La politique culturelle en région : le grand atelier
- Par Alain Hayot
- et Thierry Fabre
Pages 80 à 91
Citer cet article
- HAYOT, Alain
- et FABRE, Thierry,
- Hayot, Alain.
- et al.
- Hayot, A.
- et Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.016.0080
Citer cet article
- Hayot, A.
- et Fabre, T.
- Hayot, Alain.
- et al.
- HAYOT, Alain
- et FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.016.0080
1Défricher les chemins d’une culture citoyenne, favoriser la création, s’ouvrir au monde : les objectifs de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur sont ambitieux. Leur réalisation engage un projet de société...
2Thierry Fabre : Quel bilan tirez-vous de la politique culturelle ? Sommes-nous arrivés dans une période d’essoufflement, voire d’achèvement de la politique culturelle ?
3Alain Hayot : La politique culturelle publique initiée par André Malraux dans les années 1960 prolonge la démarche de Jean Vilar et du TNP pour relancer la création dans le spectacle vivant, et elle a permis un accès plus large aux œuvres, notamment grâce à la décentralisation. Mais on peut dire qu’elle est en voie d’achèvement. On peut alléguer plusieurs raisons à cela : l’une d’entre elles est l’accélération de la marchandisation culturelle à laquelle on assiste aujourd’hui. Cette façon de livrer la culture aux marchands finit par fabriquer une culture qui bride la création, qui a pour ambition de ne choquer personne et qui confond au mieux la culture avec une activité récréative… On assiste actuellement à ce glissement, notamment à partir d’un système audiovisuel qui est très largement privatisé et qui, même quand il ne l’est pas, obéit à des critères d’audimat et de formatage.
4T. F. : De nombreux ouvrages sont parus ces dernières années sur la fin de la politique culturelle. On a un peu l’impression que derrière ce discours se cache la nostalgie d’une certaine grandeur de la politique de l’Etat. Quel est votre sentiment à propos de ce discours ?
5A. H. : En faisant ce bilan d’une fin de la politique culturelle, il ne s’agit pas de souhaiter le retour à une époque où il y avait la création, accompagnée d’une mystique de l’Etat, qui célébrait d’une certaine façon le patrimoine culturel, même si c’était dans une dimension novatrice. Il ne suffit pas de revenir à cela aujourd’hui pour que le public accède davantage aux œuvres.
6De même, cette fin de cycle n’est pas marquée seulement par une privatisation et une marchandisation de la culture, elle l’est aussi par une extrême précarisation du spectacle vivant, qui n’entre pas, par définition, dans ces critères de rentabilité.
7On assiste également à un changement dans le rapport du public à la création : le public ne veut plus simplement être face à des œuvres élaborées en dehors de son monde, étrangère à ses aspirations. Il y a une volonté, à l’échelle des territoires où vivent les gens, de s’approprier la culture comme un instrument de citoyenneté. L’œuvre devient à la fois un outil d’identification et de maîtrise de son propre destin et une façon de participer à un destin collectif.
8T. F. : Au-delà de ce moment de désenchantement, on constate l’essoufflement, l’absence d’idées des grands acteurs publics. Le ministère de la Culture semble s’être transformé en ministère des moyens et il n’est plus porteur d’une véritable vision de la culture et de la création.
9A. H. : C’est vrai, et j’ajouterai que le ministère n’a même plus la maîtrise des moyens de la politique culturelle. Lors de la crise des intermittents du spectacle, on a vu que le ministère n’avait pas d’ambition dans le domaine de l’emploi culturel et se retranchait derrière l’Unedic et les partenaires sociaux. J’ai tendance à définir son action actuelle comme une sorte de fuite et de démission. Ce ministère semble vouloir se débarrasser de sa mission au profit de deux institutions : d’une part les institutions privées, à travers le mécénat, et d’autre part les collectivités territoriales. Le spectacle vivant par exemple est financé à 80 % par les collectivités territoriales. C’est une tendance sur le long terme : l’Etat s’est progressivement désengagé – et ce n’est pas seulement un désengagement en termes de moyens – de sa responsabilité publique vis-à-vis de la création et de la culture, tant au niveau national qu’au niveau européen.
10T. F. : Que pensez-vous, dans ces conditions, de la conclusion de Philippe Urfalino dans son livre L’Invention de la politique culturelle : "La politique culturelle n’est plus, vive le soutien public à l’économie de la vie artistique" ?
