De la vérité sur Internet : un enjeu commun et de nouvelles manières de nommer l'information
- Par Emmanuel Vergès
Pages 151 à 153
Citer cet article
- VERGÈS, Emmanuel,
- Vergès, Emmanuel.
- Vergès, E.
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0151
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- Vergès, E.
- Vergès, Emmanuel.
- VERGÈS, Emmanuel,
https://doi.org/10.3917/lpm.019.0151
Notes
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[1]
Ed. La Découverte, 1994 (rééd. 1997). (Toutes les notes sont de l’auteur.)
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[3]
Inventée par Lawrence Lessig (professeur de droit à l’université de Stanford), cette licence autorise une libre circulation des contenus (voir à ce sujet “Biens communs et espaces communs à l’ère du numérique”, La pensée de midi n° 17).
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[5]
Florence Aubenas et Miguel Benasayag, La Fabrique de l’information, Ed. La Découverte, 1999.
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1La transparence est l’un des mythes forts d’Internet. Fort et persistant. Il tend à faire croire que plus les humains se connecteront à un réseau mondial, plus ils seront informés, plus ils se connaîtront... et moins il y aura de chaos, de conflits et de guerres sur la Terre. “Mieux communiquer, c’est mieux se comprendre”, sous-entend le Web à l’humanité distendue...
2Il n’y a là rien de nouveau : comme l’analyse Armand Mattelart dans L’Invention de la communication [1], un tel mythe existait au Moyen Age, avec la mise en place des premières voies de communication fluviales pour faciliter le commerce, et on le retrouve lors des expositions universelles du début du siècle dernier. La question de la transparence est cependant devenue incontournable avec l’apparition du Web. Un nombre croissant de personnes mettent en ligne des contenus, on assiste à une explosion des sources d’informations, et celles-ci ont des qualités des plus hétérogènes et sont produites hors de tout circuit de validation traditionnel (éditeurs de livres, services de rédaction de la presse écrite, universitaires…).
3Dès lors, comment ne pas s’interroger sur l’objectivité et la vérité des informations que l’on trouve sur le réseau ?
4L’exemple le plus parlant de cette problématique de la transparence est l’encyclopédie Wikipédia [2].
5Wikipédia est une encyclopédie libre, gratuite, universelle et multilingue – on pourrait aussi ajouter “ouverte” – écrite par un ensemble de rédacteurs volontaires du monde entier. Elle s’est donné comme ligne de conduite de respecter la neutralité des points de vue et de se limiter à exposer des connaissances déjà établies et reconnues. Le slogan de Wikipédia est “l’encyclopédie que chacun peut améliorer”. Ce projet est décrit par son cofondateur, Jimmy Wales, comme “un effort pour créer et distribuer une encyclopédie libre de la meilleure qualité possible à chaque personne sur la Terre dans sa langue maternelle”. Wikipédia affiche l’ambition d’atteindre un niveau de qualité au moins équivalent à celui de l’Encyclopædia Britannica. L’encyclopédie est “éditée” par ses rédacteurs en de multiples langues et, pour l’ensemble de ces langues, le nombre d’articles a dépassé les 5 millions (source wikipedia.fr).
6Par ces principes de “liberté” et d’“ouverture”, Wikipédia recueille un franc succès auprès des internautes. D’autant plus que cette encyclopédie d’un genre nouveau fait la promotion de la “culture libre” par l’édition de ses contenus sous licence Creative Commons [3].
7La transparence prend ici la forme d’une production d’informations collaborative et collective, avec une diffusion et un accès gratuits. Et cette culture est dite “libre” parce qu’elle se construit à l’échelle mondiale, hors des cadres classiques. C’est une culture faite d’un assemblage de volontaires, de militants, de bénévoles, qui repensent la “qualité” de l’information et mettent en œuvre les principes universalistes et libéraux d’une circulation et d’une transmission des contenus au-delà des barrières géographiques et culturelles.
8Mais Wikipédia n’évite pas une certaine suspicion. Des sénateurs américains se sont ainsi amusés à écrire et réécrire des biographies fantaisistes de leurs collègues mises en ligne sur le site. Ces “erreurs” ont rapidement été corrigées, mais elles ont soulevé une controverse sur la “véracité”, puis la nécessaire “validité” de contenus produits par “n’importe qui”.
