Julien Blaine
- Par Xavier Girard
Pages 139 à 142
Citer cet article
- GIRARD, Xavier,
- Girard, Xavier.
- Girard, X.
https://doi.org/10.3917/lpm.016.0139
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- Girard, Xavier.
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https://doi.org/10.3917/lpm.016.0139
Notes
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[1]
Maurice Pianzola, Peintres et Vilains, Le Cercle d’Art, 1962 ; nouvelle édition par Les Presses du Réel en 1992. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
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[2]
Julien Blaine : extrait d’un entretien réalisé en plein soleil, à la terrasse des Flots Bleus, sur la corniche de Marseille, haut lieu d’une certaine civilité méditerranéenne mis en grand péril depuis que la Ville a décidé de détruire l’endroit pour, déclare-t-elle sans rire, “rendre la mer aux Marseillais”.
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[3]
Dans un article du Monde, du 27 mai 2004, Michel Samson citait d’autres hétéronymes : “Tahar Ben Kempta, traducteur de poèmes persans, né en 1971 ; Louis Desravines, auteur d’histoires fantastiques, né en 1972 ; John Jonathan Handgee, auteur de romans policiers, né en 1972 ; Constance Aquaviva, préfacière d’anthologies de poétesses […]”, etc.
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[4]
En octobre de cette année, le Ventabrun Art Contemporain réalise une exposition intitulée “Les Marseillaises”, avec Dominique Cerf, Sophie Elbaz, Liliane Giraudon, Frédérique Guétat-Liviani, Catherine Laville, Claudie Lenzi, Marina Mars et Michèle Sylvander.
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[5]
Pour plus d’informations sur la revue : Philippe Castellin, DOC(K)S, mode d’emploi. Histoire, forme & sens des poésies expérimentales au XXe siècle, Ed. Al Dante, 2002.
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[6]
Peter Sloterdijk, Essai d’intoxication volontaire suivi de L’Heure du crime et le temps de l’œuvre d’art, coll. “Pluriel”, Hachette Littératures, 2001, p. 107.
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[7]
Laurence Bertrand Dorléac, L’Ordre sauvage. Violence, dépense et sacré dans l’art des années 1950-1960, coll. “Art et artistes”, Ed. Gallimard, 2004.
1Il y a dans Peintres et Vilains [1], le formidable petit livre que Maurice Pianzola a consacré à la guerre des paysans qui embrasa la vallée du Rhin, de la Thuringe à l’Alsace, en 1525, des figures d’artistes, alliés à la cause des “rustauds”, tels Urs Graf ou Mathis Gottahrt Nithart, dit Grünewald, qui me rappellent Christian Poitevin. Certains d’entre eux, comme le sculpteur wurtembergeois Tilman Riemenschneider, outre un atelier très actif, assument d’importantes charges municipales. Ils sont d’un temps et d’une ville où l’artiste ne limite pas son ouvrage à la fabrique de retables et de portraits, mais assume des responsabilités municipales, parle haut et fort sur la place publique et rompt avec l’évêque ou le margrave quand le besoin s’en fait sentir.
2C’est en pensant à cette génération, qui était aussi celle des imprimeurs, des artisans graveurs et des colporteurs rusés, forts en gueule, bâtisseurs généreux, farouchement attachés à leur “cadastre” [2] et gros mangeurs d’horizons, que la lecture des faits d’armes de Christian Poitevin – alias Charles Julien Colline, alias Coplaine, alias Charles Julien Blaine, puis Julien Blaine [3] : poète visuel, éditeur, fondateur et directeur de publications, performeur, commissaire d’expositions, animateur de lieu culturel (comme le VAC [4], dont il fermera bientôt les portes), publiciste, artiste, acteur (chez Guédiguian), revuiste, chroniqueur (au Provençal), journaliste, médiateur militant et homme politique – s’éclaire brusquement.
3Oyez plutôt : musée d’Archéologie, musée des Arts africains, océaniens et amérindiens, musée d’Art contemporain, musée de la Mode, Préau des Accoules, musée de la Faïence, théâtre Toursky, Friche de la Belle de Mai, Centre international de la poésie de Marseille, cinéma L’Alhambra, etc. La liste est longue des réalisations que ce “stratège de l’utopie” peut revendiquer au terme de six années passées (1989-1995, écourtées de quelques mois pour cause d’incompatibilité avec la chute à droite de la fin du mandat) en tant que troisième adjoint de Robert Vigouroux, chargé de la culture à la mairie de Marseille.
4Mais tout aussi impressionnante est la liste des revues et publications diverses qu’il a créées ou dont il a été l’un de piliers, comme Libération à ses débuts, où il tient la rubrique culturelle sous le pseudo de Jules Van, et un archipel de titres de la presse alternative à la durée de vie plus ou moins fulgurante, comme Geranymo, Vivlalib, Pirate, Carnets de l’Octéor, Ailleurs, Approches, en collaboration avec Jean-François Bory, et Robbho, avec Jean Clay et Alain Schifres.
