Xenakis, architecte musicien
Pages 161 à 166
Citer cet article
- PEILLON, Catherine,
- Peillon, Catherine.
- Peillon, C.
https://doi.org/10.3917/lpm.018.0161
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Notes
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[1]
Xenakis, “Polytopes”, Festival d’automne à Paris 1972-1982, Ed. Temps Actuels, 1982.
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[2]
“Ne serait-ce point, au lieu d’un étranger, un dieu que tu nous amènes ?” (Platon, Le Sophiste.)
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[3]
Iannis Xenakis, L’Homme des défis, coll. “Les entretiens de Bruno Serrou”, Cig’Art/Jobert éditions, Paris, 2003.
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[4]
Iannis Xenakis…, op. cit.
-
[5]
Iannis Xenakis…, op. cit.
-
[6]
Du grec stokhos, “conjecture”. Adjectif : produit par le hasard. Mathématiques : relatif au calcul des probabilités.
-
[7]
François-Bernard Mâche, “Eloge de Xenakis” (www. iannis-xenakis. org/ eloge. htm).
-
[8]
“La crise de la musique sérielle”, texte publié dans le premier numéro de la revue Gravesaner Blätter en 1955.
-
[9]
Thales de Milet (640 ou 625-546 av. J.-C.).
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[10]
Xenakis, cité par François-Bernard Mâche, op. cit.
-
[11]
Iannis Xenakis…, op. cit.
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[12]
Xenakis, cité par François-Bernard Mâche, op. cit.
-
[13]
Iannis Xenakis…, op. cit.
“Etre sensible aux phénomènes lumineux, surtout naturels : foudre, nuages, feux, mer étincelante, ciel, volcans [...]. Préférer le vertige que crée l’abysse du ciel étoilé, lorsqu’on y plonge notre tête en oubliant la terre où reposent nos pieds. [...] En fait, tout ce qui, dans la lumière, est proche de la musique par ses côtés les plus abstraits : formes, mouvements, intensités, couleurs, étendues... Les imaginer, les combiner, les entrechoquer, les faire évoluer comme les paysages lumineux des galaxies [...]. De la musique lumineuse pour les yeux, symétrique à la musique sonore pour les oreilles.” [1]
2Xenos ! Xenakis porte dans son nom la notion de l’autre, de l’exclu ; il est l’émigré, l’élément extérieur, le différent, l’inconnu…
3Mais prudence, comme s’interroge Socrate : qui sait si cet étranger n’est pas un dieu ? [2]
Celui qui naît en terre étrangère…
4… en Roumanie, à Braila par exemple (comme Panait Istrati), le 29 mai 1922 ou le 1er juin 1921 (le doute subsiste), et qui meurt à Paris le 4 février 2001, laissant une œuvre musicale considérable (104 pièces), variée, foisonnante, totalement novatrice. Un des plus grands compositeurs du xxe siècle. Sans prédécesseur (ou presque), sans successeur (ou presque), le compositeur semble avoir inventé un monde sonore nouveau.
Un étranger saturé de richesses
5On pourra évoquer les héritages (les Balkans, la guerre, Byzance, la Grèce antique), la formation (Polytechnique), les expériences (le pensionnat, l’engagement, la Résistance, la prison, l’hôpital), les traumatismes (la mère morte, l’explosion d’un obus), le tempérament (combatif, sportif, entier, “sauvage”), la pratique (des mathématiques, du dessin, de l’architecture…), les tendances, les goûts et certains traits de caractère :
6L’ennui. Chaque œuvre est une révolution : “Sinon, je m’ennuierais trop à écrire.” [3]
7Et cette quête permanente : “J’ai cherché toute ma vie.” [4]
8Et nous chercherons, nous aussi.
La résistance
9Iannis Xenakis entre dans la Résistance en 1941, contre l’armée italienne qui envahit la Grèce. Il adhère au Parti communiste (“Je considérais que les communistes étaient les plus intelligents et les plus efficaces. Ne serait-ce qu’en matière d’organisation et de logistique” [5]), se bat ensuite contre les Allemands puis les Britanniques et la droite grecque pendant la guerre civile. Participe à toutes les grandes manifestations et paie son engagement par plusieurs séjours en prison, jusqu’à ce fameux éclat d’obus qui emporte, le 1er janvier 1945, la moitié de son (beau) visage. L’évidence de la part obscure, du “champ de mort” d’Artaud.