11A. H. : Si l’on entend économie dans le sens de la gestion au quotidien de la création et de l’action culturelle, cette formule peut être acceptable. Mais si économie signifie une gestion libérale de l’art et de la culture, je ne suis pas d’accord avec ce point de vue.
12La gestion de la culture par le marché procède d’un véritable projet de société, qui n’est généralement pas formulé, mais qui existe. On en a une formulation caricaturale dans la fameuse phrase du P-DG de TF1, disant que sa chaîne de télévision n’a d’autre fonction que de préparer du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola. Mais la loi de l’argent appliquée à toutes les activités humaines montre bien que l’Etat, comme l’Europe, ne sont pas ou plus porteurs d’une vraie ambition symbolique et esthétique, alors que l’art, comme la connaissance, sont de puissants facteurs de développement de la civilisation. Mais l’ambition est-elle à cette hauteur ?
13T. F. : Toute perspective symbolique semble complètement "aplatie". Selon vous, quels sont les chemins d’un possible renouveau de la politique culturelle ? A l’échelle de l’Etat, mais aussi du point de vue des collectivités territoriales, puisque vous présidez aux destinées de la culture dans la Région PACA ?
14A. H. : Je crois d’abord qu’il faut réaffirmer une ambition pour la culture. Elle doit l’être à l’échelle de l’Europe, de l’Etat et des collectivités territoriales, et particulièrement à l’échelle des Régions, parce que je crois que la Région est l’échelon le plus pertinent vis-à-vis de l’Europe. Il faut donc affirmer clairement que l’art et la culture, comme le savoir et la recherche, sont aujourd’hui de puissants enjeux de civilisation. En affirmant cela, on pose l’art et la culture comme des biens communs pour l’ensemble des citoyens.
15T. F. : Comme le soulignait Jean-Claude Guillebaud, c’est une façon de redonner du goût à l’avenir ?
16A. H. : Redonner du goût à l’avenir, c’est-à-dire retrouver des repères, retracer des perspectives, redonner de l’espoir. C’est pourquoi cette ambition doit se traduire en termes d’aide à la création, et en même temps elle doit travailler à ce que j’ai appelé "l’appropriation citoyenne de la culture". Cela ne signifie pas simplement l’accès aux œuvres, mais aussi la production et l’appropriation par le plus grand nombre des différents modes d’expression culturelle. Il n’y a pas de contradiction entre les deux. La fameuse formule de Vitez, "la culture élitaire pour tous", marque, selon moi, la fin d’une époque, mais peut aussi ouvrir la perspective d’une autre époque.
17T. F. : On peut parler d’"élitisme citoyen". La culture ne doit pas être réservée à une caste, mais peut s’ouvrir à tous en maintenant une certaine exigence.
18A. H. : Quand on voit ce qui s’est passé dans les cités avec le hip-hop, on a la traduction de ce que j’appelle l’appropriation citoyenne de la culture. Ce sont des jeunes écartés du système éducatif, qui n’ont pas eu accès au savoir et qui ont tenté de s’approprier la culture. Ils accèdent ainsi à une culture musicale et à l’écriture grâce à des mots qu’ils inventent eux-mêmes.
19T. F. : Pour revenir à l’action publique, comment distinguer le rôle de l’Etat et celui des collectivités territoriales dans la politique culturelle ? Sont-ils complémentaires ?
20A. H. : Absolument. Je ne suis pas pour une régionalisation de la culture, ni pour une solution à l’espagnole ou à l’italienne, ni même à l’allemande. Je crois qu’il y a des responsabilités globales, à l’échelle de la nation, de l’Europe et aussi à l’échelle mondiale. Je pense qu’il faut travailler en permanence le global dans son rapport au local et le local dans son rapport au global, sur le terrain du développement culturel. Je suis convaincu qu’il est possible de mettre en place un partenariat entre l’Europe, l’Etat et les Régions à partir de l’ambition que j’ai définie. Une sorte de compétence partagée pour inventer un projet culturel, qui refuse tout localisme mais qui part des territoires pour les ouvrir au monde. Ce projet devrait s’articuler autour de trois pôles, qui me paraissent essentiels : la création, cœur de toute politique culturelle ; l’appropriation citoyenne de la culture, c’est-à-dire le travail avec les publics au sein de chaque territoire ; et puis l’ouverture de ces territoires sur le monde, dans une forme renouvelée de la coopération internationale. Il faut mettre en place une internationalisation de la circulation des œuvres et des créateurs, ainsi qu’un échange entre les sociétés civiles, à travers la coopération décentralisée.