9Nous nous retrouvons donc devant un des paradoxes de cette technologie : de plus en plus de personnes informent (ce qui devrait avoir pour conséquence de mieux nous entendre les uns les autres), mais en même temps nous doutons de plus en plus de ce type d’informations. Pourtant, c’est un paradoxe qui n’est qu’apparent : ce qui est remis en cause dans cet exemple n’est pas tant la validité des contenus que la légitimité d’une instance de validation non conventionnelle. Car si, avec le Web, la place et la fonction des auteurs sont en évolution profonde et font débat, la question sociale et symbolique des intermédiaires et des instances d’édition et de diffusion est encore à travailler.
10C’est dans cette optique qu’a été lancé le projet Credibility Commons [4], inspiré du modèle Creative Commons.
11Selon ses auteurs, trois chercheurs de l’Information School de l’université de Washington et de l’Information Institute de l’université de Syracuse (Etats-Unis), la crédibilité de l’information sur Internet ne passe pas par la mise en place d’un “filtre” supplémentaire, mais plutôt par l’association de la recherche, de la construction d’outils et de publics dans la mise en place d’une démarche qui s’inspire plus de l’éducation que de l’information. “En pensant, en se rencontrant et en discutant” est le slogan de ce projet pour associer des professionnels et des utilisateurs de l’information dans la construction d’une “qualification et d’une utilisabilité” de l’information.
12On retrouve là encore cette approche collective et ouverte comme paradigme d’une méthode de construction des usages à l’opposé des démarches antérieures qui réunissaient des cercles cooptés de spécialistes pour dire et représenter le monde. Cette approche poursuit une élaboration nouvelle de notre société. Elle est fortement adossée aux potentiels des outils (le réseau, l’écriture collaborative, l’accessibilité mondiale…) et tente de démontrer que ces technologies ne sont pas aussi individualisantes que certains l’ont écrit.
13Miguel Benasayag, dans La Fabrique de l’information [5], évoquait, au conditionnel, à propos de la transparence : “Dans les idéologies classiques, la communication a longtemps été considérée comme un outil qui ne servait qu’à transmettre un message. L’important était le récit, et tout le reste ne venait, pensait-on, qu’à son service. Ce fonctionnement se serait aujourd’hui inversé. Diffuser serait désormais devenu le but en soi, et le contenu n’aurait plus, au bout du compte, qu’un intérêt secondaire. La communication, en tant que système, se défend en effet de toute ‘idéologie’, affirme même en sonner le glas. Elle proclame bien haut tolérer tous les points de vue, ne faire obstacle à rien ni personne. Elle représente, voilà tout, et se dresserait, immaculée, pure forme, que ne souillerait aucune pensée.” Il poursuit : “Comme une caricature, Internet affirme être la dernière nouveauté grâce à laquelle chacun va maintenant pouvoir annoncer au monde qu’il existe et se relier au ‘village mondial’. Cette unification est pourtant condamnée, comme les autres, à se faire sous la forme de l’éternellement séparé. Plus nous sommes en contact avec le monde virtuel, plus nous nous éloignons des lieux réels, concrets où nous pourrions prétendre à une certaine force d’intervention.”
14Pourtant, les collectifs qui se regroupent aujourd’hui sur Internet, comme les développeurs de logiciels libres et les rédacteurs de Wikipédia, préfigurent au contraire un renouveau de la culture de l’action collective – même si celle-ci, effectivement, n’est encore que peu développée. D’ailleurs, ce renouveau culturel voit se créer de nouveaux mots, comme pour commencer à nommer ce qui est en train de se passer.
15“Folksonomie” est un de ces mots. Il désigne un système de classification collaborative décentralisée. Il est l’adaptation française de l’anglais folksonomy, combinaison des mots folk (le peuple, les gens) et taxonomy (la taxinomie). Les dispositifs d’une folksonomie sont des outils ouverts de stockage et de classification d’informations par des utilisateurs. “A l’inverse des systèmes hiérarchiques de classification, les contributeurs d’une folksonomie ne sont pas contraints à une terminologie prédéfinie, mais peuvent adopter les termes qu’ils souhaitent pour classifier leurs ressources.” [6] Ces dispositifs permettent là encore de qualifier et de valider collectivement des informations que chacun peut ajouter au système.
16Si l’ensemble de ces nouveaux outils collectifs ne sont encore que des espaces d’action virtuels, le fait que de nouveaux mots commencent à les nommer participe à leur socialisation. L’enjeu sera d’en faire découler des usages qui auront une incidence sur notre quotidien, réel et concret…