10Résistance intérieure, attachement irrémédiable à la vie (car on l’a laissé pour mort ou presque), il faudra plusieurs mois d’hôpital et de nombreuses interventions chirurgicales pour qu’il revienne parmi les vivants, à ses études et à ses activités politiques.
11En 1946, il a fini (brillamment) Polytechnique et rédige son mémoire de fin d’études sur le béton armé. Encore au centre : la notion de résistance, puisque c’est le maître mot, la pierre angulaire de ce matériau constitué d’agrégat de sable, de gravier, et coulé dans des coffrages autour d’armatures en fer. Symbole et base du langage de l’architecture contemporaine. Un art savant du calcul des sollicitations, des flexions, de l’intensité des courants de force, qui va permettre de se libérer des murs porteurs, d’imaginer des structures d’un seul tenant, en porte-à-faux, de concevoir des plans “libres”, des façades “libres”, de reposer des édifices sur des pilotis, de transformer les toits en terrasses. Grâce au béton armé, au principe du coffrage, on peut projeter les structures dans le vide, créer des formes “autostables”, des coques, des voiles minces, travailler la légèreté, la plasticité, introduire la création radicale en architecture.
12En architecture, mais aussi en musique.
13En musique, il cherchera toujours le timbre du béton, sa rugosité, sa densité, sa granulation, une certaine dureté aussi, le sens des lignes, des masses sonores.
Le hasard et la perméabilité
14En décembre 1947, Iannis Xenakis a fui la Grèce, où il est condamné à mort, se trouve à Paris, où il pense être de passage, et entre dans l’atelier de Le Corbusier par l’intermédiaire de l’architecte grec Georges Candilis, embauché en tant qu’ingénieur, pour faire des calculs et dessiner. Il entreprend parallèlement d’étudier plus à fond la composition. Se casse le nez au conservatoire, chez Nadia Boulanger, chez Honegger et Milhaud, mais rencontre Messiaen, qui l’invite à suivre ses cours en auditeur libre et le recommande à Pierre Schaeffer (1954). De fil en aiguille, Schaeffer le conduit à Pierre Henry qui le conduit à Hermann Scherchen. Chef d’orchestre allemand, créateur du Pierrot lunaire et de nombreuses œuvres nouvelles, Scherchen est un militant inlassable de la musique contemporaine, éditeur de revues, fondateur du studio de musique électroacoustique de Gravesano, en Suisse. A la vue de la partition de Metastasis, Scherchen, à l’œil affûté, pressent tout le génie du compositeur et en devient un fidèle défenseur.
15Pendant ce temps, Xenakis continue à calculer, à dessiner ; on reconnaît des neumes (notation du grégorien héritée de la musique byzantine) sur les façades de l’école maternelle installée sur le toit-terrasse de l’unité de Nantes, il expérimente des principes “stochastiques” [6] pour la distribution des fenêtres, invente les fameux “pans de verre ondulatoires” qui éblouissent Le Corbusier, utilise le modulor (système de proportions universelles basé sur la section d’or, conçu par Le Corbusier pour donner une homogénéité à l’ensemble d’un projet architectural) et dimensionne les fenêtres selon des séries bleues et rouges. Ainsi au couvent de la Tourette (à Eveux-sur-l’Arbresle), il laisse libre cours à son imagination créatrice et met en œuvre des formes “libres”, déploie sur la façade ouest la triple rangée des pans de verre ondulatoires, qui permettent la circulation de la lumière et des couleurs, conçoit des “canons à lumière”, des “mitraillettes”, des pilotis, un escalier hélicoïdal… Sa contribution à l’un des grands chefs-d’œuvre de Le Corbusier est déterminante.