21T. F. : Est-ce que la décentralisation vous semble toujours être un enjeu important et, par exemple, un moyen de renforcer la citoyenneté culturelle que vous appelez de vos vœux ?
22A. H. : Oui, s’il s’agit d’une véritable décentralisation et non d’un simple transfert de charges, comme c’est le cas dans la loi Raffarin du 13 août 2004. Sur le plan culturel, elle se contente de transférer aux Régions le financement de la formation musicale professionnalisée et les services de l’inventaire, c’est-à-dire des biens patrimoniaux dont l’Etat semble se débarrasser comme d’objets encombrants.
23Une véritable décentralisation, c’est au contraire la mise en place d’une compétence partagée entre l’Etat et les Régions, qui définirait fondamentalement les rôles de chacun. Je crois que l’Etat doit garder un rôle important de mise en équilibre, d’égalisation entre les territoires, d’expertise, d’aide aux formes les plus innovantes de la création. Il faut que l’Etat se positionne comme un garant de l’avenir. Ensuite, dans une compétence partagée avec les communes et les Régions autour du triptyque que j’ai indiqué, il faut mettre en place de véritables projets de développement culturel. Les potentiels de création sont considérables dans les villes et les régions. Ces projets permettraient d’organiser la circulation des œuvres, des créateurs, et le dialogue entre les différentes disciplines. Ils permettraient également de développer une conception vivante du patrimoine, véritable outil d’appropriation démocratique de l’histoire des hommes et des territoires.
24T. F. : A quelles conditions la Région PACA pourrait-elle être un laboratoire intéressant de ce renouveau de la politique culturelle ?
25A. H. : Il faut s’en donner l’ambition. Sans attendre d’ailleurs que l’Etat accepte cette démarche un peu novatrice, nous avons décidé d’y consacrer près de 4 % du budget global de la Région, alors que la loi ne nous oblige à rien dans ce domaine. Le budget culture de la Région PACA a été triplé depuis le début de la mandature Vauzelle, c’est-à-dire depuis 1998. L’ambition associée à cette augmentation budgétaire est, à l’opposé de tout repli sur des identités locales, de construire des dispositifs d’aide à la création, dans les domaines du spectacle vivant, du cinéma, des musiques actuelles. A cela s’ajoute une volonté très forte de faire émerger de nouveaux publics, de tisser des liens avec les territoires les plus isolés socialement et géographiquement, notamment dans les grandes villes ou les territoires alpins. Un autre objectif central de cette politique est la coopération culturelle décentralisée, précisément dans cette région d’immigration aux identités culturelles multiples. Ce "laboratoire du renouveau culturel" a certes du mal aujourd’hui à prendre toute sa dimension parce que l’Etat ne remplit pas son rôle, mais nous ne prenons pas cette démission de l’Etat comme prétexte pour rester les bras croisés. Nous pensons qu’il est possible, en s’appuyant sur le potentiel culturel existant dans cette région – qui n’est pas qu’un potentiel estival et festivalier –, de parier sur un renouvellement de la politique culturelle.
26T. F. : Mais les moyens restent limités. Certes le budget culturel de la Région a triplé, mais ce budget ne représente finalement pas plus que le budget culturel de la Ville de Marseille ?
27A. H. : C’est même bien moins : le budget culturel de la Ville de Marseille représente presque le double de celui de la Région. Il est évident que les communes ont un rôle à jouer considérable. Elles sont l’institution de proximité qui a le plus de responsabilités dans la résolution des besoins en termes de culture. Les politiques culturelles d’Etat ont d’abord mis l’accent sur la création, sur les grandes structures et les grands équilibres. La politique menée par Jack Lang était centrée sur le soutien aux artistes et aux grands événements. Aujourd’hui, on en est venu à une politique culturelle définie dans les territoires. D’où le rôle essentiel des Régions, véritables leviers permettant – dans l’interface avec d’un côté l’Europe et l’Etat et, de l’autre, les collectivités locales – d’inventer des projets culturels d’avenir.
