pour ton prochain ce que tu veux pour toi-même.” Le récit de ce hadith conclut que l’étrange interrogateur ayant disparu comme par enchantement et se disant satisfait des réponses du prophète, ce dernier informe les siens que “C’était Gabriel venu l’édifier sur sa religion”.
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[11]
Coran, s. IL, v. 14. : “Les Bédouins ont dit : voici que nous avons la foi. Dis-leur : vous n’avez pas la foi ! Dites plutôt nous voici en islam, et la foi n’a guère encore pénétré vos cœurs.”
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[12]
Coran, s. VI, v. 82.
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[13]
Coran, s. II, v. 260.
1Selon Youssef Seddik, “chacun est libre de lire le Coran comme il l’entend”. Une invitation à la tolérance pour un avenir émancipé...
2“Ah, que je n’ai de dépit que le français n’autorise” [2] que l’on traduise “islam” par “soumission”…
3Le sale amalgame est là, sournois, tapi dans les sentes qui conduisent vers cette haute trahison qu’est la traduction. C’est ici qu’il faudra le débusquer, le mettre hors la loi et le “traduire en justice”, en finir avant qu’il n’achève de mettre définitivement la moitié du monde en porte-à-faux avec l’autre moitié, des centaines de millions d’hommes et de femmes fiers usagers d’une culture née libératrice.
4Rompons d’abord, nous, avec cette mauvaise foi qui prend l’islam aux mots de son rituel et de ses dogmes de culte. Jamais ici nous n’en parlerons, et jamais nous n’entrerons dans “une critique” forcément impudique de la soumission aux rites et aux cérémonials, mentaux, gestuels, ou de comportements qui donnent à toute religion sa légitime visibilité. Il s’agit d’une tautologie hissée çà et là à la dignité de la conversation et même à la solennité du débat sérieux. On oublie, en effet, que tout rite et tout culte exigent que l’on s’y soumette. Réduire l’islam à cette trivialité tautologique revient à fuir le vrai débat sur le projet qu’il avait “soumis” au monde et auquel il ne cesse, voilà un millénaire et demi, de se voir opposer une formidable surdité planétaire.
Le Caire
Le Caire
5Jacques Berque [3], à qui nous rendons hommage, a toujours placé son œuvre sous le signe du refus méprisant de la confusion d’abord lexicale entre islam et soumission. Sauf que cet immense et affectueux islamologue, profondément impliqué dans la culture européenne des Lumières et au-delà, dans l’idéal de la Révolution française et de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ne pouvait que montrer, en tant qu’érudit, à quel point le message premier inscrit dans le Coran contenait en fait et sans aucun doute l’abolition d’un vieux monde oppresseur au profit d’un horizon de délivrance. Le tout de ce projet, refoulé au moment même de la naissance de l’islam ou presque, doit aujourd’hui se lire dans ce refoulement même en scrutant les traces et le cheminement qui auraient dû mener à sa réalisation.
6Nous pensons comme Berque. Sauf que, n’étant pas un “hôte chez l’islam” comme il s’était défini lui-même (et en arabe dans le texte : dhaïf-un ’alâ al-islam), étant acteur et citoyen dans cette communauté historique, culturelle et spirituelle, nous tenons à aller plus loin. Il y va de notre responsabilité et de notre devoir.
7Question de méthode avant tout : nous avons toujours lu et lirons toujours le Coran comme nous lisons Platon ou Shakespeare, Kant ou Hugo, Heidegger ou Michaux. Nous n’avons pas les moyens, humains que nous sommes, de faire autrement. Mieux : tout en croyant que le texte révélé du Coran provient du lieu suprahumain, un fidèle musulman, intelligent, ne saurait nous contredire. Sauf que lui, il croit que la parole transmise par Muhammad, qui provient d’un lieu suprahumain, est, de nature, différente de tout autre parole ou texte inspiré, passé ou à venir, et supérieure à eux. Ce dernier point relève de la foi de chacun, et la plus juste pudeur interdit de le contester.
8En ce point précis de la liberté humaine, lisons donc le texte de cette parole qui se dit divine pour qui y croit.