5DOC(K)S, la plus marquante et la plus durable d’entre elles, voit le jour en 1976, avec un numéro sur les “Expressions d’avant-garde en Amérique latine” [5]. Comme le Grand Entrepôt de Paulin Talabot, à Marseille, à l’image aussi des St Katherin’s Docks ou des West India’s Docks de Londres, la revue est un gigantesque lieu de transit (certains de ses numéros, comme celui de l’hiver 1980, ne comptent pas moins de 900 pages), conçu pour recevoir des colis de poésies visuelles et d’icônes typographiques du monde entier et les disséminer de même. L’utopie de ces gros pavés ? Balayer les vieilles rengaines poétiques, bousculer les hiérarchies traditionnelles entre les textes et les images, les illustrations et les légendes, l’écriture elle-même et la typo, le texte imprimé, le corps de la lettre et la langue parlée, élargir démesurément l’étendue de la page, rassembler et déplier tous les signes, lire le monde comme les grands cartographes de Borges – “Au quotidien – partout : dans les trains, dans les aéroports, dans les hôpitaux, dans les forêts, sur les routes […] / dans les notices, les modes d’emploi, les / posologies, les plans, les lexiques, les cartes / les guides […] / et ailleurs encore” –, et le transcrire illico en un immense et déraisonné “poème métaphysique”.
6Pour y parvenir, toutes les icônes, tous les symboles, tous les codes sont bons : l’écriture cursive croisée avec le romain, les capitales avec les italiques, les nombres avec les abréviations, les ponctuations avec les coupures de phrase et tous les espacements, intercalations, renversements, filets, marginalia possibles, etc. – même si le caractère (Univers), boussole de cette dérive où tout fait corps, reste constant. Expérimentation tous azimuts que l’irruption de PowerPoint, de Photoshop et d’Adobe a encore ouverte à d’autres jeux.
7Le maître mot de cette “mobilisation érotique” [6] est un certain rapport physique, charnel, à l’autre, aux animaux, aux plantes, aux œuvres, aux éléments, à l’imprimé, à la scène publique, aux lieux de notre langue, à ce que nous goûtons, aux signes et aux images que nous formons. “Transformés, compris, compromis” par tout ce qui nous affecte, jusqu’à l’étouffement parfois, dit-il, il n’est rien de plus urgent que de nous désincruster “de la croûte blanche” qui nous empêche de sentir et de penser. L’ennemi que traque ce “néoprimitif”, qui tape volontiers sur les religions monothéistes, c’est la sécularisation sous toutes ses formes, la mémoire confisquée, le renoncement à “changer la vie”, le désenchantement, un certain cynisme contemporain de l’extrême auquel il ne se résigne pas.
8L’une des issues – il en est convaincu – passe par la topographie, le génie du lieu. “Ce n’est pas moi qui parle, observe ce voyageur infatigable qui revient d’une tournée d’adieu à la performance qui l’a conduit dans toute l’Europe, c’est le lieu. Toute la poésie est dans le cadastre, pas le territoire – le territoire, tu peux l’emporter avec toi –, mais l’endroit où je suis, où je parle, et qui s’impose à moi à cet instant, avec toutes ses strates, ses plans superposés, l’air, la couleur, la mémoire, celui à qui tu t’adresses…”
9Une autre brèche, creusée par bien des artistes modernes, donne pour mission à l’œuvre d’art de “se recharger à ses origines magiques” (Breton). Sa fascination pour Lascaux, les grottes Cosquer ou Chauvet et l’aurignacien supérieur (“Qu’est-ce qu’ils ont voulu me dire ?”, répète-t-il en dessinant des signes dans la glaise d’une paroi imaginaire), comme pour les cultures de la Méditerranée, les arts de l’Afrique et de l’Océanie ou l’art brut et l’art des fous, réside dans cette fusion, cette incorporation retrouvée de l’artiste et du monde. L’art a partie liée avec les esprits, les masques, la puissance des symboles, dimensions d’une origine perdue que la culture et les religions du livre refoulent et dont il se propose de relever les traces – les “résidus”, dit-il.
10Les performances que ce contemporain d’Allan Kaprow, Wolf Vostell, Robert Filliou et des actionnistes viennois réalise jusqu’en 2004 ambitionnent de transcrire cet état premier, envoûtant, à mi-chemin du sommeil et de l’état de veille, où les mots et les images font irruption et se télescopent en mettant son corps – et parfois celui d’un animal de son bestiaire – en jeu.
11Mais qu’on y prenne garde, “l’ordre sauvage” [7] qu’elles revendiquent ne vise pas à rétablir une prétendue identité culturelle archaïque – assimilée à un peuple et à une terre, comme le proposait Beuys, ou sur le modèle d’un récent retour au chaos dionysiaque –, mais à rendre à l’homme sa place dans la cité en articulant (il faut entendre Julien Blaine dire le mot en ouvrant grand la bouche, épelant, vociférant chaque syllabe) sans cesse l’ordre des images et celui de la langue, pour les faire vivre ensemble au lieu de les opposer.