28T. F. : Ce renversement est une des pistes nouvelles pour une réactivation de la politique culturelle… Il y a néanmoins une question qui se pose à propos de la décentralisation : c’est celle du contrôle exercé sur les artistes. Dès les premières lois de décentralisation, ce problème était posé ; on a ainsi parlé de la décentralisation comme d’un "sacre des notables". Est-ce que vous ne pensez pas que la décentralisation peut aboutir à un contrôle très problématique des institutions locales sur les acteurs culturels, qui perdraient ainsi une part de leur autonomie ? C’est l’inquiétude d’un grand nombre d’artistes et d’acteurs culturels. Un phénomène de clientèle se créerait ainsi autour des Régions, et le contrôle politique deviendrait très dommageable pour la création et la citoyenneté…
29A. H. : Ce problème est réel, mais on peut lui apporter deux types de réponses. Tout d’abord, le clientélisme en matière culturelle n’est pas nouveau et n’est pas seulement provoqué par la proximité géographique. Il est induit par la conception que l’on a du rapport du pouvoir avec la culture et les créateurs. Il n’est absolument pas réservé au local. Le clientélisme est une certaine pratique du pouvoir qui vise à instrumentaliser la création et les créateurs à son service. Les ministères Lang ont parfaitement illustré cette pratique.
30T. F. : Le prince ou ses serviteurs se servent des artistes pour donner de la majesté symbolique à l’exercice de leur pouvoir. Certes, cela a toujours existé, mais dans le cas précis de la décentralisation, comment peut-on créer des contre-pouvoirs pour limiter ces dérives ? La proximité entraîne tout de même des phénomènes d’emprise particuliers, on le constate dans cette Région PACA comme dans d’autres.
31A. H. : A l’échelle de l’Etat, comme à l’échelle des Régions, il nous faut mettre en place des dispositifs d’aide et de soutien qui associent au maximum les créateurs et les élus locaux : lorsqu’on est plus nombreux, non seulement on est plus intelligents, mais on a aussi moins tendance à être clientélistes et instrumentalistes.
32T. F. : C’est un moyen dans les Régions de sortir de ce que l’on appelle les "dossiers signalés" ?
33A. H. : Oui, et c’est aussi une manière de favoriser le développement de la création, parce que finalement, au bout de ce problème du clientélisme, il y a une question de fond : soit on considère la création comme un instrument au service du pouvoir, soit on la considère comme un enjeu de civilisation au service de tous, qui a sa raison d’être en elle-même. Donc il faut qu’elle produise ses propres mécanismes de régulation, de reconnaissance et de développement. Ces mécanismes doivent être fondés sur deux choses essentielles. La première exigence est la liberté totale de création, c’est-à-dire le refus de tout pouvoir, quel qu’il soit, d’intervenir dans les choix artistiques.
34T. F. : On voit l’importance de cette exigence dans l’exemple du Festival d’Avignon.
35A. H. : Effectivement, on a bien vu lors du Festival d’Avignon de cette année que le dérapage était très vite arrivé : des journalistes ou des hommes politiques se sont dressés en censeurs de la création, d’une création qui nous vient d’ailleurs, de l’étranger, et que l’on ne comprend pas, peut-être parce qu’elle met la violence et la noirceur du monde sur la scène. Mais il faut rappeler que la création appartient au créateur, et que toute mise en cause de la liberté de création aujourd’hui est une atteinte à la liberté tout court. La liberté de création n’est pas quelque chose de négociable, sa mise en cause est une insulte à l’avenir. La deuxième exigence qui doit être à la base des mécanismes de régulation est la responsabilité des créateurs. L’autorégulation, en effet, ne doit pas reproduire ce qui existe actuellement mais permettre d’être attentif à l’innovation. Les élus doivent y veiller.
36T. F. : Comment faire en sorte que la politique culturelle que vous défendez ne soit pas qu’un vœu pieux ?
37A. H. : En nous situant d’abord sur le terrain de la création. Nous définissons les politiques d’aide à la diffusion, à l’emploi artistique et culturel à partir des exigences de la création. Si l’on ne place pas cette dernière au cœur de toute politique culturelle, on sombre dans la logique du reproductible, voire du pastiche, et c’est mortel pour l’art et la culture. Nous avons donc mis en place des dispositifs d’aide à la création qui s’appliquent à des grands équipements culturels mais qui peuvent aussi s’appliquer à des projets et à des artistes. C’est le rôle des comités d’aide à la création (CAC).
38T. F. : Ce ne sont pas des structures un peu bureaucratiques ?
39A. H. : Nous travaillons justement à une réorganisation de ces comités pour les rendre plus transparents. Nous voulons instaurer des rotations plus régulières de ceux qui jugent les projets et qui décident des attributions financières. Il faut que les porteurs de projets sachent pourquoi ils ont été ou n’ont pas été retenus. Il n’y a pas de système parfait dans ce domaine, mais un maximum de transparence est nécessaire.