16Il en sera de même pour le pavillon Philips de l’Exposition universelle de 1958 à Bruxelles. Le Corbusier en a confié à Iannis Xenakis la conception des volumes, à Edgard Varese la musique (son fameux Poème électronique). L’ingénieur-architecte-musicien expérimente ses coques minces en béton pour la couverture, agence les surfaces courbes en imaginant une forme inédite en architecture : celle d’un “paraboloïde hyperbolique”. Il utilise ici les esquisses graphiques de la partition de Metastasis, alors que Metastasis était déjà l’application musicale d’une idée mathématique, déduite de ses règles et de ses procédures propres (analyse de la formation des structures géométriques à base de courbes et de droites projetées en deux dimensions sur un plan d’architecte et qui, transposées en sons, serviront de partitions musicales). Xenakis réalisera également pour le pavillon de Bruxelles Concret pH, brève œuvre de musique concrète alternant avec le Poème électronique de Varèse.
17Principes mathématiques, applications architecturales, applications musicales, on se rend compte que la pensée de Iannis Xenakis poursuit une trajectoire inéluctable, chacune de ses réflexions, de ses expérimentations, spécifique à chaque domaine, venant irriguer, féconder l’autre – l’intelligence de Xenakis, synthétique et scintillante, se mouvant souplement dans ces univers de volumes, de formes, de couleurs et de lumières… C’est tout le génie et l’audace de l’ingénieur-musicien, l’artiste-architecte. Porosité des champs d’investigation, correspondances, synesthésies. Pourtant, malgré la très grande diversité des œuvres du catalogue, leur grande variété de propos et de principes, Xenakis semble poursuivre une seule idée…
18Metastasis, pour soixante et un instruments jouant soixante et une parties différentes, créant des textures de glissandi, organise, par un traitement statistique des probabilités, des nuages et des “galaxies sonores”, inouïes, “un grand rideau devant un monde inconnu” [7]. L’œuvre fut créée à Donaueschingen, en Allemagne, le 16 octobre 1955. Son exécution, sous la direction de Hans Rosbaud, fit scandale, l’effet d’un traumatisme, à la taille d’une blessure narcissique, à cause de son absolue et inadmissible nouveauté. “Inassimilable”, écrira Gérard Condé dans Le Monde.
19Surtout que Xenakis publiait aussi. Notamment “La crise de la musique sérielle” [8], où l’école de Vienne et sa descendance frôlaient l’académisme pour avoir négligé la pensée de la forme et des matériaux.
20Il tente donc – et réussit – une synthèse entre le monde de la logique et celui de l’émotion artistique.
21De Metastasis (1955) à O-méga (1997), des grandes œuvres symphoniques à la musique soliste, des expériences du système stochastique à la musique spatialisée, à la musique concrète… chaque œuvre créera une vive surprise, le génie échappant à toute réduction intellectuelle.
Un compositeur “rationnel et intuitif”
22Rationnel, car les moyens mis en œuvre relèvent d’une pensée et d’une expérimentation raisonnée. Xenakis utilisera, au fil de ses œuvres, les mouvements browniens (description du mouvement aléatoire de particules), la théorie des cribles (sélectionner des points équidistants formant une droite et des arborescences), les principes stochastiques, la formule de Poisson (loi des phénomènes rares, de petite probabilité), la loi de Maxwell-Boltzmann (distribution de probabilités utilisée en physique statistique pour déterminer la distribution de particules selon un ensemble de niveaux d’énergie), étudiant globalement les liens “organiques” entre le macrocosme et les constituants élémentaires du microcosme, se rapprochant ainsi des phénomènes biologiques et des événements du monde vivant. Mais le recours aux sciences “dures” n’est pour lui qu’une base, un tremplin pour permettre à l’intelligence de “bondir réellement dans l’espace”, de “retemporaliser le musical”, de déployer l’univers sonore…
23Intuitif, car la rationalité du compositeur se laisse travailler à l’intérieur par ses méditations sur l’art, le temps, la philosophie, les contradictions apparentes de la logique et de la spiritualité. En grand héritier de la pensée grecque, il porte en lui, sans discontinuité, les survivances d’un monde archaïque, les généalogies mythologiques, les rituels dionysiaques et éleusiniens, l’approche sacrée des présocratiques (“Tout est plein de dieux” [9]), l’ontologie radicale de Parménide, la pensée fluide d’Héraclite, associés à la mystique néoplatonicienne, à la splendeur et à l’originalité de la civilisation byzantine, à l’intelligence théologique de Grégoire Palamas… Bref, un art du cœur. Sans la rupture caractéristique de l’Occident entre l’ancien et le nouveau, sans ses clivages irréductibles entre le cœur et l’intelligence, entre l’âme et le corps… C’est aussi ce qui rend sa musique si sensible et sensuelle, elle qui semble naître d’axiomes et d’expérimentations. Xenakis est un Oriental. Fasciné par la nature et l’immanence.