9Tout commence par un étrange dialogue où le Dieu instaurateur de la Création, en un geste d’harmonie établie, va prendre la liberté de brouiller cette harmonie même en créant une nouvelle liberté : la nôtre. Car c’est ainsi et pas autrement que l’humain est venu à être. Nulle autre lecture du Coran, nulle autre exégèse aujourd’hui et depuis toujours consacrée ne permet de comprendre autrement le vif échange entre Dieu et ses anges au sujet de ce dessein. Ces mêmes anges l’ont trouvé si “déplacé” qu’ils n’ont pas craint de le dire à leur Seigneur : “Lors que ton Seigneur a dit aux anges : je m’en vais instituer sur terre un lieutenant, [les anges] ont dit : ainsi donc Tu y institues qui la corrompra et y versera le sang ? […] [Dieu] a dit : Je sais ce que vous ne pouviez savoir.” [4]
10Ce même dessein et son opportunité ont été débattus dans un autre échange, car ils ont été proposés à un autre endroit du Coran à d’autres créatures : “Nous avons proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes le Dépôt de confiance [amâna], tous l’ont refusé et en ont tressailli d’effroi, l’homme seul l’a accepté, combien démesuré et ignare a-t-il été !” [5]
11Dans ce deuxième passage, il y a comme une approche de ce “Je sais ce que vous ne pouviez savoir” opposé dans le premier passage à la candeur des anges objecteurs. Force pour un lecteur d’aujourd’hui de recourir à un langage si actuel qu’il peut en paraître anachronique. Car, quel lecteur parmi nos contemporains verrait autre chose dans ce refus de la part d’entités inanimées, cieux, terre et montagnes, de la proposition divine que la crainte de ces “en-soi” (pour parler comme Heidegger ou Sartre) de se départir de leur “ipséité” et d’avoir la conscience, le “pour-soi”, le désir à jamais demeurant désir ? Rien d’autre en effet ne nous éclaire sur la nature de ce Dépôt de confiance (amâna), offert à tout ce qui est le monde et accepté seulement par l’homme, l’encore absent et qui n’existera que par cette acceptation même.
12A aucun endroit du Coran cela, que l’homme a accepté, n’est explicité. Il est dit seulement ailleurs, dans un verset surprenant, que “l’homme a été créé de la hâte” [6]. Entendez : de sa propre hâte de recevoir l’offre, se méprenant sur son équivoque et ses périls. Le voici du coup placé dans ce lieu de doute, ontologique, dans cette déréliction, pour continuer à parler comme Heidegger, ou, d’ailleurs, comme Jacques Berque quand il explore les dimensions voilées de la pensée coranique.
13Notre analyse est si près du texte que Dieu lui-même y reconnaît que cet Adam ontologique a été, et par définition, un projet “raté” : “Nous avons fait pacte au profit d’Adam mais il a oublié. Et Nous ne lui avons trouvé nulle résolution.” [7] Cet oubli, qui n’est oubli de rien de factuel ou de précis, procédant chez l’homme d’une oscillation perpétuelle entre l’ignorance et la démesure constitutives de son être, sera “corrigé” longtemps plus tard dans la marche de l’histoire métaphorique des prophètes, au prix d’un meurtre originel perpétré par l’un des fils d’Adam sur l’autre, puis d’un déluge emportant tous les récalcitrants à l’idée d’un Dieu unique. Et c’est alors et bien après que l’homme éthique apparaît sous l’aspect d’un Abraham, “imam ou éclaireur” pour tous les hommes, qui va s’inscrire dans cet interstice ténu entre l’ignare et le démesuré.
14Toute l’éthique coranique procède de ce personnage que nul Livre révélé n’a dépeint à la fois ainsi angoissé dans son cheminement parmi les hommes et tout aussi serein quand il se fixe un horizon “d’exil vers le visage de Dieu” [8] ou encore quand il dit : “Voilà que je dirige mon visage vers le Visage de Celui qui a créé à coup de fêlures cieux et terre, marcheur [biaisant] que je suis.” [9]
15C’est donc ce concept hautement éthique du premier “exilé au monde” vers le point d’attraction du visage de Dieu qui doit être le premier sens de ce mot aujourd’hui si galvaudé d’“islam”, sens essentiel et fondatif de l’éthique islamique. A côté de ce sens-là, dont seul devrait être comptable l’homme du “credo foncier” (Ikhlâç) du musulman, pour reprendre encore une fois une heureuse formule de Jacques Berque, il y a certes d’autres sens de ce vocable d’islam encore si étranger ou même étrange à l’Europe. Celui du cérémonial et du rite qu’un fameux hadith, ou parole du prophète, met au rez-de-chaussée de l’édifice de la foi [10]. Et puis il y a enfin un “islam” franchement péjoratif (selon le Coran même), qui est celui de l’erreur et de l’errance là où un humain se dit sûr d’un salut qui ne peut d’aucune façon dépendre de son bon vouloir [11].
Musulmane, Tulza, Bosnie
Musulmane, Tulza, Bosnie
16Dans l’islam, tel ce premier musulman nommé Abraham, qui a eu la foi mais “n’a point habillé sa foi de démesure” [12], qui a douté dans un dialogue avec le Créateur lui-même tout en “maintenant serein son cœur” [13], cet Abraham-là reste l’idéal de tout homme libre, libre de tout ce qu’un autre humain lui dirait de Dieu.
17C’est cette éthique qui permettra à Muhammad, l’ultime prophète abrahamique, d’abolir toute médiation entre les hommes et la divinité. Ni maître ni église ni temple… Comment alors dénier à l’islam d’être un lieu fécond pour une liberté que tous hélas aujourd’hui lui contestent ?