40T. F. : La définition des critères d’évaluation est en effet un point important qui est souvent négligé par les politiques culturelles…
41A. H. : Notre région possède par ailleurs parmi les plus grands festivals au monde de création.
42T. F. : Oui, absolument, c’est notre deuxième objectif : les CAC doivent être autant des outils d’évaluation que de sélection. Mais on a un peu l’impression que ce sont des événements internationaux posés dans cette région parce qu’elle est belle et que le climat y est agréable, mais dont les retombées régionales restent limitées. Est-ce qu’une intervention publique un peu plus forte ne pourrait pas s’affirmer pour fertiliser la création à partir de ces festivals ?
43A. H. : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce constat. Par exemple, les Rencontres internationales de la photographie d’Arles, créées par Lucien Clergue et Jean-Maurice Rouquette, ont eu un impact extraordinaire sur l’émergence d’une économie de la création photographique dans la région. Arles est devenue un grand centre pour l’image, la photographie, l’infographie. L’Ecole nationale supérieure de photographie a été créée, et toute une industrie culturelle s’est mise en place autour de cette ville. Je crois que l’exemple de la photo à Arles vaut pour le théâtre à Avignon et pour d’autres festivals. Cela étant, il est vrai que nous avons encore beaucoup à faire pour que ces événements deviennent de véritables leviers d’un développement culturel plus large dans cette région. Je pense par exemple à l’Académie européenne de musique au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, qui doit être encore plus au service de la formation musicale des jeunes dans notre région. A Cannes, la Région a encouragé l’ouverture du festival à des cinématographies "fragiles", méditerranéennes notamment, avec la nouvelle section "Tous les cinémas du monde"…
44T. F. : Parlons des actions concrètes qui peuvent émerger des deux autres axes de la politique culturelle que vous définissez : la citoyenneté et l’ouverture au monde.
45A. H. : Pour ce qui est de la citoyenneté, on sait que la démocratisation a toujours été le serpent de mer de toutes les politiques culturelles publiques.
46T. F. : On se demande même parfois si cela n’a pas été un alibi…
47A. H. : C’est vrai, mais je pense que, même si elle a parfois constitué un alibi, il ne faut pas l’abandonner, parce qu’elle est au cœur de l’enjeu civilisationnel.
48La Région aide par exemple l’association Culture du Cœur, qui travaille à créer une sorte d’empathie entre les milieux populaires et les grands équipements culturels, lieux de musique, théâtres ou galeries d’art contemporain.
49La transversalité entre politiques éducatives et politiques culturelles est une autre voie à explorer. Plusieurs opérations sont menées par la Région dans cette perspective : Lycéens au cinéma, le Prix littéraire du lycéen ou encore les actions autour du patrimoine. Nous voulons aussi créer une sorte de "passe culture" destinés aux jeunes, pour que la création culturelle et l’accès aux œuvres deviennent pour eux des habitudes. Une autre piste à évoquer est celle des pratiques amateurs. La Région a déjà lancé plusieurs actions dans ce domaine, par exemple le Festival Vents et Voix organisé à Martigues. L’encouragement des pratiques amateurs est selon moi un élément essentiel de la démocratisation culturelle. Un autre chantier reste à ouvrir dans le domaine de l’éducation populaire. Non pas pour en reproduire les formes anciennes : il faut se saisir de ce qu’était l’ambition de l’éducation populaire et lui donner des formes neuves. C’est à mes yeux essentiel.
50T. F. : De manière à ne pas laisser de côté ceux qui habituellement ne participent pas à la vie culturelle.
51A. H. : Absolument. Et pour cela, nous voulons mobiliser deux acteurs essentiels : les élus locaux et les créateurs. Je pense en effet que les artistes désirent participer pleinement à la conquête de nouveaux publics. Au-delà de la dimension citoyenne de leurs actes, c’est important pour la légitimité et le contenu de leur travail.
52T. F. : En ce qui concerne l’ouverture au monde, qu’est-ce que cela signifie concrètement pour cette région ?