24“[…] Faire de la musique signifie exprimer l’intelligence humaine par des moyens sonores. Intelligence dans le sens le plus large, qui comprend non seulement les cheminements de la logique pure, mais aussi ceux de la logique des affectivités et de l’intuition.” [10]
25“[…] Ma musique repose sur des mouvements de l’âme, mouvements parfois incohérents, mais il n’y a pas de théories, là-dessus. C’est l’intuition qui commande, l’objectivité, la subjectivité, tout. Je suis bien incapable de prédire ce qui peut arriver dans l’acte compositionnel […].” [11]
26“[…] l’exaltation totale dans laquelle l’individu se confond, en perdant sa conscience, avec une vérité immédiate, rare, énorme et parfaite […].” [12]
27Un autre rapport à la peur et au désir. Xenakis n’a pas peur de la peur, expérience immédiate, il se laisse assaillir, affronte, se lance dans la mêlée, le combat à corps perdu, comme les nobles guerriers de L’Iliade.
28Et le désir naît du vide (de l’ennui) ou du plein (déborder, franchir, libérer), de l’idéal de perfection. Une quête de l’immortalité.
29François-Bernard Mâche rapporte (dans son “Eloge de Xenakis”) qu’au cours d’un entretien en 1968 avec un critique musical, Xenakis en arrivait “à penser qu’il est possible de voyager dans le temps mentalement et de détruire le mythe de la mort et de l’éternité. Ce sont des notions qui sont provisoires, peut-être depuis des millénaires, mais qui ne sont que provisoires et dont on peut se débarrasser”.
L’exilé
30Longtemps Xenakis a été un émigré, renouvelant sa carte de séjour tous les six mois au prix des rudoiements et des vexations réservés aux “métèques”. Il aurait rêvé devenir citoyen du monde. La nationalité française lui fut octroyée en 1965.
31Mais un passeport ne change pas l’âme. Ni le patronyme. Xenos est l’étranger, et la désinence aki, typiquement crétoise, diminutive, peut se laisser traduire par “doux”. Xenakis serait comme le Greco, important en Occident l’art ancestral et raffiné des icônes, réalisant cette synthèse exceptionnelle, agissant sur la forme même des visages (anamorphose) pour leur restituer leur spiritualité oubliée. En toute absolue modernité. Un regard radicalement différent des autres. Une manière de saisir l’âme.
32C’est aussi une attitude esthétique et politique : “Il faut être constamment un immigré.” Sur la sellette, sur la ligne de crête, à jamais insatisfait, façon d’entretenir une tension, comme un pont lancé vers l’ailleurs, une autre rive, inconnue.
33Xenakis se pense en rupture. Un sauvage.
34“Je suis un sauvage, et mes œuvres sont des giclées de sauvagerie. La couche de civilisation est fort ténue chez moi. Je ne suis pas un homme civilisé. Lorsque j’étais plus jeune, je me battais, mettais facilement mon poing dans la figure des gens, quitte à les accompagner ensuite à la pharmacie.” [13]
35Un sauvage avec une aura gigantesque.
36Peu de musiciens aujourd’hui ont été si souvent joués de par le monde. Sa popularité est immense et son rayonnement international.
37Celui qui aura tout abordé, calculant, inventant des ruses, écrivant, dessinant, composant – chaque jour à sa table de travail –, a réussi, sans aucune concession, à toucher le cœur du public, dans une forme d’immédiateté rare.
- Bibliographie, discographie, actualités et autres informations sur Iannis Xenakis sont disponibles sur le très remarquable site : www. iannis-xenakis. org.