53A. H. : Tout d’abord, cette région est, comme chacun sait, une terre de brassages. Les vagues migratoires qui se sont succédé ont forgé une population métissée, profondément méditerranéenne. Ensuite, il n’est plus possible aujourd’hui de penser un développement de la culture qui ne soit pas internationalisé. La culture ne doit surtout pas être un facteur de repli. Je ne pense pas que l’on néglige les identités de chacun en les ouvrant sur l’identité de l’autre. Ce n’est pas en flattant les communautarismes et les replis identitaires que l’on construit l’avenir, mais au contraire en confrontant les identités et en s’enrichissant de l’autre.
54T. F. : Pour ce qui est de l’ouverture au monde, quels en sont les grands axes ?
55A. H. : La Méditerranée est sans aucun doute l’un d’eux. Braudel définit toujours l’espace méditerranéen à partir de la notion d’échange. Nous essayons d’être les dignes enfants de Braudel : nous voulons que l’ouverture au monde se fasse au moins dans deux directions. D’une part dans une direction "interne", c’est-à-dire à l’intérieur de notre région, pour que les multiples cultures se croisent, se rencontrent, s’échangent, s’entremêlent. Par exemple, la création de Babelmed Music contribue dans le domaine des musiques du monde à cette confrontation.
56La deuxième direction de cette ouverture au monde est constituée par la coopération décentralisée. La Région PACA a mis en place, depuis l’arrivée de Michel Vauzelle et de son équipe en 1998, des conventions de coopération décentralisée avec pratiquement chacun des pays du pourtour méditerranéen. Le volet culturel de ces conventions est encore insuffisant, et lorsque Michel Vauzelle m’a confié en 2004 l’équipe de la délégation de la Culture, il m’a demandé précisément de donner plus de contenu culturel à ces conventions. C’est ce que nous sommes en train de faire. Par exemple, nous essayons actuellement de mettre sur pied un théâtre en langue arabe qui se produirait sur les deux rives. Il jouerait du théâtre contemporain issu de l’autre rive, des auteurs tels que Kateb Yacine. Ce projet est porté par Ayad Ziani-Cherif, l’ancien directeur du Théâtre national algérien. Et nous avons d’autres projets de cette nature-là.
57T. F. : C’est une façon de créer les conditions d’un monde commun entre cette région et la Méditerranée. Il y a là un enjeu politique majeur, étant donné le climat de peur et de repli actuel lié au terrorisme. C’est une façon de regarder ce monde non pas comme un monde hostile, mais comme un monde avec lequel on partage un avenir…
58A. H. : Je crois que le monde méditerranéen n’a jamais été aussi prospère et riche, à tous égards, et en premier lieu sur le plan culturel, que lorsque l’espace commun d’échange et de coopération a fonctionné. Toute notre ambition est donc que l’espace euroméditerranéen ne se construise pas à partir d’une aire de marché néolibérale, comme l’Alena en Amérique. Il faut qu’il commence par se constituer comme une aire d’échange, de coopération et de codéveloppement, et en premier lieu sur le plan culturel. Quand on veut construire un espace de paix, je crois qu’il faut commencer par la culture.
59T. F. : Comment redonner du sens à la politique culturelle ?
60A. H. : Le monde actuel est traversé par des intégrismes divers, que ce soit celui du marché ou le fondamentalisme religieux. On assiste par conséquent au développement de toutes les peurs, qui conduisent elles-mêmes au repli sur soi. Ce repli semble d’abord rassurant, mais, finalement, il n’est que la préparation de futures guerres. Face à cette dialectique infernale entre les intégrismes de la marchandisation et ceux du fondamentalisme religieux, la culture permet de sortir par le haut. Cela signifie définir un projet de civilisation à l’échelle du monde, et non pas à l’échelle d’une nation. Les enjeux de civilisation ne peuvent être que mondialisés, il faut cesser d’aborder les questions de politique culturelle en restant concentrés sur nos petits problèmes locaux, sans prêter attention aux enjeux au niveau mondial.
61T. F. : Pour finir, réussir une politique culturelle dans cette région, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
62A. H. : Henri Michaux avait l’habitude de dire que la définition d’une ambition est importante mais qu’ouvrir un chemin est aussi très important. Je crois qu’une mandature régionale doit avoir une ambition à la fois forte et assez modeste : si l’on parvient déjà à ouvrir le chemin que je viens de tracer, peut-être que ceux qui suivront lui donneront sens, contenu et forme. En fin de compte, pour parler sur un plan plus politique, quand la gauche se préoccupe d’avoir un projet culturel, c’est qu’elle se préoccupe d’avoir un projet de société. Et c’est l’ambition qu’elle doit se fixer.